« CLIMAT » FUNEBRE, EN ROUGE MAJEUR
I
Un océan vert, composé de milliards de feuilles
de vignes, entourait la jolie ville de Beaune. L’on pouvait entendre frémir, sous le vent tiède, toutes ces vagues végétales, qui semblaient venir s’échouer, en vertes volutes, aux portes de la
cité. Et sous les feuilles de cette mer de vignes, les ceps, chargés de lourdes grappes de raisins de chardonnay ou de pinot noir, annonçaient une vendange précoce, voire prometteuse – si le beau
temps se maintenait jusqu’aux vendanges.
Dès le début du mois d’août, on vit aussi fleurir sur plusieurs vitrines de la ville
de blanches affichettes sur lesquelles on pouvait lire : « Recherche personnel pour les vendanges. Nourri, logé. S’adresser à…. Téléphone…. »
C’est ainsi que débarquèrent dès le jeudi vingt-cinq août, en gare de Beaune, nombre
de travailleurs saisonniers, venus de toute la France, et de l’Union Européenne. Depuis quelques jours, devant la gare de Beaune, attendaient les véhicules des vignerons, venus chercher leur
petit contingent de travailleurs saisonniers. Puis, en voiture ou camionnette, l’on quittait alors la ville, pour rejoindre les petits villages alentours. Dès le lendemain, certaines des
personnes recrutées seraient chargés de couper le raisin, d’autres de travailler à la table de tri, d’autres encore de porter hottes, caisses et caissettes remplies de
grappes.
Dès le vendredi, parmi les coteaux qui déclinaient toutes leurs nuances de vert,
certains habitants de la ville pouvaient apercevoir dans le lointain de minuscules taches colorées. Elles avançaient en rangs serrés, telle une armée de combattants joyeux, pour récolter les
fruits de la nature.
Dans les rues des villages, l’on entendait rouler les tonneaux, grincer les portes
des caves et des cuveries, circuler les tracteurs. Sans cesse, la région semblait bruire telle une ruche, après une trop longue saison de silence. Bientôt, coulerait un nouveau miel, une
manne sacrée : le jus de la vigne, rouge ou blanc, odorant et sucré, qui emplirait de son flot généreux les cuves en inox, en bois ou en ciment.
II
Vers dix-huit heures, la première journée de vendanges s’acheva. Sur la parcelle de
vignes classée en premier cru et dénommée les Renardières, plus une seule grappe de pinot noir ne subsistait. L’armée de vendangeurs n’avait laissé derrière elle aucun survivant. Tout le
personnel était rentré. Certains pour se reposer ou prendre une douche réparatrice, quand d’autres s’activaient encore à la cuverie, la journée de travail étant loin d’être achevée.
Au Domaine Ravignot, à vingt heures, quand la troupe des vendangeurs se mit à table,
une chaise resta vide. Une jeune fille manquait à l’appel. Elle s’appelait Clara. Au début du repas, ses voisins de table, qui étaient les mêmes qu’au déjeuner, constatèrent son absence, sans
s’inquiéter outre mesure. Mais une demi-heure plus tard, Corinne, une étudiante de Besançon, décida d’en avoir le cœur net.
- Je vais aller voir au dortoir si elle ne s’est pas endormie, lança-t-elle à la
cantonade.
- Oh ! Attends, je vais y aller moi ! Clara est peut-être sous la douche ! ajouta
Frédéric, un jeune homme blond à l’œil égrillard, déjà excité par deux verres d’aligoté.
Mais Corinne, plus rapide, s’élança à grands pas, après avoir foudroyé du regard le
rustaud. Dans la chambrée des filles, personne. Dans les toilettes, elle appela à plusieurs reprises ; personne. Clara avait disparu. Pourtant, Corinne l’avait vue une heure plus tôt, riant
de grand cœur avec d’autres amies.
Mais quand la jeune étudiante pénétra dans les douches, elle entendit de l’eau
couler. Approchant à pas prudents, car le sol glissant et détrempé présentait un danger, elle crut soudain voir parmi la vapeur d’eau, un filet d’eau rouge clair se détachant sur le carrelage
couleur crème. Elle fit deux pas de plus, frappa à la porte de la cabine. Puis essaya de l’ouvrir. Impossible !
