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26 juin 2016 7 26 /06 /juin /2016 13:26

fer. Capable d’aller de l’avant, de forcer son destin, mais incapable d’oublier son passé, ses eaux vives.

La grille de mots croisés se présentait ainsi :

Horizontalement

1 Ecrivain italien, auteur d’un bestseller.

2 Sans queue - richesse.

3 Collectif - On y joue.

4 Aperçus - Dôme italien.

5 Cité antique - règle - drôle de gus.

6 Tourne - possessif.

7 Semés çà et là.

8 Endormant.

Verticalement

1 Capitale imaginaire du Trégor.

2 Batracien.

3 Mollassons - début de lenteur.

4 Sanie - abri indien.

5 Infinitif - Un café, du moins au début.

6 Contrarié - colère inversée.

7 Drôle de zoo - possessif.

8 Plus qu’obéissant.

9 Fier à bras.

Un lecteur attentif arrêterait ici sa lecture pour aider le pauvre Fanch, ou, du moins, s’empêcherait de tourner la page, le temps de résoudre cette simple grille.

Il est bon aussi que le lecteur s’implique, puisque, normalement, l’auteur s’applique. C’est un accord tacite. Un contrat de lecture. Un engagement de part et d’autre, en somme. Certains parleraient même d’interactivité, de dialogisme… Non mais !

Fanch s’endort, le front collé sur la grille qui l’a mis sur le grill. La tête dans les bras, le voilà parti dans ses rêves, ses Voyaginaires, comme il aime à dire. Rejoindre un ami improbable, un alter ego, son vieux frère.

Un sculpteur de mots.

« Il y avait du côté de Plufur, dans un petit hameau verdoyant, où broutaient deux moutons, un sculpteur sur granit nommé Jobic.

Du chant du coq jusqu’au coucher de l’animal, l’homme taillait, frappait, piquait, bouchardait, cognait, effleurait la pierre et autres verbes du premier groupe, qui font si bien dans les dictionnaires.

Puis le coq s’endormait, Jobic s’arrêtait, se lavait les mains et pouvait s’adonner alors à sa deuxième passion ; les mots croisés. Tous les soirs, de sept heures à neuf heures, sauf le dimanche, où il buvait copieusement au café du village, il cruciverbisait, ou verbicrucisait, selon l’humeur. C’est à dire que Jobic remplissait des grilles, ou les fabriquait, noircissait des cases, remplissait des espaces, inscrivait des lettres, voyelles ou consonnes, selon les avatars linguistiques de la providence, du Petit Larousse et du Grand Robert. C’étaient là ses copains de jeu et il pouvait rester ainsi, contempler des syllabes ou des mots qui faisaient l’amour sous ses yeux ; un I pénétrait un O, une voyelle ouverte accueillait une consonne du genre fermée, un V aux jambes écartées recevait, en hôte accueillant, une diphtongue distinguée. Tout ce petit monde procréait à l’infini et dans un bonheur de chaque instant.

Jobic excellait dans ce domaine croisé des mots et rêvassait quelquefois, accoudé à la fenêtre de sa sobre demeure. Son regard l’emportait alors, loin, bien au-delà de Plufur ; et il croyait entendre le vacarme ancien de célèbres batailles : les cris des Croisés devant Jérusalem, les Sarrasins en fuite, les tours de Babylone s’écroulant dans un joyeux et poussiéreux babil, les cavaliers de L’Islam, sur leurs petits chevaux arabes, croisant le fer contre les tribus berbères du Maghreb, cet autre Finisterre, ne se couchant jamais devant personne. Jobic, un soir, rencontra même Jugurtha ! Affolé devant tant de fureur - par cette histoire au galop et qui avait du sang jusqu’au ventre - il referma la croisée et replongea sèchement le nez dans ses grilles, dans l’écrit décroisé.

Ayant alors achevé ce voyage intérieur à coups d’alphabets modernes et antiques, Jobic laissa sécher l’encre rouge de ses grilles qui, éclairées par un croissant de lune, offraient leur doux babillage à la nuit. Pendant ce temps, il mangea - tranquille comme Baptiste, son voisin le plus proche - sa soupe qui avait mijoté dans l’âtre. Les légumes du jardin étaient bons. Le breuvage épais lui descendait dans les entrailles comme une manne sacrée ; puis Jobic retourna à ses deux moutons, leur compta rapidement fleurette et s’endormit entre ses deux compagnons - serein et satisfait de sa journée créatrice.

