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19 juin 2017 1 19 /06 /juin /2017 09:21

Terrorisme, terroriser : terme qui vient dans le dictionnaire consulté par Fanch Bugalez après terroir. Utilisation de la violence pour atteindre un but religieux, politique, idéologique.

Drôle de rencontre entre ces deux syntagmes, se dit le lecteur. « Faire suivre et assimiler - par ordre - le terroir et le terrorisme, y'a de quoi attraper des boutons, ainsi qu'une fièvre territoriale. Faudrait-il alors terroriser le terroir, ou bien, le terroir deviendrait-il lui même terrorisant ? L'abus de terroir ferait de nous des terroiristes ? Terme de vignerons intégristes, ou de buveurs puristes qui ne voudraient aucun mélange ?... « Ménage tes méninges, cher Fanch », me dirait La Brebis s'il était là. Je disais donc...Terroiriste... Non, zut, terroriste. Ah, voilà donc le problème : des cambrioleurs viseraient un but politique en me disant « Fuck Bugalez », pourquoi pas. Chacun s'amuse et chacun sa muse. Mais où vont-ils chercher tout ça ? Je ne vois pas des voleurs de cigarettes et d'alcool poursuivre un but politique, et pourtant... Le terrorisme est l'emploi de la terreur à des fins politiques, religieuses ou idéologiques.

En faisant le grand nettoyage avec Gwendoline et Eugène Cabioch, on a bien remarqué des traces de doigts sur les murs, dépôts de crottes de nez et de morve ici et là, odeur de peste brune, crachats. Drôle de façon de marquer son territoire... « Plutôt glauque tout ça, se dit Fanch » en claquant son dictionnaire avant de le reposer sur l'étagère près de l'ordinateur.

Il a beau rechercher des arguments en faveur de la piste « terroriste», il n'en trouve guère ; les moteurs de recherche sur Internet sont pourtant efficaces, mais se lancer à l'aveuglette dans cette jungle le lasse vite : trop de flou, d'occurrences, de corrélats, de... mystère.

Fanch est rentré de Lannion plutôt à cran, après sa visite chez l'assureur. Alors, se connecter à Internet avec les nerfs en pelote, vaut mieux pas... « Cavaler sur un clavier à m'en faire péter les neurones et pour attraper des ampoules aux doigts, un torticolis et tutti quanti, pas question ! »

- Qu'es-tu en train de nous baragouiner, mon beau marin ? l'interrompt Gwendoline.

- Il y a que les assurances de Lannion m'ont dit qu'elles avaient envoyé un des leurs chez nous et que...

- Il en sort justement ! Vous avez dû vous croiser sur la place de la mairie.

- Quoi ? Pas possible !

- Si, si ! Et crois-moi, c'est un drôle de zigoto le bonhomme ! Un vrai faux timide, plutôt retors et chafouin, bref, un indéchiffrable !

Gwendoline résume alors la situation calmement devant un Fanch qui hausse les sourcils, se gratte la joue, s'assoit puis se relève - perdu dans un tourbillon de mots qu'il ne comprend plus. L'homme semble en état de choc, a besoin d'un remontant ; cela tombe bien, il a une belle descente.

Face aux yeux hagards de son compagnon, Gwendoline prend les devants et lui sert un lambig bien tassé. En une seule lampée, voilà notre Fanch Bugalez qui, torse en arrière et yeux clos, vide son godet en un geste de survie.

- Merci, ma douce ! Moi, les émotions, c'est pas mon truc ! Le bar cambriolé, le réveil intempestif, le coïtus interruptus, voilà des traumatismes qui vous mettent un homme à terre. J'étais bien mieux sur la mer dans mon ancien métier, crois-moi !

- Ne remue pas le passé, mon doux Fanch ! Tu me fais peur ; ton cœur ne va pas tenir longtemps si tu prends les choses trop à...cœur, justement. Essaie de relativiser, de prendre du recul.

- J'ai essayé, pris sur moi, siffloté même sur la route du retour, mais là, je coince ! A retardement je sais, mais là, je bloque. Faudrait peut-être un deuxième verre...

- Très drôle ! Allons de l'avant et occupons-nous plutôt de contacter nos collègues buralistes qui ont aussi été cambriolés. La solidarité devrait exister...

 

Le menuisier et le vitrier sont passés. Des réparations ont lieu dans l'après-midi et l'on peut entendre dans le quartier du Café du loup rouge coups de marteau, bruits de scie sauteuse, divers crissements et instruments qui font du lieu tout un orchestre en total désaccord.

