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23 mai 2011 1 23 /05 /mai /2011 18:27

essai

PROLOGUE

 

 

 

Corentin Baliveau, juché sur son tracteur-enjambeur, était au travail depuis huit heures du matin. Il avait pour tâche de traiter une dizaine de rangs de vignes contre le mildiou, un champignon microscopique qui empêchait le développement du raisin. La pluie tant attendue était enfin tombée, pendant une semaine entière, drue et tiède. En l'absence de vent,  une humidité poisseuse recouvrait désormais les ceps de pinot noir, collait à la terre marneuse et s'était fixée sur les jeunes grappes.

 

Dès les premiers signes de la maladie, le feuillage avait rapidement jauni et flétri, des taches brunes étaient apparues. La pluie s'était arrêtée hier au soir. On annonçait un temps doux et couvert pour toute la semaine, mais sans ondées. L'opération de sulfatage à la bouillie bordelaise avait donc été décidée et une jolie couleur bleue commençait à recouvrir  le feuillage.

 

La pente s'accentua. Un brouillard chaud recouvrait la campagne. Des gouttes de sueur inondaient le front de l'ouvrier et  commençaient à lui tomber dans les yeux. Il souleva sa casquette pour s'éponger le front. Ses mains lâchèrent un instant le volant du tracteur quand un éternuement violent le surprit. La casquette s’envola.

Au même moment, le pied de Corentin glissa brutalement sur la pédale d'accélérateur. L'engin bondit dans la pente glissante de glaise. L'homme poussa un cri, mains agrippées au volant, corps arc-bouté et pied enfoncé sur le frein. Déséquilibré, le conducteur fut projeté à terre. Sa  tête heurta une murette de pierres en contrebas. Le crâne éclata dans un  affreux craquement tandis que le tracteur continuait sa course folle.

 

On retrouva Corentin Baliveau trois heures plus tard. La murette de pierres blanches était souillée de sang. Autour des lèvres du mort, s'étaient agglutinées plusieurs coccinelles, qui semblaient lui rendre un hommage funèbre.

 

Une partie du meurger avait été défoncée par le tracteur enjambeur, désormais couché sur le flanc. De l’huile visqueuse, mêlée de fuel, gouttait d’une flaque en contrebas. Celle-ci brillait sous un soleil timide et refléta soudain le visage du premier témoin. Un promeneur qui passait par là, attiré par la position incongrue du tracteur. Le touriste avait d’abord distingué une tache rouge fluo, couleur minium, qui se détachait au ras du sol parmi un paysage de vignes. La lumière fortement orangée lui avait sauté aux yeux.

Et, s’étant approché à grands pas, le touriste allemand dut constater  les faits. Un homme, presque en chien de fusil, comme recroquevillé, baignait dans son sang, la tête en bouillie. Parmi le peu de cheveux gris, un morceau de cervelle apparaissait. Les mouches bourdonnaient, des coccinelles voletaient, l’air sentait le fuel. Le fort contraste des couleurs donnait une touche très réaliste à ce cruel tableau. Et cette œuvre, de nature et de culture mêlées, causa un tel choc au voyageur de passage, qu’il prit ses jambes à son cou pour rejoindre l’habitation la plus proche.

 

Midi sonna au clocher du village. Les douze coups s’égrenèrent parmi le vent doux de juin au moment où l’homme frappa à une porte.

 

-        Egzcusez-moi, Mat’ame ! Je… trouver un Leiche, … Parton, un homme mort dans la cam pa gnieu… Moi, courir très fite !

 

La personne qui venait d’ouvrir et de recevoir ces informations en pleine face, eut pour premier réflexe de se rencogner contre le battant de la porte. Dans sa blouse grise à fleurs mauves, elle fixait le visiteur, comme hallucinée, incapable de refermer la bouche qu’elle avait grand ouvert. L’homme continuait de fixer du regard cette petite vieille aux cheveux assortis à la blouse. L’Allemand aussitôt jugea cette femme bien coquette ; « Une vraie petite Vranzaise », pensa-t-il… en allemand.

