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14 septembre 2011 3 14 /09 /septembre /2011 18:57

Paul Eluard

Extraits du « Dit de la force de l’amour », écrit en 1947 pour l’ouverture d’une émission de radio.

« Hommes, femmes (…) qui, perpétuellement, naissez à l’amour, avouez à haute voix ce que vous ressentez, criez « je t’aime » par-dessus toutes les souffrances qui vous sont infligées, contre toute pudeur, contre toute contrainte, contre toute malédiction, contre le dédain des brutes, contre le blâme des moralistes.

Criez-le même contre un cœur qui ne s’ouvre pas, contre un regard qui s’égare, contre un sein qui se refuse. Vous ne le regretterez pas, car vous n’avez d’autre occasion d’être sincère (…) Votre cri vous fera grand et il grandira les autres. Il vient de loin, il ira loin, il ne connaît pas de limites.


Parlez, les mots d’amour sont des caresses fécondantes. Les autres mots ne sont là que pour la commodité de la vie. Aimer, c’est l’unique raison de vivre. Et la raison de la raison, la raison du bonheur. Vous obtiendrez toujours grand enchantement d’aimer, et même de la souffrance d’amour.

Les plus grands des poètes ont affronté diversement, avec courage et avec faiblesse, les difficultés de la vie, mais leurs chants d’amour relèvent l’homme de son bourbier. »

 

 

 

Non pas le sommeil agité

Ni les balbutiements pâteux

Mais le rubis qui s’illumine

Sur la robe de la cuvé *

Quand je tiens entre mes deux doigts

Le pied du verre à déguster

Humer le bouquet et trouver

Un poème pour la saison

 

Et puis dans l’accompagnement

Des saveurs à multipler

Animer la conversation

Qui va découvrir des domaines

Où l’on n’osait s’aventurer

Et où les vignes du savoir

Proposent de nouvelles grappes

Pour les oiseaux et les amants.

 

* choix volontaire de l'auteur pour la graphie 

 

Michel Butor pour le poème 

 

 

 

 

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14 septembre 2011 3 14 /09 /septembre /2011 18:53

Le cageot

 

A mi-chemin de la cage au cachot la langue française a cageot, simple caissette à claire-voie vouée au transport de ces fruits qui de la moindre suffocation font à coup sûr une maladie.

Agencé de façon qu'au terme de son usage il puisse être brisé sans effort, il ne sert pas deux fois. Ainsi dure-t-il moins encore que les denrées fondantes ou nuageuses qu'il enferme.

A tous les coins de rues qui aboutissent aux halles, il luit alors de l'éclat sans vanité du bois blanc. Tout neuf encore, et légèrement ahuri d'être dans une pose maladroite à la voirie jeté sans retour, cet objet est en somme des plus sympathiques - sur le sort duquel il convient toutefois de ne s'appesantir longuement.

(F. Ponge, Le Parti pris des choses, 1942)

 

Le Vin

( extrait de La Correspondance du vin essais éditions Guitardes 1981 cadeau d’anniversaire)  

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14 septembre 2011 3 14 /09 /septembre /2011 18:46

giovedì 02 settembre 2010 18:00 90 Visualizzazioni

YANN VENNER

L'Alliance Française di Trieste

organizza un incontro con lo scrittore bretone

 

YANN VENNER: le nuove vie del poliziesco

 

Venerdì 3 settembre 2010  ore 18.30

Bagno Ausonia - Riva Traiana, 1

Yann Venner è scrittore di polars intriganti e raffinato poeta. Nato a Saint-Brieuc nel 1953, vive tra Bretagna e Borgogna. Ha pubblicato cinque romanzi polizieschi: dopo una tetralogia ambientata in Bretagna, in cui mescola humour e noir, ha pubblicato Cocktail cruel, un “eco-polar” in cui la suspense e l’humour abituali si accompagnano al motivo ecologico. Tutta l’opera di Venner è caratterizzata da un utilizzo sapiente della lingua francese, con ricorso a modi di dire, calembours ed ogni tipo di gioco linguistico.

L’intervento triestino sarà dedicato al rapporto tra ironia e polar e alla nuova funzione che il genere poliziesco ha acquisito negli ultimi anni: quella di descrivere il territorio locale mettendolo in rapporto con le grandi questioni socio-economiche del mondo globalizzato, costituendo così un momento di analisi e critica più che una semplice fuga nell’immaginario.

Lo scrittore converserà con Anna Zoppellari, docente di Letteratura francese presso l'Università di Trieste e vice-presidente dell'Alliance française di Trieste.

