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26 juin 2016 7 26 /06 /juin /2016 13:29

Dans les cent vingt kilos. Catégorie poids lourd.

Mais, léger dans sa course, alerte dans son pas, l’étalon du bourg et coureur du faubourg, sillonnait gaillardement les chemins de traverse, livrant ici un pli, là une lettre, un journal. Avalant là un verre de cidre, ici un calva, chez l’un un café noir, chez l’autre, savourant un morceau de josken, il allait donc au trot de ses vaillants sabots.

Rien ne semblait ébranler cette force naturelle, ni la peur, ni la maladie.

Séraphin rendait visite et service aux malades, aux alités, imposant sa large carrure sur le pas de la porte. Les grabataires et impotents du village l’attendaient avec impatience car Séraphin possédait l’herbe d’or. Il tenait ce don de son père qui lui-même, l’avait reçu de son...

Ce jour - là, l’Hyppolite était cloué au lit. Fièvre de cheval, les quatre fers en l’air. Le pauvre retraité n’essayait même plus de ruer dans son lit - clos, lui, si ombrageux d’habitude.

– Toi mon bonhomme, dit Séraphin en entrant, tu ne liras pas ton journal aujourd’hui. Tu n’es guère en état ! Pour te consoler, sache que tu es le troisième que je vois aujourd’hui, à me jouer ce vilain tour. A croire que vous vous êtes donné le mot !

Certain de son diagnostic, Séraphin sortit alors de la sacoche de l’administration, un sac en papier brun au contenu étrange. Des herbes sèches, mêlées à d’autres salades, comme aimait à se moquer le docteur Le Du, un concurrent jaloux. Le facteur versa alors une pincée de cette herbe d’or dans un grand verre d’eau tirée du puits, et, la tisane ayant infusé, après avoir chauffé sur le fourneau, il fit boire à son patient l’amer breuvage. Une décharge soudaine électrifia le corps du malade qui, tremblant ensuite de la tête aux pieds, se mit à suer et à cracher à l’envi.

S’adressant alors à la maîtresse de maison, Séraphin dit.

– Une heure après que j’aurai quitté cette maison, quand la grande aiguille aura fait son petit tour, tords ses draps sur le pré, lave - les ce soir dans Le Léguer, juste avant la nuit, et laisse ainsi aux poissons du diable la part maudite. Ainsi soit fait ! Buvons un coup !

Le lendemain, la fièvre était partie rejoindre l’océan. Voilà nos trois gaillards debout.

Séraphin guérissait d’autres maux, comme la culotte de cheval, le mal de dos, le croup, la neurasthénie et l’aérophagie. Le don de père en fils, reçu par Séraphin passait comme une lettre à la poste.

Mais Séraphin aux gros pouces, ce qui lui donnait par complémentarité, un nez assez énorme mais bien placé au milieu de la figure, avait un fils, Michel, plus paresseux qu’un pou, maigre comme une puce. Un air teigneux et malsain de cafard pris en faute, complétait le portrait entomologique de ce triste petit insecte.

Veuf et inconsolé, le facteur gardait bon moral malgré cette écharde douloureuse, héritée du hasard.

– Il va changer, se disait-il, il va bien grandir un jour, ouvrir ses ailes et devenir aussi beau qu’un paon du jour.

Mais Michel allait sur ses dix-huit ans et son aspect malingre ne s’améliorait guère. La maman était morte en couches, un matin que Séraphin arpentait, de ses formidables sabots, la commune et ses alentours. De toute façon, ses dons de guérisseur auraient été incapables de ramener sa femme dans le monde des vivants.

Le petit Michel était-il donc le fruit véreux du péché ?

Cette absurde question taraudait Séraphin. Quoiqu’athée et libertaire, il aurait bien voulu connaître le pourquoi mystique ou christique de cette énigme.

Un matin, le corps de Michel se rétracta un peu plus. Quand Séraphin Cabioc’h entra dans la chambre du fils, il vit sur le sol un corps racorni à la voix éraillée, qui articula faiblement.

– Je m’appelle Grégoire, je m’appelle Grégoire ; et toi, qui es-tu, étranger ?

Si le diable habitait Trégrom, il était sûrement dans cette maison, sous l’aspect de cette chose racornie mais vivante. Michel, ou plutôt Grégoire ne quitta pas la chambre. Son père, condamné au silence, ferma la porte à clé, lui laissant pour tout remède un verre empli de tisane d’herbe d’or.

Quand Séraphin revint de sa tournée, en début d’après-midi, la chose était toujours là rampante et balbutiante. Le verre de tisane, intact.

– Je m’appelle Grégoire et j’ai tué Saint Michel. Je m’appelle Grégoire et j’annonce la guerre, la guerre un fouet sifflant qui hurle ses injures, la guerre, un fouet sifflant qui hurle ses injures.

De plus en plus mal à l’aise, ne sachant quelle attitude adopter, le père s’adressa à son fils.

– Que puis-je faire pour toi ? Qu’est-ce qui te ferait plaisir, fils ?

