Overblog Suivre ce blog
Editer l'article Administration Créer mon blog
10 janvier 2011 1 10 /01 /janvier /2011 14:49

GAZA

(Lumière pour les oubliés )

Ernest Pépin/Amadou Lamine Sall/Yann Venner

 

I

Souvent dans mon enfance

Et encore aujourd'hui j'ai entendu dire

 Que les poèmes ne servent à rien

Que les fusils sont plus forts que les mots

Mais c'est la guerre qu'il faut tuer

Les mots de la paix sont innocents et faibles

Ils ne portent pas des blessés dans les bras

Ils n'enterrent pas des cadavres

Ils ne vocifèrent pas aux frontières

Ils vont graines lentes aimées de l'étincelle

Tortues lourdes de la carapace du ciel

Oiseaux indispensables à l'amour

Chaque jour cheminant chaque nuit travaillant

Pour que meure la guerre des hommes contre les hommes

La terre n'est qu'un prétexte où s'enflamment leurs yeux

Les religions allument des bûchers

Et les mains qui s'éteignent de rencontrer la mort

N'ont jamais dit bonjour à l'ennemi des bonjours

Les mots de la paix semblent des mots de lâches

On les rencontre souvent dans les yeux des cadavres

Sous les toits effondrés par tout le poids du sang

Dans les drapeaux où s'enroulent les cercueils

Ils répètent c'est la guerre qu'il faut tuer

La guerre toute la guerre

La guerre de celui qui brandit ses raisons

La guerre de celui qui a honte de ses torts

La guerre qui brûle les poèmes sans défense

La guerre qui tord les mots

Qui écrase les fleurs

Qui coupe le cou du soleil

Et qui fait du jour une fumée sans nom

Les mots de la paix ont crié au secours

Ils suivent les fantômes des peuples massacrés

Ils dénoncent ils protestent

Ils signent des pétitions qui sont des boulets d'encre

Ils demandent pardon à la mère à la sœur

A l'épouse qui se noie dans ses cheveux de veuve

Au vieillard prostré dans un jardin d'horreurs

A l'enfant dont l'enfance joue avec des assassins

II

 

Je demande pitié pour les femmes ! Pour ces corps fracassés, brûlés, assassinés que l'on retrouve un soir ou un matin au carrefour de la haine.

Je demande pitié pour ces amours violentes qui attentent à la vie comme s'il s'agissait d'une truie qu'on abat.

Je demande pitié à ces hommes égarés qui confondent la femme et la propriété.

Je demande pitié pour tous ces désamours qui déchirent l'amour comme une feuille de papier.

Je demande pitié pour les femmes qui veulent leur liberté et que l'on emprisonne dans la mort.

Je demande pitié pour ces mères qui n'enfantent que la mort pour cause de désaccord.

Je demande pitié pour la vie, pour le droit à la vie, pour le respect de la vie.

Je demande pitié pour celles qui ont trébuché, qui ont menti ou qui tout simplement veulent changer de destin.

Je demande pitié pour ces sœurs auxquelles on ôte

la chance de vivre en sœur des hommes.

Je demande pitié pour les femmes qui ne sont pas des saintes

et qu'on jette au bûcher comme des sorcières infâmes.

Je demande pitié pour les femmes qui veulent dire adieu ou simplement au revoir et dont on tranche les liens à coups de couteau, de pierre ou de fusil.

Je demande pitié pour que les hommes dominent en eux l'instinct bestial

de la colère, l'instinct tueur, le réflexe meurtrier, la pulsion assassine.

Je demande pitié pour que les hommes et les femmes retrouvent dans ce pays l'honneur et le respect de se donner la main par-delà les douleurs,

les malentendus, les jalousies et les divorces.

Je demande pitié car en tuant une femme, coupable réelle ou imaginaire,

c'est la dignité de l'homme qu'on assassine.

Je demande pitié car une société se mesure à la façon dont elle traite les femmes.

Je demande pitié pour que cesse le désastre des orphelins,

des familles endeuillées, des parents éplorés, des cimetières

honteux d'accueillir des martyrs.

La pire des défaites pour une société c'est de se saborder en crimes passionnels, crapuleux, fous et désespérés.

Je demande pitié pour les femmes car je me souviens que toute femme

est la mère de la vie.

