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26 juin 2016 7 26 /06 /juin /2016 13:24

CHAPITRE I

Fanch Bugalez bloquait. Non, ça ne venait pas. Impossible de se prendre le chou plus longtemps ! Il reposa son crayon d’un air dégoûté.

– C’est vrai quoi ! râla-t-il en s’adressant aux murs de son penty. Je suis une buse, une vraie. Une tête de vache, une pen buoc’h, comme disait ma mère en breton, le jour où il m’arrivait de ramener un mauvais carnet de notes.

Le passé refaisait surface. Acide, aigre comme une remontée gastrique.

Le marin pêcheur ne trouvait pas le “Un horizontal”.

– Une grille plutôt facile, pourtant, mais ce putain de Un horizontal, il commence à me les gonfler sérieux ! Ecrivain italien auteur d’un bestseller. En neuf lettres. Même La Brebis qu’a un peu de lettres, mais moins tout de même que dans son potage à l’alphabet, s’rait pas capable de le trouver cet écrivain italien. Nous, à l’école, à part La Fontaine et Victor Hugo, on ne sortait guère de là ! Pour La Fontaine, j’suis ptêt’ un peu Just, comme dirait le footballeur, mais pour Hugo, j’m’en rappelle un bout, ça oui ! “L’œil était dans la tombe et regardait Caïn.” En voilà un, de vers, qui m’aura fait trembler ! Ah ! Ça oui !

Le cruciverbiste se tapa sur la joue, comme pour se punir de son vide culturel.

– Voilà c’que c’est aussi de vouloir faire des mots croisés quand on n’est qu’un pauv’ gars comme moi !

Fanch marche dans son passé. Il s’y promène. Il baguenaude.

C’est vrai qu’à l’école, il s’en prenait des calottes, avec son maître, le vieux père Quiniou. Un taureau furieux, bonhomme sanguin et couperosé. Yeux globuleux, gras, graisseux, regard laïque et obligatoire. Un chef de troupeau devant eux, brebis bêlantes, soumises à l’autorité de ce costaud. Démiurge taurin qui remplissait sa blouse grise. Une stature de Commandeur face à eux, petits incroyants ! Matés, dans la légalité républicaine !

– Maintenant que j’y repense, à ce vieux maître, j’ai envie de lui dire : “ L’ordre, mon cul, la liberté m’habite !” ; mais restons poli, il est mort le pauvre, le bougon de service.

Nouvelle remontée gastro - nostalgique.

Un samedi après-midi, le père Quiniou avait fait leçon de choses. Le petit Fanch avait soigneusement déplié un vieux Ouest France, assez épais, sur toute sa table d’écolier. Chaque enfant reçut ensuite en main propre une lame de rasoir usagée, ayant sans doute appartenu au maître, l’ogre des salles de bain.

– Attention à vos doigts ! Bande de petits malheureux ! hurlait le cerbère en arpentant la classe de ses gros brodequins noirs.

Comme un semeur en colère, il distribuait à la ronde, sortant d’un seau en plastique blanc, de gros globes luisants, un à chacun, baveux, laiteux.

Le petit Fanch crut défaillir à la vue de la chose posée là, avec brusquerie, par une grosse main poilue. Soudain sur son journal, un œil de bœuf, vivant ! Un œil en vrai, tout brillant, entouré de sa graisse. L’œil du maître ! L’œil du taureau. En plein soleil ! Culte à Mitra. Chacun son œil !

Le père Quiniou ouvrit le tableau noir et là, miracle ! Un œil encore ! Énorme, dessiné à la craie, superbe et colorié, et qui nous observait, nous sondait tour à tour.

L’œil était grand ouvert et regardait chacun !

Toute la classe se mit alors à trancher dans le vif !

– Putain de Un vertical ! Moi, à part « Pêcheurs d’ Islande», je n’ai pas lu grand-chose. Alors, un écrivain italien, vous pensez !

Subitement, Fanch se leva, décrocha son téléphone pour appeler La Brebis, son copain de toujours, habitant à une portée de fusil. Mais, le cruciverbiste, comme crucifié, eut un regain de fierté mal placée. Il préféra raccrocher.

Fanch Bugalez s’entêta. Prit son petit Larousse, une édition de 1999.

– Bon, j’ai un A, un S, un autre A, un E... Et y’a neuf lettres. C’est pas la merde à boire, comme dirait notre adjudant Stereden, le roi des flics de Bretagne et des Marches ratées réunies. Lui, ses mots croisés, ça doit être du style une case sur une case, et encore comme y’a 26 solutions possibles, cet alcoolique préfère carrément se noircir la case, en disant, “Je passe !”

Mais à quelle page chercher ? Fanch alluma la lumière du plafonnier car la clarté vespérale de septembre déclinait rapidement.

– A nous deux, mon bonhomme ! A nous deux l’écrivain ! Entre toi et moi, c’est désormais la guerre ! Je vais te sauter dessus, comme un guépard dans la nuit ! Et hop, le scribouillard ! Débusqué !

Ce fut alors - parmi tous les noms propres du dictionnaire - une galerie de portraits qui s’invita, sans cérémonie, chez notre marin pêcheur. Un défilé de fantômes, plus ou moins morts.

Fanch partit à la pêche. La pêche aux mots. Une autre façon de tromper l’ennui, depuis que son bateau avait été réquisitionné, frappé par une loi inique. L’Europe et son cortège de saloperies était passé par là. La loi Mellick ! La Loi ! On lui proposait de brûler son bateau, son Beg Hir, son dauphin ! Son bijou flottant ! Tout son patrimoine ! La chair de sa chair et le sang de son sang ! Même si le métier s’avérait difficile, même s’il était le dernier professionnel sur la commune de Trélouzic, la profession qu’il avait choisie lui collait à la peau. Et aujourd’hui, en septembre 2000, notre marin pêcheur était à terre, débarqué, atterré. Le Beg Hir restait au port, en quarantaine, comme un animal pestiféré.

Depuis peu, Fanch pensait à se reconvertir, mais dans quelle branche ?

– J’suis quand même pas un primate ! J’vais pas, comme not’ jeunesse actuelle, sauter de branche en branche, m’adapter à la loi du marché. A quarante-six ans, quand on n’a qu’un C.A.P de pêche, j’vois pas bien quel corps de métier va me sauter dans les bras. A part un corps de sirène, j’vois pas. Et puis, bosser dans un bureau quand on a été tous les jours au grand air, j’ai pas envie d’sentir le moisi. Moi, j’vais pas signer pour m’retrouver en boîte, comme une sardine faisant la planche dans son huile rance. “Il faut vous inscrire pour un stage de reconversion, mon ami” avait dit péremptoirement l’adjoint au maire.

– Stage de reconversion, mon cul ! J’vais pas m’convertir à mon âge. La communion, j’ai déjà donné. Pour ce que ça m’a rapporté ! Une montre pour attendre la mort et un missel relié en cuir vert bronze, éternel Almanach vert moche, non merci ! C’est pas que j’sois anar total, mais les Dieux et les civilisations dévoyées, j’aimerais bien sortir de là. Dire que le printemps revient chaque année, dire que la nature fait peau neuve, alors que l’humain, ce bipède fait du surplace, reste ancré dans ses vieilles idées qui sont le chancre de l’humanité. Quelle misère ! Chantons, buvons, enivrons-nous et merde à Vauban, foutrebleu !

La nuit de septembre était tombée. Fanch était en quête d’un nom propre.

S’occupait l’esprit. Fébrile et joyeux à la fois. Comme un homme coincé dans un tourniquet de

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Published by Venner Yann - dans roman
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