– Toi, tu m’appelles fils ! Tu oses m’appeler fils ! Sache que tu es un étranger et que ma mère a couché avec le diable, le grand saumon de la rivière maudite ! Fils du diable je suis ! J’annonce la colère, la revanche du monde, et que s’abattent les grands vents jaunis de pisse froide, que les fleuves débordent, vomissent leurs poissons, que les brumes acides recouvrent les forêts, que les bêtes tapies à l’orée des clairières portent la rage au cœur des hommes ! Honte sur toi, petit sorcier minable, qui a voulu défier la loi de mon grand maître ! Honte et misère sur toi, humaniste vulgaire !

Grégoire bondit, d’un saut énorme, sur la cuisse du guérisseur et le mordit de toute sa violence. Séraphin n’eut que le temps d’arracher l’horrible bête qui laissa, fichés dans la chair de sa cuisse, deux aiguillons de corne noire.

La bête, projetée sur le dos, avait encore diminué de moitié. Ses borborygmes incompréhensibles, s’arrêtèrent net quand le facteur broya, de ses formidables sabots, la chose répugnante.

Séraphin ne sentait plus sa jambe. Un poison inoculait sa chair. Il boita jusqu’à la cuisine, prit un couteau et, pantalon baissé, creusa la blessure. Deux plaies noirâtres le brûlaient comme du feu. Il replongea son Laguiole à la recherche des aiguillons. Trop tard ! Ils avaient fondu dans la chair. Séraphin versa sur le désastre la bouteille de lambig, dont la fonction première était loin de servir à cet usage. Il hurla. Ses nerfs le lâchaient.

Comment raconter ce qui venait de se passer à quelqu’un ? Qui le croirait ? Et son fils ? Comment annoncer cette métamorphose et sa disparition ? Il allait devenir, lui, Séraphin le guérisseur, un assassin, un meurtrier. Comment ? Comment ?

La cuisse enveloppée d’un torchon à vaisselle noué solidement, il s’écroula sur son lit. Tout son gros corps s’engourdissait. Une fièvre tenace l’envoya dans un autre monde.

Il se mit à pleuvoir avec violence. Trois semaines sans interruption. Des brumes tenaces recouvraient toute la contrée. Quelques fermes furent inondées, dont la maison de Séraphin, nichée dans un petit vallon. Les eaux du Léguer débordèrent sans discontinuer.

Un pêcheur, dit Le Braco, retrouva un corps humain, coincé dans le bief du moulin, en contrebas de la maison du facteur guérisseur. De la bouche du noyé, on retira une sorte d’énorme insecte qui dépassait des lèvres du cadavre, bleuies par le poison. Comme si un énorme saumon avait voulu gober, dans un élan ultime, une proie si tentante.

On fit des recherches plus poussées. Le corps du petit Michel ne fut jamais retrouvé ».

– Quel vilain cauchemar. Si je vais raconter ça à Fanch, il va me dire de me présenter moi-même à l’asile ! J’aurais donc subi moi aussi une métamorphose ? Rêver de diableries, de l’Ankou et des disparus, voir un gosse transformé en insecte, tout ça s’rait-t’y pas un peu kafkaïen, mon bonhomme ? élucubrait le retraité qui avait tout de même un peu de lettres.

Oui, La Brebis avait des lettres ! De la culture s’il vous plaît, comme aime à se targuer le Français de base, toujours prêt à sortir, à dégainer comme une arme, et qui plus est devant les présentateurs télé - nouvelles stars de la connerie ambiante - les réponses écornées et rancies des Annales Vuibert. L’homme seul et mal réveillé continuait de soliloquer.

– Annales Vuibert, mon cul ! Comme dirait Jazy dans l’métro ! C’est pas parce qu’on a des connaissances qu’il faudrait s’prendre pour le nombril du monde ! Ou l’ombilic des limbes ! Annales Vuibert mon cul ! Moi j’y ai pas été au bac ! Je bossais déjà, moi Monsieur ! Je nourrissais ma famille, à seize ans. C’est comme qui dirait avoir le bachot avec deux ans d’avance ! Tiens ! Un peu comme notre bien gentil Trégastelloparisien, l’indéboulonnable ! Toujours à nous faire ses rapportages sur la Bretagne-Terre-des-hommes-fiers-en-granit-à-l’âme-de-marin-perdu-aux-quatre-vents-de-l’esprit ! Mais tu délires, mon pauv’ Petit Prince Docile Agité ! Petit Prince Docile Au J.T ! Faut arrêter les produits ! Que t’aies eu ta part de malheur un peu plus que d’autres, ça on veut bien l’admettre, mais tu vas pas passer ta vie à raconter et à vendre ta souffrance et tes envies de vivre ! On n’a pas qu’ça à lire, nous autres ! C’est vrai quoi ! C’est toujours pour leur gueule, le succès littéraire, le pognon et l’audimat ! Y’en a ras la casquette de la dictature des faux Bretons, en granit-rose-bonbon ! Nous les cassent avec leur culture à la noix d’coquille-Saint-Jacques-confrérie-trois-étoiles-au-Michelin ! N’ont qu’à aller emmerder les pécores de la capitale ! Leur faire cracher leurs poumons saturés à la dioxine et au plomb ! J’te les foutrais au trou moi, tous ces macaques à roulettes de la Politique et de la Culture ! Et qu’on vienne pas me confondre avec Poujade, l’épicier franchouillard, la terreur du tiroir-caisse-bas-de-laine ! Bas-de-caisse-bas-de-l’aine-bas-de-l’aile, oui ! Cet extrémiste du porte-monnaie, porte-flingue du Front National, en plus ! Non mais des fois ! Non MEDEF...ois ! J’fais jamais d’poujadisme ! D’ailleurs j’aime pas les poux ! Ni d’ici, ni d’ailleurs, non plus !