Cette double vie - à laquelle il avait fait le double vœu de travailler de tous ses os, tout en s’amusant comme un petit four - s’arrêta net un triste matin.

Le coq était mort, étendu raide sur le seuil du penty, d’une bronchite foudroyante et cruelle. Jobic eut beau lui souffler dans les plumes, la bête ne broncha pas. Neuf heures étaient passées, la journée démarrait bien tard et en plus du pied gauche. Il enterra le gallinacé dans le pré, fit une brève prière au défunt. Puisque le réveille-matin ne fonctionnerait plus, puisqu’il avait perdu un compagnon fidèle et un chanteur hors pair, Jobic, prit un mouton sous chaque bras, après avoir écrit sur la porte d’entrée : A VENDRE.

Il quittait sa maison par un jour de printemps et décida, dans son bel et for intérieur de changer de profession, ou peut-être même, de prendre une année sympathique, pour voir le monde et son cortège incessant de curiosités.

Conscient ou non, il abandonnait pourtant là un patrimoine culturel assez impressionnant, une fortune esthétique et silencieuse : plus de deux-cents sculptures, auges en granit, cheminées, statues, puits et fontaines de jardin, vasques et colonnes, animaux divers et gargouilles de tous poils... sans compter les milliers de grilles de mots croisés qu’il n’avait même pas pris le temps d’expédier par la poste - pour le fameux concours du quotidien régional.

Il tirait un trait sur cette vie, trop vaniteuse à son goût, comme s’il se sentait presque coupable d’avoir autant créé, alors qu’on s’étripait sur la moitié de la planète. Drôle de bonhomme et drôle de raisonnement, mais c’est comme ça ; le coq était mort et la terre pouvait bien recouvrir les statues de ses herbes folles, la décision était prise.

En chemin, il s’arrêta au Café du dimanche, là où, réglé comme un moine, il prenait sa cuite hebdomadaire.

– Tiens ! Tu viens nous vendre tes moutons, ou bien tu te maries, ou les deux à la fois ? dit le patron, un certain Manu qui avait fait l’Algérie.

Fait ou plutôt défait, car ce salopard n’y était pas allé de main morte avec les “indigènes” qui étaient, souvent pour la plupart, comme lui, des fils et petits-fils d’agriculteurs, tous enfants de la même terre.

Mais, comme alors la Méditerranée traversait la France comme la Seine traverse Paris, il fallait bien, c’est sûr, défendre bec et ongles nos trois départements, ajoutait bêtement le Manu, baptisé depuis Manu Militari.

Leur guerre de libération nationale, ils pouvaient bien se la foutre au cul, ces Algériens ! Maintenant qu’elle lui avait pris un frère, une jambe et l’œil gauche.

– Sacré Trinité et foutu combat ! aimait-il à répéter, comme s’il cherchait des complices pour le plaindre.

Jobic déclara, à la cantonade.

– Ici, ça sent l’moisi ! J’ai besoin d’air et d’océan, d’horizons vastes. Je me casse ! annonça fièrement le sculpteur. Et il posa ses deux moutons sur le bar.

– Tiens, c’est ma tournée ! J’offre un Ricard, comme disait le maréchal !

On crut que l’homme était devenu fou. On crut que la solitude et le célibat avaient fini par lui emporter la raison... Bref ! On le voyait déjà enfermé à Bégard.

Mais on but tous à la santé du futur voyageur, à cet homme aux semelles bien devant, et, une fois les moutons vendus à un voisin, et l’annonce de la vente du penty passée sur Internet, Jobic reprit sa route, avec sa maigre fortune en poche.

Il prit des chemins de traverse, voulut revoir les sources de son pays, entendre à nouveau le chant buissonnier des oiseaux, dormir à la belle étoile, libre et sans contrainte, prendre son temps. Petit coureur des bois, Jobic riait sous sa moustache de vieux philosophe et se sentait le frère d’Héraclite d’Ephèse. Il fit un crochet au lieu-dit Les Sept Saints, alla saluer à la chapelle, dont la clé était au café d’en face, les Sept Dormants et leur petit chien. Il évita de s’y rendre le jour du pardon islamo-chrétien car il ne supportait ni la foule, ni la messe, ces espèces d’espaces à moitié sectaires et qui n’étaient guère propices à la réflexion, voire à la méditation, pour les plus sincères.

Arrivé, par un jour de septembre - Jobic avait vraiment pris le temps - au chef-lieu de canton de Plouaret, il alla voir à l’agence Immhobil’ si la vente s’était faite.

