Overblog Suivre ce blog
Editer l'article Administration Créer mon blog
26 juin 2016 7 26 /06 /juin /2016 13:28

Fanch le rêveur sort de son sommeil, le front encré. Il relève la tête, lentement.

La pluie se met à tomber, bruine légère. Demain c’est la rentrée des classes. Fanch n’y pense guère, il n’a pas eu d’enfant. Marié avec la mer, il a connu des femmes bien sûr. Georgette, son ancienne maîtresse, assassinée par Marcel Bozec, en 1990 ; Adrienne, et puis quelques autres, des anonymes de passage. Il repense aussi à la jeune femme, retrouvée morte- il y a quatre ans - dans le port de Trélouzic. Triste dépouille agrippée à son bateau de pêche. Eugène et lui avaient surnommé cette belle Algérienne l’Etoile. Une pauvre étoile tombée à la mer. De sales militaires, anciens de l’OAS, lui avaient réglé son compte. L’avaient fait disparaître, droguée et noyée pour essayer d’échapper à leur honteux passé de tortionnaires et de violeurs. Halima Djemaï était morte. L’Algérie pansait toujours ses blessures. Il manquait désormais une étoile. Au cœur de chacun. Au cœur de la galaxie des vivants, attirés trop souvent par les trous noirs. Aspirés par les gouffres - insondables - de la violence.

Pour Fanch, ce n’est pas de l’histoire ancienne. Sa mémoire n’est pas un tableau noir que l’on essuie chaque soir.

Il ne fréquente pas l’univers des enseignants. Ou si peu. Il sait que les méthodes ont évolué, qu’on ne frappe plus les enfants, que l’école primaire est encore un petit paradis, pour la plupart des gosses. Après, ce n’est plus la même chanson. Compétition, résultats, valse des notes et des contrôles, collège, lycée, le passage obligé de la réussite. Tant mieux pour ceux qui aiment ce genre de combat, plus ou moins douteux. Toutes les pièces sortent donc du même moule ; plusieurs cependant, en miettes, en pièces détachées... de tout.

Mais autrefois, ce n’était pas la joie non plus. Souvent, les instits ne présentaient au Certificat d’Etudes que les meilleurs élèves. Les moins bons, les laissés-pour-compte se retrouvaient sur le carreau, souvent laminés par le rouleau compresseur de l’apprentissage. Certains s’y retrouvaient, d’autres non. L’école avait changé, mais la sélection existait toujours. Métier difficile, semé d’embûches.

Fanch connaissait le directeur, qui venait acheter son tabac chez Eusebio, au « Café du Loup rouge ». C’était un brave type, taiseux, proche de la retraite et aimé de ses élèves. On se croisait quelquefois sur la mer d’un salut fraternel ; la communauté des pêcheurs entretenait de bons rapports. Martial Collard, le directeur, appréciait Fanch. Ils buvaient un coup de temps à autre, au comptoir. Les échanges de paroles étaient rares, mais les silences, les regards complices, riches.

Vers vingt-deux heures, couché dans le noir, et ayant abandonné sa grille de mots croisés, Fanch Bugalez eut une pensée pour cet homme, sans doute anxieux et ravi de retrouver demain ses élèves. Il le voyait couché près de sa femme, institutrice elle aussi, se pelotonnant contre elle, tel un enfant dans les bras de sa mère.

– Toi aussi mon bonhomme, tu traînes ton cafard et tes peines comme un vieux cartable, depuis longtemps. T’es jamais sorti de l’école, et je vois bien que t’aimerais lâcher tout ça ! Allons, du courage, t’as plus qu’une année à passer, après c’est la retraite et des journées en mer, toi qu’aimes ça.

En s’endormant, Fanch promit de passer demain à l’école, saluer ce brave citoyen, héros anonyme et surtout pas médiatique. Le marin pêcheur solliciterait ses services, un dossier à remplir, rapport à la transformation de son bateau, le merveilleux Beg Hir.

CHAPITRE II

Quand Fanch pénétra dans la cour de l’école, en ce lundi trois septembre, vers neuf heures, une agitation inhabituelle régnait. Devant l’entrée, la camionnette des gendarmes était présente ; trois hommes en uniforme discutaient sur la cour, entourés des instituteurs. Une centaine d’enfants, dont certains, accompagnés de leurs parents, jouaient, couraient, se faufilaient entre les adultes. Fanch chercha du regard la silhouette du directeur, mais ne la reconnut pas. Il s’approcha, gêné d’être un intrus dans cet espace du savoir.