Célestine Castaing eut alors un haut le cœur, croyant voir à travers l’étranger un ancien soldat Boche. En une seconde, elle se retrouva en mille neuf cent quarante-deux, tandis que l’armée allemande occupait le pays ; non loin de la ligne de démarcation. Célestine, choquée, atteinte de confusion mentale, agrippa la porte de ses deux mains usées et, d’une poussée violente, referma le battant au nez de l’importun.

 

Lui, en short et en sueur, ses maigres cheveux blonds plaqués sur un crâne dégarni, continuait de trembler sur ses grosses jambes poilues. Un lourd sac à dos kaki lui faisait une  bosse dans le dos. Des poils dorés sortaient de ses oreilles, lui donnant une bonne tête de nounours abruti.

 

Hans, puisqu’il se prénommait ainsi, crut bon de s’éloigner à reculons.

Une voiture, lancée à vive allure, le heurta au niveau des genoux. Projeté comme un ballon de baudruche, le touriste refoulé s’envola dans les airs. Crissement de pneus, hurlement de freins !

Un corps lourd retomba sur la chaussée. Quatre-vingt-dix kilos de chair broyée.

Le capot de la voiture était défoncé, le pare-brise en miettes tandis que le conducteur, à peine sorti du véhicule, braillait.

 

La personne qui venait d’ouvrir et de recevoir ces informations en pleine face eut pour premier réflexe de se rencogner contre le battant de la porte. Dans sa blouse grise à fleurs mauves, elle fixait le visiteur, comme hallucinée, incapable de refermer la bouche qu’elle avait grand ouvert. L’homme continuait de fixer du regard cette petite vieille aux cheveux assortis à la blouse. Le touriste jugea cette femme bien coquette. « Une vraie petite Vranzaise », pensa-t-il… en allemand.

Célestine Castaing eut alors un haut le cœur, croyant revoir dans cet étranger un soldat de la dernière guerre. En une seconde, elle se retrouva en mille neuf cent quarante-deux, tandis que l’armée allemande occupait le pays ; non loin de la ligne de démarcation. Célestine, choquée, atteinte de confusion mentale, agrippa la porte de ses deux mains usées et, d’une poussée violente, referma le battant au nez de l’importun.

Lui, en short et en sueur, ses maigres cheveux blonds plaqués sur un crâne dégarni, continuait de trembler sur ses grosses jambes poilues. Un lourd sac à dos kaki lui faisait une  bosse dans le dos. Des poils dorés sortaient de ses oreilles, lui donnant une bonne tête de nounours abruti. Hans, puisqu’il se prénommait ainsi, crut bon de s’éloigner à reculons.

Mais une voiture, lancée à vive allure, le heurta au niveau des genoux. Projeté comme un ballon de baudruche, le touriste  s’envola dans les airs. Crissement de pneus, hurlement de freins ! Un corps lourd retomba sur la chaussée. Quatre-vingt-dix kilos de chair broyée. Tué sur le coup, l’Allemand. Son sac à dos, ouvert,  gisait lamentablement  au milieu de la chaussée. Une revue touristique de la Bourgogne et aux pages ensanglantées bruissait dans le vent.

Le capot de la voiture était défoncé, le pare-brise en miettes tandis que le conducteur, à peine sorti du véhicule, braillait.

-        Mais, c’est pas Dieu possible ! J’y suis pour rien moi !

D’autres portes s’ouvrirent, et des curieux s’approchèrent, avec prudence. Pour la deuxième fois, la vieille Célestine, affolée par un tel vacarme, ouvrit sa porte. Devant un tel spectacle de désolation, elle se prit la tête à deux mains. Pour elle c’était sûr, le pays était à nouveau en guerre. Alors, saisie d’un courage qui lui avait toujours manqué, elle avança d’un pas ferme vers le véhicule accidenté, buste en avant. Une dizaine de personnes, inquiètes, occupaient les trottoirs. Elles se rapprochaient en silence les unes des autres, mues à la fois par un sentiment de curiosité et de crainte. Certaines, surprises au milieu de leur déjeuner, portaient une serviette autour du cou. L’une d’elles, fourchette en main, continuait de mastiquer.

