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14 septembre 2011 3 14 /09 /septembre /2011 19:17

 

Portrait de Driss Chraïbi
par Yann Venner

 


L'inspecteur ALI au miroir de l'Autre
Du "connais-toi toi-même" à l'intersubjectivité
Du JE(U) au NOUS
Le roman policier alter-natif
De l'écriture de la révolte à l'écriture jubilatoire


 

 

Tous ces titres pour annoncer une enquête, entre-eaux-les-lignes, troubl(é)es par le rire, le réel et l'imaginaire.

Nous allons étudier comment Driss Chraïbi se sert d'un narrateur, héros perspicace et facétieux, pour mieux dénouer nos certitudes, mettre à terre le crime et dénoncer les travers individuels ou collectifs de nos sociétés respectives, occidentales ou dites orientales. Nous verrons aussi comment la double culture, la bilangue et les discours hétéroglosses perturbent, servent ou relancent la diégèse, dans un joyeux carnaval où le sérieux fréquente le grotesque, où le rire déjoue les faux semblants, et où les jeux de miroir entraînent le lecteur dans une spirale théâtralisée, grotesque et joyeuse.

Plusieurs titres nous serviront d'étais
- L'inspecteur Ali Denoël 1991
- Une place au soleil Denoël 1993
- L'inspecteur Ali à Trinity College Denoël 1996
- L'inspecteur Ali et la C.I.A. Denoël 1997



L'intrigue policière proposée par Chraïbi est à la fois une enquête sur l'autre et une rencontre de soi-même. Cousin de Columbo, mal fagoté, d'allure "plouc" ou bêtasse, cousin ou frère de Renart, le héros libertaire et cruel du roman de Renart au XII siècle, l'inspecteur Ali est un grand échalas, maigre comme un matou oublié dans un grenier. Sorte de marginal, bien qu'inspecteur de la Police Royale Marocaine, Ali navigue entre les langues et entre les cultures, à l'aise comme un poisson qui aurait des ailes et un flair instinctif. C'est une sorte de Poulpe, ou de Charlot aussi, qui sait être tendre, romantique et surtout amoureux des fleurs, des femmes et de la vie. Le rire populaire d'Ali, raconteur d'histoires drôles, Ali prénom du gendre du Prophète, fils d'un gardien de four public, est à la fois rabelaisien, san-antonionesque, et surtout fédérateur, appelant à la paix des coeurs et à l'abolition des nations, de leurs civilisations dévoyées et rongées par l'Histoire et ses Dieux, ces maux absolus.

Chraïbi utilise le terme de polar marrant, voire déconnant, pour rompre - à une certaine époque - avec l'image d'une littérature maghrébine en train de s'essouffler dans une quête de revendication identitaire, soit trop tournée vers elle-même, le solipsisme natif, soit adossée à l'Histoire ou au tragique permanent, ce qui peut finir par lasser. Il ne souhaite pas bien sûr, la mort de ses collègues d'écriture, mais se veut le pourfendeur des vieilles idées qui sont le chancre de l'humanité.
"
Chraïbi est un rebelle qui rame à contre-courant et qui ne tient compte ni des honneurs surfaits, ni de l'establishment. Lui aussi bien sûr a parlé haut et fort à travers plusieurs romans, en dénonçant le patriarcat, les excès d'une religion dévoyée, la misère des femmes et les abus de pouvoir, la terreur exercée au nom du Dieu argent. Lui aussi a su utiliser cette "violence du texte", cette stratégie d'écriture qui fait voler en éclats les dogmes et l'hypocrisie, le racisme et l'intolérance, mais ce changement de cap - cap d'espérance et non plus de désespérance pour la littérature dite maghrébine - apporte un vent de fraîcheur et de quasi naïveté. Un peu comme la naissance d'un nouvel enfant, un peu comme "une naissance à l'aube", titre d'un de ses romans.
Il appartient aussi à l'écrivain né à El DJADIDA, La Neuve, de renouveler le genre romanesque, qu'il soit policier ou non. Dans l'esprit musulman, il me semble aussi de bon ton de réactiver le passé au miroir du présent, de n'être pas soumis à Dieu comme un prisonnier du mektoub figé et stérile, mais de relire le texte sacré comme une renaissance, une découverte à chaque lecture.
La ruse va donc jouer une grande place dans les enquêtes menées par l'inspecteur Ali. Moteur de l'action et du suspens, miroir tendu à l'autre, mais miroir déformant, la ruse est le grain de sable qui agace, elle est la figure du doute permanent qui voile et dévoile, la ruse va user et abuser le coupable et quelquefois même le lecteur.
Le jeu de miroir, les effets dialectiques du langage, vont créer un doute, mais un doute fécond.