Le groupe des adultes semblait agité, perturbé. Fanch osa tout de même s’approcher un peu plus, toujours à la recherche de Martial Collard, le directeur. Il reconnut Stereden, l’adjudant de gendarmerie, accompagné de Lucien Le Tallec et d’un troisième homme qu’il ne connaissait pas. Six enseignants présumés complétaient le groupe. La femme du directeur pleurait, abasourdie.

– Je ne comprends pas. Je vous le répète, ce matin Martial s’est levé, comme à son habitude, vers six heures, il a pris son café, puis il est sorti. J’étais encore au lit quand je l’ai entendu appeler son chien. Je pensais qu’il allait ouvrir l’école, comme à son habitude, et sortir sa voiture du préau. J’ai bien entendu la voiture démarrer, et après, j’ai dû me rendormir.

– Oui mais, l’interrompit Stereden, à huit heures, il n’était toujours pas revenu ! Alors qu’il était censé sortir simplement la voiture sur le parking de l’école ! A quelle heure, exactement, nous avez-vous appelés, Madame ?

Cela dit sur un ton de reproche, sans aucune empathie pour la pauvre femme qui souffrait le martyr. On retrouvait bien là le style Stereden, bougon et semblant toujours dérangé ; pas du genre disponible et disposé. L’abus de la dive bouteille ne le rendait guère serein.

– A huit heures et demi, ne voyant pas la voiture sur le parking, ni mon mari dans sa classe, je me suis affolé. Aucun de mes collègues ici présents ne l’avait aperçu. Alors, dans un moment de panique, j’ai cru bien faire, j’ai appelé. Il devait être huit heures quarante, environ.

– Bon ! Nous allons entreprendre des recherches. Pour l’instant, prévenez l’Inspection Primaire et signalez à votre Inspecteur de l’Education Nationale que vous avez besoin d’un remplaçant. Dites-leur que votre mari est malade, ou ce que vous voudrez. Ne parlez pas de fugue, ou de disparition, sinon, il risque d’être sanctionné pour abandon de poste. Faites rentrer les enfants en classe, et pas un mot aux parents. Allez-y, vous pouvez faire l’appel.

Fanch entendit tout cela, à deux mètres, comme si personne ne l’avait vu. Il quitta les lieux en tremblant de tous ses membres.

Et, dans un silence de cathédrale, la femme du directeur remplit, toute pâle, son nouveau rôle, tandis que les parents, étonnés, se regardaient entre eux, les yeux ronds.

La rumeur courut tout de suite. Le directeur était malade. D’autres dirent qu’il était mort, à l’aube, foudroyé par une crise cardiaque. Certains pensèrent qu’il s’était enfui, rejoindre sa maîtresse, une femme du Maghreb rencontrée en vacances, lors d’un voyage organisé en Tunisie par l’Education Nationale.

– Où tout simplement, qu’on l’a assassiné, dit même une mère de famille, abonnée au câble, et scotchée toute la journée devant les séries américaines.

Une fois la cour de l’école désertée, les langues allèrent bon train tandis que deux véhicules de gendarmerie sillonnaient la contrée, après avoir lancé un avis de recherche sur la personne de Martial Collard, la cinquantaine, barbu, grisonnant, petites lunettes rondes, environ un mètre quatre-vingt, plutôt maigre. Signe particulier : voûté. Véhicule : Peugeot break 405, gris métallisé, en mauvais état, avec galerie noire et attache-caravane.

Fanch se rendit, dans sa vieille BX, chez son ami La Brebis. Lui annoncer la nouvelle. L’homme était au jardin, en train d’arracher une dernière ligne de pommes de terre. Penché en avant, son énorme postérieur semblait dominer le monde.

– Alors, qu’est-ce qui t’amène, mon brave Fanch ? dit l’homme, sans se relever. Je t’ai entendu te garer en catastrophe. Tu ferais bien de changer ta courroie de distribution, on entend comme un bruit bizarre, tu trouves pas ?

– Ce qui m’amène, c’est un drôle de pataquès, Eugène !

– Eugène Cabioch, dit La Brebis, se redressa, les mains sur les reins, et le regard inquiet.