 

III

Ils disent et prédisent des avalanches d'épées sur la ville

ils disent et prédisent des charrettes de feu sur la ville

mais ce pays n'habite ni le ventre des volcans

ni la revanche des fous amputés à vif

pourtant à force de nudités à force de cris la grâce meurt un soir…

alors pour que l'orage ne révèle pas nos iguanes

avant que des termitières ne naissent des reptiles aux yeux de sang gelé

avant que la mer ne se refuse à la mer

que le jour ne s'illumine de bougies

avant que la nuit n'ait besoin de nageoires pour regagner l'aube

pour que toute houle soit effeuillée de toute marée opulente

que tout cyclone sommeille à hauteur des pagaies

et que les oiseaux restent dressés dans la liberté des vents

avant que les routes du ciel ne soient ensevelies

pour que la mosquée repose le poids de nos épaules

et que l'église soit le havre de l'offrande

je voudrais vous dire à vous ma jeunesse de soleil et de bras abondants

à vous autres que l'âge a servi dont les années ont mûri l'âme

à vous qui avez bu toute la mémoire des lanternes

et éclairé tous les boulevards de nos doutes

à vous dont la montagne a nourri les pas

et la montagne voit plus loin que le guide

à vous à qui l'arbre a prêté son ombre et l'ombre le tronc de l'arbre

vous à qui nous souhaitons les routes du jour clair

je voudrais vous dire hors des routes du mauvais sang

des nids dorés du pouvoir  aux marées de passions

je voudrais vous dire au nom de mon pays tant aimé et de ses lettres d'or

au nom des archives pourpres et glorieuses

au nom des mémoires en fleurs de miel

vous dire au nom de notre commune espérance têtue

vous dire à vous qui avez foré tant d'horizons

permis tant de jours de mil tant de jours de riz

( mais les corbeaux arrivent dans la cuisson inachevée des étoiles

les maîtres du temple ont fêlé des rêves retardé des aurores

éteint le scintillement des roses raréfié le pain et le sel

déchiffré seuls d'intouchables signes

car c'est ainsi souvent la marche des gardiens quand Dieu dort

et qu'ils jouent à prendre Sa place)

vous dire à tous vous dire avant l'ultime sirène

que de l'est les lions s'apprêtent à gravir la montagne

que l'innombrable horde dans la vallée a dénombré chaque pierre

qui fait la montagne et que toute la horde rugit face à la montagne

vous dire avant que les crinières ne se hérissent que les colères ne fermentent

à vous tous qui avez fait le choix du cercle de feu

vous dire : surprenez-nous donc

surprenez-nous à rebours des cris de tant d'oiseaux affamés

à rebours de tant de radios qui ouvrent tant de coffres scellés

de tant de journaux qui vendent crachats et roses

de tant de juges sur les routes cabossées des insomnies

de tant de faux saints dans l'impureté de leur lumière

et tout le reste qui ne porte pas un seul linge blanc…

Rien n'est pourtant fini si on sait parler à la paille avant le feu…

Vous dire que l'histoire n'a pas séché son encre

reste seulement à savoir quelle page ajouter aux livres des vivants quelle page retrancher de l'oreiller des morts

quelle page espérer demain des chants des poètes

quand sur bien des tombes auront fleuri champs de piments

et que nos fils nous auront devancés dans la bouche des juges…

 

Mes respects et mes vœux à vous tous

ceux qui ont prié et ceux qui sont las de prier

ceux qui ont mangé et ceux qui rusent d'avoir mangé

pour ne pas déshabiller leur dignité

ceux qui lisent les écriteaux des banques

et qui remplissent leurs poches de billets imaginaires

ceux qui croient que la terre est ronde que leur chance arrive

ceux qui ont juré de ne plus voter ni pour des hyènes ni pour des gazelles

ceux qui ne peuvent plus dormir avec leur corps la nuit

avec leur conscience le jour

ceux qui se réveillent dans leur pays et qui se demandent

comment s'appelait-il donc ce pays

ceux qui prennent la vie comme elle vient

tel l'arbre qui attend sa saison pour fleurir

car le poète a dit que l'arbre donne ses fruits

ceux dont la bouche aiguise des couteaux

dont les yeux fouillent le satin des coffres

ceux qui rient et qui n'ont même plus de dents

ceux qui dansent et chantent même quand le temps est pourri

ceux qui ont choisi d'attendre tout de la vie

ceux qui ont choisi d'attendre tout de la mort

ceux qui n'attendent rien ni de l'un ni de l'autre

ceux qui sont pauvres mais dignes ceux qui sont riches mais provisoires

à vous tous femmes et hommes de ma prophétie

enfants de mon arc-en-ciel

puissions-nous tous ensemble porter ample le mot Poésie

main à main cœur à cœur pardon contre pardon

et le servir de la terre au ciel le front haut  dans la lumière

 humble lumière pour les oubliés

.

 

Partager cet article

Repost 0
Published by yarniche - dans poèmes - romans
commenter cet article

commentaires

venner yann 24/06/2011 12:24


ces poèmes sont d'Ernest Pépin & de Lamine Sall.
Je n'ai fait que les recopier en leur apportant un écho personnel. Rendons à César ce ....

Merci à ces deux immenses poètes.


Présentation

  • : Le blog littéraire de Yann Venner
  • Le blog littéraire de Yann Venner
  • : poèmes publiés en recueils de l'auteur, ses romans noirs & cocasses, articles divers autour du polar, des littératures du Maghreb...
  • Contact

Recherche

Liens