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15 janvier 2011 6 15 /01 /janvier /2011 12:45

Toute honte bue

 

 

I

 

 

Il vient de prendre l’air à la fenêtre. La refermant, il ne le rendra plus.

 

Malade, tendu, presque asphyxié. Recroquevillé tel un escargot apathique dans sa coquille. Jonas a le blues. En termes plus prosaïques, la GDB. Une solide, lourde, énorme et pesante gueule de bois, comme un fer à repasser au fond de l’estomac. Qui lui joue des tours. Pas celles de Manhattan, non. Un tour de vache, vache qui rumine avec douleur, inexorablement. Un tour à effet de serre, de haut en bas. De bas en haut. Eructations, rots chargés de gaz, de méthane entre autres. Fuites intempestives, par les deux bouts.

 

L’explosion avait eu lieu en pleine nuit, alors qu’il dormait profondément.

La déflagration, subite, incontrôlable, avait laissé s’épandre dans les draps blancs une large coulée verte. Fuyante. Digne d’une toile de maître aux pinceaux en colère. Fusion et confusion confondues. Dans un même élan.

 

Bref, la cata. Jonas en avait sursauté. De douleur bien sûr, mais aussi de surprise. Puis ce fut la remontée acide. Lente. Grimaces de douleur, yeux pincés, paupières étrécies. Des larmes brouillaient sa vision cauchemardesque. Tandis que la fuite par le bas réchauffait ses maigres cuisses poissées de merde, Jonas se mit à dégueuler : tripe et vinasse. D’abord en un seul jet, violent, continu. Puis, après l’effet de surprise, un deuxième rot, suivi d’une régurgitation en bonne et due forme : page deux. Etalée sur plusieurs colonnes, draps souillés et menton baignant dans la soupe. Horreur ! Quoique toute relative, quand il s’agit d’un homme aussi expressif. Presque une forme d’art, une création expresse. Expressément réussie !

 

Jonas, englué des deux bouts, a juste le temps de bondir du lit. Le mauvais choix. Son pyjama trempé du bas, le torse recouvert de chyle et de glaire, l’homme affolé court à sa perte. L’étrange liquide visqueux est descendu le long de ses chevilles, devenues glissantes. Puis, c’est au tour de ses pieds. A peine posés au sol, gluants de chiasse, ils dérapent sur la descente de lit en synthétique mauve. Glissade assurée. Chute conséquente. Envol réussi.

Jonas s’affale, tout son poids concentré sur son unique coccyx. Qui éclate. Comme une coque de noix. Esquilles d’os plantées dans le cul. Fesses lacérées. Bouillie de merde mêlée. Rupture.

 

L’homme à terre hurle. Oublie son nom, sa patrie, sa maman. Jonas va crever. Dans un ultime effort, il se jette contre la fenêtre, arcbouté. Un ressort n’aurait pas fait mieux. Les deux mains sur la poignée de métal, Jonas ouvre la croisée, puis se penche, au-dessus du vide. Cherche son souffle. Le dernier, croit-il. Mais il n’en est pas au bout de ses peines. Une femme en bas le regarde. Elle vient de lever la tête, surprise. Un homme est là, penché, cachant le soleil naissant de son buste.

 

Elle se déchausse le cou pour mieux voir. On dirait qu’il va tomber. Non. Dans un bruit de cataracte, Jonas dégueule encore. Jets sonores, spasmes électriques. D’un bond, la passante esquive. Réflexes affûtés. Elle est à jeun, elle. Une flaque aux reliefs indéterminés souille à peine les pieds de la dame. Dégoûtée, elle s’éloigne, épaules contrariées, dans un silence de cathédrale. Puis elle croit entendre, mais elle est déjà loin, une fenêtre qui se referme.

 

Jonas souffre mille morts. N’en peut plus et ne peut s’asseoir. Ses jambes flageolent. Il va crever là. Non pas comme une merde qu’il est déjà, mais comment dire… Tel un déchet, un encombrant. Pas mal, pour « un insignifiant, une loque », comme il se plaît à le dire. Dans son entourage. Pour se faire plaindre.

 

Doucement, la sueur descend sur ses tempes. Crâne luisant, rides accentuées, corps vibrant, Jonas se rencogne près du placard en Formica. Gluant, humide, trempé de merde et suffocant, il désespère. « T’avais cas pas boire autant… », qu’elle lui répétait, la mère. Morte depuis un an, rayée des listes. D’ailleurs, ça lui a servi à quoi, de l’engueuler comme ça, le Jonas ? L’y est pour rien, le fils, si son père lui a transmis le flambeau. Passé la torche ! Une sacrée torchée, oui ! Le patrimoine, ça se respecte : la preuve. Tel père, tel fils. « On va pas faire mentir les proverbes, tout de même. Foi de Jonas ! »

 

En parlant de foie, c’est une sacrée réussite. Il a tout bon le Jonas. Reçu dix sur dix à ses examens : ulcère gastrique, ulcère duodénal, hernie hiatale, gastrite, hyperacidité, surcharge pondérale mises à part ses cuisses fluettes, péritoine en folie, proche de la perforation. Les médecins se sont penchés sur son cas. Un mystère pour la science. A côté des Mystères de Paris, d’Eugène Sue, une paille.

 

Le symptôme cardinal de l’ulcère d’estomac recouvre des douleurs de type brûlures ou crampes. Vous avez mal quelque part, jeune homme ?

Non, pourquoi vous me demandez ça ?

Et bien, d’après votre radio du colon, du foie et de l’estomac, on distingue une triple conjonction d’Uranus dans le carré de la…

Vous êtes toubib ou astrologue ? Qu’il lui répond le Jonas, du tac au tac. J’vous en foutrai moi, des radios ! J’ai jamais été malade, et c’est pas à 22 ans, que je vais commencer à passer des examens ! J’ai assez de mon diplôme de CAP.

…. ?!

Et c’est pas en faisant peur au populo, qu’on va croire en vous, en plus ! répondit le patient impatient.

Atrabilaire énervé qu’il était le Jonas.

 

Comme deux ronds de flan, qu’il est resté le toubib des armées ! Scié ! Laminé ! Rétamé !

« Non, mais c’est pas vrai ! J’bois mes douze Ricard par jour, trois litres de vin blanc, et ça vient vous faire la morale ? Je rêve ! J’men vas écrire à Hippocrate, moi ! J’vous en fais le serment ! »

 

 

 

 

Deux semaines plus tard, Jonas reposait au cimetière de Larengeville, petite commune de province.

Sa lettre resta sans réponse.

 

 

 

 

 

 

 

                                                         II

 

L’air était doux, sec et joyeux. Un vol de coccinelles tournoyait par bonds saccadés autour d’un bouquet de jonquilles. Les fleurs, sur la tombe de granit poli, moucheté de taches roses et noires tel un pâté de tête, lançaient vers le soleil des éclats jaunes. Tendus vers le ciel bleu, les calices s’ouvraient. Seul le silence semblait habiter les lieux. Mais bien en dessous, sous la pierre et la terre, fourmillaient des armées d’insectes et de corps en décomposition. Miracle de la vie, couches sédimentaires, le visible et l’invisible s’y côtoyaient.

Jonas reposait sous diverses strates de glaise, terre humide et sable de rivière. On lui avait fait pour toujours son lit, sa litière où il resterait étendu, bien calme.

Bien sûr, il aurait souhaité bouger, remuer quelques orteils – histoire de se dégourdir les jambes. Mais que voulez-vous ? Quand on est mort sans même s’en être aperçu, il existe certains besoins naturels incompatibles avec l’état de morbidité.

Jonas n’avait ni chaud, ni froid. La soif, il ne connaissait plus. Faim, lui ? Jamais plus. Contre son gré, il était devenu un modèle de stoïcisme, un calme parmi les calmes, parangon de vertu. Qui aurait pu dire cela de lui de son vivant ? Personne ! Qui aurait pu émettre le moindre avis il y a encore deux semaines sur un soupçon ténu de guérison, une once de mieux, un comportement plus moral, voire une meilleure conduite ? Personne ! Plus personne n’était là pour dire du bien de Jonas, alcoolique dépravé au cimetière des Lilas.

Si ! Le croque-mort. Et même le fossoyeur qui passait régulièrement le râteau sur les gravillons blancs de l’allée numéro neuf. Ces deux-là auraient pu en faire des compliments sur la personne du Jonas.

 

 Un sacré caractère, certes oui ! Une langue bien pendue pour un imbibé de première ! clamait le thanatopracteur à qui voulait l’entendre. Mais ce gars-là, croyez-moi, c’était un client bien facile. Si baigné de l’intérieur que je n’eus pas à utiliser le moindre produit chimique pour le conserver à l’état de cadavre tandis qu’il reposait encore à la morgue, sous le regard des badauds ébahis. De lui, émanait un doux parfum de gentiane, de fleurs alpestres et d’herbes aromatiques les plus diverses. Un jeune cadavre si bien embaumé naturellement qu’il s’en exhalait des senteurs printanières ! Des odeurs légères ! Oui, un bien beau corps. Et ces senteurs de vin blanc, de chardonnay bien mûr, de lis et de pomme verte ! Tout un verger, tout un vignoble ! Qui l’eût cru ? A le voir ainsi étendu dans mon atelier, mon imagination, titillée par de tels arômes, se promenait déjà dans les rangs de vignes, humant les ceps, tâtant les feuillages, les grappes mûrissantes…

On y voyait poindre le soleil, puis monter au zénith avant de redescendre dans sa course régulière vers le couchant. Jamais nature plus belle ne m’avait été offerte par un cadavre. Ah, messieurs… Qui l’eût vu ainsi, allongé dans son linceul de lin blanc, aurait eu aussitôt les larmes aux yeux. Ma femme, pour dire, qui ne porte guère en estime les dépravés, les alcooliques, en un mot les déchets, et bien croyez-moi, ma femme en fut clouée sur place à la vue de cet allongé ! Oui, elle en fut éprise ! Une langueur passa dans ses yeux mauves, son regard se perdait au-delà de ce corps. Qu’elle m’eût trompé avec lui, s’il eût été vivant… ? Non ! L’idée m’effleura bien, certes. Mais de là à… Non ! C’en était trop ! Alors, devant cette femme qui ouvertement me trompait – bras écartés et visage ruisselant de larmes pour son amant – je me mis dans une absurde colère. Trépignant de rage, vexé, outré par un si déloyal comportement, je pris ma femme par la manche, lui claquait deux énormes baffes sur ses joues… Puis, le trou ! Plus rien !

La police arriva, prévenue par  les voisins alertés par mes bruits et coups de fusil répétés. C’est aujourd’hui de ma prison que je m’adresse à vous, ne m’en veuillez pas, non, je vous en prie, pitié ! J’expie, je regrette mais cet homme était trop… Comment dire, supérieur à moi, à tout ce que je représentais de négatif, de mauvais...

 Ta gueule Baliveau, on t’a assez entendu ! La ferme !

Et puis ce fossoyeur, si tendre, si vieux, si amène. Coiffé d’une casquette en visière qui lui dissimulait le regard, le vieil Onésime arpentait d’un pas lent les allées blanches de gravillon. Ses sabots de châtaignier claquaient sec, en martelant le sol de ses semelles de bois.

 Tout doux, tout beau, mon mignon ! Hein, Jonas ? T’es pas bien ici ? Six pieds sous terre dit l’expression populaire ! Oh, toi, t’es bien modeste ! un pauvre ciron perdu dans la galaxie des étoiles souterraines… on est bien peu de choses et le temps n’est plus ce qu’il était ! Mais moi, je te dis que ta place est ici. Tu verras, un peu de patience ! toi & moi, on va tranquillement installer une relation durable. Sauf si je cassais ma pipe, évidemment ! Mais t’inquiète, pas de soucis, bon pied bon œil qu’il a l’Onésime. Veuf, oui, âgé peut-être, plus tout jeune, mais le cœur est solide, et le moral itou !

Au début, quand je t’ai vu arriver avec mon collègue Alain, dans ton costume trois-pièces en bois de chêne, j’ai pas bien compris qui t’étais. Mais renseignements pris, j’ai bien vu que t’étais pas l’mauvais ch’val ! Même si y’en a qu’on craché à voix basse sur ta dépouille. Des moins que rien ceux-là ! Ils verront quand ils clamseront ! Chaterons moins haut ! Ferons pas les fiers quand i’ z’arriveront entre mes bras ! Tu sais Jonas, t’es pas pire que certains… Même mieux vois-tu, mais attends, ya mon portab’ qui sonne. Je r’viens toutàleur. Pardon.

 

Depuis deux semaines à peine qu’il est dans sa tombe, Jonas se sent un peu seul, nonobstant le chant des oiseaux, et le vol des coccinelles qui froissent de leurs élytres les fleurs offertes par l’entourage. Le vent aussi fait désormais partie des lieux. Quant aux bribes de conversations qu’il peut saisir au vol, elles sont bien maigres. D’incompréhensibles syllabes, borborygmes, éructations & chuchotements divers. Personne n’est venu sur sa tombe parmi ses proches.

 

Par contre, les odeurs, oui les odeurs, Jonas les distingue ! Cela peut paraître bizarre, mais l’odorat d’un mort existe. Pas de preuve, m’objecterez-vous. Qu’importe. Jonas est un nez supérieur. Une pointure en ce domaine, un esthète. La science n’explique pas tout ! Quand on est mort, c’est bien sûr pour… la vie… raisonnement idiot, mais comment dire ? L’homme allongé reçoit le murmure olfactif de la nature environnante. Par d’incroyables antennes. Par un sens inconnu des vivants & que je ne saurai décrire. Comme un… Non ! Un chant qui creuserait depuis la surface un chemin. Une voie invisible, une invisible trace. Jonas aspire à reconnaître ces odeurs, nouvelles pour lui. Première expérience. Plutôt mince mais bien là !