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14 septembre 2011 3 14 /09 /septembre /2011 18:15

Interview Yann Venner, août 2010.

  1. 1.      Comment définirez-vous vos polars ?
  2. 2.      Dans vos romans, le crime n’est jamais le résultat de laborieuses manœuvres, mais il est vengeance ou folie, et il est le plus souvent répété. Quel rôle donnez-vous aux sentiments noirs dans la vie ?
  3. 3.      Vos premiers quatre romans se passent en Bretagne, le dernier entre Bretagne et Bourgogne, mais parlent de problèmes qui ont touché l’esprit des français ou des européens au cours du XX siècle (la guerre d’Algérie, le terrorisme, les sans papiers et la politique d’immigration, l’écologie). Quel rapport établissez-vous entre le local et le global ? Vous vous considérez un écrivain régional ? Sur quelle tradition vous vous appuyez pour prendre en compte l’environnement dans lequel les histoires se déroulent avec ses problèmes sociaux, politiques et économiques ?
  4. 4.      Vous avez créez des personnages qui se répètent dans les différents romans. A quoi répond ce gout de la répétition et de la création de personnages d’un roman à l’autre ?
  5. 5.      Pourquoi, par contre, dans Cocktail cruel, le dernier éco-polar, vous les avez presque abandonnés ?
  6. 6.      Quelle place donnez-vous au comique et à l’ironie dans vos romans ?
  7. 7.      L’une des caractéristiques fondamentales de vos romans est le travail linguistique qui permet de rendre la richesse du français. Pour quelle raison vous donnez une si grande place à la « pluralité de la langue » française ?
  8. 8.      Vous êtes  un écrivain de polars et un poète. En quoi ces deux types d’écritures se contrastent, si elles se contrastent, et se complètent ? Différemment dit : vous avez pratiqué et publié de la poésie pour longtemps et, depuis 2006, vous vous adonnez au roman policier. Qu’est-ce que vous a porté à ce changement ?
  9. 9.      Vous connaissez quelques écrivains de polar italiens ?

 

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14 septembre 2011 3 14 /09 /septembre /2011 18:15

Surnommée la "route des châteaux", la Départementale 2 traverse le vignoble du Médoc, en Gironde, sur 80 km et permet de découvrir de prestigieuses appellations. Première étape à Margaux qui compte 21 grands crus classés.

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14 septembre 2011 3 14 /09 /septembre /2011 18:14

Le châtiment

 

 

 

 Le sixième jour de la lune de Novembre, le peintre Janus Baum acheva sa toile ; ou plutôt la signa.

Geste, qui marquait - en effet - le signe d’un total achèvement, d’une finition certaine ; à moins que le lendemain, guidé par une nouvelle inspiration (due peut-être à un sommeil bienfaiteur), il ne se mette à ajouter, supprimer, déplacer une nervure, une racine, une feuille.

Il alla se coucher l’âme tranquille, le tableau recouvert d’un morceau de drap écru et offrant sa secrète richesse à la nuit.

Mais il n’y eut pas de lendemain...

L’artiste s’endormit les mains encore pleines de sensations colorées, de mouvements soyeux, à la poursuite de blancheurs dans l’espace. Ses doigts se mirent à agripper les draps, les chiffonnant, les torturant, draps rejetés hors du cadre, hors du texte, flottant autour du peintre dans un halo goguenard et éreintant, comme une œuvre inachevable. Puis le doux sommeil vint. La surface de la toile était calme, aucune caresse de pinceau ne venait plus effleurer l’espace désormais vierge.

Respiration nocturne, sommeil réparateur et silencieux.

 

Au matin, autour du tableau dissimulé sous son suaire, on put voir sur le sol des gouttes glauques et blanchâtres, comme des boules de gui, disposées (presque) en couronne, en ronde.

 

L’inspecteur Eiche qui examina le cadavre du peintre, sans rien lui trouver de remarquable, mises à part des particularités physiques qui n’apporteraient rien à une explication logique (sinon une débauche, voire un déluge de mots inutiles), l’inspecteur Eiche ne put dire, ni écrire dans son rapport ce que venaient faire ces boules, ces perles de gui au milieu de l’atelier de l’artiste assassiné.

On se moqua même de la gêne de l’inspecteur à tenter d’expliquer, de vouloir décrire l’indescriptible : douze boules de gui qui furent expertisées comme telles par un ethnobotaniste du CNRS ; elles provenaient, seraient... tombées, étaient i-i-issues du, du chêne gaulois immense peint sur la toile la veille du meurtre, comme si le peintre livrait là son secret : faire un tableau vivant !