-          Monsieur, je vous remercie ! Je ne vous connais pas, mais soyez le bienvenu. Si vous n’étiez pas intervenu à temps,  je crois que ce soldat aurait bien été capable de me violer... Je vous dois la vie, Monsieur ! Suivez-moi donc ! On va téléphoner  aux gendarmes !

-

Quand le conducteur imprudent entendit cette déclaration, il éprouva un malaise. Déjà choqué par le drame qu’il venait involontairement de provoquer, il sentit ses jambes flageoler. La petite vieille, boulotte, quasi édentée, usant de minauderies quasi indécentes, s’était retournée après l’avoir saisi par le bras, l’invitant à le suivre. Il n’y était pour rien, lui, si ce crétin  en short était descendu du trottoir à reculons. Le corps gisait au milieu de la chaussée tandis que des objets brisés, échappés du sac à dos, roulaient en tous sens. Si un autre véhicule arrivait dans ce virage, le bonhomme risquait d’être écrasé une seconde fois. L’auteur de l’accident hésitait. Les badauds lui adressaient des regards noirs. « Quel culot ! » semblait-il entendre. « Venir déranger de braves retraités à l’heure du déjeuner ! » Plutôt gêné par la situation, mais en homme habitué à commander, il lança à la cantonade.

 

-        Allez donc vous poster  un peu plus loin dans le virage, et des deux côtés ! Agitez les bras si un véhicule approche et surtout que personne ne touche à rien !

Des hochements de tête lui répondirent. On semblait acquiescer, mais du bout des lèvres. Célestine Castaing  tirait toujours son sauveur par le bras et tous deux disparurent à l’intérieur de la maison.

 

 

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Non loin du village de Jobigny La Ronce,  à quelques lieues de Beaune, quand on quitte la Départementale Quatorze, se tenait l’Oratoire des Sœurs de la Charité. Grâce aux renseignements de mon ami Antoine de La Clairgerie, un ami bourguignon qui était  viticulteur dans la région, nous trouvâmes rapidement l’emplacement. Ayant laissé notre véhicule au bord d’un chemin forestier non carrossable, ce fut au bout d’une minute de marche que nous découvrîmes, Margareth et moi, le lieu saint.

Modeste par sa taille, discrète par sa position dissimulée derrière une vaste haie de platanes dressés comme de bienveillantes sentinelles, la construction du quinzième siècle occupait cependant une position stratégique. L’entrée de l’oratoire, exposée plein sud,  offrait au premier regard une porte de bois noir aux deux lourds vantaux. Avant que le visiteur ne descende deux marches usées et polies, il pouvait admirer au-dessus de sa tête une voûte, avancée en surplomb. Parmi de vieilles dentelles ou broderies de pierres jaunies, trois gros blocs de calcaire ouvragé, telles des dents cariées – en arceaux, et recourbées en crocs de boucher s’avançaient, menaçantes.

On se sentait alors comme happé par cette affreuse bouche ouverte,  qui vous faisait frissonner alors que vous baissiez la tête pour pénétrer dans cet antre.

La haute porte, ouvragée par d’habiles mains de sculpteurs aujourd’hui devenus poussières, présentait de multiples symboles aujourd’hui effacés. Cet obstacle noir vous  invitait  - sur son étrange seuil – à une curiosité toute naturelle. Que l’on soit croyant ou non, une force vous poussait, contre votre gré, sans même que vous ayez le temps de vous poser la moindre question,  à pénétrer plus avant. Etaient-ce les deux têtes souriantes de lion sculptées, ou bien les larges ferrures horizontales si finement ciselées ? A moins que ne ce fut la couleur noire qui vous paraissait douce et réconfortante, soyeuse comme une peau d’animal ? Impossible de le dire…

On entrait, un point c’est tout.