 

 

 

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10 janvier 2011 1 10 /01 /janvier /2011 15:14

 

 

 

Sous l’Antiquité, Les Grecs respectaient les vers de terre en tant qu’améliorateurs et garants de la fertilité du sol. Aristote (384-322 av J.C.) élève de Platon, avait surnommé les vers de terre les “intestins de la terre”.
Les Egyptiens étaient conscients de l’importance des vers. Animaux sacrés, bien que la richesse des substances fertilisantes charriées par le limon sur les berges du Nil ne fît pas défaut. Cléopâtre (69-30 av. J.C.) avait même édicté une loi interdisant d’exporter les vers de terre.

Les vers étaient considérés comme nuisibles au 18ème et 19ème siècle en Occident : ils étaient accusés (à tort, ils n’ont pas de dents !) de manger les racines des plantes. C’est de cette époque que date la mauvaise réputation des vers, heureusement non fondée. Aujourd’hui encore, les producteurs d’engrais chimiques semblent oublier que le ver de terre fait leur travail mieux qu’eux. L’humus se dégrade en même temps que les vers disparaissent. Les engrais chimiques les affaiblissent, les pesticides les tuent et rendent l’humus stérile.
On doit l’étude contemporaine du ver de terre à Charles Darwin (1809-1882), grand naturaliste passionné et fondateur de la théorie de l’évolution, qui a publié ses études dans un livre paru en 1881 (« Rôle des vers de terre dans la formation de la terre végétale »).

Aujourd’hui encore, les producteurs d’engrais chimiques semblent oublier que le ver de terre fait leur travail mieux qu’eux. L’humus se dégrade en même temps que les vers disparaissent. Les engrais chimiques les affaiblissent, les pesticides les tuent et rendent l’humus stérile.

Première biomasse du sol, les vers sont plus nombreux que les fourmis : La terre est bien vivante ! Il y a sous nos pieds d’innombrables quantités de créatures qui participent toutes à l’équilibre et à la biodiversité de notre environnement.

Les vers de terre, dont on compte, dans les climats tempérés une population de 250 000 à 5 millions d’individus par hectare : ils constituent la première biomasse du sol.

Cependant leur population diminue…victimes des tracteurs, des charrues, des pesticides, des herbicides et de la méconnaissance de leurs bienfaits pour notre environnement, leur nombre est passé, entre autre à cause de pratiques agricoles intensives et productivistes de 500 au m2 à moins de 50 en l’espace de quelques années.

Les taupes ne s’y trompent pas : on a retrouvé des vers mutilés dans le garde-manger de ces mammifères… Le ver de terre est rempli de protéines (70%), sels minéraux et autres substances vitales aux plantes et au sol (phosphore, calcium, zinc, magnésium). Ils constituent ainsi la première biomasse de protéine de la terre.

Les vers de terre se nourrissent de déchets organiques. En l'espace de 2 à 4 semaines, ils les transformeront en compost humide qui est la nourriture parfaite pour les plantes.

Certains agriculteurs font de grosses quantités de compost avec l'aide des vers de terre. Un agriculteur fait environ 15 mètres cubes de compost en 4 mois. Ainsi, il n'est plus obligé d'acheter de l'engrais qui coûte cher, puisque les vers de terre lui fournissent tout l'engrais dont il a besoin.

Le ver de terre est le seul individu que je connaisse qui déteste aller à la pêche…

 

Faites des vers sans en avoir l’air !

 

Levons nos verres au ver de terre !

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Mémoire de la Terre, histoire de la vie…Mémoire vivante et histoire tellurique…

 

 

Imaginez que vous perdiez la mémoire… Vous n’avez plus alors  aucune idée de la personne qui vous regarde dans le miroir. A l’état présent, votre passé a disparu, brusquement ! En perdant notre identité, même plus d’avenir, horreur !

 Qui est donc soudain face à moi ?

Hors du temps, hors du lieu même, et hors de soi, comment se retrouver, se reconnaître ? Peut-être grâce à un témoin, un autre qui vous connait et qui fait donc partie un peu de vous. Oui, c’est cela : l’addition d’un autre et d’un moi ! Pour en faire un Je(u).

Un autre moi-même !

 

Un simple être vivant gonflé d’orgueil, la tête comme une montgolfière ! Croyant voler au-dessus des miasmes, alors que sans les « miasmes » comme il dit, il n’existerait, n’existera et ne serait même pas !

 

 

Il m’imagine alors au-dessus de l’espace, témoin voyeur qui se détache de la terre pour la regarder d’en haut ! De très haut !

Description : 20101115PHOWWW00442 

Et  il aperçoit alors, une mémoire d’avant la mémoire de l’homme, une mémoire géologique, minérale, vivante, en quelque sorte : pierre qui roule… Erosion, fractures, tremblements de terre, glissement de terrain, fonte des glaces, évolution, révolution, changement, souffle !

Un patrimoine culturel est alors en Je(u), en Toi, en moi, en l’autre… Pierre à pierre, étudions « La Terre » pour construire du sens, allons à la recherche non pas de l’origine, mais des lieux sur lesquels l’humanité s’est appuyée, a posé le pied, érodant, abrasant, détruisant et construisant. Une invention du paysage, paysage où l’on perd pied si on l’ignore.

 

La Terre nous porte et nous transporte. Faune et flore dansent ensemble, dans un ballet dont Nicolas Sténon XVII siècle a établi la chorégraphie avec le Comte de Limur, dans une folle uchronie…

 

La balade, et la ballade peuvent commencer.

 

 

 

 

 

Déclaration internationale des droits de la mémoire de la terre

 

 

 

De même qu’un vieil arbre garde la mémoire de sa croissance et de sa vie dans son tronc, la Terre conserve la mémoire du passé. Une mémoire inscrite dans les profondeurs et dans la surface, un affleurement, une mémoire qui affleure, qui fleurit ou refleurit. Une terre fertile qui nous chante un moi retrouvé !

Une chanson qui nous trotte dans la tête, un lambeau de mémoire…

 

Mémoire inscrite dans les roches, les fossiles et les paysages, une mémoire qui peut être lue, traduite et représentée dans toutes les langues et par nos cinq sens ! La musique des pierres, le souffle de la mer, la peinture d’une fleur – son odeur, son immédiateté venue du fond des âges ! Age de pierre… Patrimoine naturel, patrimoine culturel, qui suis-je au milieu de la nature, sur la Terre et dans l’air ?

 

Une mémoire d’avant la mémoire de l’homme, une mémoire géologique, minérale, vivante, en quelque sorte : pierre qui roule… Erosion, fractures, tremblements de terre, glissement de terrain, fonte des glaces, évolution, révolution, changement, souffle !

Un patrimoine culturel est alors en Je(u), en Toi, en moi, en l’autre… Pierre à pierre, étudions les ruines pour construire du sens, allons à la recherche non pas de l’origine, mais des lieux sur lesquels l’humanité s’est appuyée, a posé le pied, érodant, abrasant, détruisant et construisant. Une invention du paysage, paysage où l’on perd pied si on l’ignore.

 

 

En 1669 paraît, à la suite de nombreux voyages et observations en Italie, un ouvrage qui fera date dans le domaine de la géologie : "De solido intra solidum naturaliter contento dissertationis prodromus". Dans ce livre, le savant danois jette les bases de la cristallographie en montrant que les angles des faces des cristaux de quartz restent constants malgré leurs différences d'aspect et de taille. De plus, il suggère que les fossiles constituent les restes des organismes vivants ayant disparus, une idée totalement révolutionnaire pour l'époque.

 

Sténon fournit également une explication à la formation des montagnes par les mouvements de la croûte terrestre et démontre l'importance de l'érosion. Il met enfin en lumière le phénomène de sédimentation et donc la notion de strate. Par l'étude approfondie des couches sédimentaires et des fossiles, il prouve ainsi qu'il est possible de reconstituer l'histoire géologique d'une région, travail qu'il exécutera en Toscane, sa région d'adoption.

On peut dire que la géologie débuta avec Nicolas Sténon, un médecin danois, qui le premier en 1669 parla de strate en décrivant la superposition de couches de roches sédimentaires. Les fossiles qui caractérisent ces strates sont regardés comme des vestiges d'organismes disparus. Ils permettent de mettre en évidence une histoire de ces roches, basée sur le principe de superposition et sur le principe d'extinction et d'apparition des espèces.

La stratigraphie était née et n'a pas beaucoup changé dans ses fondements depuis cette époque. Le principe de base est qu'une strate inférieure est plus ancienne qu'une strate supérieure, c'est le principe de superposition qui permet de dater relativement les événements sédimentaires qui se succèdent.

Sténon décrivit aussi des « discordances » entre les strates, ce qui implique qu'il y ait eu basculement de ces strates avant qu'une nouvelle transgression ne vienne éroder puis superposer de nouvelles strates sur ces strates basculées.

 

Si Sténon reconnut que les strates pouvaient être déformées et qu'elles n'étaient plus à l'horizontale, il en conclue néanmoins qu'elles devaient l'avoir été lors de leur déposition. Le principe de déformation des roches à partir d'un état initial non déformé est donc reconnu dès le début. L'idée de plissement sera reconnue par le suisse Johan Scheuchzer (1684-1738) et énoncée plus tard par Horace Bénédict de Saussure (Genevois, second vainqueur du Mont-Blanc en 1787), et aussi par les suisses Conrad Escher et J.G. Ebels (1808). La notion d'un certain dynamisme à la surface de notre Terre était mise en place. La notion de système de chaînes de montagnes (système orogénique) alignés autour de la planète et qui se succèdent dans le temps (cycle orogénique) fut émise par Elie de Beaumont en 1829. Il définit ainsi 6 phases de déformation se succédant les unes aux autres dans les Pyrénées.

Par la suite, cette notion attira l'attention de nombreux chercheurs, chacun essayant d'expliquer ces phénomènes à sa manière. James Hall (écossais 1761-1832) produit le premier modèle analogique de ces déformations en simulant le plissement de strates par un empilement de pièces de tissu se plissant lorsqu'elles sont serrées entre deux planches de bois se rapprochant l'une de l'autre. De tels modèles analogiques sont toujours utilisés de nos jours.

 

Le climat varie à la surface de la planète, tant dans les températures, les taux de pluviométrie ou les variations saisonnières, ceci en fonction des latitudes, de l'altitude, des courants océaniques, de la distribution des masses continentales en encore de paramètres astronomiques.

Cette diversité de climat induit une multitude de paysages types - glaciaire, polaire, désertique, tropical humide, continental, karstique, etc., qui sont le résultat du façonnage de l'environnement par les manifestations du climat.

La morphologie du paysage est le témoin de l'évolution de ces climats dans le temps, par exemple les moraines fossiles ou les restes de palmiers à Lausanne.

L'étude des bassins sédimentaires anciens répartis à l'intérieur des continents, tel le bassin de Paris, permet d'établir une échelle stratigraphique des temps, en se basant sur les différentes faunes et flores caractérisant chaque empilement de strates.

Ainsi en France en 1849, Alcide d'Orbigny (1802-1857) définit par leurs faunes et de façon durable, vingt-sept étages du Jurassique et du Crétacé. Un travail similaire sera fait tout autour de la planète au cours du 19ème siècle; les bases d'une stratigraphie mondiale sont ainsi établies.

 

Ces bassins épi-continentaux, donnent de nombreux renseignements sur l'évolution des faunes et des flores aussi bien marines que terrestres. Effectivement, ces bassins peu profonds, sont souvent formés d'empilements de couches d'origine marine et d'origine continentale, dû aux phénomènes des variations eustatiques du niveau marin. Ces régions où les différentes faunes et flores se mélangent et se superposent sont donc des endroits clé pour comprendre l'histoire de la vie sur Terre. Ces différentes faunes et flores qui se suivent dans le temps amenèrent des paléontologues comme Cuvier à proposer une théorie articulée autour de catastrophes qui se seraient succédé sur Terre éliminant toute trace de vie, chaque catastrophe étant suivie d'une nouvelle création.

 

Remontons le temps

 

Un des changements, et très profond, de notre planète, est l'impact laissé par l'homme sur son environnement. Il est donc impossible de ne pas parler un peu de ce facteur perturbateur. De son berceau africain, l'homme ancien, Homo erectus, se répandit dans l'ancien monde il y a plus d'un million d'années en arrière.

L'homme moderne émergea vers –200.000 ans et pourrait être un descendant de Homo heidelbergensis qui vécut jusqu'à cette période. En fut-il de même de Homo neanderthalensis ? On ne pense, car le plus vieux représentant de celui-ci trouvé en Espagne, serait vieux de 300.000 ans, mais auraient évolué à partir d'un ancêtre vieux de 700.000 ans. Les évidences génétiques place l'émergence de l'homme moderne, Homo sapiens sapiens, en Afrique, entre 140.000 et 280.000 ans, il aurait atteint la Chine vers – 68.000 ans et l'Europe vers – 36.000 ans. Finalement la conquête des Amériques débuta il y a 10.000 ans.

