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5 avril 2020 7 05 /04 /avril /2020 18:12

 POÈMES

 

 

APPASSIONATA

 

J’ai tout un clavier dans la tête

Une harmonie d’étoiles filantes

Dedans mon  âme une tempête

Au bout des lèvres une amante

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Ta bouche est un navire de laine qui m’habille

Chaque baiser de toi un vêtement de chair

Et dans ta chevelure j’ai trouvé une mer

Où plonger à loisir mes doigts pris de vertige

 

J’ai longtemps navigué sur ta courbe marine

Caressé ta peau mate vibrante de frissons

 

Tout près toi Beauté allongé j’imagine

 de nos corps apaisés la divine chanson

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Sous les paupières de l’horizon

Flottent nos rêves.

Et tes doux pas se posent

Au bord des vagues,

Venues danser à mes lèvres.

Les algues chantent

Il fait soleil.

 

Caressée par la soie du vent

Frémit la chair des coquillages.

Et sur le sable de la plage,

Sortis de l’eau,

S’ébrouent nos corps

Coquelicots.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

La barque de tes yeux

A chaviré mon cœur.

Entre le ciel

Et ton visage

Je flotte dans ta chevelure

Comme au bout d’une branche

Un songe dans sa fleur.

 

Une voile s’approche

Rose de frissons neufs

 Murmure ton doux nom

De chair et de tendresse.

 

Eaux mêlées de ma voix

Breuvages de nos rires

Je savoure ton miel

Aux rayons du couchant.

 

Sur le sel de ma peau

Tu as posé tes mains

Et nos corps ont chanté

De belles harmonies

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Dans l’herbe de tes lèvres

Je me suis allongé

Tout près de toi

A combler la distance

 

Dans ce jardin

D’invraisemblables couleurs

Je t’ai trouvée

Murmurant aux hirondelles :

« Aime sans savoir pourquoi tu aimes,

Sois toi-même ton repos,

Chaque mot écrit un autre mot. »

 

Quand je me suis relevé

Mes vertèbres n’avaient plus peur

Les herbes ruisselaient de joie

Ta bouche a caressé ma main

 

Et dans la sève de ton sourire

Je t’ai rejoint.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Rêvant de doux voyages

Les gants bleus de la nuit

Ont caressé nos lèvres

Corps endormis sur le sable

 

La barque de ton ventre

Flotte contre mon cœur

 

Affamés de douceur

Les chevaux de la mer

Cous tendus

Croquent des grappes d’astres

Aux dernières lueurs

 

Le poisson lune

Soupire après la voile

Il neige sur ton corps

Des écailles de fleurs

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Se promène

dans ton regard

cette solitude

qui jette ses pétales

dans le fleuve du jour

 

Existe en toi

un printemps

plus haut que l’horizon

 

 

Toutes les branches

Peuvent fleurir

Il fait si doux

dans ton sourire

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Beauté

 

 

Ta joie

est suspendue dans mon regard

tel un printemps

 

Sur la plage endormie de ta nuque tiède

s’installe un silence de satin blanc

 

D’innombrables caresses

s’envolent de nos doigts

Et la beauté soupire d’aise

dans ce paysage de soie

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Sur les chemins de la beauté…

 

 

Beauté d’un battement de cil

Beauté des rumeurs de la ville

 

Beauté de la graine en dormance

Du château de sable en vacance

 

Beauté du mot mélancolie

Beauté d’une branche fleurie

 

Beauté nacrée d’un coquillage

Abandonné sur une plage

 

Beauté d’une peau satinée

Beauté d’un vers de Mallarmé

Beauté de la grappe en été

 

Trouble beauté d’un ciel d’orage

Fugace beauté d’un nuage

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Au printemps j’ai envie de :

Mordre dans les herbes

mordre les bourgeons

courir après le vert

 courir sur le gazon

d’attraper

de barbouiller mes doigts de verdure

De caresser l’herbe de mes doigts

De verdir mes doigts dans l’herbe

De sentir frémir

de monter

de grimper dans les arbres

La beauté a mille visages

d’entendre murmurer les germes

 

 

 

 

 

 

 

 

 

PRINTEMPS

 

Promenades enfantines

dans la forêt des sentiments

arbrisseaux enlacés feuilles câlines

vous jouez à la poupée avec le vent

 

Arbres épanouis

et blanches églantines

amours enfantines

que vous êtes jolies

 

-« Qui souffle donc si fort ?

murmure le roseau discret. »

-  « C’est l’amour, l’amour encore

son cortège de mariés. »

 

Rêveries printanières

odeurs de sève sur les tempes

vous chantez dans l’herbe verte

que vos mélodies sont tendres

 

-  « Me voici tout en larmes

et mon cœur bat triple galop ! »

-  « C’est l’amour qui te désarme

pour venir t’offrir son anneau. »

 

Promenades enfantines

dans la forêt des sentiments

arbrisseaux enlacés feuilles câlines

vous jouez à la poupée avec le vent

 

-« Les musiciens font de la fête

un tumulte grandissant !

Est-ce la forêt ou ma tête

qu’enflamme le printemps ? »

 

 

Arbres épanouis

et blanches églantines

amours enfantines

le printemps nous sourit

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

J’ai besoin d’un champ d’écritures

pour m’allonger dans la pâture

dans la pâte des pages blanches

pour y faire lever des histoires

 des herbes folles des mémoires

 

Dans les palais de la mémoire

s’invitent mille et une histoires

enroulées dans l’herbe du pré

en spirales recomposées

 

 

J’ai besoin d’un champ d’écritures

pour y ruminer à loisir

entre désirs et souvenirs

regrets tristesses

douces caresses

 

herbes folles mâchées broyées

renaissance de mes pensées

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5 avril 2020 7 05 /04 /avril /2020 18:09

OMEGA

 

Je n’ai plus qu’un cri à pousser

Et me voilà désormais libre

Libre de toute logorrhée

Pour en finir avec les mots

Ne plus avoir à formuler

D’anacoluthes de litotes

Ne plus à forcer mon discours

A mâcher mon vocabulèvre

 

Cerveau d’une armée de sicaires

Je ne laisse aux mots rien en gage

Je ne parle plus à ma langue

Mollusque operculé déjà

La seule trace derrière moi

C’est un fleuve de sialorrhée

Où j’ai noyé toutes mes îles

Mon œuvre à naître : l’indicible

La source même du silence

La source même du silence

 