" Un miroir était accroché au-dessus de l'évier. Sourcils froncés, mostache taillée en brosse à dents, bouche ouverte, qui était ce type qui le fixait comme un suspect dans un commissariat ? Tous deux éclatèrent de rire."

Qui suis-je ? qui est l'autre ?
Le polar, la littérature policière offre un contact faste avec la réalité d'autres cultures. Le polar est l'un des rares et précieux moyens pour le sujet de sortir de son solipsisme natif, de pénétrer dans ce qui est par définition impénétrable : la conscience d'autrui telle qu'elle reconstruite imaginativement dans les textes littéraires. Ce désir d'entrer dans la conscience de l'autre, que la vie quotidienne nous refuse, la littérature nous le donne. J'ai accès à l'altérité et cet accès me permet de revenir sur moi-même dans de meilleures conditions.
Il faut aussi remarquer que par le passé, dans la littérature dite maghrébine, la place du JE, de la première personne n'était quasiment jamais autorisée, comme s'il fallait toujours parler au nom de la collectivité ou de la tribu. L'écriture ne permettait pas au sujet d'advenir, ni de se mettre en scène.
Lire P.138 Une place au soleil.
Le thème du doute, de la suspicion, le fait d'être suspect à soi-même, mettent le narrateur dans une position très inconfortable. Ici, pas de narrateur omniscient et sûr de lui, pas de vérité toute faite. Chacun semble coupable de quelque chose, chaque personnage est plus ou moins douteux.
L'inspecteur Ali porte un regard lucide sur lui-même et cette lucidité s'appelle le soupçon. Il est en face de l'autre comme en un miroir, à la fois étranger à lui-même, de par sa double culture peut-être, et solitaire parmi la foule. Orphelin, déterritorialisé, désoccidentalisé, désorientalisé, le fils du gardien d'un four public ne peut s'en sortir que par la farce et le rire. Sorte de héros prométhéen, Ali semble initié, de par sa bilangue et sa double culture, de par sa force métissée.
Il a volé le feu aux dieux, il fait éclater les tabous et réveille les consciences endormies. Mais à l'inverse de Prométhée, sa démesure, son hubris, n'est pas tristement prométhéenne, car sa démesure est joyeuse, iconoclaste, faite pour le rire plus que les larmes.
L'enquête policière oscille et bascule toujours entre hilarité et drame. Des histoires drôles, dignes des fois de l'almanach Vermot viennent illustrer un propos , apportent une bouffée d'air frais dans le récit, non pas pour détendre l'atmosphère de façon inopinée, mais simplement pour caviarder un récit trop savant ou abscons, comme si Chraïbi n'avait pas peur de se moquer de lui-même. Ce clin d'oeil au lecteur pour dire" je suis en train d'écrire, mais je n'ai pas la grosse tête, mon héros est populaire et doit le rester, pas de roman à thèse ici, pas de roman à clefs" comme il est dit dans le paratexte de l'Inspecteur Ali.
Chraïbi sait où il va quand il écrit car il commence toujours par la fin, il connaît la fin de l'histoire avant nous, et son intrigue progresse inéluctablement vers cette fin, même si pour y arriver il utilise tous les outils d'une écriture moderne ou postmoderne : digressions, ruptures de style (du savant au grotesque), ellipses narratives, dialogues à l'emporte-pièce, connivence avec le lecteur, micro-récits dans le récit, extraits de presse, collages, définitions de mots croisés;;;etc...
Tout cet attirail littéraire, ces stratégies d'écriture pour parler bien, lui permettent de bricoler dans l'incurable, incurable synonyme du verbe vivre comme disait Cioran... mais il est mort d'ailleurs, ajouterait le narrateur. Vivre donc, mais avec jubilation, sans assommer le lecteur avec " la souffrance d'écrire, de l'enjeu politique des nations," sans asséner haut et fort que le Moi souffre, que c'est bientôt la fin de tout.
Chraïbi écrit donc ses histoires en remontant le temps, en prenant le temps à rebrousse-poil, et par la même occasion la grande Histoire, celle avec sa grande hache, comme disait Georges Pérec. "Il est mort lui aussi d'ailleurs";
Aucune théorie littéraire, aucun dogme semble nous dire l'inspecteur Ali. "Prenez du bon temps, celui de me lire et si chacun est condamné à écouter, à lire une histoire, une enquête, pitié, rions ensemble"!
Ali! faites nous rire et faites les taire, ces acteurs médiocres, ces barbus de pacotille, ces intégristes de toutes les religions, ces sorbonnards qui ne valent pas mieux qu'un âne.
Ali est comme l'âne, un portefaix de nos douleurs, un montreur d'ombre et de lumière, mais c'est un âne heureux, qui croit en l'Homme, et non un homme savant et malheureux qui croit connaître l'âne parce qu'il est sur son dos et qu'il croit braire mieux que lui!