Homo sapiens sapiens et H. neanderthalensis ont vécu ensemble en Europe jusqu'à l'extinction de celui-ci vers – 30.000 ans, certainement à cause de problème de compétition autour des habitats, sur un fond de glaciation en marche. Qu'en serait-il de nous si les glaciers venaient à envahir toute l'Europe ou l'Amérique du Nord ? Il semble pour l'instant que nous devions affronter plutôt un réchauffement, dont l'effet le plus désastreux serait la montée des eaux. Quelques dizaines de cm mettraient en péril la vie de millions d'habitants, et ceci sur toutes les côtes de tous les continents. Un péril commun amènera peut-être l'humanité à prendre conscience de son impact sur la planète…

 

 

Pendant le Tertiaire les espaces océanique téthysiens pas encore fermés au Crétacé supérieur vont disparaître pour laisser place à des chaînes de montagnes qui vont s'étendrent du Maroc à l'Asie du SE. Les plissements alpins vont ramener à la surface des roches de tous âges, certaines déjà affectées par d'autres phénomènes orogéniques, varisques ou cimmériens, ce qui permettra d'avoir accès à ces roches.

Ce plissement changea la face de la terre en créant des barrières faunistiques importantes, mais surtout il y eut une dégradation du climat qui se refroidit drastiquement à partir de l'Oligocène. Ceci est aussi dû à la séparation importante, alors, de l'Australie et de l'Antarctique, ce dernier continent venant se placer en position polaire. Une circulation circum antarctique d'eau froide s'installe et la glace peut commencer à s'y installer. Cependant les fluctuations du CO2 à cette époque jouent aussi un rôle prépondérant. Cette machine à refroidir le climat va lentement refroidir tous les océans de la planète, et, combiné à l'apparition des reliefs alpins en Europe et en Asie, va engendrer un cycle de glaciations de l'hémisphère nord aussi, à la fin du Tertiaire et surtout au Quaternaire.

A l'Oligocène, la chute de température moyenne en Amérique du nord côté Pacifique peut être estimé à 10°, et les écarts de température s'élargissent de 7 à 24°, un climat plus tempéré à saisons bien marquées s'installe donc sur la planète. Le niveau de la mer est aussi affecté par des variations eustatiques de très large ampleur, celle de l'Oligocène aurait pu atteindre plus de 100m de variation et doit être alors liée à une première glaciation.

A partir du Miocène, la détérioration du climat dans l'hémisphère nord va empêcher la migration de bien des mammifères à travers le détroit de Béring. La situation s'aggravera définitivement au Pléistocène, et seules des formes adaptées au froid continueront de transiter entre Amérique et Asie, y compris l'homme.

 

 

Les mammifères primitifs comme l'échidné et l'ornithorynque d'Australie, ainsi que les marsupiaux qui sont un peu plus évolués, ont une répartition fossile et actuelle sur la planète qui s'explique très bien par la tectonique des plaques. Ces groupes se sont développés en Amérique au Crétacé et de là ont entrepris une migration vers le Sud, jusqu'en Australie. Ils ont fait ce périple avant que l'Australie ne se sépare de l'Antarctique, et en passant le long d'isthme formé par des arcs volcaniques. Un seul marsupial a réussi à passer en Europe et n'a pas eu de descendant.

L'arrivée de mammifères placentaires plus évolué en Europe et en Amérique du Nord mit fin à la présence des marsupiaux dans ces régions, alors qu'ils survécurent à l'abri sur leurs radeaux sud-américain et australien suite à la dérive de ces continents durant le Tertiaire. Les deux groupes de marsupiaux purent ainsi engendrer leurs propres espèces sur ces deux continents. Ceux d'Amérique du sud durent affronter les prédateurs placentaires à la fin du Tertiaire et au Quaternaire, dû à des migrations à travers l'isthme de Panama. Grands nombres d'entre eux disparurent. Quant aux marsupiaux australiens ils purent rester en paix jusqu'à l'arrivée de l'homme il y a –30.000 ans.

 

Le Crétacé voit se poursuivre ce qui s'était amorcé au Jurassique, le bras océanique est-ouest Atlantique-Téthys s'élargit, le climat se réchauffe encore un peu, les océans crétacés sont très chauds et deviennent même anoxiques à un certain moment (Albien).

Cependant, quelques changements important aux limites de plaques, surtout autour du Gondwana, ont rapidement amené la fracturation de celui-ci. A la fin du Crétacé, l'Amérique du sud, l'Afrique, l'Inde sont individualisées, il reste un bloc Australie-Antarctique qui se séparera définitivement qu'au début du Tertiaire.

Coté Laurasie, l'Atlantique commencera à se propager lentement vers le nord, séparant la plaque ibérique de l'Europe, créant ainsi de nouvelles limite de plaque dans le domaine alpin, alors que le Vardar se referme totalement dans les régions balkanique, commençant ainsi les plissements alpins.

Côté Néotéthys, il y eu apparition de grand bassins d'arrière arc intra-océaniques, qui remplacèrent totalement la Néotéthys. Ainsi toutes les ophiolites des plissements Téthysiens entre Grèce et Extrème orient sont principalement d'âge Crétacé. Ces ophiolites obductèrent au Crétacé supérieur sur le pourtour du promontoire arabique (Oman, Iran, Syrie, Turquie), ainsi que sur la marge néotéthysienne de l'Inde.

La fin du Crétacé est marquée de nouveau par une extinction de masse, 85% des espèces disparurent, dans un scénario très proche de celui de la fin du Permien :

- activité volcanique importante au niveau des traps basaltiques du Deccan,

- chute d'un astéroïde important au niveau du Mexique.

L'effet combiné d'une détérioration climatique due à l'activité volcanique sur un million d'année, et celle de l'impact météoritique et les variations importantes du niveau marin dues à des refroidissements successifs ont eu raison de l'équilibre écologique affaibli.

Les dinosaures et les reptiles marins disparurent complétement, accompagnés par les ammonites et bélemnites. Les mammifères, les oiseaux, tortues, crocodiles lézards et serpents et les amphibiens survécurent, accompagnés par les plantes à graines qui étaient apparues pendant le Crétacé.

 

Avec la période Jurassique nous assistons à la fracturation de la Pangée, et à l'extension vers l'Ouest du domaine téthysien avec l'ouverture de la Téthys Alpine. En fait cette ouverture est plutôt liée à celle de l'Atlantique central, entre Afrique et Amérique du nord. L'ouverture se serait faite à partir de la région du Golfe du Mexique et de l'Atlantique, au Lias, puis vers l'Europe Alpine au Dogger.

La fracturation de la Pangée aura été difficile, car si la croûte de la chaîne alléghanienne encore épaisse se prête bien à la fracturation dans le domaine atlantique, la croûte de la cordillère varisque collapsée et déjà amincie des régions méditerranéennes va résister. Il s'en suivra l'ouverture d'une multitude de rifts affectant toute la future région alpine au sens large. Finalement, une ouverture océanique pris place le long de la future chaîne alpine, du Maroc aux Carpathes en passant par l'Italie et les Alpes occidentales. Cet océan alpin ne fut jamais très large et ne fut jamais vraiment relié directement à la Néotéthys. Au Jurassique, cette dernière commence à subducter sous le bord sud de l'Asie, créant une cordillère affectée localement par l'ouverture de bassins d'arrière arc comme, le Vardar, l'océan Izmir-Ankara le domaine sud-Caspien, et l'océan de Panjao en Afghanistan.

Ces back-arc néotéthysiens jurassiques donneront de nombreuses ophiolites lors de leur fermeture qui commence pour le Vardar déjà au Jurassique supérieur, compensant ainsi l'ouverture de l'Atlantique central. Avec cette ouverture Atlantique, un système d'océan est-ouest est mis en place, réchauffant certainement le climat ; le Jurassique comme le Crétacé furent des périodes très chaudes, accompagnées de climat à effet de serre prononcé, sans glaciation. Ceci permit l'expansion très importante des reptiles et plus particulièrement des dinosaures sur toute la Pangée. On assiste aussi à l'apparition des premiers oiseaux, accompagnés dans le ciel par des reptiles volant (Ptérosaures), alors que d'autres retournent vivre dans la mer (Ichtyosaures, Plésiosaures, Mésosaures), tout comme le feront certains mammifères au Tertiaire.

 

 

Le Trias va voir la disparition de la Paléotéthys au profit de la Néotéthys. Sur le bord de la Laurasie, de nombreux bassins d'arrière arc se sont ouverts pendant le Trias dû à l'accélération du roll-back de la Paléotéthys. Les blocs cimmériens vont refermer bons nombres d'entre eux avant de se coller à la Laurasie à la fin du Trias. Cette collision cimmérienne, bien souvent entre terranes, ne donnera pas de grands reliefs, excepté au nord de l'Iran, où de grande quantité de sédiments mollassique seront déposé au Trias supérieur et au Lias des deux côtés de l'orogène, maintenant disparut suite à l'ouverture de la mer Caspienne. Là aussi cette molasse est riche en charbon.

Les restes de la marge active paléotéthysienne permo-triasique et de l'orogène cimmérien se retrouvent en Grèce, en Turquie, en Iran, en Afghanistan, au Tibet, en Thaïlande et en Malaisie. Plus à l'Est, ils marquent aussi la collision entre les deux blocs chinois du nord et du sud, accompagnée de roches métamorphiques de très haute pression datées à 220 Ma.

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10 janvier 2011 1 10 /01 /janvier /2011 15:11

Albert Wurm :

« Nous devons garder nos racines dans la Terre, et élever notre Cœur vers le Ciel. »

« Mais on ne saurait vivre d’amour sans la Terre », répond un ver de terre amoureux d’une étoile…

 

 

LES VERS DE TERRE

Ce sont d’insatiables et inépuisables tubes digestifs. Les vers de terre peuvent avaler jusqu’à 400 tonnes par hectare et par an ! En dix ans, ils sont capables de digérer l’intégralité de la couche arable d’un sol sur 25 centimètres de profondeur. Chez les populations de lombriciens, il existe une centaine d’espèces en France, qui ingèrent et malaxent sans relâche la litière végétale en décomposition à la surface du sol et la rejettent sous forme de boulettes fécales, aussi bien à la surface du sol sur lequel apparaissent ces « turricules » ou plus en profondeur dans leurs galeries. Ils brassent ainsi la matière organique et la matière minérale du sol. « Ils créent des complexes organo-minéraux sous forme de micro-agrégats, le meilleur du sol. C’est ce qui lui donne sa structure grumeleuse », explique le spécialiste de la faune du sol Daniel Cluzeau, du laboratoire écosystèmes, biodiversité, évolution, du CNRS et de l’université de Rennes I.

Le ver de terre, objet d’étude insolite, est, ces toutes dernières années, source d’un véritable intérêt scientifique. Il faut dire qu’à mesure qu’il disparaît des sols de France, on lui prête un rôle de plus en plus décisif dans leur bonne santé. Une prairie permanente non traitée abrite 150 à 300 individus au mètre carré, appartenant à une dizaine d’espèces différentes de lombriciens, soit une tonne à 2,5 tonnes de vers de terre par hectare. Dans un champ de céréales ou un vignoble, soumis de longue date à une pratique agricole très intensive, des reliquats de populations un à trois vers de terre au mètre carré, soit 50 kg à l’hectare ont pu être recensés.

Le sol ayant une grande capacité d’amortissement et le réseau de galeries pouvant perdurer une dizaine d’années après la disparition des vers, l’ampleur du dommage n’est perceptible qu’à retardement. Alors,  le jour où les problèmes apparaissent, l’état de dégradation est très avancé.

C’est qu’en quelques années, l’aide des lombriciens est apparue décisive. Les plus petits (les épigés), de moins de 5 cm, vivent à la surface et œuvrent à la fragmentation du couvert végétal. Les moyens (les endogés) mesurent jusqu’à 20cm. Ils restent sous terre, se nourrissent de matière organique déjà dégradée et creusent un réseau de galeries horizontales petites et ramifiées. Et il y a les rois (les anéciques), les plus grands vers de terre, de 10 à 110 cm, inégalables mineurs de fond, qui forent des galeries verticales, jusqu’à trois mètres de profondeur, dans un incessant va et vient entre les couches profondes et la surface où ils viennent se nourrir la nuit pour échapper aux prédateurs qui raffolent de cet apport en protéines. Mais pire que les oiseaux, renards ou sangliers, la charrue est leur ennemi numéro un. D’aucuns aujourd’hui renoncent au travail mécanisé pour laisser œuvrer ces ingénieurs du sol. Car l’architecture de leurs galeries est un vrai don de la nature. Ce réseau de canalisations jusqu’à 500 m linéaires par mètre carré assure à la fois une respiration du sol et une bonne pénétration des eaux. La porosité accroît la capacité de rétention de l’eau qui ne ruisselle pas ni ne s’écoule trop vite en profondeur. La microflore a alors le temps d’épurer l’eau avant qu’elle ne gagne les nappes souterraines. Les racines des plantes sauvages ou cultivées se nourrissent des éléments minéraux préparés par les lombriciens et profitent des galeries pour pénétrer plus profondément dans le sol ; cela participe à l’approfondissement de la couche arable.

La disparition de ces précieux architectes n’est cependant pas inéluctable. En multipliant les pratiques positives –non retournement de la terre, couvert végétal, limitation des intrants, etc., Daniel Cluzeau a pu constater qu’au bout de quelques années, les populations résiduelles de quelques unités de vers de terre au mètre carré pouvaient passer à quelques dizaines au mètre carré.