– Tu connais, le directeur de l’école, Martial Collard ? continua Fanch ? Et ben, disparu le gars ! Un jour de rentrée des classes ! Sa femme, ses collègues, personne ne l’a vu depuis sept huit heures ce matin. Disparu dans la nature, envolé ! C’est incroyable, non ?

– L’est parti avec sa voiture, ou pas, l’animal ?

– Oui, et avec son chien aussi. Tu sais le petit fox qui vient avec lui au bistrot et qui nous fait marrer avec…

– Je crois savoir où il est ton bonhomme, l’interrompit Eugène.

– Quoi ? Tu serais le seul à être au courant, toi, l’ancien gardien de chèvres ? Elle est bien bonne celle-là !

– Bien bonne ou pas, j’ai une petite idée, mais j’ai jamais dit que j’en étais certain. J’ai bien dit : « Je crois savoir »…

Fanch était perplexe. On se rendit au port. La voiture de l’instituteur était là, sagement garée sur une place de parking. Quant au petit bateau de l’enseignant, absent.

– Tu vois, je te l’avais bien dit ! Celui-là est allé faire un tour en mer et puis, l’appel des sirènes aidant, n’a pas pu s’empêcher de pousser un peu plus loin, d’aller voir ailleurs si on n’y était pas !

Fanch ne comprenait plus rien. Quoi ? Un jour de rentrée scolaire, un directeur qui abandonne son poste ? Attiré à ce point par la mer qu’il n’en reviendrait pas ?

– A mon avis, répondit Fanch, je pencherais plutôt pour un accident. Il est sorti faire un tour en mer, avant d’affronter sa dernière rentrée, et puis un malaise l’aurait pris, il se serait senti mal. A l’heure qu’il est, il est peut-être en train de calancher. Allons-y ! J’ai les clés du Beg Hir, on va pas rester là comme deux couillons. Les gendarmes s’occupent des routes, nous, on va chercher sur l’eau. D’autant plus que ses coins de pêche, à Martial, je sais où les trouver. Je connais ses bouées.

Cinq minutes plus tard, le Beg Hir quittait le port. Baptisé du nom breton qui désigne le dauphin, le bateau fendait les flots, fidèle, comme toujours.

Prévenus par les amis de Fanch, deux retraités qui réparaient leurs filets sur le port, les pandores avaient abandonné leurs recherches sur les routes. On hésitait tout de même à faire décoller un hélicoptère de l’aéroport de Lanvuhel.

– Ce n’est pas la peine de déclencher une tempête pour un si petit verre d’eau, pensait l’adjudant Stereden, penchant plutôt pour une fugue, un coup de tête.

– Celui-là aura perdu les pédales ! Faut dire aussi, avec tous ces petits cons qui nous esquintent la santé, il a pas pu résister ! Déjà que moi, avec mes deux mioches qui me courent sur le haricot, j’commence à plus savoir où donner de la tête ! L’un qu’est cheveux longs écolo et végétarien, à quatorze ans, ça promet ! Quant à l’autre, la Mathilde, toujours devant la télé à tortiller du popotin pour faire la top model, va pas tarder à s’retrouver en cloque, et moi grand-père, comme un couillon ! C’est pas Dieu possib’ ! Dire qu’à seize ans, elle n’a pas encore son brevet !

Lucien Le Tallec, son adjoint n’osait répondre. Lui n’était pas marié et les gosses, il s’en foutait comme de l’an quarante. Quant au troisième gendarme, Pierre Le Gouron, il venait juste de quitter l’adolescence.

Vexé de ne pas avoir d’écho pour confirmer ou infirmer ses dires, Stereden conclut pour lui-même.

– Tout de même, un directeur qui disparaît le jour de la rentrée, c’est pas classe ! Du moins pour lui !

Son jeu de mots, compris de lui seul, le fit rire aux éclats. Comme personne d’autre ne riait, il s’énerva.

– Allez, bande d’incultes, on va retourner à l’école, voir la femme du directeur. Comme ça, mes gaillards, vous pourrez pas dire à vos parents que vous avez fait l’école buissonnière aujourd’hui !

Et Félix Stereden, heureux de son humour dévastateur, démarra le véhicule bleu roi.

On vit au loin, comme une ombre qui dansait sur l’eau. A contre-jour. On était dans la baie de Lanvuhel ; la mer était légèrement agitée. Un petit force quatre. Les deux compères, les yeux fixés vers cette masse sombre, s’usaient les yeux à déchiffrer l’océan. Le Beg Hir se rapprocha. De plus en plus.