– Pour sûr ! qu’elle dit la secrétaire à tête de grenouille, une bigote de Pluzunet, toute en bras nus et solide comme un dolmen. C’est un Juif américain, du nom de Deubeul Youbouch, qui l’a achetée cet été. Il a bien un peu râlé rapport aux tas de cailloux qui encombraient l’entrée de la propriété, et pour tout le foutoir de journaux empilés, mais un tractopelle a balancé tout ça à la décharge, en un temps record. Ils sont tout de même forts, ces Américains !

– Pour sûr, Madame, qu’ils sont les plus forts ! Qu’est-ce qu’un morceau de granit pour eux ? Alors que nous, on s’use le cœur, les mains et la raison à vouloir façonner un autre monde, tout en sculptures plus belles les unes que les autres et si différentes, voire sacrées, Eux, ils vous expédient ça dans un autre monde, un Au-delàCocaCola et ainsi, y’a plus d’problèmes ! C’est vrai qu’ils sont sacrément forts...

La secrétaire avait très envie d’en boire un, justement, de Coca-Cola !

Ravie d’avoir en face d’elle, un vrai Breton aussi sensé, elle lui remit un gros chèque qui, une fois les transactions effectuées au Crédit Industrieux d’Armorique, (C.I.A), lui rapporta la somme folle de cinquante-deux millions de millures. Ce qui laissait de quoi voir venir.

Pour remercier cette femme avenante, Jobic, qui n’était pas rancunier, lui offrit un gros bouquet de nénuphars multicolores. Elle coassa de joie, se voyant déjà sur le parvis de l’église, au bras de cet homme si mûr et si droit, tandis qu’on entonnait la marche de Mendelssohn. Elle, qui pensait que l’amour n’existait que sur TF1, croyait voir s’ouvrir les portes du Paradis terrestre. Mais Jobic s’enfuit à toutes jambes, inaliénable. Point d’anoure, non ! Point d’anoure !

Alors, libre comme l’air et les poches bien garnies, il prit le chemin de la gare. A Plouaret, il monta dans le serpent de fer venant de Brest, changea de guingois à Guingamp pour un cheval vapeur encore plus rapide et, à bride abattue, descendit à Montparnasse, la Bienvenue. C’était la capitale de la poésie et Jobic, le meilleur poète de Plufur.

– Parnassiens, à nous deux ! dit-il dans un vers libre, coupé à l’hémistiche.

Cette phrase historique, il l’avait déjà entendue, sous une autre forme, plus paradigmatique, mais regardons l’avenir sans oublier Balzac, cet immense artiste qui s’usa à la tâche, pour éponger (bien souvent) ses dettes. Et de plus, à peine marié, mourut d’épuisement après tant d’hectolitres de café. Une vie de forçat. Forcément, ça allait épuiser plus d’un élève, après coup. Etudier de grands auteurs. De quoi tomber de toute sa hauteur, oui ! Quelqu’un se met à écrire et tout l’alphabet du monde vous dégringole sur la tête. Et dire que les Gaulois, pour partie ancêtres des Français, n’avaient, en bonne intelligence, laissé aucune trace écrite ! Quels sages ! Quels héros modernes ! Et nous, obligés de réinventer leur culture, de réifier un monde perdu, monumental et souterrain ! Jobic en était là de ses réflexions, quand il s’aperçut qu’il était seul sur le quai. Sa réflexion littéraire l’avait é-garé, et si le bonheur selon Charles Cros, n’existe que dans les gares, notre Jobic, lui n’y trouva pas son compte. Tout y était laid, pas de calme, pas de luxe et pas de volupté. Notre étonnant voyageur, abasourdi devant tant de laideur, passa devant des guichets tristes et moches. A l’intérieur, des femmes semblaient y travailler, enfermées comme des poules en batterie. Mais personne ne gloussait, pas un coq n’y chantait et Jobic, à la pensée de son coq mort eut envie de pleurer. Avec son chapeau de travers, ses longues moustaches, et sa cape de pèlerin, ses longs cheveux argentés flottant au vent des sombres couloirs, ce breton à l’âme noble ressemblait à un renard perdu, ou à un loup des steppes - venu de l’Ouest sauvage. Les gens autour de lui le prenaient pour un acteur de cinéma, qui n’aurait pas eu le temps de se changer. Mais Jobic ne jouait pas la comédie. C’était un être pur, primitivement artiste, qui entrait dans un nouveau monde ; pour voir.

Il avait emporté dans son maigre bagage, une très vieille soupière de chez Henriot. Pièce inestimable à ses yeux. Il alla en négocier le prix chez un antiquaire du faubourg St Honoré.