 

Au regard des nouvelles fonctions environnementales du sol (stockage du carbone, préservation de la biodiversité, lutte contre l’érosion), le labour systématique présente plusieurs inconvénients. Lors du labour, il y a un retournement du sol, l’ensemble des résidus de la récolte précédente (telle la paille de blé ou les feuilles de betterave) est enfoui. La surface du sol, alors nu, se dégrade plus rapidement sous l’action de la pluie, favorisant le ruissellement générateur d’érosion. Il peut aussi se créer une « semelle de labour », c’est à dire un tassement du sol à 30 centimètres de profondeur (là où les roues du tracteur et la charrue prennent appui), limitant l’infiltration de l’eau et la pénétration des racines. Inversement, s’ils restent en surface, ces résidus de culture jouent un rôle protecteur contre l’action de la pluie. En outre, ils servent de gîte et de couvert à la faune du sol. Il est clair que l’enfouissement de cette nourriture se traduit par une baisse quantitative des organismes vivants dans le sol. De plus, l’action de retournement est préjudiciable aux vers de terre. Enfin, le labour accélère la décomposition et la minéralisation de la matière organique du sol. Le carbone stocké dans la biomasse est alors plus vite relâché dans l’atmosphère. Pourtant, plusieurs arguments ont longtemps plaidé en faveur du labour, notamment parce que celui ci améliore la structure du sol et favorise son aération. Même si l’on peut aujourd’hui obtenir des résultats comparables grâce à de nouveaux outils de travail du sol profond, sans retournement. Et, argument de poids, le retournement est un moyen mécanique de lutte contre les adventices (les mauvaises herbes). Le non labour s’accompagne d’un recours obligatoire aux herbicides, sauf à envisager d’autres moyens de lutte. L’avenir réside certainement dans le bon usage des périodes d’intercultures, c’est à dire dans les cultures intermédiaires (céréales, moutarde colza, radis, etc.) plantées après les récoltes d’été et qui ont uniquement vocation à produire de la biomasse (il n’y a pas production de grain, la culture étant détruite soit par le gel hivernal, soit par un herbicide). Enfin, il convient d’étudier les meilleures rotations de culture, certaines alternances étant naturellement favorables à la lutte contre les adventices. La suppression du labour n’est donc pas une fin en soi.

Abandonner le labour ?

À travers le labour systématique, les agriculteurs cherchent à la fois à se débarrasser des débris végétaux et à obtenir une fertilisation naturelle grâce à la consommation d’humus qui s’est transformé en sels minéraux. Mais en œuvrant ainsi, le sol surexploité finit par s’appauvrir. On peut estimer aujourd’hui que quelque 10 000 agriculteurs dont les exploitations représentent environ 10 % des terres cultivées ont décidé d’opter pour un abandon progressif du travail du sol. Il faut alors plusieurs années avant que le sol ne retrouve un bon niveau d’activité biologique grâce à l’adoption de pratiques positives (couvert végétal, rotation des cultures, etc.). Un agriculteur qui opte pour les techniques culturales simplifiées réalise 20 à 40 % d’économie en coût de mécanisation (notamment sur le poste carburant). Celui qui va plus loin et pratique le semis direct arrive, lui, à diviser par deux sa consommation de carburant. Et cela sans perte de productivité, si les techniques adoptées sont bien maîtrisées. Les partisans du non labour arrivent aussi à diminuer les apports d’engrais pour la fertilisation. Reste encore, il est vrai, à régler le problème du recours aux produits phytosanitaires pour le désherbage. Nous y travaillons. Des pays comme le Brésil, plus en avance que nous, en utilisent peu. Nous avons donc devant nous une grande marge de progrès. Cela devrait permettre d’envisager à terme une convergence d’approche avec l’agriculture biologique. Malheureusement, ces techniques sont discréditées en France et peu soutenues par les pouvoirs publics. Il n’est certes pas très étonnant que les industriels de l’agrochimie et du matériel agricole soient peu désireux que les agriculteurs reprennent de l’autonomie de gestion dans leurs champs. Pourtant, ces pratiques sont vertueuses d’un point de vue environnemental, aussi bien pour préserver la qualité des sols que pour limiter les rejets de gaz à effet de serre (grâce à une moindre consommation de carburant et à un meilleur stockage du carbone dans la matière organique). Elles ont aussi montré leur efficacité technique et économique. Elles devraient, de ce fait, pouvoir concerner au moins la moitié des terres cultivées.

Je pense sincèrement qu’en choisissant un système agricole, il faut tenir compte de la vie de nos sols. Les vers de terre en sont probablement les meilleurs ambassadeurs. En les connaissant mieux, peut-être arriverons-nous à leur redonner la place et les responsabilités qu’ils savent si bien prendre.

Les vers de terre jouent un rôle essentiel dans nos sols

D’abord, il n’existe pas un ver de terre, mais de nombreuses espèces adaptées à des situations écologiques différentes. En les observant de plus près, vous remarquerez que leur taille, leur forme et leurs couleurs diffèrent. Mais toutes les espèces de vers de terre ont en commun la faculté de se nourrir principalement de déchets végétaux plus ou moins décomposés. Les vers de terre ne sont jamais des ravageurs et ne peuvent pas provoquer de dégâts aux cultures.

Les vers de terre que nous retrouvons dans nos champs appartiennent à trois groupes écologiques différents :

Les épigés, de petite taille, vivent près de la surface du sol. Ils se nourrissent de matières organiques fraîches et représentent 5 % de la biomasse des versLes endogés, de taille moyenne, vivent dans les 20 premiers centimètres du sol. Ils se nourrissent de matière organique dispersée dans la partie minérale du sol et sont responsables des nombreuses galeries creusées horizontalement. Ils représentent de 20 à 40 % de la biomasse des vers de terre du sol.
Les anéciques, les gros, cherchent leur nourriture à la surface du sol et la distribuent dans tout le profil du sol grâce aux galeries verticales qu’ils creusent. Ils représentent 40 à 60 % de la biomasse des vers de terre du sol.

Les impacts des vers de terre sur la fertilité du sol sont nombreux :

1. Leurs nombreuses galeries permettent une meilleure infiltration de l’eau. 2. Les tunnels qu’ils creusent favorisent une meilleure aération du sol. 3. Ils sont capables de briser la semelle de labour. 4. Ils diminuent les zones de compaction. 5. Ils gèrent efficacement les matières organiques fraîches 6. Ils stimulent la croissance des plantes. 7. Les analyses de sol en sont améliorées. 8. Le pH est stabilisé. 9. Leur activité encourage la prolifération des microbes. 10. Et la structure des sols est grandement améliorée.

Les vers de terre et le travail du sol

Les vers de terre réalisent un travail souterrain capable de supplanter celui de la charrue. Leur rôle est largement reconnu depuis longtemps. En 1882, Darwin disait : « La charrue est une des inventions les plus anciennes et les plus importantes de l’homme, mais longtemps avant qu’elle n’existe, le sol était de fait labouré régulièrement par les vers de terre et il ne cessera jamais de l’être encore. »

Les vers de terre colonisent tous les étages du sol. Un des rôles les plus visibles du ver de terre est l’amélioration de la structure du sol. Les vers de terre ingèrent et digèrent le sol. Cette activité permet de brasser le sol, de fournir un espace de vie favorable aux micro-organismes et de disperser la matière organique et les organismes vivants dans tout le profil du sol.

Combinés aux résidus laissés à la surface du sol, les turricules et les amas d’éléments organiques, véritables garde-manger, limitent l’érosion et le ruissellement en diversifiant la surface du sol.

Un laboureur infatigable : les vers de terre mangent tout le temps quand ils ne sont pas en arrêt de travail pour cause de froid… Les quantités ingérées de litière et de terre transitant annuellement à travers leur tube varient entre 100 et 400 kg par kilogramme de biomasse vivante. Cette variation dépend de l’espèce de vers en question.

Ce brassage intime des matières organiques et minérales contribue fortement à la création et au maintien de la structure grumeleuse du sol. Lors de la digestion, les vers de terre épigés fragmentent les résidus végétaux pour que les anéciques les enfouissent.

Un draineur sous-estimé : grâce à leurs nombreuses galeries qui parcourent le sol dans tous les sens, les vers de terre améliorent aussi la macroporosité du sol. Ceci se traduit par une meilleure infiltration de l’eau dans le sol, moins de ruissellement, et aussi une meilleure exploration du sol par les racines.

Un facilitateur de la fertilité du sol : les vers de terre n’augmentent pas les éléments nutritifs, mais les rendent plus assimilables. La façon de mesurer l’amélioration du sol grâce à l’action des vers de terre diffère d’une étude à l’autre. Toutefois, ces études sont unanimes sur le fait que les vers de terre améliorent le sol.

Chose certaine, les vers de terre augmentent l’activité microbienne, un élément essentiel de la fertilité du sol. Le tableau suivant présente la composition des turricules de vers de terre et de la terre arable à différentes profondeurs. Ces données sont le résultat d’une étude menée par Lunt et Jacobson, Minnich en 1972.

Un protecteur des cultures : parce qu’ils se nourrissent des résidus de cultures, les vers de terre en empêchent l’accumulation, réduisant ainsi la prolifération des ravageurs.

 

 

L’influence des pratiques agricoles sur la survie des vers de terre

La population des vers de terre varie selon la région, bien sûr, mais aussi selon les pratiques agricoles adoptées. La population des vers de terre est affectée d’abord par l’abondance de nourriture et ensuite par le positionnement de celle-ci. Plus les résidus sont enfouis, moins ils sont disponibles pour les vers de terre.

La règle est donc très simple. De la nourriture et en surface, s’il vous plaît : les vers de terre viendront la chercher et seront dans un meilleur environnement pour les décomposer, un environnement aérobique, c’est-à-dire en présence d’oxygène. D’autant plus que l’humidité conservée en surface par la couverture de résidus favorise leur reproduction.

Avez-vous déjà entendu ce vieux proverbe paysan ? «  Le soit disant appelé Dieu sait comment s’obtient la fertilité de la terre, et il en a confié le secret aux vers de terre. »

Nous sommes dans un monde où les nouveaux défis sont de faire autant, sinon plus, avec moins, souvent beaucoup moins, d’intrants. Les gaz à effet de serre nous amènent à réfléchir sur notre consommation énergétique. Le développement durable veut nous voir adopter des pratiques qui permettront d’accroître la biodiversité.

En choisissant des pratiques agricoles de conservation qui préservent et encouragent le développement des populations de vers de terre dans nos champs, nous mettons toutes les chances de notre côté pour améliorer le potentiel de production de nos sols. Ces pratiques agricoles de conservation comprennent tout système qui permet de garder une couverture de 30 % de résidus et plus à la surface du sol, et ce, après semis. Elles comprennent aussi et sûrement des rotations à plusieurs cultures qui permettent une alimentation variée pour nos amis les vers de terre.

La charrue est une des inventions les plus anciennes et les plus précieuses de l’homme, mais longtemps avant qu’elle existât, le sol était de fait labouré par les vers de terre et il ne cessera jamais de l’être encore. Il est permis de douter qu’il y ait beaucoup d’autres animaux qui aient joué dans l’histoire du globe un rôle aussi important que ces créatures d’une organisation si inférieure.

Glissez un tube, le tube digestif, à l’intérieur d’un autre fait d’anneaux successifs (de 80 à 450) dotés de muscles qui permettent contraction et extension et vous aurez une image, très simplifiée, de l’organisation d’un ver de terre. Ajoutez quelques soies, pas trop, car les lombrics sont des vers oligochètes, c’est à dire médiocrement pourvus de soies par opposition aux polychètes, qui en ont beaucoup, comme certains vers marins. Ces soies auxquelles sont attachés des muscles, permettent aux lombrics de s’accrocher à la surface sur laquelle ils rampent et de circuler dans les galeries.

Les vers de terre n’ont pas d’organes respiratoires distincts. Les échanges gazeux se font au niveau des téguments qui sont constamment maintenus humides. Le système circulatoire comprend un gros vaisseau dorsal contractile où le sang est propulsé vers l’avant. Cinq à sept paires de cœurs latéraux reprennent le sang et l’envoient vers l’arrière dans un vaisseau ventral. Le tube digestif est assez élaboré et comprend une bouche, un pharynx qui peut servir de ventouse pour tirer les aliments dans les galeries et de broyeur pour les triturer. Les aliments passent ensuite dans le jabot, reçoivent un apport de carbonate de calcium des glandes de Morren, passent dans le gésier qui continue le broyage et atteignent enfin l’intestin.

 

 

Chaque ver est à la fois mâle et femelle. L’accouplement est cependant nécessaire pour assurer la fécondation mutuelle, y compris dans le cas assez fréquent où les organes mâles sont absents ou non fonctionnels et où la reproduction s’opère par parthénogenèse. Les cocons contiennent un nombre d’œufs assez réduit, parfois un seul. Au niveau mondial environ 3 000 espèces, réparties dans 15 familles, ont été décrites. Les grandes glaciations du quaternaire ont provoqué l’extinction des vers de terre. On n’observe qu’une trentaine d’espèces dans le nord de l’Europe et environ une centaine au sud. Les régions tropicales sont beaucoup plus riches. Chez les différentes espèces la taille varie de quelques centimètres à plus d’un mètre. Une espèce d’Amérique du sud atteint même trois mètres de longueur.

En fonction de leur mode de vie les vers de terre se répartissent en trois grandes catégories : épigés, anéciques et endogés.

Les vers de terre épigés :

Ils vivent à la surface du sol, au niveau de la litière et dans les matières organiques en décomposition. On les trouvera également dans les excréments des grands herbivores ou dans le bois humide en cours de décomposition. Peu protégés ils subissent une forte prédation qu’ils compensent par une fertilité élevée 42 à 106 cocons par adulte et par an. Quand la nourriture est abondante et les conditions climatiques favorables, ils peuvent se multiplier très rapidement. Leurs cocons, qui résistent à la sécheresse, assurent la survie de l’espèce. Les vers de terre épigés jouent un rôle important dans le recyclage de la matière organique. On les utilise parfois de façon industrielle pour produire du « lombricompost » et pour traiter les ordures ménagères. Certaines espèces sont élevées pour servir d’appâts pour la pêche.