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18 mars 2020 3 18 /03 /mars /2020 18:09

De toutes les langues…

 

 

De toutes les langues cell’ que j’préfère

C’est l’étrangère c’est l’étrangère

C’est pas l’argot c’est pas l’jargon

Ni le gallo ni le gallon

C’est pas l’patois c’est pas l’idiome

Ni le dialecte ni le dialome

C’est pas l’hindi ni l’indigène

C’est pas c’qui m’gêne au bout du compte

De toutes les langues cell’ que j’préfère

c’est l’étrangère c’est l’étrangère

 

Le haoussa le swahili

C’est Bab el Oued et compagnie

La langue de chat m’colle au palais

M’colle au pacha et au chalet

Ça vous empêche d’vous faire comprendre

Ça vous entrave une existence

 

Autrement dit faut qu’j’me répète

De toutes les langues qu’on parle en France

Qu’on parle en frère qu’on parle en transes

Qu’on parle à tort ou à travers

Cell’ que j’préfère c’est l’étrangère

Avec ses lettres à l’envers

celle qui a l’alpha pour plaire

et l’omega pour vous distraire

 

Celle que j’préfère c’est l’étrangère

Pour manger à la p’tit’ cuillère

 

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8 mars 2020 7 08 /03 /mars /2020 09:45

POÈMES

 

 

APPASSIONATA

 

J’ai tout un clavier dans la tête

Une harmonie d’étoiles filantes

Dedans mon  âme une tempête

Au bout des lèvres une amante

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Ta bouche est un navire de laine qui m’habille

Chaque baiser de toi un vêtement de chair

Et dans ta chevelure j’ai trouvé une mer

Où plonger à loisir mes doigts pris de vertige

 

J’ai longtemps navigué sur ta courbe marine

Caressé ta peau mate vibrante de frissons

 

Tout près toi Beauté allongé j’imagine

 de nos corps apaisés la divine chanson

 

 

 

 

 

 

 

 

 

***

 

 

Sous les paupières de l’horizon

Flottent nos rêves.

Et tes doux pas se posent

Au bord des vagues,

Venues danser à mes lèvres.

Les algues chantent

Il fait soleil.

 

Caressée par la soie du vent

Frémit la chair des coquillages.

Et sur le sable de la plage,

Sortis de l’eau,

S’ébrouent nos corps

Coquelicots.

 

 

 

 

 

 

***

 

 

 

La barque de tes yeux

A chaviré mon cœur.

Entre le ciel

Et ton visage

Je flotte dans ta chevelure

Comme au bout d’une branche

Un songe dans sa fleur.

 

Une voile s’approche

Rose de frissons neufs

 Murmure ton doux nom

De chair et de tendresse.

 

Eaux mêlées de ma voix

Breuvages de nos rires

Je savoure ton miel

Aux rayons du couchant.

 

Sur le sel de ma peau

Tu as posé tes mains

Et nos corps ont chanté

De belles harmonies

 

 

 

 

 

***

 

 

 

Dans l’herbe de tes lèvres

Je me suis allongé

Tout près de toi

A combler la distance

 

Dans ce jardin

D’invraisemblables couleurs

Je t’ai trouvée

Murmurant aux hirondelles :

« Aime sans savoir pourquoi tu aimes,

Sois toi-même ton repos,

Chaque mot écrit un autre mot. »

 

Quand je me suis relevé

Mes vertèbres n’avaient plus peur

Les herbes ruisselaient de joie

Ta bouche a caressé ma main

 

Et dans la sève de ton sourire

Je t’ai rejoint.

***

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Rêvant de doux voyages

Les gants bleus de la nuit

Ont caressé nos lèvres

 

Nos corps endormis sur le sable

La barque de ton ventre

Flotte contre mon cœur

 

Affamés de douceur

Les chevaux de la mer

Cous tendus

Croquent des grappes d’astres

Aux dernières lueurs

 

Le poisson lune

Soupire après la voile

Il neige sur ton corps

Des écailles de fleurs

 

 

 

 

 

 

 

***

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Se promène

dans ton regard

cette solitude

qui jette ses pétales

dans le fleuve du jour

 

Existe en toi

un printemps

plus haut que l’horizon

 

 

Toutes les branches

Peuvent fleurir

Il fait si doux

dans ton sourire

 

 

 

 

 

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3 février 2020 1 03 /02 /février /2020 12:05

KERLOUZIC EN TRÉGOR

 

 

 

LE MAUVAIS ŒIL

 

 

 

I

  Il y avait près de Lannion, du côté de Kerlouzic, près d’une source claire où chantent les grenouilles, une ancienne institutrice nommée Félicie Le Coz. Elle habitait seule une simple bâtisse dont les murs de granit, rongés par le lierre, menaçaient de s’écrouler. De larges fissures – par lesquelles la pluie s’était peu à peu infiltrée -  avaient remplacé les anciens joints, faits de terre et de chaux. Tout s’effritait, menaçait ruine, tandis que la vieille femme continuait de chantonner, malgré les assauts répétés du destin.

  Deux fois veuve, un unique fils soldat de l’ONU, tué lors d’un énième conflit interreligieux, Félicie est atteinte depuis quelques mois par la DMLA, une dégénérescence maculaire liée à l’âge. C'est-à-dire, en termes moins choisis, qu’elle sera bientôt aveugle. De troubles pensées assaillent Félicie. DMLA moi ! Ce toubib et cet ophtalmo de malheur se sont mis le doigt dans l’œil jusqu’au coude ! Juste bons à me piquer mes sous et à creuser le trou de la Sécu, ces vieux myopes ! La dernière phrase lui ayant échappée, soliloquée à voix haute :

  -  C’est pas à Félicie qu’on va faire prendre des vessies pour des lanternes !

  -  C’est quoi, Mam’ goz, des vessies ? Et des lanternes ?

  Le petit orphelin de cinq ans, seul héritage laissé par un soldat mort et une mère disparue on ne sait où, répond au doux prénom d’Oscar. Sa grand-mère Félicie a obtenu auprès des juges de tutelle la garde et la possibilité d’éduquer au mieux cet enfant qu’elle aime à habiller de bleu. Il a déjà connu deux orphelinats et une famille d’accueil.