– Bonjour, mon brave homme des bois, lui sourit une blondasse peu amène. En quoi puis-je vous être utile ?

Son air supérieur et dégoûté de la sauce fit monter la moutarde au nez de Jobic. Il sortit la soupière du XIX siècle, emballée dans une double page du Télégramme de Brest et de l’Ouest. Silencieux, il montra la pièce.

D’un geste las, la femme, qui portait un badge au nom de Monique Robin, regarda l’objet, horrifiée.

– Mais ça n’a aucune valeur ! Cet objet n’a plus cours ! Nous sommes entrés dans l’Europe cher ami, nous sommes passés dans l’avenir. En plus, votre soupière, si c’en est une, est peinturlurée avec des Bretons dessus ! C’est tout simplement une horreur ! Je vous rappelle que la France est entrée dans l’€uro, et que les régions, tout leur folklore, et leur baragouin d’un autre âge, sont passés à la trappe. A part quelques peintres et écrivains bretons, tout le reste est devenu invendable. Vous m’auriez apporté un manuscrit de Renan, ou une peinture de Gauguin, là oui ! Adressez-vous plutôt à un musée. Ici, ce n’est pas un dépotoir ! Du Henriot ! De chez Henriot, je ne connais que leur champaaaagne ! Vous connaissez peut-être ?

Jobic, qui ne reconnut pas en elle une descendante d’Armand Robin - heureusement ! aurait pu lui expliquer que cette œuvre peinte était composée de pigments très rares, que l’artiste avait travaillé chez Henriot, en réinventant de nombreuses techniques, que la cuisson de la pièce avait nécessité des recherches infinies... A quoi bon ? Cette histoire d’un artiste - rare et resté inconnu - à la rencontre d’une terre cuite et peinte, transformée en chef-d’œuvre, n’intéressait presque plus personne aujourd’hui.

Plus que vexé, Jobic aurait bien fendu le crâne de cette petite demeurée, commerciale inculte, mais trop généreux de cœur, il dit avec une ironie mordante :

– Merci, Madame Robin. Continuez donc à bien astiquer vos petits robinets, et le monde sera plus propre. Il la laissa là, dubitative, sur ce compliment si bien tourné.

Jobic, d’un pas alerte, se rendit chez le coiffeur pour se mettre à la mode des incultes. Il se fit raser le crâne, couper les moustaches, puis se rendit chez un marchand de vêtements de luxe. Il avait décidé d’épouser la peau d’un vrai Parisien. La peau seulement, car question d’idées, pas question de renier son passé breton, propre et intime, vieux de cinquante ans. Il allait jouer avec ce monde, s’y intégrer pour mieux le pervertir ou le redresser, le plus modestement et pacifiquement possible. Il lui fallait un portable ! Il en acheta un pour faire l’important ! Il lui fallait une trottinette, une BMW. Il acheta ces babioles qui l’amusèrent quelques jours. Jobic fréquenta les vernissages, les salons littéraires, les premières au théâtre. Il riait comme un dératé au milieu des scènes les plus tristes. Il pleurait comme une baleine quand il aurait fallu rire. Ce perpétuel décalage le faisait passer pour un original ou pour un artiste. Quelquefois, il fut chassé de la salle comme un malpropre. Ces expériences heureuses ou malheureuses le confortaient dans son savoir acquis. Il rencontra des gens brillants, des pleutres, des couards, des carpettes, comme partout ailleurs ; mais peut-être un peu plus soumis que chez lui, là-bas, à Plufur, dans ce Trégor discret et pourtant si prolifique, où l’âme humaine pouvait s’ébrouer comme un cheval fougueux. Où le vent de la mer, salé et cinglant comme un fouet, vous empêchait de vous affaler dans un désespérant silence.

Où la voix des femmes océans troublait le cœur des hommes au point de leur faire perdre leur sens aigu de la terre, et si dure à cultiver que soudain, l’on abandonnait tout pour traverser d’immenses espaces liquides. Noyer des chagrins, essuyer des tempêtes, et puis pleurer, les pas du passé marchant dans les pas de l’avenir, hier dans les pas de demain. Hier dans les pas de demain. Oui ! Jobic était tourné vers l’avenir, petit phare jaunâtre dans un monde enfumé, bruyant, monde qui s’oubliait dans des rêves uniquement tournés vers la finance.

Un compagnon de soif l’accosta au Bar des deux Ragots.