Les vers de terre endogés

Ils représentent 20 à 50 % de la biomasse des terres fertiles et vivent en permanence dans le sol où ils creusent des galeries horizontales. Ils ne sont pas pigmentés. Ils ont une fécondité moyenne 8 à 27 cocons par adulte et par an. Ils se nourrissent de terre plus ou moins riche en matière organique. En période de sécheresse ils tombent en léthargie et on les trouve enroulés sur eux-mêmes. Les vers endogés présentent des modes de vie assez différenciés. Certains sont filiformes et s’installent le long des racines, d’autres forment des pelotes dans les couches profondes du sol, à proximité des drains, et filtrent l’eau dont ils séparent les particules organiques. On en connaît aussi qui sont prédateurs d’autres vers de terre.

Les vers de terre anéciques

Ce sont eux que l’on trouve lorsqu’on retourne la terre du jardin. S’il n’y a pas de vers de terre dans votre jardin ce n’est pas bon signe…. Ils vivent dans des galeries verticales et viennent « faire leurs provisions » à la surface du sol tout en restant prudemment accrochés par la queue à l’entrée de leur terrier. Les feuilles et les débris organiques qu’ils peuvent entraîner dans leurs galeries sont ingurgités avec de la terre. Les excréments sont déposés à la surface du sol sous forme de tortillons appelés aussi turricules. Des trois groupes ce sont eux qui ont la fécondité la plus réduite 3 à 13 cocons par adulte et par an. En Europe tempérée les vers anéciques représentent 80 % de la masse totale des lombrics. En période estivale ils tombent en léthargie. Le plus grand vers anécique de la faune française dépasse 1 mètre de long.

 

 

Dans les régions tempérées, un hectare de prairie contient de 1 à 3 tonnes de vers de terre qui creusent de 4 000 à 5 000 km de galeries. Le volume de terre ingéré est considérable : 250 tonnes par an et par tonne de vers anéciques. La matière organique, par exemple les feuilles mortes, est triturée, décomposée, avec l’aide de la flore microbienne et recyclée en éléments minéraux assimilables par les plantes. Parfois les vers laissent les feuilles se décomposer partiellement dans les galeries, surtout quand elles sont dures, comme les feuilles de chênes verts. Les aiguilles des résineux sont tout à fait indigestes et les vers anéciques disparaissent de ces plantations. Parfois la décomposition nécessite plusieurs cycles, plusieurs passages dans le ver de terre qui ingère à nouveau ses excréments après qu’ils aient subi un certain temps de fermentation.

Dans les terres agricoles, les vers de terre participent avec les micro-organismes du sol à un recyclage qui porte sur une masse équivalente ou supérieure à celle qui est récoltée. Cette action déjà très importante, devient irremplaçable quand il s’agit de milieux inaccessibles à la charrue, comme les forêts, les maquis, les garrigues.

La présence des vers de terre maintient une structure du sol, dite grumeleuse, qui résulte du passage de la terre dans le tube digestif, des apports de différentes sécrétions et de l’action des bactéries et des champignons. Cette structure est favorable à la circulation de l’air et de l’eau, elle favorise la vie bactérienne et augmente la fertilité du sol. Par contre cette structure grumeleuse disparaît si les vers de terre sont éliminés par les traitements chimiques, les labours fréquents, ou si le sol est compacté par le passage répété d’engins lourds.


A partir d’une longueur de 5 000 km de galeries par hectare et en prenant un diamètre moyen de 3,2 mm le calcul montre qu’on obtient une surface de contact air sol de 50 000 m² c’est à dire 5 hectares. Autrement dit il faut se représenter que pour chaque mètre carré de sol, les parois des galeries des vers de terre représentent une surface cinq fois plus grande. Dans ce calcul on suppose que les parois des galeries sont régulières, lisses, ce qui n’est pas le cas, la surface de contact est donc encore plus importante.

Ces immenses réseaux de galeries procurent des voies d’infiltration dans le sol. De plus la structure grumeleuse du sol est favorable au stockage de l’eau. Un sol qui possède une population importante de vers de terre peut absorber des précipitations importantes, voire de très fortes pluies d’orage. La présence des vers de terre limite les risques de ruissellement en surface. Protéger les populations de vers de terre, restaurer les populations détruites ou affaiblies, constituent un moyen efficace de lutter contre l’érosion des sols et d’augmenter leur fertilité.


Par le travail constant qu’ils exercent, les vers de terre enfouissent dans les couches profondes du sol les éléments organiques prélevés en surface et remontent à la surface la terre des couches profondes ingérée en même temps que les matières organiques. Charles Darwin les appelait les « premiers laboureurs ». Titre amplement mérité au vu de leurs travaux.

Les vers de terre
sont les seuls animaux domestiques
qui n’ont aucun inconvénient
pour notre environnement !

Dans le jardin, ils aident entre autre à améliorer la qualité du sol et sa structure, parant ainsi aux dommages causés par les pluies acides et les inondations. A la maison, ils mangent nos déchets et produisent le meilleur engrais naturel pour tous les végétaux. Les plantes nourries au lombri-compost, c’est-à-dire le résultat de la digestion des vers et les restes de matières organiques décomposées, sont plus résistantes aux attaques de maladies et de parasites. Les vers sont également utilisés en élevage et pluri-élevage et dans l’alimentation des animaux, sans oublier leur récente mis à profit pour le traitement des eaux usées.

L’origine des vers de terre actuels remonte au mésozoïque, environ 200 millions d’années. Leurs ancêtres vivaient dans l’eau. Ils ont fait leur évolution principale au même moment que les plantes à fleurs, il y a environ 100 millions d’années et sont devenus habitants de la terre à partir de la formation du sol, par l’interaction de la végétation, du climat et des roches primitives. L’évolution des vers a continué avec l’évolution des plantes.

 



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10 janvier 2011 1 10 /01 /janvier /2011 15:08

HYMNE AU VER DE TERRE in « mémoires d’encre… »

 

 

 

 

Le successeur de l’abeille à longues antennes est connu depuis hier. Le Lumbricus terristris a été élu «Animal de l’année 2011» par Pro Natura. Cette espèce de vers de terre, la plus commune de Suisse, se voit récompensée pour le rôle capital qu’elle joue sur la vitalité des terres. Les lombrics qui se résument à un tube digestif, produisent jusqu’à 100 tonnes d’humus par hectare et par année. Une masse d’engrais cruciale pour les sols.

 

Sous l’eau, c’est la truite de lac qui est sacrée «Poisson de l’année 2011», par la Fédération Suisse de pêche (FSP). Ce salmonidé, qui par ailleurs doit être friand de lombrics, remonte les rivières pour frayer. Mais les obstacles infranchissables qu’il rencontre le long des cours d’eaux mettent en péril l'espèce. «Nous avons choisi cette truite, car elle illustre parfaitement la problématique de la renaturalisation des rivières», précise Roland Seiler de la FSP.

 

Chez les oiseaux, le lauréat ne sera pas connu avant la fin du mois. «Mais il s’agira d’une espèce forestière, en raison de l’année internationale de la forêt», promet l’Aspo/Birdlife Suisse.

 

L’ONU couve, elle, un autre volatile en décrétant 2011 «Année de la chauve-souris». Elle veut ainsi attirer l’attention sur les 1100 espèces de chiroptères, dont la moitié sont menacées. Ces petits mammifères volants aident au maintien de l'équilibre des forêts de la planète.

 

 

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Ce livre est dédié à Armand Robin

 

 

Né à Plouguernevel en 1912 dans une famille de cultivateurs bretons, enfant surdoué, Armand Robin fut poète, critique et traducteur en vingt-deux langues. Attiré par le communisme, mais déçu aussitôt, il dénonce le stalinisme et adhère à la Fédération anarchiste. Arrêté pour désordres sur la voir publique, Armand Robin, esprit libre, réfractaire, connut une mort suspecte en 1961 dans les mains de la police française.

 

 

 

 

 

 

L’intelligence a été donnée à l’homme pour lui permettre de dresser le constat de "l’éternelle imposture" sur laquelle repose la marche du monde ; une fois cette prise de conscience effectuée, la vie se révèle belle et joyeuse. Il s’agira alors de ne viser que son accomplissement, dégagé le plus possible des contraintes exercées par le Léviathan social.

 

 

"Je ne peux pas supporter l’idée qu’un homme puisse en dominer un autre, surtout pour une question d’argent." ; "Les nouilles ne nourissent pas aussi bien qu’on le prétend chez les mangeurs de canard." ; "Si vous essayez depersuader un chat ou un chien que Dieu existe, il ne vous écoute pas..." ; "Je suis un ennemi de l’autorité." Des centaines d’aphorismes et de citations de celui que René Fallet définissait comme "un poète qui descend dans la rue comme une émeute."

 

Dans les discours du catastrophisme scientifique, on perçoit distinctement une même délectation à nous détailler les contraintes implacables qui pèsent désormais sur notre survie. Les techniciens de l’administration des choses se bousculent pour annoncer triomphalement la mauvaise nouvelle, celle qui rend enfin oiseuse toute dispute sur le gouvernement des hommes. Le catastrophisme d’État n’est très ouvertement qu’une inlassable propagande pour la survie planifiée - c’est à dire pour une version plus autoritairement administrée de ce qui existe. Ses experts n’ont au fond, après tant de bilan chiffrés et de calculs d’échéance, qu’une seule chose à dire : c’est que l’immensité des enjeux (des "défis") et l’urgence des mesures à prendre frappent d’inanité l’idée qu’on pourrait ne serait-ce qu’alléger le poids des contraintes sociales, devenues si naturelles".

 

Confrontant la réflexion politique et écologique à des valeurs, et redonnant à la sensibilité et à l’humour une place qu’ils n’auraient pas dû perdre, ce livre ne propose pas de théorie toute faite pour assurer la survie de l’espèce. Mais, à travers ses chapitres brefs et pénétrants, qui sont autant d’analyses de la réalité concrète dans laquelle nous vivons, il nous invite à reprendre à notre compte et à poursuivre l’interrogation. Et nous suggère que, pour remettre sur ses pieds un monde qui marche sur la tête, c’est en chacun de nous que doit s’opérer le rétablissement.

La décroissance n’est pas la croissance négative. Il convient de parler d’« a-croissance », comme on parle d’athéisme. C’est l’abandon d’une foi ou d’une religion, celle de l’économie, progrès et développement. S’il est admis que la poursuite indéfinie de la croissance est incompatible avec une planète finie, les conséquences (consommer moins) sont loin d’être acceptées. Il est encore temps de changer de trajectoire et d’imaginer un système reposant sur une autre logique : une société de décroissance.

 

 

Après l’extermination de la mégafaune par nos ancêtres chasseurs-cueilleurs, la socialisation de la nature se caractérise, avec l’apparition de l’agriculture et d’une société de classes, par la concurrence pour le surplus de production. Une logique à l’œuvre notamment dans les grandes civilisations englouties : Sumer, Rome, Mayas, etc. Mais les sociétés industrielles modernes se distinguent par leur compétence sans précédent à dominer la nature, avec une capacité unique dans l’histoire : détruire les écosystèmes à l’échelle planétaire. Pourtant, l’idéologie dominante, fondée sur le culte de la croissance, persiste à nier que notre organisation sociale engendre ces comportements mortifères. Un renversement des valeurs et une modification de la relation des humains entre eux sont aujourd’hui indispensables à la survie des espèces.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Préface

 

 LIEUX MYTHIQUES ET  CRÉATION LITTÉRAIRE

Il est des lieux qui gagnent leur dimension mythique lorsque la  littérature s’en saisit pour explorer leur mémoire, leur donner une personnalité et produire des discours qui les rendent éternellement présents, nous parlent toujours.

Des terres anciennes, des sites archéologiques, le désert de sable ou ses massifs sculptés, les rivages, les terroirs, ont nourri bien des récits de diverses factures, fictionnelle, historique, philosophique, autobiographique…Pour ne citer qu’un exemple parmi une multitude, on ne peut ignorer à quel point les déserts ont investi les imaginaires des romanciers ? Le désert, comme référent et métaphore, prétexte à la réflexion mystique de la quête du Sens. Autre territoire, les chants camusiens pour Tipasa célèbrent les « noces du soleil et de la mer », celles de l’homme et de la nature.

 

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Cette poésie du bonheur se vit plus intensément encore lorsque l’on creuse, fouille, enquête sur ce formidable patrimoine terrestre qui affleure, sur cette Terra incognita qui nous porte tous, nous frêles humains, soumis à tous les vents.

Quelle relation s’établit alors entre un lieu géographique avec ce qui l’anime et la création littéraire ? Comment cette dernière, à travers des contextes socio-historiques et esthétiques et à partir d’une posture particulière, celle d’un écrivain avec sa propre mythologie, métamorphose la perception des lieux, leur donne du sens ou le renouvelle, l’inscrit dans un patrimoine culturel, personnel ou collectif, voire universel ?

Quelle cartographie vivante des lieux mythiques peut nous offrir la littérature d’ici et d’ailleurs?

Ce roman tente de répondre à toutes ces questions, et de les illustrer par un récit à la fois historique et esthétique. Par cet éternel attelage - tiré par les chevaux de l’écriture - du poétique et du politique, labourons la mémoire des temps & des lieux.

Ce livre se veut le berceau qui vous accueille, vous lectrice ou lecteur, pour vous faire grandir, tout en vous questionnant.