La mam’goz s’était battue, Félicie avait gagné. Pour le moment. Même si l’extérieur de la vieille bâtisse du hameau de Kerlouzic avait fait un peu tiquer l’assistante sociale, venue de Lannion.

  La DMLA, si elle progressait, devait rester secrète ; sinon, Félicie serait jugée incompétente, inapte. Plus d’Oscar à la maison, plus aucun rire, ni sourire d’enfant. Je suis peut-être égoïste, pense-t-elle, mais merde à l’institution ! Ce gamin est mieux ici que dans un orphelinat sans âme et sans amour !

  -  C’est quoi, Mam’goz ?

  -  Quoi, quoi ? … Ah oui ! Des vessies. Et des lanternes ? Eh ben, c’est une vieille chanson que je chantais étant petite, à l’école… Mais je l’ai oubliée, mon petit Oscar…

Et dans un tendre sourire, le regard embué de larmes retenues, Félicie prend l’enfant sur ses genoux et lui chantonne à l’oreille des syllabes étranges revenues du passé.

Oscar n’insiste plus ; l’enfant écoute la berceuse, emporté dans un autre univers.

La grand-mère aussi s’endort peu à peu. Elle resserre les bras autour de la couverture de laine bleue, qu’elle a tricotée récemment, malgré sa vue qui baisse.

Oscar n’est plus là ; n’a jamais été là. Un phantasme d’enfant trouvé. Une résurgence du passé.

Un passé, qui ne passe pas.

 

 

 

II

 

 

  A quelques pas du hameau de Kerlouzic, où se tenait encore debout la demeure de Félicie Le Coz, vivait un célibataire surnommé Fanchdu. Ses relations avec l’ancienne institutrice se bornaient à un bonjour ou un bonsoir - une fois l’an tout au plus.

François Lenoir était né en pays gallo, vers Pordic, « … Tout loin là-bas, bien au-delà de Guingamp, tu vois ? » comme aiment à dire dans leur langue certains habitants du Trégor - buveurs de cidre aux aigres bulles.

  -  «  Et tu sais pas, mais moi je sais, que son père à ce gars-là, tu vois, oui son père même, c’était un bûcheron un peu sorcier, mais aussi un chasseur d’oiseaux, oui !  Et qui chassait à la glu. Oui la glu ! Tu vois ? Et qui clouait, Ma Doué,  aux portes des granges ... des hiboux ! Oui vat ! Des hiboux ! »

   François Lenoir, surnommé Fanchdu, est arrivé en ce pays de  Lannion,  accompagné – sans le savoir - de cette sombre rumeur.

  La principale activité de ce robuste gaillard consiste à « faire du bois pour les beurgeois  d’Lannion », stère après stère, corde après corde et cela cinq jours par semaine, « Tout à la sueur de Loupig et d’mes deux bras ! »

    Pas de tronçonneuse, un antique cheval et quelques outils – entretenus à la perfection et  ayant appartenu à son défunt père – pour richesse ; plus une cabane de rondins sans aucun confort. Entendons par là ni sanitaire, ni douche, ni chauffage. Deux planches de bois mal équarries, recouvertes de foin renouvelé chaque saison, lui servent de couchage ; une autre large planche posée sur deux rondins de vieux chêne pour table, un tabouret, et une pompe à bras près de la porte d’entrée pour se fournir en eau, telle est la fortune de ce brave travailleur.

    Près de huit heures par jour, Fanchdu débarde, faucille, hache, coupe, fend, aidé de son solide postier breton, dont la vue baisse terriblement. Un glaucome.

 

Ce jour-là.

  -  Allons, mon brave Loupig, va tout drè, suis ton instin’. Te laisse pas faire ! Tu vas y arriver !

  Et, suite à ces encouragements, le cheval tire - sur un sol couvert de ramures enchevêtrées, et souvent glissant- les lourds troncs d’arbres. Tandis que là-haut, s’agitent dans les frondaisons, nombre d’oiseaux en révolte. Quel barbare ose ainsi venir détruire leur forêt ? Au nom de quoi ? Un concert de piaillements, de sifflements agacés, tombe sur les deux criminels venus piller et saccager cet espace sacré. Oreilles agacées, Fanchdu et Loupig continuent de débarder, avec encore plus d’acharnement.

La sueur coule, des mouches se collent sur les chairs, s’agrippent. Elles agacent, s’acharnent, bourdonnent. L’homme et la bête s’évertuent.

  Hennissement violent. Une terrible embardée. Un taon vient de piquer Loupig sur la croupe. Le cheval se cabre sous la douleur et détale de toute sa puissance, arrachant tout sur son passage. Nouvel hurlement de la bête blessée. Rendue folle, ensauvagée.

  Le temps de réaliser, Fanchdu essuie la sueur qui coule entre ses yeux. Regarde, impuissant - à travers un voile de larmes piquantes - les dégâts. Harnais arraché, guides et rênes rompus net ; branchages en tous sens, comme une armée de piques et d’épieux, jetés et saccagés par le poing d’un géant.

  Plus de cheval. Fanchdu part à sa poursuite. Ses grosses bottes de caoutchouc entravent sa course. Respiration hachée, souffle bientôt absent. L’homme s’appuie contre le tronc d’un frêne. Écoute.

  Là-haut, les oiseaux se sont tus. L'orage s’annonce. Dans un ciel lugubre, s’enroulent de longs écheveaux de nuages écorchés par le vent. Grondement de tonnerre, précédé d’un violent éclair. Le bûcheron sursaute, puis frissonne -  au moment même où la foudre s’abat ; à quelques pas de lui. L’écho lointain d’un hennissement lui parvient. Fanchdu reprend sa marche.

  La pluie a redoublé de violence. Monte l’air chaud de la terre, tapissée de feuilles mortes, tandis que la température baisse brusquement. On avance dans un terrain hostile où l’on distingue avec peine la trace des sabots ainsi que la sente créée par le cheval en fuite. Feuilles vertes déchirées, branches cassées guident Fanchdu.

  -  Mon pauvre Loupig, t’as pas demandé ton reste, pour sûr ! Le diable aurait été à tes trousses que tu…

  Stoppé net par ce qu’il aperçoit, François Lenoir est à l’égal d’une statue. Mais une statue qui tremblerait. Des pieds jusqu’au sommet du crâne.