Annales Vuibert mon cul ! Et n’en déplaise à Fanch qui se fout souvent de ma gueule en disant qu’au bac, j’aurais même pas eu l’oral, moi au moins, j’ai pas peur de l’dire : reçu à l’oral ou collé à l’anal, c’est du pareil au même ! On s’fait tous entuber ! Diplômes ou pas diplôme ! Bac plus vingt ou bac moins vingt, c’est toujours l’heure de naître ! De n’être qu’un pauv’ paumé sur cette maudite planète ! Quand elle n’est pas à feu, elle est à sang !

Oui, La Brebis avait des lettres. Acquises presque toutes pendant la guerre d’Algérie, quand il participa, bien involontairement, à cette ignoble « mission de pacification » qui le laissa désemparé et vide face à une humanité en déshérence. Alors, pour essayer de se protéger, d’atténuer la douleur du monde et la brutalité des armes, Eugène le bien né s’était plongé dans les livres. Tel un plongeur à la recherche des grands fonds. Tel un mort de soif en sursis. C’était là son cautère, contre les bleus à l’âme. Instinctivement, il ne s’était pas précipité sur les livres d’histoire, non ! Pas dans l’Histoire officielle pleine de trous et de mensonges, toujours trop encline à brosser le somptueux tableau des vainqueurs. Il n’avait pas, non plus, essayé de lire des essais - trop didactiques, ou ne prêchant que pour la paroisse des cons-vaincus ; pas non plus choisi les biographies d’hommes illustres, ou les romans franchouillards à la Première Personne-venue, style Rousseau-je-me-déballonne ! Faux miroirs d’encres douteuses.

Non, rien de tout ça ! Eugène ne lut - pendant deux ans - que de la poésie et de la fiction, du roman noir et... pourquoi pas antillais tant qu’on y est, disait-il en blaguant, du polar hard boiled (histoires de dur-à-cuire) et du whodunit (de l’anglais who has done it ? « Qui l’a fait ? »). Récits impossibles et tellement vrais ! Mots internationaux contre les maux du bled, avec les mots du Bled, et surtout bien d’autres ; mots étranges et étrangers : de tous pays.

Les copains lui en passaient des ouvrages, interdits, séditieux, prohibés, censurés, sous le manteau ! Et lui se régalait, lisait le jour, lisait la nuit, à la lueur des étoiles ou assis sur son trône. Un roi avec divertissement, avec discernement. Non pas le divertissement pascalien, celui qui nous fait détourner le regard, qui nous distrait de la dure réalité d’une humanité claudiquant - dite en marche. Non ! Eugène lisait pour affronter le monde et le confronter à l’aune de ses lectures. Une sorte d’évaluation en quelque sorte. Lire le monde, mais autrement. Sachant que dans le mot même, mais en français seulement, il y avait peut-être : l’autre ment. Restait à savoir qui est l’autre. Un peu comme dans la petite annonce : « Vends véhicule ; prix intéressant. » Oui, mais pour qui ? L’acheteur ou le vendeur ; le lecteur ou le scripteur ? Fameux contrat... de lecture ; ou... d’écriture. Infernale et jouissive dualité. Mais ô combien il fait bon jouir à deux !

Et puis, quarante années plus tard, des bouffées de mémoires, jaillies d’entre les pages, lui revenaient. Des phrases entières lui sautaient au visage, tels des bouquets de fleurs séchées. Bouquets montés sur ressort, éclatants d’odeurs sonores. Correspondances.... baudelairiennes. Les sons et les parfums tournant dans l’air du soir, à Trélouzic même. Lettres, mots, phrases. Pistils, pétales, tiges. Toute une végétation souterraine, véritable terreau d’un terroir nommé Eugène Cabioch, simple citoyen. Citoyens parmi les gueux, les mendiants et les orgueilleux.

– Et oui, j’ai fait un drôle de cauchemar ! Voilà une bien étrange affaire ! Mais j’tiens tout d’même la forme ! J’la tiens même au-delà de la forme, comme le signifie le mot méta-morphose, hein mon brave Franz K. ? On pète le feu tous les deux ! Puisqu’on le vole aux Dieux, d’ailleurs. C’est nous les

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Published by Venner Yann - dans roman
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