Puisse cette œuvre modeste être à la bonne hauteur : humaine, tout simplement !

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10 janvier 2011 1 10 /01 /janvier /2011 15:06

Toute honte bue

 

 

I

 

 

Il vient de prendre l’air à la fenêtre. La refermant, il ne le rendra plus.

 

Malade, tendu, presque asphyxié. Recroquevillé tel un escargot apathique dans sa coquille. Jonas a le blues. En termes plus prosaïques, la GDB. Une solide, lourde, énorme et pesante gueule de bois, comme un fer à repasser au fond de l’estomac. Qui lui joue des tours. Pas celles de Manhattan, non. Un tour de vache, vache qui rumine avec douleur, inexorablement. Un tour à effet de serre, de haut en bas. De bas en haut. Eructations, rots chargés de gaz. Fuites intempestives, par les deux bouts.

 

L’explosion avait eu lieu en pleine nuit, alors qu’il dormait profondément.

La déflagration, subite, incontrôlable, avait laissé s’épandre dans les draps blancs une large coulée verte. Fuyante. Digne d’une toile de maître en colère. Fusion et confusion confondues. Dans un même élan.

 

Bref, la cata. Jonas en avait sursauté. De douleur bien sûr, mais aussi de surprise. Puis ce fut la remontée acide. Lente. Grimaces de douleur, yeux pincés, paupières étrécies. Des larmes brouillaient sa vision cauchemardesque. Tandis que la fuite par le bas réchauffait ses maigres cuisses poissées de merde, Jonas se mit à dégueuler : tripe et vinasse. D’abord en un seul jet, violent, continu. Puis, après l’effet de surprise, un deuxième rot, suivi d’une régurgitation en bonne et due forme : page deux. Etalée sur plusieurs colonnes, draps souillés et menton baignant dans la soupe. Horreur ! Quoique toute relative, quand il s’agit d’un homme aussi expressif. Presque une forme d’art, une création expresse. Expressément réussie !

 

Jonas, englué des deux bouts, a juste le temps de bondir du lit. Le mauvais choix. Son pyjama trempé du bas, le torse recouvert de chyle et de glaire, l’homme affolé court à sa perte. L’étrange liquide visqueux est descendu le long de ses chevilles, devenues glissantes. Puis, c’est au tour de ses pieds. A peine posés au sol, gluants de chiasse, ils dérapent sur la descente de lit en synthétique mauve. Glissade assurée. Chute conséquente. Envol réussi.

Jonas s’affale, tout son poids concentré sur son unique coccyx. Qui éclate. Comme une coque de noix. Esquilles d’os plantées dans le cul. Fesses lacérées. Bouillie de merde mêlée. Rupture.

 

L’homme à terre hurle. Oublie son nom, sa patrie, sa maman. Jonas va crever. Dans un ultime effort, il se jette contre la fenêtre, arcbouté. Un ressort n’aurait pas fait mieux. Les deux mains sur la poignée de métal, Jonas ouvre la croisée, puis se penche, au-dessus du vide. Cherche son souffle. Le dernier, croit-il. Mais il n’en est pas au bout de ses peines. Une femme en bas le regarde. Elle vient de lever la tête, surprise. Un homme est là, penché, cachant le soleil naissant de son buste.

 

Elle se déchausse le cou pour mieux voir. On dirait qu’il va tomber. Non. Dans un bruit de cataracte, Jonas dégueule encore. Jets sonores, spasmes électriques. D’un bond, la passante esquive. Réflexes affûtés. Elle est à jeun, elle. Une flaque aux reliefs indéterminés souille à peine les pieds de la dame. Dégoûtée, elle s’éloigne, épaules contrariées, dans un silence de cathédrale. Puis elle croit entendre, mais elle est déjà loin, une fenêtre qui se referme.

 

Jonas souffre mille morts. N’en peut plus et ne peut s’asseoir. Ses jambes flageolent. Il va crever là. Non pas comme une merde qu’il est déjà, mais comment dire… Tel un déchet, un encombrant. Pas mal, pour « un insignifiant, une loque », comme il se plaît à le dire. Dans son entourage. Pour se faire plaindre.

 

Doucement, la sueur descend sur ses tempes. Crâne luisant, rides accentuées, corps vibrant, Jonas se rencogne près du placard en Formica. Gluant, humide, trempé de merde et suffocant, il désespère. « T’avais cas pas boire autant… », qu’elle lui répétait, la mère. Morte depuis un an, rayée des listes. D’ailleurs, ça lui a servi à quoi, de l’engueuler comme ça, le Jonas ? L’y est pour rien, le fils, si son père lui a transmis le flambeau. Passé la torche ! Une sacrée torchée, oui ! Le patrimoine, ça se respecte : la preuve. Tel père, tel fils. « On va pas faire mentir les proverbes, tout de même. Foi de Jonas ! »

 

En parlant de foie, c’est une sacrée réussite. Il a tout bon le Jonas. Reçu dix sur dix à ses examens : ulcère gastrique, ulcère duodénal, hernie hiatale, gastrite, hyperacidité, surcharge pondérale mises à part ses cuisses fluettes, péritoine en folie, proche de la perforation. Les médecins se sont penchés sur son cas. Un mystère pour la science. A côté des Mystères de Paris, d’Eugène Sue, une paille.

 

-         Le symptôme cardinal de l’ulcère d’estomac recouvre des douleurs de type brûlures ou crampes. Vous avez mal quelque part, jeune homme ?

-         Non, pourquoi vous me demandez ça ?

-         Et bien, d’après votre radio du colon, du foie et de l’estomac, on distingue une triple conjonction d’Uranus dans le carré de la…

-         Vous êtes toubib ou astrologue ? Qu’il lui répond le Jonas, du tac au tac. J’vous en foutrai moi, des radios ! J’ai jamais été malade, et c’est pas à 22 ans, que je vais commencer à passer des examens ! J’ai assez de mon diplôme de CAP.

-         …. ?!

-         Et c’est pas en faisant peur au populo, qu’on va croire et voter pour vous, en plus ! répondit le patient impatient, atrabilaire et énervé qu’est Jonas.

 

Comme deux ronds de flan, qu’il est resté le toubib des armées ! Scié ! Laminé ! Rétamé !

« Non, mais c’est pas vrai ! J’bois mes douze Ricard par jour, trois litres de vin blanc, et ça vient vous faire la morale ? Non, mais je rêve ! J’men vas écrire à Hippocrate, moi ! J’vous en fais le serment ! »

 

 

 

 

Deux semaines plus tard, Jonas reposait au cimetière de Larengeville, petite commune de province.

Sa lettre resta sans réponse.

 

 

 

 

 

 

 

                                                         II

 

L’air était doux, sec et joyeux. Un vol de coccinelles tournoyait par bonds saccadés autour d’un bouquet de jonquilles. Les fleurs, sur la tombe de granit poli, moucheté d’éclats roses et noirs tel un pâté de tête, lançaient vers le soleil des éclats jaunes. Tendus vers le ciel bleu, les calices s’ouvraient. Seul le silence semblait habiter les lieux. Mais bien en dessous, sous la pierre et la terre, fourmillaient des armées d’insectes et de corps en décomposition. Miracle de la vie, couches sédimentaires, le visible et l’invisible s’y côtoyaient.

 

 

 

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10 janvier 2011 1 10 /01 /janvier /2011 14:49

GAZA

(Lumière pour les oubliés )

Ernest Pépin/Amadou Lamine Sall/Yann Venner

 

I

Souvent dans mon enfance

Et encore aujourd'hui j'ai entendu dire

 Que les poèmes ne servent à rien

Que les fusils sont plus forts que les mots

Mais c'est la guerre qu'il faut tuer

Les mots de la paix sont innocents et faibles

Ils ne portent pas des blessés dans les bras

Ils n'enterrent pas des cadavres

Ils ne vocifèrent pas aux frontières

Ils vont graines lentes aimées de l'étincelle

Tortues lourdes de la carapace du ciel

Oiseaux indispensables à l'amour

Chaque jour cheminant chaque nuit travaillant

Pour que meure la guerre des hommes contre les hommes

La terre n'est qu'un prétexte où s'enflamment leurs yeux

Les religions allument des bûchers

Et les mains qui s'éteignent de rencontrer la mort

N'ont jamais dit bonjour à l'ennemi des bonjours

Les mots de la paix semblent des mots de lâches

On les rencontre souvent dans les yeux des cadavres

Sous les toits effondrés par tout le poids du sang

Dans les drapeaux où s'enroulent les cercueils

Ils répètent c'est la guerre qu'il faut tuer

La guerre toute la guerre

La guerre de celui qui brandit ses raisons

La guerre de celui qui a honte de ses torts

La guerre qui brûle les poèmes sans défense

La guerre qui tord les mots

Qui écrase les fleurs

Qui coupe le cou du soleil

Et qui fait du jour une fumée sans nom

Les mots de la paix ont crié au secours

Ils suivent les fantômes des peuples massacrés

Ils dénoncent ils protestent

Ils signent des pétitions qui sont des boulets d'encre

Ils demandent pardon à la mère à la sœur

A l'épouse qui se noie dans ses cheveux de veuve

Au vieillard prostré dans un jardin d'horreurs

A l'enfant dont l'enfance joue avec des assassins

II

 

Je demande pitié pour les femmes ! Pour ces corps fracassés, brûlés, assassinés que l'on retrouve un soir ou un matin au carrefour de la haine.

Je demande pitié pour ces amours violentes qui attentent à la vie comme s'il s'agissait d'une truie qu'on abat.

Je demande pitié à ces hommes égarés qui confondent la femme et la propriété.

Je demande pitié pour tous ces désamours qui déchirent l'amour comme une feuille de papier.

Je demande pitié pour les femmes qui veulent leur liberté et que l'on emprisonne dans la mort.

Je demande pitié pour ces mères qui n'enfantent que la mort pour cause de désaccord.

Je demande pitié pour la vie, pour le droit à la vie, pour le respect de la vie.

Je demande pitié pour celles qui ont trébuché, qui ont menti ou qui tout simplement veulent changer de destin.

Je demande pitié pour ces sœurs auxquelles on ôte

la chance de vivre en sœur des hommes.

Je demande pitié pour les femmes qui ne sont pas des saintes

et qu'on jette au bûcher comme des sorcières infâmes.

Je demande pitié pour les femmes qui veulent dire adieu ou simplement au revoir et dont on tranche les liens à coups de couteau, de pierre ou de fusil.

Je demande pitié pour que les hommes dominent en eux l'instinct bestial

de la colère, l'instinct tueur, le réflexe meurtrier, la pulsion assassine.

Je demande pitié pour que les hommes et les femmes retrouvent dans ce pays l'honneur et le respect de se donner la main par-delà les douleurs,

les malentendus, les jalousies et les divorces.

Je demande pitié car en tuant une femme, coupable réelle ou imaginaire,

c'est la dignité de l'homme qu'on assassine.

Je demande pitié car une société se mesure à la façon dont elle traite les femmes.

Je demande pitié pour que cesse le désastre des orphelins,

des familles endeuillées, des parents éplorés, des cimetières

honteux d'accueillir des martyrs.

La pire des défaites pour une société c'est de se saborder en crimes passionnels, crapuleux, fous et désespérés.

Je demande pitié pour les femmes car je me souviens que toute femme

est la mère de la vie.

 

III

Ils disent et prédisent des avalanches d'épées sur la ville

ils disent et prédisent des charrettes de feu sur la ville

mais ce pays n'habite ni le ventre des volcans

ni la revanche des fous amputés à vif

pourtant à force de nudités à force de cris la grâce meurt un soir…

alors pour que l'orage ne révèle pas nos iguanes

avant que des termitières ne naissent des reptiles aux yeux de sang gelé

avant que la mer ne se refuse à la mer

que le jour ne s'illumine de bougies

avant que la nuit n'ait besoin de nageoires pour regagner l'aube

pour que toute houle soit effeuillée de toute marée opulente

que tout cyclone sommeille à hauteur des pagaies

et que les oiseaux restent dressés dans la liberté des vents

avant que les routes du ciel ne soient ensevelies

pour que la mosquée repose le poids de nos épaules

et que l'église soit le havre de l'offrande

je voudrais vous dire à vous ma jeunesse de soleil et de bras abondants

à vous autres que l'âge a servi dont les années ont mûri l'âme

à vous qui avez bu toute la mémoire des lanternes

et éclairé tous les boulevards de nos doutes

à vous dont la montagne a nourri les pas

et la montagne voit plus loin que le guide

à vous à qui l'arbre a prêté son ombre et l'ombre le tronc de l'arbre

vous à qui nous souhaitons les routes du jour clair

je voudrais vous dire hors des routes du mauvais sang

des nids dorés du pouvoir  aux marées de passions

je voudrais vous dire au nom de mon pays tant aimé et de ses lettres d'or

au nom des archives pourpres et glorieuses

au nom des mémoires en fleurs de miel

vous dire au nom de notre commune espérance têtue

vous dire à vous qui avez foré tant d'horizons

permis tant de jours de mil tant de jours de riz

( mais les corbeaux arrivent dans la cuisson inachevée des étoiles

les maîtres du temple ont fêlé des rêves retardé des aurores

éteint le scintillement des roses raréfié le pain et le sel

déchiffré seuls d'intouchables signes

car c'est ainsi souvent la marche des gardiens quand Dieu dort

et qu'ils jouent à prendre Sa place)

vous dire à tous vous dire avant l'ultime sirène

que de l'est les lions s'apprêtent à gravir la montagne

que l'innombrable horde dans la vallée a dénombré chaque pierre

qui fait la montagne et que toute la horde rugit face à la montagne

vous dire avant que les crinières ne se hérissent que les colères ne fermentent

à vous tous qui avez fait le choix du cercle de feu

vous dire : surprenez-nous donc

surprenez-nous à rebours des cris de tant d'oiseaux affamés

à rebours de tant de radios qui ouvrent tant de coffres scellés

de tant de journaux qui vendent crachats et roses

de tant de juges sur les routes cabossées des insomnies

de tant de faux saints dans l'impureté de leur lumière

et tout le reste qui ne porte pas un seul linge blanc…

Rien n'est pourtant fini si on sait parler à la paille avant le feu…

Vous dire que l'histoire n'a pas séché son encre

reste seulement à savoir quelle page ajouter aux livres des vivants quelle page retrancher de l'oreiller des morts

quelle page espérer demain des chants des poètes

quand sur bien des tombes auront fleuri champs de piments

et que nos fils nous auront devancés dans la bouche des juges…

 