   Des centaines d’oiseaux noirs, dont les plumes renvoient des éclats métalliques violets, bleuâtres, s’agitent en tous sens, dans un étourdissant vacarme de cris rêches, nasillards et bruyants. Le haut de leurs pattes aux plumes hirsutes recouvre une forme allongée, comme secouée de frissons.   Des centaines de pattes, de corps d’oiseaux au bec noir, trouent les chairs, décavent les orbites, creusent à coups précis d’horribles cavités. Et, du bas du bec blanchâtre de ces  oiseaux en folie, dégouttent des ruisselets de sang sur le corps torturé du cheval couché.

  Dans un dernier hennissement, lugubre, la bête relève sa tête rougie, tournée vers son maître. Les dents de Fanchdu claquent ; ses jambes s’affaissent. Il pleure.

  Les corbeaux freux continuent leur festin. Loupig, à l’agonie, respire à grand peine.

  Alors, dans une rage subite, hors de contrôle, le bûcheron court sur la colonie de freux, une grosse branche à la main. Et dans un hurlement de folie, Fanchdu tape, tape, tape sur cette masse de plumes, de becs et de pattes frémissantes.

  Masse aussitôt envolée et désormais perchée sur les arbres alentours. Le fils de l'ancien sorcier chasseur se retrouve dominé, cerné par toute la colonie qui l'insulte.

  Au sol, la dépouille du cheval massacré. Comment avait-il pu se laisser dévorer ? Était-il tombé ? S’était-il dans sa fuite aveugle brisé un membre ? Et toutes ces centaines d’oiseaux rendus cinglés par l’odeur du sang ? Pourquoi ? Pourquoi ?

François Lenoir caresse son postier breton, lui embrasse les naseaux.

  -  Bande d’assassins ! Mais où est votre maître ? Ce lâche qui n’ose se montrer.

La lourde pluie, à grandes rafales de vent et de bourrasques, s’abat de nouveau sur  l’homme et son cheval mort, tandis que, dans le lointain, Fanchdu croit entendre grincer les roues de la charrette de l’Ankou. Le bûcheron ferme les yeux. Ceux du cheval ont disparu, remplacés par deux flaques rondes de sang noir.

  Les corbeaux freux portent la mémoire des ancêtres. Une mémoire qui crie vengeance. Tous attendent le crépuscule. Ils ont le temps et le nombre pour eux.

  Et quand la nuit viendra, ce sera au tour des hiboux.

 

 

 

 

 

 

 

III

 

  Près du hameau de Kerlouzic, coule une rivière. Les habitants du lieu l’ont nommée la Fraîchouze.

  Sa pente est lente, son débit discret. Elle offre aux animaux ainsi qu’aux humains son eau pure, claire et désaltérante. Fraîche en toutes saisons. Elle coule ainsi sur deux kilomètres environ, avant de rejoindre un cours d’eau plus conséquent et plus turbulent, le Léguer.

  En ce matin d’hiver, tout est calme. Un timide soleil, tel un œil atteint de cataracte recouvert de sa peau, perce à peine la croûte des nuages. La rosée de la nuit a envahi les prés. Dressées sur leur hampe emperlée de gouttelettes froides, quelques rares fleurs bleues parsèment le paysage. En regardant d’un peu plus près, pour ceux qui ont une bonne vue, quelques amas de crottes de lapins, encore fraîches, luisent. La nature joue son rôle et semble être bien faite.

  L’ouvrier Cozic, au milieu de la route, conduit son vélo d’une main sûre. L’autre main fouille au fond de la poche droite, à la recherche d’un mouchoir à carreaux, roulé en boule. Il longe la rivière qui coule à peu près parallèle à la chaussée. Pas de vent. Tableau bucolique. Homme à vélo, pas de hic. Sauf un caillou placé là, au milieu de la route. Un innocent caillou.

  Le temps pour moi d’aller à la ligne et voilà notre Cozic sur le cul !

  Le vélo à la rivière. L’homme à la peine et en colère. Souffrant du poignet gauche. Cassé net !

C’est alors qu’il entend, comme venu du fond de la rivière, une étrange parole :

- « Dis ce soir à ta femme de laver tes habits. Tous ce que tu portes sur toi. Et demain matin, sois en sûr, ton poignet sera guéri et tu pourras, en remerciement, revenir au même endroit demain soir, pour m’aider à essorer le linge que j’apporterai… »

  Se relevant avec peine, le dos meurtri, l’ouvrier Cozic, qui est plus préoccupé par son poignet brisé et le fait qu’il va arriver en retard au travail, que par cette voix venue d’ailleurs, s’approche de la rivière ; rien. Aucune trace humaine, aucune femme ou lavandière en train de battre son linge, rien. L’eau de la Fraîchouze, indifférente, continue de glisser entre les pierres moussues. Le vélo, au milieu du gué a souffert. Roue avant et guidon tordus, deux rayons cassés, et un dérailleur hors d’usage.

  Cozic frotte de sa main valide son cuir chevelu. Une petite bosse, un œuf de pigeon, a fait son nid au milieu de ses boucles blondes. Une grimace lui tord la face. Son poignet le fait salement souffrir. La fracture, heureusement, n’est pas ouverte, mais comment arriver à Lannion ?

  L’homme clopine pendant une demi-heure, hagard, fiévreux.

  Une voiture, par chance, le prend enfin en stop. Mais la journée de boulot est foutue. Cozic regagne le domicile conjugal, raconte ses malheurs à son épouse Marie-Jeanne qui est en train de laver du linge devant la pompe à bras, près du puits. Dans la cour de la maison, un vélo d’enfant, jeté là, avec négligence.

-«  Te voilà bien, mon bonhomme ! lui dit sa femme. En fait, tu as rendez-vous demain avec une lavandière de nuit. C’est une sorcière qui a pour éternelle punition de laver son linceul toujours sale parce qu’elle a fauté. Elle te le fera tordre et retordre jusqu’à te rendre fou ! Puis, elle t’entraînera au fond de la rivière et tu seras noyé, mon pauvre ! Surtout, n’y vas pas ! »

Marie-Jeanne, par superstition, lave tout de même les vêtements de son mari.