– Ta tête est bizarre ! T’as l’air toute chose ! Si tu cherches une boussole ici, c’est pas l’endroit. Ici, c’est plutôt du genre frimeur et intello, et encore quand je dis intello, je suis poli. Faudrait plutôt dire, gueule de raie réac à faire semblant de lire Le Figaro, tête de nœud occupée à parcourir Le Monde, tête à claques et à chapeau mou, faisans faisant semblant et déjà faisandés, singes hurleurs au Jardin Déplanté, sans racines, sans culture, lecteurs sans voyages, guenons acides et sans orgasme, gueule de foutre à se foutre en l’air... voyageurs en 4X4, intérieur cuir, aventuriers de l’asphalte bien propret...

– Eh ben, mon cochon, tu en tiens une sacrée ! Besoin de régler ton ardoise au bar des grandes douleurs ! Tiens ! Remets nous ça, le patron ! beugla Jobic, avec sa verve coutumière brute de Plufur.

Le loufiat, habillé en manchot des Iles Carnaval, fit la gueule en apportant les deux double-Cognac.

– Du hors d’âge, en plus ! Pour ces péquenots sortis des égouts de la terre ! pensait petitement l’esclave derrière son comptoir.

Les deux buveurs se présentèrent à tour de rôle et avec les honneurs. Pas possible ! Un gars de Plufur qui rencontrait un frère de la côte, un Trécorrois, un habitant de Tréguier, nommé Fanchdu ! Ici ! En pleine décadence ! Un miracle ! Recognac ! Le choc ! Rerecocognac ! Le trouble ! Rererecococognac ! Là ! Ça suffisait ! Maintenant on pouvait reprendre ses esprits ! Boire enfin plus calmement ! Mais l’émotion, quand ça vous prend...

– Qu’est-ce que tu fous à la capitale, toi, une lumière de ton espèce ? dit Jobic.

– Oh ! Pas grand-chose, je vends des huîtres sur les marchés. Un p’tit commerce avec mon beauf !

– Et t’es heureux ?

– Couci-couça ! Ça dépend des semaines, des mois en R, en RER, du jusant et du p’tit Jésus, du courant et des Gwen ha du, du p’tit vin blanc, des invendus.

– Et t’es venu changer de fatigue ici, échoué comme un vieux phoque ?

– Vieux, vieux, un peu de respect, je viens d’avoir cinquante ans.

Alors Jobic se leva et, tapant sur l’épaule de Fanchdu, hurla dans le bar :

– LA CLASSE !

Un rire joyeux bouleversa les deux hommes qui s’embrassèrent comme des petits gorets du Trégor, vifs et frais tels des enfants partageant un même gâteau. Ils étaient quasi frères ! Cognac ! Puis de la bière pour éponger les gouttes ! Quelques verres plus tard, ils quittèrent cette assemblée de mourants murmurant, et lancèrent :

– Parnassiens de mes deux, dépêchez-vous de vivre, il est en encore temps, bientôt la poêle à frire, et adieu le printemps. C’est un message de Jean Tardieu, méditez-le bien et bon suaire la compagnie.

Nos deux compères de bordée éclatèrent de rire au milieu d’un silence feutré. Ici, on ne plaisantait pas avec le rire. A croire qu’ils n’avaient pas bien lu Aristote. Comme disait Platon, ce qui compte, c’est d’être bien lu. Ce n’était pas le cas de ces foutus lecteurs. Fanchdu et Jobic allèrent se finir, beurrés comme des p’tits LU, à La Vache Nantaise, un caboulot perdu qui croyait encore au rattachement de La Loire-Atlantique, ou Inférieure, à la Bretagne d’autrefois, avec son bon pif, tourné vers les embruns. Il ne fallait pas la laisser s’enrhumer, cette valeureuse Bretagne - qui avait servi de chair à canon trop longtemps - sinon la France entière toussait, prenait la fièvre.