Et c’est ainsi que l’austère bâtiment en pierre de Comblanchien vous avalait.

Tout d’abord, alors que clignotaient vos yeux, saisis par le contraste entre lumière et pénombre, tout votre corps vacillait. Un peu comme un effacement de vous-même, une absence.

Un vertige, léger, vous saisissait. Passé ce bref délai – vos yeux s’ouvraient soudainement. Et tout en avançant vers la lumière diffuse et bleutée des vitraux,  votre personne entière devenait prisonnière  d’un bien fruste décor. Les murs écaillés ne laissaient plus deviner leurs anciennes couleurs ; l’autel nu, froid comme un cadavre reposant dans l’ombre, présentait une surface de marbre lisse. Un vase de verre à l’eau verdie laissait deviner trois tiges oubliées, croupissantes. Des pétales desséchés, légers comme des plumes, desquels toute vie était absente, reposaient sur la pierre dans un décor privé de toute vie. Seuls, deux moucherons ballotés par l’air que vous veniez de déplacer en entrant, voletaient au hasard, sans aucune destinée possible.

On eût dit un lieu à l’abandon, avec un Christ en croix, qui versait les dernières larmes d’un monde disparu. Haute de deux mètres, la poutre verticale présentait un bois fendillé mais brillant. L’autre partie de la croix, d’un bois plus sombre, et sur laquelle les mains clouées du supplicié semblaient toujours saigner, ne représentait pas même un angle droit. Le corps ainsi martyrisé souffrait – gauchement - dans la demi-obscurité. Et si la couronne d’épines recevait une maigre lumière diffusée par le vitrail en surplomb, toute la face du martyr criait dans le silence, à votre encontre.

***

Le visiteur, saisi alors d’une lourde empathie, sentait presque se mouvoir sa propre colonne vertébrale. Tel un serpent d’os, contraint par trop de muscles, écrasé de tant de chairs. Le temps de la visite était à la mesure de l’exiguïté du lieu. Bien sûr, le visiteur pouvait s’octroyer un long moment de prière, à l’abri de tout témoin vivant, seul face à la croix, seul face à sa foi, pure et sincère. Et si d’autres profitaient de la solennité du lieu pour s’asseoir parmi trois courtes rangées de chaises dépareillées, c’était peut-être pour s’y reposer d’une trop longue étape. Mais la plupart des curieux qui avaient franchi le seuil ne restaient plus de cinq minutes, tant la tristesse de l’oratoire vous écrasait de désespoir. De ce lieu de prière, griffé de chagrin et de larmes, toute énergie s’était enfuie.

Alors, on retrouvait bien vite le dehors, l’air des champs, des vignes et des bois. Ravi de respirer de nouveau parmi la sainte, la puissante nature. Et elle entrait alors en vous par d’odorantes bouffées, après  une longue inspiration  qui vous gonflait de forces neuves. Toute une énergie bourdonnait alors à vos oreilles : chanson des ruisseaux, des arbres, écho des feuilles murmurantes. Eclairs de soleil traversant la ramure, zébrures d’oiseaux trouant l’azur.

Contraste saisissant entre une nature offerte, radieuse, explosive et l’intimité d’un lieu saint qui avait jeté sur nos deux personnes sa chape de plomb fondu.

Et dans ce panthéisme verdoyant aux mille variations colorées, parmi la fraîcheur printanière, Margareth et moi nous nous embrassâmes. Heureux de se retrouver en plein air. Puis, l’on s’assit tous deux dans l’herbe tendre, après avoir déplié une couverture de laine.

****

 

L’Oratoire des Sœurs de la Charité avait connu pourtant ses heures de gloire et d’affluence. On y était venu pour prier le Christ, ses apôtres mais aussi ses saints locaux : Le Père Clément, frère convers détaché de l’abbaye de Cîteaux et Saint Vincent, patron des vignerons, humbles forçats de la terre.