Ce dernier, avant d’aller au lit, embrasse Manek, son enfant aux boucles rousses. Il lui fait gentiment le reproche de n’avoir pas rangé son vélo dans la remise. Et qu’une sorcière pourrait le punir… Mais le garçonnet s’est déjà endormi de fatigue.

  Toute la nuit, l’ouvrier au poignet brisé, cherche une solution. Le lendemain, il ne va pas au travail et un petit sourire se dessine aux commissures des lèvres.

  Vers le crépuscule, après une longue marche, tout en lampant quelques gorgées de lambig pour lui soutenir le moral, Cozic arrive essoufflé à l’endroit de sa chute. Le vélo est toujours là, au milieu de la rivière. Dans l’obscurité, après avoir attendu un bon moment, il distingue une forme blanche sur la rive.

-«  Bonsoir, Cozic. Tu as tenu parole. Touche désormais ton poignet. Plus aucune douleur, n’est-ce pas ?

  Effaré, l’ouvrier tâte de sa main valide l’endroit de la fracture. Plus rien !

-« Eh bien, puisque tu n’as plus mal, tu vas m’aider à essorer mon linge. Allez, tiens ! Et tords bien, tords bien tous ces draps blancs avec moi. Tu te sentiras tellement fort que jamais plus la maladie ni l’accident ne viendront te contrarier. »

L’aigre voix de la femme qui avance vers lui avec un drap mouillé ne l’impressionne pas. Cozic regarde les mains osseuses de la lavandière de nuit, échevelée, les yeux blancs sale, semblables à des boules de gui.

  Cozic tord dans le même sens que la sorcière, tord toujours dans le même sens, au même rythme. Il a trouvé la solution. Surtout ne pas avoir peur et faire semblant de tordre le linge. Mais dans le même sens qu’elle ! Ses yeux rivés dans les siens. Les yeux dans les yeux.

  Peu à peu, la femme s’énerve, respire de plus en plus fort. Ses doigts crochus s’agrippent sur le suaire chargé d’eau. Deux minutes encore se passent. Ivre de rage et crachant des onomatopées insensées, la lavandière de nuit trébuche. Cozic, le long drap en main, les forces décuplées et les poignets solides, s’apprête à étrangler la lavandière de nuit.

  Soudain, venu du ciel, un éclair blanc frappe l’ouvrier Cozic.

  Au hameau de Kerlouzic, Marie-Jeanne – l’esprit torturé par la peur – a très peu et très mal dormi. Le lendemain matin, alors que l’enfant dort toujours, elle se dirige vers la rivière. Marie-Jeanne retrouve son homme noyé, le corps coincé entre deux gros cailloux, cheveux et vêtements brûlés. Quand elle rentre chez elle, après avoir prévenu la gendarmerie, c’est pour trouver son fils, laissé seul, grimpé sur sa petite bicyclette rouge. L’enfant pédale, de toutes ses forces, face au soleil. Il ferme alors les yeux.

-«  Attention ! hurle-t-elle. »

  Trop tard. Le vélo de Manek percute la pompe à bras. Rebondit contre la margelle du puits. L’enfant est éjecté, précipité au fond. La mère a cru entendre le rire grinçant d'une sorcière.

  Le surlendemain, Marie-Jeanne Cozic portait en terre les deux corps.

  Sans aucune pitié, la lavandière de nuit ricane - là-bas, au bord de la Fraîchouze.

 

 

Yann Venner, Trébeurden, février 2020

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2 février 2020 7 02 /02 /février /2020 12:37

Kerlouzic en Trégor ou le mauvais œil

 

1  Mauvaise vue

 

 

  Il y avait près de Lannion, du côté de Kerlouzic, près d’une source claire où chantent les grenouilles, une ancienne institutrice nommée Félicie Le Coz. Elle habitait seule une simple bâtisse dont les murs de granit, rongés par le lierre, menaçaient de s’écrouler. De larges fissures – par lesquelles la pluie s’était peu à peu infiltrée -  avaient remplacé les anciens joints, faits de terre et de chaux. Tout s’effritait, menaçait ruine, tandis que la vieille femme continuait de chantonner, malgré les assauts répétés du destin.

  Deux fois veuve, un unique fils soldat de l’ONU, tué lors d’un énième conflit interreligieux, Félicie est atteinte depuis quelques mois par la DMLA, une dégénérescence macula ire liée à l’âge. C'est-à-dire, en termes moins choisis, qu’elle sera bientôt aveugle. De troubles pensées assaillent Félicie. DMLA moi ! Ce toubib et cet ophtalmo de malheur se sont mis le doigt dans l’œil jusqu’au coude ! Juste bons à me piquer mes sous et à creuser le trou de la Sécu, ces vieux myopes ! La dernière phrase lui ayant échappée, soliloquée à voix haute :

  -  C’est pas à Félicie qu’on va faire prendre des vessies pour des lanternes !

  -  C’est quoi, Mam’ goz, des vessies ? Et des lanternes ?

  Le petit orphelin de cinq ans, seul héritage laissé par un soldat mort et une mère disparue on ne sait où, répond au doux prénom d’Oscar. Sa grand-mère Félicie a obtenu auprès des juges de tutelle la garde et la possibilité d’éduquer au mieux cet enfant qu’elle aime à habiller de bleu. Il a déjà connu deux orphelinats et une famille d’accueil.

La mam’goz s’était battue, Félicie avait gagné. Pour le moment. Même si l’extérieur de la vieille bâtisse du hameau de Kerlouzic avait fait un peu tiquer l’assistante sociale, venue de Lannion.

  La DMLA, si elle progressait, devait rester secrète ; sinon, Félicie serait jugée incompétente, inapte. Plus d’Oscar à la maison, plus aucun rire, ni sourire d’enfant. Je suis peut-être égoïste, pense-t-elle, mais merde à l’institution ! Ce gamin est mieux ici que dans un orphelinat sans âme et sans amour !

  -  C’est quoi, Mam’goz ?

  -  Quoi, quoi ? … Ah oui ! Des vessies. Et des lanternes ? Eh ben, c’est une vieille chanson que je chantais étant petite, à l’école… Mais je l’ai oubliée, mon petit Oscar…

Et dans un tendre sourire, le regard embué de larmes retenues, Félicie prend l’enfant sur ses genoux et lui chantonne à l’oreille des syllabes étranges revenues du passé.

