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22 avril 2013 1 22 /04 /avril /2013 02:20

LE MURMURE DE L’AUBE

 

 

  – Chouf, mon frère, chouf ! Rigarde le djebel comme il est beau. Me dis pas que c’est pas biautifoule ! Rigarde ce paysage comme il est joli ! Chouf les petites chèvres là-bas, au bout d’mon doigt ! Rigarde le paradis sur terre ! Ecoute et respire la beauté de la nature, la musique de la rivière ! Icoute le murmure du ruisseau, là où viennent boire les chtites gazelles aux mamelles ardentes ! Chouf le lever de soleil sur l’oued de mon enfance. Nous sommes tous nés ici, mes frères et mes sœurs, au cœur de cette petite Kabylie, et toi tu viens di l’aut’ bout du monde là-bas, de la Bretagne française, pour tuer mes ancêtres et leur voler leur terre ! Toi et ton armée de sauvages, tu veux nous prendre nos montagnes, nos yeux, et nos oreilles ! Mais par Chitan, on ne va pas se laisser faire, t’es fou ou quoi ? On va te remettre sur ton bateau et t’envoyer valser la gavotte sur ton canot breton, toi et tes congénères ! T’es né comme moi, en pleine campagne, dans un petit Finisterre d’Europe et tu voudrais me faire croire que tes vaches croient en Dieu plus que les nôtres ! Tu veux nous envahir et nous coloniser au son des binious et nous bombarder tes bondieuseries à la figure ! Mais regarde-toi ! Avec ton costume de bagnard et ton drapeau taché de sang ! Arrête ton baratin, ton charabia, bref ton baragouin, tes beaux discours, et viens manger les dattes ! Allez ! J’i t’invite chez moi, à boire le lait de ma chèvre et trinquer à la santé de l’homme, pour la paix du monde et li plaisir du ventre...

 

Le deuxième classe Ronan Le Bris ne savait plus où il en était. Quel beau parleur ce Mouloud ! Quel brio et quelle humanité !

Un combat intérieur, une harmonie de tensions, tiraillait le brave soldat à hue et à dia. Comment se dépêtrer d’une telle lutte intérieure ? Le combat avec l’ange. Accepter ou refuser sans perdre la face ou son honneur ? Un solide mal de crâne s’installa dans cette tête de paysan breton, peu habitué à une telle dialectique intellectuelle. Il fallait bien choisir, avant que toute la troupe ne se réveille et commence à tirer dans le tas, mettre le feu aux mechtas, balancer les gosses contre les murs et poursuivre les femmes jusque dans les grottes pour les enfumer jusqu’à ce qu’elles sortent ; ensuite violer ces pauvres paysannes, méthodiquement, et leur faire voir du pays, les faire hurler avant de les abattre, de les mettre définitivement au rebut. Surtout que les hommes de troupe avaient pas mal picolé la veille. Du gros rouge d'Algérie, un vin épais qui vous collait la langue au palais - surtout quand on en buvait deux à trois litres...

Les hommes avaient la rage ! Crevaient de faim, de soif et d’ennui ! Un mois sans nouvelle du pays ! Coupés du monde, isolés dans ce trou perdu, dans cette montagne glacée la nuit et bouillante à midi !

Il ne fallait pas grand-chose pour mettre le feu aux poudres ! Se distraire, quoi !

Alors Ronan, dans un sursaut d’humanité, et après avoir embrassé la petite croix d’argent offerte par sa mère avant le départ pour l’Algérie, répondit dans un souffle :

  – Entendu, Mouloud ! Tu es un homme de paix et de parole ! J’apprécie et je respecte ton combat, ton Djihad. J’accepte ta proposition, mais il va falloir trouver une ruse pour éviter un massacre. Je compte sur toi et tes hommes pour calmer le jeu ! Tu n’as qu’à dire que les fellaghas sont venus hier et vous ont pris les quelques fusils et cartouches en votre possession, et que vous n’avez plus rien ! Dites que vous acceptez de leur offrir l’hospitalité, le gîte et le couvert pour quelques jours, et que vous êtes prêts à collaborer avec l’armée française. Ça devrait les calmer, pour un moment du moins. Planquez vos femmes et les gamins dans la forêt de cèdres un peu plus haut, et surtout, profil bas ! Mieux vaut passer pour des abrutis quelques heures et rester en vie pour longtemps.

 

  – Inch’Allah, mon frère ! Je pense que ta parole est saine et qu’aucun de nous deux ne cherche à trahir l’autre! Allez ! Marchons ensemble et que le destin nous protège !

 

Ils disparurent derrière un buisson d’épineux. Le soleil venait d’éclore sur le petit douar d’Aïn Gourdel, et commençait à rougir la face encore endormie des soldats du troisième régiment de tirailleurs de Rennes.

Les deux hommes avaient fait connaissance la veille, et cela, d’une étrange façon.