Mes respects et mes vœux à vous tous

ceux qui ont prié et ceux qui sont las de prier

ceux qui ont mangé et ceux qui rusent d'avoir mangé

pour ne pas déshabiller leur dignité

ceux qui lisent les écriteaux des banques

et qui remplissent leurs poches de billets imaginaires

ceux qui croient que la terre est ronde que leur chance arrive

ceux qui ont juré de ne plus voter ni pour des hyènes ni pour des gazelles

ceux qui ne peuvent plus dormir avec leur corps la nuit

avec leur conscience le jour

ceux qui se réveillent dans leur pays et qui se demandent

comment s'appelait-il donc ce pays

ceux qui prennent la vie comme elle vient

tel l'arbre qui attend sa saison pour fleurir

car le poète a dit que l'arbre donne ses fruits

ceux dont la bouche aiguise des couteaux

dont les yeux fouillent le satin des coffres

ceux qui rient et qui n'ont même plus de dents

ceux qui dansent et chantent même quand le temps est pourri

ceux qui ont choisi d'attendre tout de la vie

ceux qui ont choisi d'attendre tout de la mort

ceux qui n'attendent rien ni de l'un ni de l'autre

ceux qui sont pauvres mais dignes ceux qui sont riches mais provisoires

à vous tous femmes et hommes de ma prophétie

enfants de mon arc-en-ciel

puissions-nous tous ensemble porter ample le mot Poésie

main à main cœur à cœur pardon contre pardon

et le servir de la terre au ciel le front haut  dans la lumière

 humble lumière pour les oubliés

.

 

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29 juillet 2010 4 29 /07 /juillet /2010 19:00

 

CHAPITRE CINQ

 

Le grand débat

 

Certains parlèrent d’une invasion comparable à celle des Huns autrefois. On annonçait tout à la fois dans un délire des plus comiques : le retour des Barbares, des grandes migrations ; on évoquait Attila ainsi que les cavaliers de l’Islam juchés sur leurs petits chevaux arabes. Le péril jaune tant annoncé était enfin là… Seule la jeunesse respira. On n’allait plus parler du péril jeune, du moins pendant quelque temps.

La Chine débarquait dans un vol cataclysmique avec ses armées de coléoptères. Difficile à reconnaître pour un non initié la coocinelle asiatique, surnommée aussi« multicolored asian ladybird », présentait de nombreuses variétés. La coccinelle locale à deux points, à quatre points, à dix points, l’Adalia bi-punctata, l’harmonia 4-punctata, l’Adalia 10-punctata et la coccinelle à sept points craignirent pour leur vie. Soit elles se faisaient dévorer par la coccinelle asiatique, plus grande par la taille, plus invasive et plus vorace, soit elles mouraient écrasées entre les mains des humains, voire brûlées vives ou congelées. Des coccinelles, dont c’était une des spécialités de faire le mort pour échapper à leur prédateurs, n’osèrent plus remuer une antenne.

 

Un observateur averti aurait pris le temps de vérifier la couleur des six pattes, plutôt brunes et rarement noires chez la coccinelle asiatique. Un autre aurait mesuré les corps bombés : moins de cinq millimètres, elles étaient bien européennes, sauvées ! Et dire que ces belles étrangères travaillaient mieux que les nôtres, étaient plus efficaces et moins coûteuses… Imaginez que notre coccinelle à deux points est vendue plus chère dans les jardineries, qu’elle est moins féconde, mange moins de pucerons… Le choix est vite fait ! On choisit l’asiatique, gourmande, courageuse, prolifique, guerrière et ravageuse. Pourquoi s’encombrer de mauvaises employées plus fragiles, qui se laissent dévorer par leurs partenaires devenues leurs ennemies ?

 

Extrêmement vorace et polyphage, la coccinelle asiatique adulte se permet de passer l’hiver dans nos maisons puis, au printemps, à l’instar des bêtes à bon dieu européennes, l’accouplement a lieu. La femelle dépose une trentaine d’œufs par petits groupes sur des feuilles déjà envahies de pucerons. Une semaine écoulée et voilà les œufs qui deviennent larves molles, déjà affamées. Puis après plusieurs jours passés à dévorer tendres pucerons et cochenilles, c’est la nymphose. La nymphe reste quasi immobile et fixée au feuillage. Encore quelques levers de soleil, le nouvel adulte émerge, et le cycle recommence. Deux générations peuvent ainsi se côtoyer dans une même année.

 

On discuta donc de la notion d’espèce utile ou nuisible. Un débat télévisé entre deux sommités eut lieu. L’entomologiste bien connu Jacques Fabre ( à ne pas confondre avec Vabre, celui aux grains de café bombés comme des coccinelles ) et le juriste éco-responsable, délégué auprès du Ministère de la Santé. Ce dernier mit la charrue avant les bœufs, conclut derechef, voulant de suite capter l’auditoire, sans prendre le soin d’argumenter.

 

  • La coccinelle asiatique est absolument nuisible ! Il faut que nos téléspectateurs le sachent !

 

Son interlocuteur, calme, élégant, croisa les mains devant son visage et avec douceur, répondit.

 

  • Aujourd’hui, cette notion « d’utile et de nuisible » est devenue obsolète cher confrère ! Toute espèce, même la « multicolored asian ladybird » a sa place et joue un rôle qui participe à l’équilibre subtil de nos écosystèmes. Moi, je parlerai de ravageurs pour les espèces qui sont susceptibles de provoquer une perte économique pour l’homme, et d’auxiliaires pour les espèces utilisées par l’homme pour lutter contre les ravageurs. Vous me suivez, n’est-ce pas ?

 

Vexé d’être pris pour un pseudo-scientifique has been, le délégué écarlate et rouge coccinelle s’énerva. Il aurait bien traité son collègue de « ravagé » mais préféra le dire autrement.

 

  • Vos ravageurs sont une catastrophe considérable ! Et quant à vos auxiliaires, je n’ai pas de leçon de conjugaison à recevoir de vous ! Ni de grammaire d’ailleurs !

 

Ignorant l’ignorant, le brillant entomologiste poursuivit.

 

  • La coccinelle asiatique entre non seulement en compétition pour la nourriture et l’espace avec les coccinelles prédatrices indigènes mais, en plus, elle est capable de se nourrir directement de leurs larves, se comportant ainsi en prédateur intraguilde. Vous n’êtes pas sans savoir cher confrère qu’une guilde est un ensemble d’espèces utilisant les mêmes ressources telle notre Harmonia axyridis. Les membres d’une même guilde sont donc en compétition pour la ressource pucerons. L’acte de prédation sur un membre de sa propre guilde présente un avantage direct : gain énergétique sous forme de nourriture et un avantage indirect : élimination d’un compétiteur. Le fait que la coccinelle asiatique soit un prédateur intraguilde très efficace rend donc cette espèce invasive particulièrement dangereuse pour les populations de coccinelles indigènes.

 

Le délégué à la Santé, remis de ses émotions et pour faire bonne figure, se reprit, après avoir choisi de faire le mort - phénomène appelé thanatose chez la coccinelle quand elle veut échapper à un dangereux prédateur.

 

  • Il faut sauver nos coccinelles indigènes, cela ne fait aucun doute ! Mettons en place un système législatif qui permette d’exercer un contrôle et d’évaluer l’impact des agents utilisés en lutte biologique.

  • Nous sommes d’accord sur ce point cher ami. N’oubliez pas que l’affaire est grave. J’attends que votre Ministre de tutelle prenne les mesures qui s’imposent…

 

Suivit un documentaire insipide sur la vie des coccinelles loin d’exciter par leurs phéromones le moindre spectateur qui préféra zapper, sautant ainsi qu’une sauterelle ou une puce du coq à l’âne – se croyant libre de ses chaînes…

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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24 juillet 2010 6 24 /07 /juillet /2010 20:37

 

CHAPITRE TROIS

 

« Miracle d'aimer ce qui meurt. »

 

 

Le vin blanc que je produisais était délicieux et n’avait heureusement pas le goût bizarre apporté par l’apport de coccinelles mélangées aux raisins dans les pressoirs. Ces bestioles sévissaient dans pas mal de vignobles alentours depuis quelque temps. Imaginez en plus les grains de raisins envahis par les déjections de ces bêtes du Diable !

«  Encore un coup des écologistes, pensai-je. Ils ont introduit cet insecte sans réfléchir aux conséquences ! En imposant leurs propres méthodes, ils viennent contrarier une viticulture raisonnée, que beaucoup de vignerons appliquent. »

 

Mon nouveau vignoble d’une douzaine d’ouvrées - à peine plus d’un demi-hectare, était planté pour moitié de chardonnay et pour l’autre d’aligoté. Je l’avais acheté récemment puisqu’il était à vendre et surtout contigu au Château de La Clairgerie, le grand domaine viticole de mes ancêtres. L'attirance pour le bon vin, pour tout ce qui concernait les travaux de la vigne avait fini par l'emporter à la fin de mon adolescence et depuis vingt cinq ans j’avais repris le domaine familial.

Viticulteur ne s’improvisait pas, mais j’avais vu Ambroise Durelier, mon si mal nommé « beau-père », à l’œuvre. Enfant et adolescent, j’avais essayé de l’aider chaque année aux travaux de la vigne, mais il me repoussait toujours, jaloux de mes nobles origines. Paix à son âme.

J’aidais donc chez les autres et sur mon propre domaine. Je suivis des cours au lycée viticole de Beaune, m'attelais aux travaux de la terre et retrouvais peu à peu les gestes de mes pères. En quelques années, je repris tout le domaine en main et aidé de mon fidèle maître de chais, Louis Franck, nous hissâmes les vins du Château de La Clairgerie au sommet de leur gloire. Ma tante Jacinthe, « maman Jacinthe » comme je l'appelais étant gamin - qui m’avait élevé à la mort de mes parents - m’avait donné, outre une culture littéraire, le goût du cinéma. Je devins – outre producteur de vins de Bourgogne, à force de volonté et grâce aussi à une certaine aisance matérielle, producteur de films. Je rencontrais alors la femme de ma vie. La grande actrice Isabella Elgé. Nous vécûmes un amour inouï, sa mort nous sépara

 

 

Aujourd’hui, sa dépouille reposait en terre bretonne… Isabella avait été assassinée et depuis plusieurs mois, je n’étais plus qu’une ombre.

 

La bouteille d’aligoté était à moitié vide. Une autre coccinelle grimpa le long de mon bras et je la laissai faire. Plus le courage de lutter, plus envie de me battre contre des moulins. J’entrai alors dans la maison aux volets clos et allai m’allonger sur mon lit défait. D'autres insectes étaient entrés dans la chambre par la fenêtre entrouverte. Ils voletaient en désordre se cognant aux murs dans un vol hémisphérique. Autant de bêtes en un même lieu était plus qu’intriguant. Ma curiosité l’emporta sur ma lourde tristesse. Me revint alors en mémoire une partie de mes cours de sciences à propos des prédateurs et de leurs victimes.

 

La chaîne alimentaire est le processus qui fait qu'un animal est la nourriture d'un autre, et que cet autre animal sert à son tour de nourriture pour d'autres espèces et ainsi de suite. Par exemple, le puceron est mangé par la coccinelle qui est attrapée par l'araignée qui est la nourriture d'un oiseau qui devient la proie d'un renard... C'est la loi du plus fort qui mange le plus faible.

 

Ainsi donc, ces coccinelles asiatiques, voraces et déboussolées allaient devenir un fléau pour nombre de vignerons. Et pour d’autres professions vivant de l’agriculture… Elles avaient pris le pouvoir en déséquilibrant peu à peu la chaîne alimentaire. On connaissait les invasions de criquets sur toute la planète depuis des siècles, des pluies de crapauds, des armées de doryphores dévorant les pommes de terre… La nature perdait les pédales et mettait bien du temps à effacer ces calamités qui pouvaient affamer l’homme en lui ôtant une grande partie de sa nourriture. D’autant plus que les oiseaux si friands de coccinelles ne pouvaient à eux seuls en dévorer des millions. Le rapport des forces en présence était trop déséquilibré. Les victimes virtuelles n’avaient plus assez de prédateurs et l’homme devait à son tour intervenir, trouver des solutions à court terme tout en pensant à l’avenir.

Le désordre s’était installé. Qui allait avoir l’intelligence et l’audace de le juguler ?

 

Puis le sommeil me prit et assommé par mes trois verres de vin blanc, je m’endormis ; façon peu glorieuse de ne pas affronter la réalité en face. J’entendis du fond de sa tombe, à travers la voix d'une poétesse inconnue, Isabella m’appeler, me tendre ses bras. Magie du rêve, miracle d’aimer ce qui meurt.