- Tu es là, Clara ? Dis, tu es là ?
Dans cette atmosphère étouffante, dévorée par la crainte, Corinne sentit alors à ses
pieds, se glisser un serpent visqueux. Les yeux baissés, elle n’eut que le temps de crier.
- Horreur !
Tout en voyant une rigole de sang rouge couler entre deux baskets blanches.
III
Elle courut à toutes jambes, après avoir failli tomber sur le carrelage glissant,
prévenir le patron. Aussitôt alerté, Lucien Ravignot, le vigneron du domaine, courut vers les douches. Lui aussi constata le sang qui sortait de la cabine. Ne pouvant ouvrir la porte, il se
suspendit des deux mains, après avoir sauté, sur le haut de celle-ci. Ce qu’il aperçut alors lui glaça les os. Clara gisait nue sur le sol, la gorge tranchée. Sa chevelure rousse, poissée de sang
et d’eau recouvrait une partie du visage. Le vigneron se précipita sur le téléphone. Pendant ce temps, Corinne et l’ensemble des deux tablées de vendangeurs parlait à voix basse. Et dans cette
lourde atmosphère, tendue à l’extrême, le patron du domaine retourna à sa place. Il refusa de prononcer le moindre mot, alors que tous les regards se tournaient vers lui.
Quand le Commissaire Létourneau arriva, un silence de plomb se fit dans la salle. Une
partie de la sombre cuverie, transformée le temps des vendanges en salle à manger, accueillait une vingtaine de personnes, la plupart tête baissée, le nez dans leur assiette. Quelqu’un alluma les
néons, qui dévoilèrent des visages hagards, aux yeux surpris par la forte lumière
Lucien Ravignot accueillit le policier de Beaune. Ce dernier s’était déplacé avec
l’adjudant de service, suivi du médecin légiste de Dijon, après que le commissariat les eut appelés tour à tour à leur domicile. Létourneau habitait non loin du lieu du drame.
Il venait de recevoir un appel transmis par ses services. Un villageois se plaignait de s’être fait voler par un singe une paire de lunettes, qu’il venait de déposer sur sa terrasse. Ce même
villageois se plaignant d’un petit cirque forain de passage, établi non loin de chez lui, et qui avait fait étape dans l’après-midi.
On attendait, d’un instant à l’autre, le procureur.
- Bonsoir, Lucien. Bonsoir Mesdames et Messieurs. Désolé d’arriver en de si tragiques
circonstances.
Le regard du Commissaire fit alors le tour de la salle, inspectant avec précision
chaque visage. Certains n’osaient affronter l’œil exercé du Commissaire ; d’autres, un peu ivres, le fixaient d’un regard trouble. Corinne, retournée à sa place près de la chaise vide,
sanglotait, tandis qu’une amie la tenait dans ses bras.
- D’après les premières constatations, il s’agit bien d’un meurtre, soyez en certain ! Mais
pour le bon déroulement de l’enquête, je ne vous en dirai pas plus ! Personne dans cette pièce ne doit quitter les lieux. Vous m’entendez bien ?
Toute l’assistance était pendue aux lèvres du Commissaire. La dernière phrase avait
été lancée comme une menace.
- Monsieur Ravignot ? Pouvez-vous affirmer que personne, à part Corinne, n’a quitté la salle à
manger ?
Le ton péremptoire annonçait de bien noirs augures.
- Certain, Monsieur Létourneau, certain…
Mais, troublé par la violence de la situation, et harassé par une dure journée, les
idées du vigneron n’étaient plus très claires. Pourtant il n’avait pas bu. Un patron responsable se devait de montrer l’exemple autour de lui.
- … A part ma femme Louise, qui va et vient à la cuisine, et ma fille Christelle qui l’assiste,
personne, non, personne !
Et d’un geste de la main, le vigneron enjoignit au commissaire de le suivre vers
ladite cuisine un peu plus loin en contrebas, quand soudain…
- Pardon, Lucien ! Si je peux me permettre… Monsieur le Commissaire.