J’appris à Margareth que la statuette de Saint Vincent avait été dérobée à plusieurs reprises. Sculptée dans un bois d’aulne au départ, elle fut maintes fois remplacée, puis protégée derrière une grille, enfin scellée. Rien n’y fit. Les voleurs n’avaient aucune âme. La niche qui abritait la statue était toujours là, tel un vestige inutile, dent creuse qui n’avait plus d’attrait. Le renfoncement concave abritait désormais une colonie d’araignées attendant le moindre insecte échappé d’un bouquet, la plus petite mouche téméraire étant venue y sceller son destin, devancer la mort.

Le saint patron de la vigne, à l’origine sans doute espagnole, ainsi que ses copies multiples devaient trôner quelque part en d’autres pays, sur le bureau d’un bourgeois, dans un cabaret près des docks ou bien chez un quelconque recéleur, passant pour un noble antiquaire.

***

Margareth fut surprise d’apprendre que dans toute la Bourgogne, ce n’étaient pas moins de trois mille statuettes, effigies de plâtre, représentations peintes, modelées, tournées à la main qui avaient disparu. Le commerce de ce saint avait connu bien des avatars, bien des tribulations.

Saint Vincent protégeait la vigne des intempéries meurtrières pour les bourgeons, la fleur ou le raisin, Saint Vincent luttait contre les maladies, éloignait les charançons, le court noué, la pyrale. Il tuait sans barguigner les hannetons devenus adultes, localement appelés aussi cancoines, turcs, engraisse-poules, vers blancs, coteriaux et coterias, toutes ces larves nuisibles avant leur métamorphose. Saint Vincent éloignait des dangers aériens et souterrains, aidait les vers à mieux aérer la terre, tuait les cochenilles, les nuisibles, vous débarrassait du phylloxera, du mildiou, de la gale, de l’oïdium.

Le bon Saint Vincent se retrouvait, par la grâce de Dieu tailleur, ingénieur, laboureur, économe, régisseur, producteur, entrepreneur en management. Lui seul pouvait contribuer à commander dame nature. Selon le principe d’un philosophe anglais, on ne commandait à la Nature qu’en lui obéissant.

Le saint aux mille armes, aux mille et un talents menait des armées d’animaux souterrains pour venir en aide à des millions de ceps. Et ces centurions des ténèbres, ces vers que l’on croyait par leur vilaine forme mauvais voire suppôts de Satan, vous amélioraient le spectre racinaire de la vigne, la nature même de votre terrain, de votre climat ; ils creusaient et labouraient inlassablement des milliards de galeries souterraines. Sous trois étages invisibles, la faune épigée, endogée et acénique livrait un combat silencieux contre les bactéries, broyait et digérait le moindre déchet organique, réduisait en poussière de terre animalcules, débris végétaux, cadavres minuscules d’insectes, de larves, de cirons pour créer dans un merveilleux ballet nocturne ce miracle : un trésor né d’une alchimie contre les forces infernales  et qui donnait à la vigne son substrat vital : un éternel regain, qui était l’âme du raisin.

 

 

***

 

Margareth, ma compagne australienne, avait compris que Saint Vincent avait redonné aux bourgeons, fleurs et feuilles de la vigne un désir d’espérance que confirmait chaque printemps. Tant et si bien que les saisons déroulaient  l’une après l’autre le doux tapis roulant de la vie.

Malheureusement, cette peinture agreste, ce tableau idyllique propre à vous faire croire à tous les dieux du terroir, ne montrait que la face d’un âge d’or qui  n’existait que dans les rêves.

Le bon Saint Vincent, tout réel qu’il fût, ne pouvait pas toujours être au four et au moulin. Ce saint patron des vignerons doté de pouvoirs surnaturels avait aussi ses faiblesses, car  tout sujet est faillible - à part Dieu, s’il existe…

Les pouvoirs supranaturels du religieux né à Saragosse vers l’an de grâce trois cent quatre ne franchissaient pas toujours les Pyrénées pour venir lutter contre tous les fléaux de la viticulture, ces noirs Sarrasins, ces Maures pesteux qui avaient envahi les terres de Bourgogne. Saint Vincent, machine de guerre antiparasitaire, n’en pouvait mais contre les attaques foliaires de l’oïdium, ces ennemis ravageurs venus du diable-vauvert !  