Oscar n’insiste plus ; l’enfant écoute la berceuse, emporté dans un autre univers.

La grand-mère aussi s’endort peu à peu. Elle resserre les bras autour de la couverture de laine bleue, qu’elle a tricotée récemment, malgré sa vue qui baisse.

Oscar n’est plus là ; n’a jamais été là. Un phantasme d’enfant trouvé. Une résurgence du passé.

Un passé, qui ne passe pas.

 

 

 

2  Œil pour œil

 

  A quelques pas du hameau de Kerlouzic, où se tenait encore debout la demeure de Félicie Le Coz, vivait un célibataire surnommé Fanchdu. Ses relations avec l’ancienne institutrice se bornaient à un bonjour ou un bonsoir - une fois l’an tout au plus.

François Lenoir était né en pays gallo, vers Pordic, « … Tout loin là-bas, bien au-delà de Guingamp, tu vois ? » comme aiment à dire dans leur langue certains habitants du Trégor - buveurs de cidre aux aigres bulles.

  -  «  Et tu sais pas, mais moi je sais, que son père à ce gars-là, tu vois, oui son père même, c’était un bûcheron un peu sorcier, mais aussi un chasseur d’oiseaux, oui !  Et qui chassait à la glu. Oui la glu ! Tu vois ? Et qui clouait, Ma Doué,  aux portes des granges ... des hiboux ! Oui vat ! Des hiboux ! »

   François Lenoir, surnommé Fanchdu, est arrivé en ce pays de  Lannion,  accompagné – sans le savoir - de cette sombre rumeur.

  La principale activité de ce robuste gaillard consiste à « faire du bois pour les beurgeois  d’Lannion », stère après stère, corde après corde et cela cinq jours par semaine, « Tout à la sueur de Loupig et d’mes deux bras ! »

    Pas de tronçonneuse, un antique cheval et quelques outils – entretenus à la perfection et  ayant appartenu à son défunt père – pour richesse ; plus une cabane de rondins sans aucun confort. Entendons par là ni sanitaire, ni douche, ni chauffage. Deux planches de bois mal équarries, recouvertes de foin renouvelé chaque saison, lui servent de couchage ; une autre large planche posée sur deux rondins de vieux chêne pour table, un tabouret, et une pompe à bras près de la porte d’entrée pour se fournir en eau, telle est la fortune de ce brave travailleur.

    Près de huit heures par jour, Fanchdu débarde, faucille, hache, coupe, fend, aidé de son solide postier breton, dont la vue baisse terriblement. Un glaucome.

 

Ce jour-là.

  -  Allons, mon brave Loupig, va tout drè, suis ton instin’. Te laisse pas faire ! Tu vas y arriver !

  Et, suite à ces encouragements, le cheval tire - sur un sol couvert de ramures enchevêtrées, et souvent glissant- les lourds troncs d’arbres. Tandis que là-haut, s’agitent dans les frondaisons, nombre d’oiseaux en révolte. Quel barbare ose ainsi venir détruire leur forêt ? Au nom de quoi ? Un concert de piaillements, de sifflements agacés, tombe sur les deux criminels venus piller et saccager cet espace sacré. Oreilles agacées, Fanchdu et Loupig continuent de débarder, avec encore plus d’acharnement.

La sueur coule, des mouches se collent sur les chairs, s’agrippent. Elles agacent, s’acharnent, bourdonnent. L’homme et la bête s’évertuent.

  Hennissement violent. Une terrible embardée. Un taon vient de piquer Loupig sur la croupe. Le cheval se cabre sous la douleur et détale de toute sa puissance, arrachant tout sur son passage. Nouvel hurlement de la bête blessée. Rendue folle, ensauvagée.

  Le temps de réaliser, Fanchdu essuie la sueur qui coule entre ses yeux. Regarde, impuissant - à travers un voile de larmes piquantes - les dégâts. Harnais arraché, guides et rênes rompus net ; branchages en tous sens, comme une armée de piques et d’épieux, jetés et saccagés par le poing d’un géant.

  Plus de cheval. Fanchdu part à sa poursuite. Ses grosses bottes de caoutchouc entravent sa course. Respiration hachée, souffle bientôt absent. L’homme s’appuie contre le tronc d’un frêne. Écoute.

  Là-haut, les oiseaux se sont tus. L'orage s’annonce. Dans un ciel lugubre, s’enroulent de longs écheveaux de nuages écorchés par le vent. Grondement de tonnerre, précédé d’un violent éclair. Le bûcheron sursaute, puis frissonne -  au moment même où la foudre s’abat ; à quelques pas de lui. L’écho lointain d’un hennissement lui parvient. Fanchdu reprend sa marche.

  La pluie a redoublé de violence. Monte l’air chaud de la terre, tapissée de feuilles mortes, tandis que la température baisse brusquement. On avance dans un terrain hostile où l’on distingue avec peine la trace des sabots ainsi que la sente créée par le cheval en fuite. Feuilles vertes déchirées, branches cassées guident Fanchdu.

  -  Mon pauvre Loupig, t’as pas demandé ton reste, pour sûr ! Le diable aurait été à tes trousses que tu…

  Stoppé net par ce qu’il aperçoit, François Lenoir est à l’égal d’une statue. Mais une statue qui tremblerait. Des pieds jusqu’au sommet du crâne.

   Des centaines d’oiseaux noirs, dont les plumes renvoient des éclats métalliques violets, bleuâtres, s’agitent en tous sens, dans un étourdissant vacarme de cris rêches, nasillards et bruyants. Le haut de leurs pattes aux plumes hirsutes recouvre une forme allongée, comme secouée de frissons.   Des centaines de pattes, de corps d’oiseaux au bec noir, trouent les chairs, décavent les orbites, creusent à coups précis d’horribles cavités. Et, du bas du bec blanchâtre de ces  oiseaux en folie, dégouttent des ruisselets de sang sur le corps torturé du cheval couché.

  Dans un dernier hennissement, lugubre, la bête relève sa tête rougie, tournée vers son maître. Les dents de Fanchdu claquent ; ses jambes s’affaissent. Il pleure.

  Les corbeaux freux continuent leur festin. Loupig, à l’agonie, respire à grand peine.

  Alors, dans une rage subite, hors de contrôle, le bûcheron court sur la colonie de freux, une grosse branche à la main. Et dans un hurlement de folie, Fanchdu tape, tape, tape sur cette masse de plumes, de becs et de pattes frémissantes.