Une voix s’était élevée. Sourde et lente. Celle d’un homme plus très jeune, qui
s’exprimait avec difficulté. C’était Armand, le beau-frère du vigneron, venant chaque année, en fidèle compagnon, offrir son aide pour les vendanges. En échange de quelques bonnes
bouteilles.
- Oui, je vous écoute… !
Létourneau se tourna vers l’homme sur qui tous les regards étaient fixés.
- Tu te trompes, Lucien ! Pardon de te le dire comme ça, mais j’ai vu au
cours du dîner ce jeune homme, là-bas, avec sa casquette rouge, qui avait quitté l’assemblée…
Et de son index décharné, encore souillé par les tanins du raisin, l’homme désigna
Benoît Malingeon, un jeune étudiant venu de Dijon. Surpris par la violence de l’accusation, il fallait voir comme Benoît avait sursauté quand le doigt accusateur s’était pointé sur lui ! Il
se défendit avec conviction et finit par conclure.
- … De toute façon, il ne peut pas me sacquer, le garde-chiourme ! L’a pas
arrêté de me houspiller dans les vignes, prétexte que je plaisantais trop avec Clara et que je retardais l’équipe… C’est pas une compétition, tout de même !
- Et vous affirmez, jeune homme, prononça le Commissaire, que vous vous êtes
rendu aux toilettes puis fumer dehors, avant le plat principal ?
- Oui, c’est bien cela.
Létourneau se déplaça, jusqu’à saisir la main
gauche de Benoît. Puis la renifla. Les doigts sentaient encore la nicotine.
- Laissez-moi tranquille, cria alors Benoît, tout en se dégageant de l’emprise du
Commissaire.
- Tout doux, jeune homme, tout doux ! Et ôtez votre casquette, je vous prie !
Benoît obtempéra.
- Et cette trace, là ? En haut de votre front ! Vous vous êtes fait griffer ?
- Non, non ! Je me suis cogné à un piquet, dans la vigne… On plaisantait, avec Clara…
Apparut alors le légiste, tel un fantôme, dans sa tenue blanche, les mains
recouvertes de gants translucides. Un bonnet de coton posé de travers lui donnait l’air d’un clown triste. L’homme avançait, tout menu dans sa blouse trop grande. On n’entendait pas une mouche
voler. Le vent avait tourné plein sud et le ciel noir, chargé d’humidité, n’allait pas tarder à déverser sa colère.
- Qui possède un rasoir style coupe chou ? Vous savez, le rasoir de nos
grands-pères ?
Le médecin légiste avait parlé. Silence dans la salle. Puis, gêné, Benoît Malingeon
déclara.
- Moi j’en ai un. Pourquoi donc posez-vous cette question ?
- Jeune homme, êtes-vous gaucher ?
- Oui, pourquoi ?
- Votre compte est bon ! Commissaire Létourneau, emparez-vous de ce criminel, je vous
prie !
IV
Létourneau n’avait guère l’habitude de se faire ainsi commander. Mais, par feinte ou
dissimulation, il obtempéra après un court moment d’hésitation. Le Commissaire prononça donc avec solennité les formules d’usage, tandis que l’adjudant passait les menottes à Benoît
Malingeon.
Une ambulance arriva quelques instants après. Le prévenu fut amené par l’adjudant
devant la voiture du juge d’instruction, qui était enfin là. Ce dernier venait d’obtenir un résumé des faits, relaté par le Commissaire
- Benoît Malingeon, reconnaissez-vous ce rasoir ?
La voix du juge était menaçante. L’adjudant tenait devant lui, protégée dans un sac
plastique transparent et numéroté au feutre noir, la pièce à conviction.
- Mais c’est pas moi, j’vous jure ! Oui, c’est bien mon rasoir, mais c’est pas moi,
j’vous…
- Suffit, espèce d’égorgeur ! Vous vouliez abuser d’elle, avouez !
- Mais bien sûr que non ! On a juste fumé un pétard ensemble, c’est pas un crime. Et puis,
Clara est partie prendre sa douche ! Moi, j’suis resté tout seul à fumer tranquille…
- Et vous avez regagné la table, sans croiser personne ?
- Bien sûr ! J’ai regagné ma place, avec les autres !