On ne pouvait empêcher la pluie de tomber, des murs de pluies grasses qui tombaient sur la fragile fleur de la vigne. On ne pouvait pas toujours empêcher de nouveaux parasites qui faisaient leur nid sous le tendre feuillage, déposaient leurs œufs mortels, leurs larves cruelles – micro-bombes à retardement. Autant de grenades offensives qui fleurissaient en silence tandis que le brave vigneron dormait, abruti par de longues, éreintantes heures de labeur. Imaginez cet homme adulte, simple tâcheron ne possédant pas le moindre arpent de terre, cette femme ou leurs enfants, qui de l’aube au crépuscule maniaient le fessou, bouèchaient d’abord avec la mielle, taillaient la vigne et autres dures tâches. On avait beau appeler Saint Vincent, invoquer son doux nom, il n’était pas présent à cinq heures du matin, sur une ouvrée,  pour y donner le premier coup, puis assurer le fossoyage, suivi de la tierce ou du binage. La pioche à deux dents pour le premier coup vous cassait le dos ; puis votre fessou en manche de châtaignier pour  les autres  bouèchages ne vous rapportait qu’une menue monnaie. Et Saint Vincent n’était toujours pas là au crépuscule, derrière votre dos, pour soulager vos maux, ni essuyer la sueur coulant de votre front.

Son ombre, peut-être…qui vous répétait à l’envi : « Bouèche, mon gars, bouèche, si tu ne veux pas crever de faim ! » Et quand le fessou se retrouvait dégarni d’acier, il fallait bien le payer six sols quand il se retrouvait usé par la pierraille, tous ces cailloux et ce sol dur. Retourner la terre, l’ameublir et l’assouplir, et cela trois fois l’an avec un outil de fortune vous épuisait le plus solide des hommes.

***

 

A ces derniers mots, mon auditrice frissonna. Après avoir vérifié, par réflexe professionnel, que la bande tournait toujours, Margareth, d’un signe discret, et comme pour échapper aux distractions qui nous entouraient, m’encouragea à continuer ma narration.

Et quand la pluie vous avait épargné, parfois c’était le gel qui vous assassinait ! Gerçures, engelures, crevasses, toux, quintes et fièvres s’emparaient de tout votre corps. Sol gelé, vigne givrée, rameaux tués. Sève absente, pas le moindre souffle vital. Puits et rivières prisonniers de la glace. Et encore les brouillards, le dégel, la gadoue, suivies de terribles chaleurs… Il fallait être fort pour vivre et résister.

Saint Vincent répondait quelquefois absent. On l’implorait, conjurait le sort ; la grêle affreuse s’abattait soudain, crevant le raisin, lacérant le feuillage, brisant le moindre sarment. Alors, laissant échapper sa colère, l’ouvrier prenait la statue de bois du saint, la jetait dans la Vouge ou la Bouzaise, à moins qu’il ne retournât la face du saint patron contre le mur de l’église durant la procession de janvier.

-          Où es-tu Saint Vincent, patron des vignerons ? Où donc es-tu passé, tandis que nous souffrons ?

Ce seul distique lâché dans la froidure hivernale ne trouvant pas d’écho, on s’en retournait tête basse au logis, trahi, floué par la vie. Une protection tant souhaitée, tant attendue n’était-elle qu’un leurre ? Etait-ce possible que sous le patronat du meilleur des saints protecteurs de la vigne, la défection de ce dernier soit envisageable ?

     - O bon saint Vincent pourquoi m’as-tu abandonné ? O Saint patron de la vigne, par Bacchus dieu du vin, pourquoi délaisses-tu tes humbles serviteurs ?

Et jamais de réponse à la question posée. Plus jamais de repos ni de cesse. Jamais, jamais.