Quand La Brebis vient se désaltérer après sieste, et voyant Fanch agenouillé, marteau en main et clous en bouche, il ne peut s'empêcher d’ironiser - la main en porte-voix tant les bruits dominent :

- Eh ben, mon Karajan, t’es plus fort que l’orchestre de la philarmonique de Berlin !

- T’as raison Eugène, marre-toi ! Tu veux dire que c'est pire que l'orchestre de la fille à Monique de Berrien !

- La fille à qui ?

- … !?

Fanch n’est pas très fier de sa blague et rit plutôt jaune…

- Laisse tomber ! dit alors La Brebis. On s'entend plus causer ! Viens un peu dehors que je te dise ma théorie. Moi quand je fais la sieste, c'est là que mon cerveau est à marée haute.

- Sûrement ! ironise Fanch, dérangé dans son désir de finir de bricoler au plus vite. Cerveau à marée haute ? Plutôt échoué comme une méduse à la côte, oui vat !

- Te moque pas, écoute plutôt...

Et La Brebis de se lancer dans une longue tirade argumentée, dissertant à l'envi, choisissant ses mots, tandis que dans le ciel défilent de gros cumulonimbus - dodus comme des moines en goguette. Fanch suit des yeux leur course.

- Tu ne m'écoutes pas, à quoi tu penses ?

- A mon bateau, mon vieux Beg Hir qui me manque.

- Encore tourné vers ton passé ? Ta vieille mélancolie qui refait surface, je la connais trop ! C'est ça qui va te perdre Fanch ! Oublie...

  • Tu en as de bonnes, toi ! L'oubli, l'oubli, c'est pas sur commande ! On n'efface pas le passé d'un seul coup de chiffon comme on le fait sur un tableau. On n'efface pas le passé, on le porte en soi dans le toujours, a dit Aragon.
  • V'la que ça le reprend ! Toujours à philosopher comme un perdu !
  • Un perdu ? Tu traites Aragon de « perdu » ?
  • De quoi tu me parles, Fanch ? Arago, Aragon, ou Aramis, je vais pas te réciter le dictionnaire des noms propres pour faire mon intéressant, quand même ?
  • Non, tu as raison ! Mais mon bar saccagé, plus celui des trois autres collègues dans la région, ça fait plus que désordre ! Alors, de penser à mon bateau, ça panse un peu mes plaies...
  • Tes plaies, tes plaies ! C'est pas la mer qui va les adoucir, tes plaies ! Quant à ton bateau, rassure-toi, il est très bien entre les mains de notre ami Jobic Lanthoën. Je l'ai encore vu sur le port l'autre soir. Il est fier d'avoir racheté ton Beg Hir, et ne cesse de dire du bien de toi ! Que tu étais un vrai professionnel, aux petits soins pour ton bateau...
  • Aux petits soins c'est sûr ! Et maintenant, me voilà veuf de mon bistrot ! Plus envie d'aller de l'avant...
  • Ecoute Fanch ! Les coupables, on va bien finir par les arrêter. Et toi ton café, tu vas le retrouver comme neuf dans quelques jours, alors quoi ?
  • La mer me manque, tu comprends ça, toi le vieux libertaire ! Ma liberté ! Les flots bleus, gris ou noirs ! La mer, la mer, toujours la...
  • Chante, beau merle, chante ! Va embaucher pour pêcher la coquille St Jacques si tu veux, va bosser pour un autre bateau, mais ta femme, Gwendoline ? Tu y as pensé à ta douce et belle ? Tu la vois s'embarquer dans l'aventure, des soirées toute seule, derrière le bar, à longueur de journée, à attendre son marin d'eau douce ? Et tes enfants ?

Gwendoline interrompt l'entretien :

  • Fanch, tu as pensé à téléphoner au marchand de bière ? La pompe est saccagée et les fils électriques sectionnés...

Elle fait la moue, deux doigts occupés à relever une mèche de cheveux, salie par les travaux.

  • Non ! Je n'y ai pas pensé... Je ne pense plus ! Ras le bol de ce métier de sédentaire ! Je veux la mer ! Je veux voir la mer... La mer ! C'est clair ?

- Tout s'éclaire... Grâce à toi ! ironise Eugène. Bravo mon gars ! Voilà que ça te reprend. Faut te faire en urgence une piqûre, te mettre au repos ! Voilà la vérité : sous pentothal !

  • ... Ou pain complet, je crois, renchérit Gwendoline devant La Brebis.

 

Fanch, ignore la blague ; le regard tourné vers l’ailleurs.

Vers on ne sait quel océan de brumes.

Perdu comme un marin orphelin de la mer.

 

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Published by Venner Yann - dans roman
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