  Masse aussitôt envolée et désormais perchée sur les arbres alentours. Le fils de l'ancien sorcier chasseur se retrouve dominé, cerné par toute la colonie qui l'insulte.

  Au sol, la dépouille du cheval massacré. Comment avait-il pu se laisser dévorer ? Était-il tombé ? S’était-il dans sa fuite aveugle brisé un membre ? Et toutes ces centaines d’oiseaux rendus cinglés par l’odeur du sang ? Pourquoi ? Pourquoi ?

François Lenoir caresse son postier breton, lui embrasse les naseaux.

  -  Bande d’assassins ! Mais où est votre maître ? Ce lâche qui n’ose se montrer.

La lourde pluie, à grandes rafales de vent et de bourrasques, s’abat de nouveau sur  l’homme et son cheval mort, tandis que, dans le lointain, Fanchdu croit entendre grincer les roues de la charrette de l’Ankou. Le bûcheron ferme les yeux. Ceux du cheval ont disparu, remplacés par deux flaques rondes de sang noir.

  Les corbeaux freux portent la mémoire des ancêtres. Une mémoire qui crie vengeance. Tous attendent le crépuscule. Ils ont le temps et le nombre pour eux.

  Et quand la nuit viendra, ce sera au tour des hiboux.

 

 

 

 

 

 

 

 3 Les yeux dans les yeux

 

  Près du hameau de Kerlouzic, coule une rivière. Les habitants du lieu l’ont nommée la Fraîchouze.

  Sa pente est lente, son débit discret. Elle offre aux animaux ainsi qu’aux humains son eau pure, claire et désaltérante. Fraîche en toutes saisons. Elle coule ainsi sur deux kilomètres environ, avant de rejoindre un cours d’eau plus conséquent et plus turbulent, le Léguer.

  En ce matin d’hiver, tout est calme. Un timide soleil, tel un œil atteint de cataracte recouvert de sa peau, perce à peine la croûte des nuages. La rosée de la nuit a envahi les prés. Dressées sur leur hampe emperlée de gouttelettes froides, quelques rares fleurs bleues parsèment le paysage. En regardant d’un peu plus près, pour ceux qui ont une bonne vue, quelques amas de crottes de lapins, encore fraîches, luisent. La nature joue son rôle et semble être bien faite.

  L’ouvrier Cozic, au milieu de la route, conduit son vélo d’une main sûre. L’autre main fouille au fond de la poche droite, à la recherche d’un mouchoir à carreaux, roulé en boule. Il longe la rivière qui coule à peu près parallèle à la chaussée. Pas de vent. Tableau bucolique. Homme à vélo, pas de hic. Sauf un caillou placé là, au milieu de la route. Un innocent caillou.

  Le temps pour moi d’aller à la ligne et voilà notre Cozic sur le cul !

  Le vélo à la rivière. L’homme à la peine et en colère. Souffrant du poignet gauche. Cassé net !

C’est alors qu’il entend, comme venu du fond de la rivière, une étrange parole :

- « Dis ce soir à ta femme de laver tes habits. Tous ce que tu portes sur toi. Et demain matin, sois en sûr, ton poignet sera guéri et tu pourras, en remerciement, revenir au même endroit demain soir, pour m’aider à essorer le linge que j’apporterai… »

  Se relevant avec peine, le dos meurtri, l’ouvrier Cozic, qui est plus préoccupé par son poignet brisé et le fait qu’il va arriver en retard au travail, que par cette voix venue d’ailleurs, s’approche de la rivière ; rien. Aucune trace humaine, aucune femme ou lavandière en train de battre son linge, rien. L’eau de la Fraîchouze, indifférente, continue de glisser entre les pierres moussues. Le vélo, au milieu du gué a souffert. Roue avant et guidon tordus, deux rayons cassés, et un dérailleur hors d’usage.

  Cozic frotte de sa main valide son cuir chevelu. Une petite bosse, un œuf de pigeon, a fait son nid au milieu de ses boucles blondes. Une grimace lui tord la face. Son poignet le fait salement souffrir. La fracture, heureusement, n’est pas ouverte, mais comment arriver à Lannion ?

  L’homme clopine pendant une demi-heure, hagard, fiévreux.

  Une voiture, par chance, le prend enfin en stop. Mais la journée de boulot est foutue. Cozic regagne le domicile conjugal, raconte ses malheurs à son épouse Marie-Jeanne qui est en train de laver du linge devant la pompe à bras, près du puits. Dans la cour de la maison, un vélo d’enfant, jeté là, avec négligence.

-«  Te voilà bien, mon bonhomme ! lui dit sa femme. En fait, tu as rendez-vous demain avec une lavandière de nuit. C’est une sorcière qui a pour éternelle punition de laver son linceul toujours sale parce qu’elle a fauté. Elle te le fera tordre et retordre jusqu’à te rendre fou ! Puis, elle t’entraînera au fond de la rivière et tu seras noyé, mon pauvre ! Surtout, n’y vas pas ! »

Marie-Jeanne, par superstition, lave tout de même les vêtements de son mari.

Ce dernier, avant d’aller au lit, embrasse Manek, son enfant aux boucles rousses. Il lui fait gentiment le reproche de n’avoir pas rangé son vélo dans la remise. Et qu’une sorcière pourrait le punir… Mais le garçonnet s’est déjà endormi de fatigue.

  Toute la nuit, l’ouvrier au poignet brisé, cherche une solution. Le lendemain, il ne va pas au travail et un petit sourire se dessine aux commissures des lèvres.

  Vers le crépuscule, après une longue marche, tout en lampant quelques gorgées de lambig pour lui soutenir le moral, Cozic arrive essoufflé à l’endroit de sa chute. Le vélo est toujours là, au milieu de la rivière. Dans l’obscurité, après avoir attendu un bon moment, il distingue une forme blanche sur la rive.

-«  Bonsoir, Cozic. Tu as tenu parole. Touche désormais ton poignet. Plus aucune douleur, n’est-ce pas ?

  Effaré, l’ouvrier tâte de sa main valide l’endroit de la fracture. Plus rien !

