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22 avril 2013 1 22 /04 /avril /2013 02:22

 

LINTELLIGENCE DU VENT

 

 

 

Madame la marquise effleure le monde de son éventail multicolore. C’est un objet qu’elle a rapporté des Antilles, à la fois précieux par l’utilité qu’elle en peut en tirer, et superficiel par sa banalité. Quoique de bois rare et de vélin huilé, parcouru de fines ciselures nacrées et rehaussé de paillettes d’or, quand la marquise déploie d’un geste saccadé son éventail, l’objet semble ennuyé, mal à l’aise dans ce monde d’oisiveté et de latences contenues.

 

Elle le caresse alors du bout de ses mignonnes phalangettes et l’éventail soupire, repliant ses ailes entre cousues de fils de soie de Chine. L’objet se met à rêver, faisant l’inventaire de ses avatars, entre deux souffles d’air, entre deux battements amoureux et transis…

 

Il était une fois, perdu au milieu des montagnes, un merveilleux nuage, né de parents inconnus, comme sont les nuages, auto engendrés par d’humides chagrins célestes. Sa forme - indescriptible - lui donnait tour à tour la forme d’une tourterelle, d’un nez de chien et autres animaux en liberté non surveillée.

Il était changeant, dans un décor turbulent, mais, assuré d’une vie éternelle - du moins le croyait-il. Nourri d’azur et d’oxygène, il observait, de sa vue plongeante, le lent mouvement de la nature qui s’ébrouait radieusement au soleil, ou secouait sa crinière luisante de pluies éparses et d’ouragans fantastiques. Quand le tonnerre faisait résonner les vertèbres de la montagne couleur d’acier, le petit nuage, déguisé en courant d’air, soupirait avec envie au milieu du firmament. Lui aussi aurait voulu parcourir le monde à la recherche d’une amie, quelle que puisse être la forme de celle-ci, son allure. Il la voulait cependant assez mûre pour ne pas l’importuner par de niaises paroles du genre : « Rentrons vite à l’abri, il va encore pleuvoir ! » Ou bien : « Cesse de courir dehors par tous les temps, je n’arrive pas à te suivre ! »

 

Ce nuage rêvait d’utopies. Or, un jour, alors que le ciel dans sa splendeur nimbée d’étoiles agonisantes, ouvrait doucement la cicatrice de l’aube, il crut entrevoir, perchée sur un fil ténu - un improbable rayon de soleil levant - celle qu’il attendait depuis sa naissance : c’était une hirondelle, ou du moins, cette sorte d’oiseau venu d’Afrique et égaré dans les strates éthérés de cette aube montagneuse.

 

- Bonjour, lui dit le nuage. Je t’attendais.

 

L’oiseau, à moins que ce ne fût un papillon marron et plutôt gros, ne comprenait pas qui pouvait lui parler à travers l’éternité de cet azur quasi figé. L’animal ailé eut beau tendre l’oreille, il ne distinguait rien, rien que de blanches nuées teintées de bleu. Lui parvinrent tout de même des bribes ressemblant à : « …jour, …dais » ce qui risquait de compliquer l’ébauche d’une improbable histoire d’amour. La forme animale essaya de répondre :

 

- Je m’appelle Azria, fille de Jelfen et j’arrive d’Afrique du Nord. J’ai franchi des montagnes, des villages où chante le raisin, des plages aux vagues muettes, et survolé des têtes d’enfants rieurs, de vieillards tristes et de parents hébétés. J’ai vu l’Histoire se mordre les paumes, le Temps se déplumer comme un vieux coq aveugle. J’ai entendu le vent du Nord heurter la bouche des humains, poursuivre comme un tyran les bergers kabyles, les bûcherons des Aurès et les petites filles décharnées, renversées au bord des fontaines. J’ai senti l’odeur de la menthe et des oliviers aux frissons d’argent. Mais toi, qui m’as sans doute parlé, je ne te distingue pas. Tu es peut-être un savant égaré, une conscience paisible dans ta montagne isolée. Mais as-tu voyagé, as-tu respiré l’odeur de la poudre et entendu couler le sang opaque des blessures ?

 

Un silence alors se fit. Le petit nuage qui avait sans doute existé le temps d’un laps, pour construire un décor, ou pour en faire partie, avait disparu dans l’aube triste, chassé- il paraît - par un vent contraire.

Alors Azria n’entendant pas de réponse, reprit son vol en direction du grand Nord, là où les hirondelles ne meurent qu’après avoir prononcé le vœu de ne plus rencontrer les nuages.

 

Madame la marquise a refermé son éventail, car un vilain frisson issu de sa rêverie l’invite dans un souffle à regagner sa chambre. L’éventail est rangé dans son étui d’ébène. Le ciel se charge de noirceur.

 

 - Il va encore pleuvoir, dit la marquise à son cher éventail, désormais à l’abri au fond de la commode.

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Published by yarniche - dans poèmes - romans
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