Ladite Nation arrêtait alors de bien mal nommés autonomistes qui adoraient la vie et leurs droits les plus élémentaires : pouvoir vivre et travailler au pays dans la langue de leur choix, sans compromis avec une Education Nationale, craignant sans cesse d’être violée, par la richesse de ses différences. Le drapeau breton était multicolore, mais les Français n’y voyaient que du noir, c’est à dire des emmerdes, ou que du blanc, c’est à dire un linceul, un pays fantôme qui fermait sa gueule et c’était tout. Secouer les cocotiers, en Bretagne, ce n’est pas évident, mais y poser des bombes, non plus. On n’allait pas refaire le passé, mais simplement laisser les habitants libres de leurs idées, sans violence, et ouverts à d’autres métissages. De plus, la vie associative y était tellement riche, voire incontrôlable, dans cette douce Bretagne, qu’elle commençait à emmerder les petits énarques aux mains moites, ces souverainistes de la République, qui croyaient avoir tout dit en prononçant ce mot République, dont ils se délectaient comme des pucelles devant un vit nouveau. On contrôlait la situation ; les récentes lois de la nation réveillaient des citoyens à six heures du matin, jetaient à bas du lit les parents, les embarquant vers Rennes puis Paris, laissant leurs gamins, parfois en bas âge, se démerder tout seuls ! Tout ça pour avoir vu une simple adresse dans un carnet, un ami basque de passage, une relation humaine, teintée politiquement incorrecte aux yeux d’une République jalouse de son Histoire.

– Ce n’est pas de la parano Fanchdu ! juste la dure réalité, pour rassurer le contribuable, caresser la ménagère et faire avaler la pilule aux petits gauchistes, occupés avec le Tibet, ou un autre délire, aussi lointain qu’ exotique, plutôt que de défendre les droits de leur région dont le drapeau part en quenouille, chaque jour un peu plus, faute de combattants sans gloire et sans histoire. L’acculturation est passée par là, comme dans la chanson, elle ne repassera pas par ici. No pasaran et tutti quanti, feu de joie et croix de bois si je mens je vais en enfer, retrouver mes frères de couleur, c’est dans la cale...

Les deux amis libérèrent leur colère, cette soupape d’insécurité qui lâchait quelquefois. Mais c’était là la vie et comment renier ses flots amers, ses contradictions et ses peines, lier ensemble et faire tenir des idées, des comportements ? Ce monde était une harmonie de tensions, avec un chef d’orchestre complètement déjanté.

Mieux valait retrouver un bon lit. Il ferait jour demain.

Fanchdu rentra à pied chez lui. Il habitait dans le quartier. Fallait se lever dans trois heures, réceptionner la marchandise que le beauf allait ramener de Riec, attaquer les bourriches, préparer le marché, bref, la routine. Mais, ces deux heures passées avec un nouveau pote, lui avaient lessivé toute la merde qu’il portait dans le cœur. Il se sentait épuisé, mais neuf. Jobic était un être rare, sensible et sensé. Il avait décliné l’invitation à dormir chez son nouveau compagnon, préférant aller finir la dernière nuit de septembre, sur un banc du Quartier Latin. Ivre et chantonnant, il s’endormit comme une masse, ses belles chaussures de cuir sous la nuque.

Les cloches du village sonnaient, à toute volée ! Un prêtre volant, rond comme une montgolfière, tournoyait au-dessus de sa tête. Le soleil tapait fort. Un vent chaud et violent déboulait du sud-ouest. Le village se souleva peu à peu. Plufur décollait, oui, c’est ça. Comme un tapis volant ! Mais en mieux ! Tout en relief ! On allait survoler le monde et déclamer la poésie des anciens, brailler et chuchoter, lancer sur terre des brassées de fleurs sauvages, des ajoncs, des genêts, et puis des fleurs de lin pour vêtir la misère, offrir la liberté à tous les frères, à toutes les minorités. Un voyage éternel, pour renverser la connerie du monde...

Ce rêve azuréen ne connut pas de suite. On emmena Jobic au poste de police. L’interrogatoire de ce vagabond en smoking, ivre, chauve et mal rasé, ne tourna guère à son avantage. Il fut retrouvé mort le soir dans sa cellule de dégrisement. Comme s’il avait voulu changer les couleurs de la terre, lui! ”, dit plus tard un policier en civil.

Il avait certes fait du gris son ennemi, il avait voulu dé-griser l’intérieur des hommes, au burin. Pourtant la pierre est souvent grise au pays de Bretagne.

Mais on ne sculpte pas impunément les mots avec comme outils des idées. Mets les mots à leur place, à la tienne ils te placent.

Jobic ne s’était jamais appelé vraiment Jobic, il ne reniait pas non plus son passé, mais il mourut - sans doute - d’un simple arrêt cardiaque.

Vous savez bien, docteurs, quand le cœur n’y est plus... pas besoin de vous faire un dessin... pas besoin d’en faire toute une histoire. Ce sculpteur de mots, ce rêveur de paroles aurait pu tout aussi bien s’appeler Armand. Armand Robin, par exemple. « Qui sait ? »

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Published by Venner Yann
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