-« Eh bien, puisque tu n’as plus mal, tu vas m’aider à essorer mon linge. Allez, tiens ! Et tords bien, tords bien tous ces draps blancs avec moi. Tu te sentiras tellement fort que jamais plus la maladie ni l’accident ne viendront te contrarier. »

L’aigre voix de la femme qui avance vers lui avec un drap mouillé ne l’impressionne pas. Cozic regarde les mains osseuses de la lavandière de nuit, échevelée, les yeux blancs sale, semblables à des boules de gui.

  Cozic tord dans le même sens que la sorcière, tord toujours dans le même sens, au même rythme. Il a trouvé la solution. Surtout ne pas avoir peur et faire semblant de tordre le linge. Mais dans le même sens qu’elle ! Ses yeux rivés dans les siens. Yeux dans les yeux.

  Peu à peu, la femme s’énerve, respire de plus en plus fort. Ses doigts crochus s’agrippent sur le suaire chargé d’eau. Deux minutes encore se passent. Ivre de rage et crachant des onomatopées insensées, la lavandière de nuit trébuche. Cozic, le long drap en main, les forces décuplées et les poignets solides, s’apprête à étrangler la lavandière de nuit.

  Soudain, venu du ciel, un éclair blanc frappe l’ouvrier Cozic.

  Au hameau de Kerlouzic, Marie-Jeanne – l’esprit torturé par la peur - a fini par s’endormir.  Mais dès le lendemain matin, alors que l’enfant dort toujours et ne voyant pas son homme revenir, Marie-Jeanne se dirige vers la rivière. Elle retrouve son homme noyé, le corps coincé entre deux gros cailloux, cheveux et vêtements brûlés. Quand elle rentre chez elle, après avoir prévenu la gendarmerie, c’est pour trouver son fils, laissé seul, grimpé sur sa petite bicyclette rouge. L’enfant pédale, de toutes ses forces, face au soleil. Il ferme les yeux.

-«  Attention ! hurle-t-elle. »

  Trop tard. Le vélo de Manek percute la pompe à bras. Rebondit contre la margelle du puits. L’enfant est éjecté, précipité au fond du puits. La mère a cru entendre le rire grinçant d'une sorcière.

  Le surlendemain, Marie-Jeanne Cozic portait en terre les deux corps.

  Sans aucune pitié, la lavandière de la nuit ricane - là-bas, au bord de la Fraîchouze.

 

 

Yann Venner, Trébeurden, février 2020

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3 juin 2019 1 03 /06 /juin /2019 16:50

Slam soul

 

J'voudrais offrir autour de moi

Ce slam qui me saute à la hanche

et envahit ma feuille blanche

 

j'voudrais offrir autour de moi

ce slam qui éblouit mes yeux

et me chatouille les paupières

ce slam venu du fond des cieux

plus pétillant qu'un verre de bière

 

 

j'voudrais offrir autour de moi

un slam à nous mettre en émoi

un slam qui a kèkchose d'extrême

à la manière d'un poème

 

j'voudrais offrir autour de moi

un slam qui remue nos silhouettes

un slam qui nous met en émoi

et qui nous fait vibrer la luette

 

j'voudrais offrir autour de moi

un slam qui met l'eau à la bouche

et nous met les oreilles en joie

un slam à faire danser les mouches

un slam en rythme sous la douche

 

un slam à scander à tue-tête

pour nous offrir un jour de fête

un slam à scander sur la tête

pour partager le feu la fête

 

  • OH ! Tu nous saoules ! Tu en fais trop !

  • Va donc boire un coup au bistrot !

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3 juin 2019 1 03 /06 /juin /2019 16:34

De toutes les langues…

 

 

De toutes les langues cell’ que j’préfère

C’est l’étrangère c’est l’étrangère

C’est pas l’argot c’est pas l’jargon

Ni le gallo ni le gallon

C’est pas l’patois c’est pas l’idiome

Ni le dialecte ni le dialome

C’est pas l’hindi ni l’indigène

C’est pas c’qui m’gêne au bout du compte

De toutes les langues cell’ que j’préfère

c’est l’étrangère c’est l’étrangère

 

Le haoussa le swahili

C’est Bab el Oued et compagnie

La langue de chat m’colle au palais

M’colle au pacha et au chalet

Ça vous empêche d’vous faire comprendre

Ça vous entrave une existence

 

Autrement dit faut qu’j’me répète

De toutes les langues qu’on parle en France

Qu’on parle en frère qu’on parle en transes

Qu’on parle à tort ou à travers

Cell’ que j’préfère c’est l’étrangère

Avec ses lettres à l’envers

celle qui a l’alpha pour plaire

et l’omega pour vous distraire

 

Celle que j’préfère c’est l’étrangère

Pour manger à la p’tit’ cuillère

 

 

 

 

 

 

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27 mai 2019 1 27 /05 /mai /2019 19:36

J’ai besoin d’un champ d’écritures

pour m’allonger dans la pâture

dans la pâte des pages blanches

pour y faire lever des histoires

 des herbes folles des mémoires

 

J’ai besoin d’un champ d’écritures

pour y ruminer à loisir

entre désirs et souvenirs

regrets tristesses

douces caresses

herbes folles mâchées broyées

qui nourrissent bien des pensées

 

Dans les palais de la mémoire

s’invitent mille et une histoires

enroulées dans l’herbe du pré

en spirales recomposées

 

 

 

 

 

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9 février 2019 6 09 /02 /février /2019 15:21

La fabrique du printemps

 

Feuille après feuille et terre à terre

Le printemps repeint tout en vert

Il en avait assez de voir

Le blanc le gris et les jours noirs

 

Feuille après feuille et terre à terre

Le printemps repeint tout en vert

Il n’en pouvait plus de la neige

Des flocons qui se désagrègent

 

Jour après jour et tête en l’air

Le printemps sort ses primevères

Il en avait marre de l’hiver

Des grands vents toujours en colère

 

Jour après jour pris de vertige

Le printemps sort tous ses pinceaux

Il allume le long des tiges

Des milliers de boutons floraux

 

Les doigts  tout couverts de peinture

Le printemps  peint encore des fleurs

Des narcisses à la belle humeur

Qui gambadent dans la nature

 

Sur l’étang chante la rainette

Cela suffit à son bonheur

Le printemps range sa palette

La beauté hisse ses couleurs

 

Yann Venner 9 février 2019

 

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