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7 juin 2022 2 07 /06 /juin /2022 21:22

COUP  D’ÉTAT D’URGENCE

 

 

Que pouvons-nous attendre d’un romancier-poète épicurien et œnologue sinon qu’il nous apprenne à goûter les mots comme on goûte un vin, à admirer leur robe, à nous imprégner de leurs arômes, à les faire chanter en bouche, suavement, à les changer en ingrédients sensuels et nutritifs nécessaires au développement de l’intelligence ? C’est l’entreprise hardie dans laquelle s’est lancé Yann Venner en rédigeant « L’écriboire ». L’œuvre est brillante, riche, puissante ; elle doit s’aborder, si on ne veut pas la saborder, comme on aborde un grand cru, lentement, avec délectation et concentration, pour en extraire toutes les subtilités gustatives. Chez Yann, comme chez Baudelaire, les parfums, les couleurs et les sons se répondent et se fondent en une profonde harmonie. Le titre lui-même donne le ton de l’ouvrage et annonce la démarche de l’auteur : il nous convie à boire au tonneau de l’écriture et à descendre le long fleuve du vin qui ouvre l’esprit, mène à la réflexion et au savoir (au savoir vivre, surtout). Les mots ont un sens, certes, mais ils ont aussi, comme le vin, une saveur ; ils nous transmettent donc émotion et sensations. Le verbe « savoir » ne vient-il pas du verbe latin « sapere », qui signifie « avoir du goût, du parfum » ? Savoir et saveur sont intimement liés. Il faut consommer le jus de la treille, sinon c’est l’enfer assuré, dixit le disciple d’Hippocrate dans « La divine ordonnance ». Le vin, libérateur de la parole, est un remède contre les déboires. Corrélation étrange : boire et déboire sont de la même famille. Le bon boire chasse le dé-boire, arrière-goût désagréable laissé par une boisson de mauvaise qualité. Alors, l’auteur boit grand et, emporté par l’ivresse intellectuelle, ce n’est pas seulement son verre qu’il partage avec le lecteur, mais sa vision du monde, étrange, joyeuse ou triste, suivant les poèmes ou les nouvelles. Orsenna dit que « les mots sont de vrais magiciens. Ils ont le pouvoir de faire surgir à nos yeux des choses que nous ne voyons pas ». Surtout quand ils sont formulés par la voix du vin qui « parle avec son âme, avec cette voix des esprits qui n’est entendue que des esprits », aurait ajouté Baudelaire. Le vin et la littérature relient les hommes entre eux : le vigneron met le meilleur de lui-même dans sa production, qu’il transmet aux dégustateurs (pas aux buveurs invétérés), comme l’écrivain met le meilleur de lui-même dans son œuvre, qu’il transmet aux lecteurs. Tous deux touchent la sensibilité et nourrissent le cerveau.

            En construisant son « vocabulèvre », qui peut dérouter les bouquineurs paresseux et les amateurs de romans de gare, Venner rejoint la famille d’Alfred Jarry, Henri Michaux, Lewis Carrol, Céline, Kafka (avec ses animaux insolites) ou encore Christian Prigent, auteur difficile d’accès, volontiers provocateur, ennemi lui aussi du « parler faux ». Il déconstruit le réel ; il remplace les idées reçues par « des idées recalées, voire décalées », et ses mélodies sont loin d’être « des cantates tristes chauves ». L’auteur nous entraîne hors des sentiers battus, où le lecteur peut se perdre s’il ne se pose pas un instant au milieu des cabrioles de la pensée - le temps de savourer un verre de vin - pour retrouver le fil de la raison. Avec Yann, nous voyageons constamment au bord de la folie, sans jamais y sombrer véritablement. Nous naviguons dans le paradoxe complexe de la folie raisonnable, raisonnée, voulue, maîtrisée, qui devient sœur de la sagesse, de la connaissance, de la lucidité, et satire de certains comportements humains. Érasme en aurait fait l’éloge ! Mais pas de désespoir ; au contraire ; l’humour salvateur est omniprésent.

            Venner écrit en poète, tant en vers qu’en prose, mais son langage poétique s’accroît d’une dimension sémiologique. Il va tremper sa plume dans l’encrier de Ferdinand de Saussure et sa création littéraire prend la dimension d’une science « qui étudie la vie des signes au sein de la vie sociale ». Les jeux de mots, les phonèmes inventés, les mots-valises, les illuminations (au sens rimbaldien du terme) lexicales et grammaticales ne sont pas un simple jeu de l’esprit, une démarche intello-esthétique gratuite : ils constituent la force et la richesse de sa pensée. Lire « L’écriboire », c’est entrer dans l’expérience d’un langage qui oblige à la réflexion et à la réaction. Le propos peut surprendre, parfois, mais il s’impose toujours par la beauté de l’écriture et le pouvoir attrayant de l’humour. Dans « Autofriction », les propos du petit élève de dix ans sont bien sûr ceux de l’auteur qui rend hommage à la puissance des livres, « ces pansements de l’âme », et à celle de l’écriture, « terrain de jeu sur lequel pousse des histoires, des contes, des romans ». En mêlant étroitement style conventionnel et style anticonformiste, Venner refuse, comme son jeune écolier, le français imposé par l’école pour une liberté d’expression proche de la langue parlée. À chaque page, dans chaque poème ou nouvelle, il oblige le lecteur à faire un effort pour aller chercher la clarté (une vérité, ou le Grand Secret ?) derrière le miroir opaque des mots au risque de découvrir peut-être l’absurdité de l’existence dans l’envers du décor.

            Il faut prendre le temps et la peine de lire ce « coup d’état d’urgence, ce branle-bas de combat dans l’écriture, cette outrelangue » qui nous renvoie à notre propre destin pour le meilleur et pour le rire, quelquefois jaune ou noir.  

                       

                                               Charles Doursenaud. Louargat le 25 mai 2022

                                                          

 

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