« Tu me caresses. Et je deviens terre inconnue à moi-même dont tu découvres minutieusement le relief ; terre étrangère à la physionomie insoupçonnée, courbes dont nul n’a su les détours que j’apprends avec toi. Nuque, épaule, sein, taille, hanche, cuisse, tu me déroules, tu déroules ce paysage sinueux, cette harmonie de versants, de collines, de bassins, de sillons – et ces plages offerts à ma paresse comme un loisir indéfini, épaule, sein, cuisse…Tu déploies mon corps en un lumineux labyrinthe, tu ouvres en lui de moelleuses perspectives dont je perçois, comme à distance, l’insolite. Face ignorée, tu me dévoiles.

Ou peut-être m’inventes-tu ? Je suis un vœu que tu prononces, que formulent tes doigts.

Future sous ta main, j’attends de devoir naître. J’attends que tu me donnes forme entre toutes les formes créées, forme de femme unique entre toutes les femmes.»

Voilà ce qu'entendait Antoine dans les paroles récitées d'Isabella. Il se jura de recopier ces vers et d'en trouver l'auteur.

CHAPITRE QUATRE

 

Etat d'alerte.

 

La pharmacienne du village voisin reçut la visite de plusieurs clients qui vinrent se plaindre de morsures d’insectes, « des coccinelles à ce qu’il paraît ! »

Rien de bien méchant, mais elle décida d’alerter les services vétérinaires du département. Et de rédiger – par déontologie - une note d’observation, comme c’est l’usage. D’autant plus qu’en se renseignant auprès de quelques collègues pharmaciens des environs, on en arrivait à la même conclusion. Le petit insecte réputé jusqu’alors pour son côté esthétique, utile comme prédateur des pucerons et charmeur par sa façon d’attirer les enfants, était devenu en quelques jours un ennemi. Sa prolifération devenait un problème qu’il fallait solutionner au plus vite.

Les maires, les services sanitaires et sociaux décidèrent avec l’appui du préfet de coordonner un plan d’éradication de ce prédateur asiatique qui avait largement prouvé en quelques mois sa nuisance. On réunit les services vétérinaires, les responsables des maladies à risque afin de trouver une solution commune, efficace et bien ciblée. Enrayer le mal par des méthodes douces si possibles sans avoir recours à une violence aveugle.

Défenseurs et ennemis de la coccinelle s’affrontèrent en de houleux et douloureux débats. Ce qui prouvait que l’action concertée avait des chances de déboucher sur un projet commun et raisonné, but normal d’un débat démocratique et qui avait lieu d’être.

La réunion publique avait été décidée par le maire et chacun avait pu apporter sa modeste contribution. D’autant plus que les Nations Unies avaient proclamé en 2010 une année internationale de la biodiversité afin d’alerter l’opinion publique sur la disparition des espèces.

C’est alors que les ennuis commencèrent à gangréner la région.

 

On ressortit les vieilles rancœurs, chacun avait à régler qui un problème de voisinage, qui un règlement privé au sein de familles séparées par de sombres histoires. L’occasion était trop belle de se réuni derrière le drapeau de la lutte contre les coccinelles et de les renvoyer ailleurs, dans leurs pays d’origine. En attendant, on en massacra des colonies entières, mettant même les enfants à contribution. On les tuait aussi en les laissant quelques heures au congélateur. C’était devenu un effort de guerre contre un ennemi acharné à piller les ressources naturelles du pays.

 

 

Antoine sentait que s’il luttait au côté de ses frères vignerons pour des valeurs concernant la région, le pays et la planète, la douleur d’avoir perdu Isabella s’en trouverait diminuée. Agir, « Age quod agis » agis comme tu dois le faire, telle la parole latine de son ancien professeur, noble parole qui allait empêcher Antoine de tomber dans une noire dépression.

Bien sûr, s’attacher à une personne, l’aimer et puis la perdre, n’était pas qu’un artefact et une vue de l’esprit. Mais ô combien une action collective au service des autres pouvait enrayer la douleur, la sombre douleur qui gît au cœur de chacun.

Douleur qui nous met tous à égalité, douleur qui nous dicte sa loi – telle une calamité nécessaire et injuste afin de nous mettre à l’épreuve. La douleur ! Un poids tel dont il faut inverser la nuisance pour s’en servir comme levier. Pour peser sur le monde et sur les choses. Lutter contre ce mal absurde.

Antoine n’avait rien d’un disciple de Bouddha, prônant que vivre bien était l’absence de dépendance à l’autre. Une force instinctive lui montrait peu à peu le chemin. La lutte, la lutte pour lui-même et pour les autres, au service de l’avenir, là était l’issue ; et non cette douleur qui rendait solitaire, cette mélancolie qui broyait les êtres – jusqu’à l’aporie, la mort absurde. L’idée faisait son chemin.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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24 juillet 2010 6 24 /07 /juillet /2010 20:21

 

 

 

 

 

MORT SUR LE GRILL

 

 

 

 

Sinus, cosinus & Coccinelles

 

 

Eco-Polar

 

 

Yann Venner

 

 

 

 

2011

 

 

 







Je dédie ce roman à mes parents.









Paul Eluard

Extraits du « Dit de la force de l’amour », écrit en 1947 pour l’ouverture d’une émission de radio.

« Hommes, femmes (…) qui, perpétuellement, naissez à l’amour, avouez à haute voix ce que vous ressentez, criez « je t’aime » par-dessus toutes les souffrances qui vous sont infligées, contre toute pudeur, contre toute contrainte, contre toute malédiction, contre le dédain des brutes, contre le blâme des moralistes.

Criez-le même contre un cœur qui ne s’ouvre pas, contre un regard qui s’égare, contre un sein qui se refuse. Vous ne le regretterez pas, car vous n’avez d’autre occasion d’être sincère (…) Votre cri vous fera grand et il grandira les autres. Il vient de loin, il ira loin, il ne connaît pas de limites.


Parlez, les mots d’amour sont des caresses fécondantes. Les autres mots ne sont là que pour la commodité de la vie. Aimer, c’est l’unique raison de vivre. Et la raison de la raison, la raison du bonheur. Vous obtiendrez toujours grand enchantement d’aimer, et même de la souffrance d’amour.

Les plus grands des poètes ont affronté diversement, avec courage et avec faiblesse, les difficultés de la vie, mais leurs chants d’amour relèvent l’homme de son bourbier. »



 

 

 

 

PREMIERE PARTIE

 

LE DEUIL

 

 

CHAPITRE UN

 

 

La rencontre.

 

Elle se posa sur une des vitres de la véranda. La plus basse ; celle qui était légèrement fêlée et que Jacinthe m’avait demandé à plusieurs reprises de remplacer.

Confortablement installé dans mon rocking-chair, un verre d’aligoté à la main, je détaillai la bête qui se déplaçait maintenant avec précaution, explorant son nouveau territoire. D’une taille plus imposante que nos coccinelles indigènes, jaune avec ses points noirs, elle semblait interroger avec lenteur la plaque de verre du bout de ses six pattes. Le coléoptère avançait vers la zone d’ombre afin sans doute d’échapper à la chaleur qui sévissait depuis ce matin. Un vent léger venait de se lever dans les vignes et je pouvais entendre le doux bruit de sa chanson qui caressait les tendres feuilles.

 

La coccinelle s’immobilisa enfin dans l’angle supérieur gauche, semblant y avoir trouvé un peu de fraîcheur.

 

Un deuxième coléoptère se posa sur mon verre, élytres déployées. Lui aussi était jaune et tacheté de noir. Je tendis un doigt vers l'insecte comme font les enfants pour les attirer au bout de leur index en fredonnant plusieurs fois la célèbre comptine : « Petite coccinelle, envole toi, il fera beau demain… ». Jusqu’à ce que l’insecte s’envole de nouveau.

Mais je n’étais plus un enfant, et d’une pichenette, j’envoyai valdinguer la bestiole. Le beau temps commençait sérieusement à m’agacer. Nous étions à la mi-mai, il faisait plus de trente degrés depuis trois jours ! Une chaleur sèche et persistante s’était installée depuis le début du printemps et pas une goutte d’eau n’était tombée en quarante cinq jours ! Les voisins les plus proches du domaine ne semblaient pas dérangés par cette météo intempestive. J’entendais leurs cris idiots et le bruit des flaques d’eau qu’ils s’envoyaient à la figure. Elles claquaient ensuite sur les dalles carrelées de leur piscine, comme pour mieux me narguer.

 

Ce bien précieux, cette eau si nécessaire, cette manne céleste…

Et ces naïfs qui ne songeaient pas une seconde qu’elle viendrait un jour à leur manquer.

 

  • Au moins eux, ils vivent l’instant... Cesse de vivre dans le passé Antoine.

 

Phrase que Jacinthe me serinait souvent. Elle m’avait quitté le matin même, rejoindre sa sœur en Bretagne, me reprochant chaque jour un peu plus ma mélancolie.

J’étais seul, veuf, inconsolable.

 

Et le vent se mit à chanter dans les vignes, un peu plus fort. Une chanson d’amour défunt, d’amour détruit. Je vidai mon verre et me resservis.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

CHAPITRE DEUX

 

 

Entomologique.

 

 

 

 

Traditionnellement, notre amie coccinelle jouit d'une bonne réputation : elle ne pique pas, ne vole pas de manière agaçante et surtout, mange les pucerons, les cochenilles, ce qui en fait un précieux allié du jardinier. Cependant, l'arrivée de la coccinelle asiatique a changé cette perception et transformé l’image de la bête à bon dieu en petite peste dont on souhaite se débarrasser.

Cette coccinelle asiatique présente une grande variabilité de couleurs, sa robe allant du noir au jaune, en passant par le rouge et l’orange. La variabilité de couleurs et de motifs la rend assez difficile à reconnaître. Certaines variantes sont identifiables grâce à une tache noire en forme de M ou de patte de chat sur le pronotum, mot savant qui désigne une partie de la tête  de la coccinelle. Ce coléoptère mesure de cinq à huit millimètres de long.
Très féconde et vorace, la coccinelle asiatique menace les espèces indigènes, non seulement en entrant en compétition avec ces dernières pour la nourriture et l'espace, mais aussi en se nourrissant des larves des coccinelles locales. Elle provoque certaines nuisances pour l'homme.
En automne, elles se regroupent pour chercher un abri pour l'hiver et peuvent envahir par milliers les maisons en utilisant toutes les ouvertures possibles. L'insecte entre alors en hibernation et ne cause pas de dégâts. Cependant, lorsqu'il se sent menacé, il émet un liquide nauséabond jaune orange qui tache. Et sa présence peut devenir agaçante, comme le témoigne une femme.

 

  • Une coccinelle dans mon verre de vin, trois ou quatre sur l'écran de télé, quelques dizaines qui se baladent dans les fenêtres, c'est comme ça tous les jours, du mois d'octobre à la fin d'avril, début mai. Imaginez, je passe l'aspirateur manuel trois fois par jour, je les compte une à une. À quelques reprises, j'en ai capturé autour de mille dans une seule journée. Maintenant, je ne parle plus que de coccinelles. Elles ont envahi mon existence.

 

 

Des cas d'allergies ont été signalés et une étude d'impact montre que près d’un quart de ces insectes adultes mordent, pouvant aussi causer des dommages aux fruits. Certains viticulteurs rencontrent également des problèmes : les insectes présents sur les grappes et pressés avec le raisin donnent un goût acre au vin et peuvent le rendre invendable.

Harmonia axyridis est une espèce de coccinelle asiatique qui a été importée aux USA dans les années soixante afin de lutter contre les pucerons dont elle est très friande, mais ce n'est qu'en 1988 que l'acclimatation a été notée. L'Europe l'a également introduite plus récemment dans les cultures sous serres puis à destination des particuliers en mettant à disposition des larves à déposer sur les plantes dans les jardineries. L'intention était louable dans la mesure où il s'agissait de lutter contre le développement des pucerons dans les cultures à la place des pesticides.

« Pourquoi donc n'avoir pas privilégié nos espèces locales ? » me disais-je.

Cette coccinelle originaire de Chine, de Corée et du Japon s'est tellement bien adaptée qu'elle envahit désormais des régions entières en progressant du nord vers le sud. En vente en Belgique depuis la fin des années quatre-vingt-dix, elle a envahi la Flandre en quatre ans ! L'invasion de la France est avérée. Aujourd'hui elle est présente sur une grande partie du territoire. Elle a récemment été découverte en Loire-Atlantique et les observations se multiplient dans le Pays-de-la-Loire, en Bourgogne, en Franche-Comté et en Rhône-Alpes.

Inoffensive pour l'homme, elle prolifère néanmoins au détriment des espèces endémiques comme notre coccinelle à sept points. La larve de cette coccinelle peut s'attaquer aux larves des coccinelles locales lorsque sa nourriture vient à manquer ou que l'occasion se présente. Les coccinelles asiatiques se regroupent à l'automne grâce à une substance qu'elles émettent et se déplacent en groupes pour trouver un refuge pour passer l'hiver. L'intérieur d'une maison sera souvent privilégié.

Une nouvelle fois, pensai-je, l'homme en essayant d'intervenir sur la nature en introduisant cette espèce a contribué à un profond déséquilibre. Il faudra désormais compter sur cette nouvelle espèce invasive avant qu'un nouvel équilibre se fasse.

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7 juillet 2010 3 07 /07 /juillet /2010 10:22

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Interview de Yann Venner par Olivier Caillebaud en juin 2010 au sujet de "Cocktail cruel", roman de Yann Venner

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