– Bon Dieu, hurla Fanch, mais y’a personne à bord, ou quoi ? Ohé ! Du bateau, est-ce que vous m’entendez, gueula le marin pêcheur, les mains en porte-voix.

Seul le clapot répondit. On pouvait apercevoir désormais le bateau de Martial Collard, dérivant au gré des flots. On entendit alors un petit chien qui hurlait à la mort. C’était Pilou, le fox, désemparé. Quant au propriétaire, plus de maître à bord. Aucune trace de sang, ni de violence. Les deux hommes, estomaqués, se regardaient sans parler. Le mystère du bateau fantôme.

– Qu’est-ce que c’est que cette histoire ? Il serait tombé à l’eau, suite à un malaise, ou une fausse manœuvre ? Un accident ?

Fanch ne comprenait pas. La Brebis non plus. On était passé près des bouées. Les casiers, contrôlés par les deux hommes, n’avaient pas été relevés. On les fit redescendre, à la même place. Et comment retrouver un corps dans cette immensité liquide ?

Il fallut bien rentrer au port, se rendre à l’évidence la plus probable. L’homme était mort, noyé, suite à un malaise, ou une fausse manœuvre.

Que dire de plus ? Le bateau de l’instituteur fut pris en remorque. Pilou, apeuré et plaintif, passa d’un bord à l’autre. Il resta prostré tout le voyage, dans la cabine de pilotage, le museau entre les deux pattes avant, immobile comme une descente de lit.

Deux heures plus tard, tout le village était en émoi. A l’école, on pleurait beaucoup. Les enseignants, les enfants, alertés par leurs parents à l’heure du déjeuner, ne savaient vers qui se tourner. Le pays entier semblait en état de choc. Une absence, pas de cadavre. Une disparition, pas de corps. Aucune trace, aucune preuve, et surtout, aucun espoir. Comment un homme tombé à la mer pouvait réapparaître là, au milieu de sa classe et dire à ses élèves « Bonjour, me voilà, je vous ai fait une farce ! »

Madame Collard ne reprit pas sa classe l’après-midi. Un deuxième remplaçant arriva. L’ambiance était complètement surréaliste. On ne savait que dire, que se dire. Les jeux, dans la cour, ressemblaient à des absences de jeux : des simulacres, aveugles, vides de sens. L’école de Trélouzic ne ressemblait plus à une école. On aurait pu se croire dans un asile. Un asile pour extra-terrestres.

– Attendre, attendre ! Mais attendre quoi, se répétait Jacqueline Collard.

Attendre que l’on me ramène un cadavre. Celui de mon mari. Noyé, boursouflé, gonflé ! Et quand ? Ce soir ? Demain, dans une semaine, dans un mois, jamais ?

La pauvre femme hoquetait dans son mouchoir, allongée sur l’unique lit de son logement de fonction dont les fenêtres donnaient sur la cour. Elle entendait, comme en un brouillard, les enfants jouer à l’extérieur. L’atmosphère n’était plus la même. La pluie, légère, se mit à tomber. Germaine décida de se rendre au port.

Eugène Cabioch, perturbé par la disparition de Martial Collard avait fait un étrange cauchemar pendant sa sieste de l’après-midi. Il avait rêvé à un de ses ancêtres, imaginaire, mais tellement vrai qu’il en avait eu des sueurs froides. Le cauchemar s’était déroulé de la sorte.

« Vers les années mille neuf cent vingt-quatre, sur la commune de Trégrom, là où l’on entend dire quelquefois que le diable y habite - mais la rime est meilleure en breton - vivait un très brave homme du nom de Séraphin Cabioc’h.

Plutôt bon vivant que mauvais coucheur, Séraphin - dit Le Rouquin - était du genre costaud. Dur au mal et toujours chaussé de ses formidables sabots, il arpentait la commune, du matin à la méridienne, s’ébrouant sous sa longue crinière frisée quand il pleuvait et hennissant comme un postier breton. L’individu était facteur. Dans

Partager cet article

Repost 0
Published by Venner Yann - dans roman
commenter cet article

commentaires

Présentation

  • : Le blog littéraire de Yann Venner
  • Le blog littéraire de Yann Venner
  • : poèmes publiés en recueils de l'auteur, ses romans noirs & cocasses, articles divers autour du polar, des littératures du Maghreb...
  • Contact

Recherche

Liens