Létourneau suivait les débats sans rien dire. Si je jeune vendangeur mentait, c’était
un formidable comédien. Le Commissaire eut pitié de le voir ainsi s’enfoncer. Et de tomber à pieds joints dans les pièges tendus par le procureur.
- Moi, je voudrais bien vous croire, Benoît ! Mais pourquoi avoir laissé traîner ce
rasoir ? Cette pièce à conviction vous condamne d’office. Vos empreintes sont même dessus, d’après les relevés de l’adjudant. Vos empreintes, vous saisissez ?
- Je…Je… C’est pas moi ! Laisser traîner l’arme du crime, il faut être vraiment bête !
- Vous avez paniqué, avouez ! Et après lui avoir tranché la gorge, vous avez oublié le rasoir,
c’est simple ! conclut le procureur.
Le jeune homme continuait de nier, sous un flot de paroles.
- Ne vous enfoncez pas davantage, Monsieur Malingeon ! Commissaire, conduisez-moi ce jeune
criminel en prison ! Ma conviction est faite.
Il était plus de vingt-trois heures. Le procureur semblait pressé de regagner son
lit.
- Et prenez par écrit toute sa déposition, Monsieur Létourneau. Je la veux
signée demain matin, en deux exemplaires, sur mon bureau. Bonne nuit, Commissaire…
V
Malgré ses dénégations, tandis que les vendanges continuaient sous le soleil, Benoît
Malingeon resta croupir à l’ombre. Jusqu’au moment où l’homme qui s’était fait voler ses lunettes rappela.
- Alors mes lunettes ? Et ce singe, vous l’avez retrouvé ?
S’engagea alors une longue discussion. Et cela fit « tilt » dans la tête du
Commissaire, qui appela le légiste à propos d’éventuels poils de chimpanzé. Dans la chevelure de Clara, on finit, après de patientes recherches, par en trouver deux.
***
Le jeune singe s’était échappé de sa cage. La bête, grisée par les grands espaces,
qu’elle n’avait jamais connus, était arrivée le premier soir des vendanges sur le domaine Ravignot, après avoir erré autour de quelques maisons ainsi que dans les bois. Elle avait même goûté
quelques raisins, sur « le climat » des Renardières.
Se cachant près des douches, après avoir bu au lavabo de la salle des garçons, le
chimpanzé n’avait pu résister à la vue d’un coupe-chou brillant qui dépassait d’une trousse de toilette. Le manche en argent brillait dans le soleil du soir. Puis, le jeune primate sentit de la
fumée. L’odeur et la vue d’une cigarette encore fumante l’attirèrent. Curieux comme sont tous les singes, tout en gardant son rasoir à la main, il aspira quelques bouffées. Puis toussa, cracha,
rejetant le mégot à terre. Il se mit à divaguer, complétement « stone. »
Soudainement excitée par la drogue, la bête entra alors dans la partie douches
réservée aux filles, où Clara se rinçait rapidement. La jeune femme était en retard. Mais quand elle vit bondir l’animal au-dessus de sa tête, Clara hurla si fort que le chimpanzé, pris de
panique, heurta violemment le plafond avec son crâne. Le singe tomba, puis s’agrippa sur une chevelure rousse. Le rasoir s’ouvrit, on ne sut comment.
Complétement affolée devant les hurlements de la jeune fille, la bête alors frappa. Sa main gauche armée trancha avec violence la gorge de sa victime. La vue du sang effraya le chimpanzé. Le
rasoir tomba dans la douche.
Le hurlement avait cessé.
Un peu plus tard, de nouveau dans les bois, le jeune animal, inexpérimenté à la vie
sauvage, s’endormit sur le sol, au pied d’un vieux châtaignier. En pleine nuit, dans son sommeil, le chimpanzé se fit attaquer par deux renards affamés et sans pitié... Ils le
dévorèrent.
Le singe n’avait pas vu la mort venir. Clara, la jeune vendangeuse, si !
***
Le Commissaire ne connut pas tous ces détails. Il réussit cependant à prouver qu’un chimpanzé évadé de sa cage avait commis
l’irréparable.
Le principal surtout, c’est que Benoît fût innocenté.
FIN
Le 26 août 2011
YV