Tous ces propos ont besoin d'être étayés par des citations, des marocanismes, des exemples de diglossie, d'alternances codiques, et la place me manque...

A vous de lire et bonnes enquêtes !

Mardi soir, 29/11/2003

 Driss Chraïbi, l'un des plus grands écrivains maghrébins de langue française, a conversé avec une vingtaine de personnes dans l'intimité d'une salle du bar Les Valseuses à Brélévenez. Invité par l'association Al Manar, cet auteur rebelle de 77 ans a publié une vingtaine de romans et travaillé à France Culture pendant trente ans avec notamment Yann Paranthoen qu'il a retrouvé mardi soir.

Personnage hors normes, attachant, engagé et surtout rebelle, Driss Chraïbi, patriarche de la littérature maghrébine d'expression française, a entamé mardi soir au bar les Valseuses à Brélévenez une rencontre avec son lectorat qui se poursuivra samedi à la librairie Gwalarn.
Né en 1926 au Maroc, ce fils d'une famille aisée débarque à Paris en 1945 à la Libération pour suivre des études de chimie. C'est en 1954 que sort son premier roman intitulé Le passé simple. Depuis, Driss Chraïbi a publié une vingtaine de romans dans des éditions françaises, traduits dans vingt-deux langues. Il y raconte notamment les origines de l'islamisation du Maghreb, la conquête de l'Andalousie par les Berbères et les Arabes. Fervent défenseur de « l'ouverture de la culture à tous les peuples », cet intellectuel, aux oeuvres incisives, critique le déclin des civilisations et cultive le mythe de la Terre nourricière : « Les civilisations avaient des idées belles à la naissance mais elles sont trahies par Dieu et la politique. Nous sommes dirigés par des marionnettes. »
Ses deux dernières parutions sont autobiographiques. Il s'agit de Vu, lu, entendu et Le monde d'à côté. Son prochain ouvrage ­ L'homme qui venait du passé ­ sortira au printemps prochain aux éditions Gallimard. Driss Chraïbi y explore « le côté intérieur de Ben Laden ».
Mardi, l'auteur, qui vit actuellement dans la Drôme, est longuement revenu sur ses trente années passées à France Culture pour laquelle il écrivait des dramatiques d'environ 75 minutes. Il a retrouvé Yann Paranthoen, ingénieur du son mondialement connu, avec qui il a travaillé à la radio où il régnait « une ambiance familiale et conviviale. » Des souvenirs que les deux hommes ont longuement partagés.
Driss Chraïbi a également rendu un émouvant hommage à Mohamed Choukri, écrivain marocain, décédé la semaine dernière à l'âge de 60 ans : « Frère d'esprit sinon de sang, Mohamed Choukri était le véritable roi des pauvres ». Cet écrivain universellement connu a notamment publié Le pain nu.

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