***

J’appris alors  à la jeune journaliste qui m’accompagnait, que quand la trahison vous blesse, que vous vous retrouvez totalement démuni face aux injustices de la nature, une solution paraît alors la bienvenue : un remède bien plus efficace qu’un cautère sur une jambe de bois. Un remède à vous faire danser les sabots, tourner la tête et vous distraire : un pot de bon vin de chardonnay aux arômes fleuris, voire une pleine pinte de vin mordant d’aligoté,  à moins que ce ne soient quelques mesures de pinot beurot, ou de pinot franc rutilant. A la condition de les partager avec vos semblables, humbles travailleurs de la terre.

Par la grâce de cette  manne versée dans les verres,  toute injustice  et malheurs passés semblent peu à peu s’effacer. Le vin réparateur va ravir les gosiers, réchauffer les ventres, allumer les yeux. Et quelques gorgées plus tard, courbatures oubliées, rides envolées, fusent les rires. Les corps se mettent à vibrer, rassérénés par le miracle de cette liqueur vermeille qui se propage dans vos veines. La modeste ivresse partagée vous apaise l’esprit et l’âme - peut-être même sous le regard de saint Vincent - avant de vous endormir sur la table, tête dans les bras, pour quelques heures.

Il est encore possible que cette scène idéale ne soit qu’un effet de l’imagination. Au cabaret des princes, les gueux n’y ont place, c’est certain. Une horrible piquette a pu vous être servie - boisson âcre, acide, amère. Les tâcherons qui produisent au bout de l’été par leurs incommensurables efforts le vin enchanteur n’ont que rarement le loisir d’y goûter. Peut-être y ont-ils trempé leurs lèvres, respiré les bien doux arômes, virtuels… Impénétrables sont les territoires de l’imaginaire, cette folle du logis qui vous saoule.

***

Margarteth, émue par mon récit, et toute attentive à ces histoires du passé, hochait de temps en temps la tête. Captivée, semblant boire mes paroles qu’elle enregistrait sur son petit magnétophone portatif, elle m’incita à poursuivre.

Et si Monsieur le curé n’a pas le droit de faire la grimace en buvant devant ses ouailles le vin du bon Dieu, lui se permet, à la face de tous, tous les dimanches, de savourer une exquise liqueur, de préférence translucide, afin de ne pas tâcher son habit. Suave Montrachet, fringant Corton, Meursault enchanteur, Saint Aubin minéral. Tous ces vins blancs de chardonnay pour démontrer  - preuve à l’appui - aux humbles croyants rassemblés le dimanche, une possible idée du bon Dieu. Toutes ces richesses liquides afin de prouver – par démonstration in situ, la puissance divine. Et les pécheurs du dimanche de baisser la tête, tentés par le diable. Pour une simple gorgée de ce nectar, combien auraient été capables en pensée de tuer l’officiant, de lui faire rendre gorge, d’étrangler le représentant du bon Dieu…

Sacrilège ! Par bonheur, Saint Vincent y pourvoyait.

Et Monsieur le Curé de lever vers le seigneur ses yeux clos, afin de mieux entrer en communication avec le divin. Instant sacré, un homme boit.

Communication directe aux arômes de tilleul, de silex ou de pamplemousse. Aux effluves de rose, de beurre frais, de sauge ou de citrons mûrs. Aux accents enchanteurs d’immémoriales saveurs sorties tout droit d’un calice en or pur.

Heureux soient les buveurs à qui ces bienfaits sont accordés, car le royaume céleste leur est ouvert en permanence. A toute heure du jour ou de la nuit.

 

***

Je décidai de m’arrêter là, ne voulant pas que Margareth soit trop influencée par ma vision d’un passé, bien subjective.

 

 

 

 

 

 

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Ces quelques exemples cités ci-dessus pour montrer, à l’aune du rêve et de la raison, de la foi ou de la passion, de l’histoire et du territoire, qu’il faut avoir présent à l’esprit ce préambule à la fois historique et poétique, religieux et laïc, pour vous raconter que ce qui va suivre ne peut être lu pour folle menterie, pures billevesées ou racontars du diable.

 

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