Mouloud Achour était un descendant de la tribu des Aït Ben Afliss. Dixième enfant d’une famille de petits agriculteurs kabyles, il était arrivé, à l’âge de vingt-deux ans, à la fin de ses études d’instituteur, à l’école normale de Blida. De taille moyenne, plutôt maigre, la lèvre supérieure ornée d’une mince moustache, Mouloud avait le regard acéré, deux boules sombres enfoncées dans un visage fiévreux, comme torturé en permanence par une insatisfaction de tous les instants.

 

Alors qu’il aspirait à enseigner dans son village natal, son douar idéalisé tout à l’heure sous le regard étonné de Ronan, la guerre, ou plutôt, la mission de pacification de l’Algérie, venait de s’installer comme un tyran absurde, sur le toit de cette région montagneuse et aride.

Ni Juif véritable, ni Arabe de souche, ni musulman pratiquant, ni Berbère convaincu, quoique pratiquant la langue berbère et le tamazight, Mouloud parlait l’arabe populaire et écrivait l’arabe classique, en plus du français, langue officielle de l’école républicaine. Il n’avait connu ni l’école coranique, ni l’endoctrinement religieux. Il était issu, en fait, des hasards de l’Histoire et, né en petite Kabylie de parents analphabètes, Mouloud avait eu la chance d’être élevé dans le culte de la nature et des ancêtres, hommes et femmes de la Terre, pénétrés de contes, de mythes et de légendes plus que de religion.

Dans cette société patriarcale qui allait s’effriter peu à peu, sous les coups de boutoir de l’exil - l’homme allant s’expatrier de plus en plus loin, ou se rapprochant des grandes villes algériennes - le rôle de la femme allait rapidement s’imposer, et Mouloud, apprécier de plus en plus ces femmes ingénieuses et courageuses qui allaient élever la marmaille et remplacer le mari absent, dans les champs et à la ferme. De même que la Bretagne avait connu l’absence de ses mâles, véritable chair à canon pendant la première guerre mondiale, de même, une partie de l’Algérie et du Maroc avait dû se séparer de ses forces vives qui étaient appelées comme soldats du contingent. Misère de la guerre et de la pauvreté, misère de la misère, ces hommes des deux rives de la Méditerranée, étaient déjà prisonniers de leurs destins et de l’Histoire, liés à la barbarie des gouvernants, plus ou moins soumis à des industriels replets, et à des militaires eux-mêmes soumis à de gros propriétaires terriens, qui étaient les véritables colonisateurs de l’Algérie depuis 1830.

 

Le sort des femmes venait de prendre un fameux tournant, et honneur à celles qui allaient se battre, suer sang et eau, pour sauver la tribu, la famille et le pays ! Par la ruse et le courage, par une abnégation de tous les instants, les femmes de Bretagne, de Kabylie, et d’ailleurs, allaient entraîner dans leur vaillance, par la force d’un indomptable levier, tout une génération de combattantes passionnées, prêtes à tout pour lutter contre les dieux modernes de la colonisation. Une citoyenneté nouvelle, née de l’absence des hommes, faisait lever la pâte grise de la Révolution. Chaque paysanne, chaque épouse, fiancée, sœur, nièce, tante, cousine, compagne, veuve, allait combattre l’envahisseur et le déposséder de son goût morbide pour la prédation, de cette ignoble volonté de puissance qui met à mal et détruit peu à peu toutes les civilisations, l’une après l’autre. Un chant d’amour sacré pour la terre et l’enfance allait inonder les champs de batailles et emporter toutes les haines.

 

C’était là le grand rêve de Mouloud, l’instituteur, c’était aussi le doux rêve de Ronan, loin de sa ferme bretonne. Ils en avaient parlé toute la nuit de ce bonheur d’être frères, de partager passions, sourires et larmes sous les étoiles d’un douar algérien. Mais, en cette année 195..., le soleil venait d’apparaître, et la suite des événements appartenait à la dure réalité, à la terrible épreuve des faits, sur le terrain de la mort et de la destruction.

Les deux hommes auraient voulu fuir l’Histoire. Elle les broya inexorablement, en quelques instants.

 

Alors qu’ils finissaient de dévaler la pente menant au douar, une compagnie de trois hélicoptères français les aperçut. Sans sommations, les soldats du ciel firent crépiter les mitrailleuses. Mouloud tomba le premier, déchiqueté par la rafale. Quant à Ronan Le Bris, coiffé du chèche de son ami, il eut beau agiter ses pauvres bras décharnés, peut-être en signe de dénégation, voire de colère, la mitrailleuse de l’hélico, à jets saccadés et têtus, lui broya les deux jambes. Son corps dévala. La tête du brave soldat heurta la pierre, avec violence. C’en fut fini d’une nuit d’amitié, sous les étoiles. La terre but le sang des deux hommes. Seul un murmure lointain se fit entendre.

 

La troupe alors se réveilla.

  

 

 

 

 

 

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