Douze boules de gui, innommable pluie tombée de l’arbre, un chêne ! Absurde ! Loufoque ! Impensable ! Et pourtant...

 

Douze ans ont passé depuis et je les LES contemple là, assis dans l’atelier que j’ai racheté - sans rien savoir au départ de cette sombre histoire classée par la police.

Les boules sont là, agglutinées dans un bocal Le Parfait, baignant dans le formol. Cette pièce à conviction n’a convaincu personne et le journaliste qui me l’a remise depuis peu, pièce dérobée sans doute aux forces de la Loi (bien mal inspirées lors de cette affaire) m’a affirmé que le tableau appartenait désormais à un héritier de la famille Baum, parti depuis en Australie. Je tiens le bocal transparent comme si son contenu semblait être le mobile du crime. Les boules me fixent quand j’approche le récipient à hauteur de visage, surtout l’une d’elles qui grossit - ou plutôt me semble avoir grossi - depuis ce matin. Je la soupçonne... riche de réponses dans son opaque mutité. Je n’en jurerai pas, mais, au centre de sa rotondité lunaire, je distingue à travers mes pupilles étrécies sous l’effet d’une longue concentration... (Chut ! Nous y voilà ! ...) je vois deux petites lèvres blêmes qui s’écartent  diffi... difficilement. La perle de gui va prononcer ses pre... premières paroles. Je m’en souviens encore puisqu’elles - ces paroles - me font témoigner aujourd’hui, sous le serment, du trouble qui m’accable, et à la fois de la joie qui me conduit à révéler - dans mon journal intime - (ce miroir d’encre douteuse à bien des égards propices aux égarements de ses futurs lecteurs) - à révéler ces paroles issues d’une bouche improbable. Les onze autres blafards, dans un silence de mort, semblent dédaigner cette bavarde, et brisant pour mon malheur la loi du silence ; car, depuis l’affreuse envie qui me fouaille de vouloir expurger la vérité - quelle qu’elle soit - sur cette mort mystérieuse et violente, mon état de santé s’est brutalement aggravé. La preuve : j’écris couché, le bocal contre ma joue gauche, ma main droite alignant des lettres qui s’affolent comme si le temps allait me manquer - se dérober entre mes doigts fébriles.

 

Je me mets à rêver de la Forêt Noire, plume levée, forêt de sapins sans fleurs, sans gui et sans couronne. Pourquoi donc ces douze boules assemblées, cette ronde infernale ? Est-ce le bocal, ou, ma tête ? Le tourbillon des hypothèses me fait vaciller. Je n’aurai pas dû me redresser sur ma couche pour contempler la nuit de Novembre. Nous sommes la sixième nuit de Novembre ; il est quatre heures quarante exactement, et je ne connais toujours pas le nom de l’assassin.

Le message que m’avait confié la perle blanche (la plus grosse) consistait à exposer le bocal sur le balcon nord de l’atelier, cette nuit-là précisément. Je, j’essaie de me relever. Avec précaution, j’ouvre la fenêtre coulissante, poissant la vitre de ma main moite. Les pages de mon cahier intime, agitées par le flux d’air nocturne, se froissent dans une ultime colère. »

 

Une immense déflagration s’entendit à la ronde. Dix minutes plus tard, les ambulanciers, appelés par une voix anonyme, décrivirent à la presse, entre deux claquements de portière, le drame dont ils venaient d’être les tardifs témoins : « Un inconnu (sous fausse identité, d’après l’enquête diligente de la police) gisait sur le balcon, la tempe gauche horriblement lacérée par des éclats de verre. »

Le bocal aurait explosé, laissant comme seul indice une boule de gui qui obstruait l’oreille gauche du cadavre mutilé. Les caillots de sang sur la tempe conglomérèrent sous la lune jaunâtre et d’un coup, le ciel s’obscurcit, un nuage éteignit la lune, comme si le bras d’un druide invisible et vengeur venait à l’instant de faucher l’immense champ d’étoiles...

 

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14 septembre 2011 3 14 /09 /septembre /2011 18:06

Surnommée la "route des châteaux", la Départementale 2 traverse le vignoble du Médoc, en Gironde, sur 80 km et permet de découvrir de prestigieuses appellations. Première étape à Margaux qui compte 21 grands crus classés.

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2 septembre 2011 5 02 /09 /septembre /2011 15:43

« CLIMAT » FUNEBRE, EN ROUGE MAJEUR

I

Un océan vert, composé  de  milliards de feuilles de vignes, entourait la jolie ville de Beaune. L’on pouvait entendre frémir, sous le vent tiède, toutes ces vagues végétales, qui semblaient venir s’échouer, en vertes volutes, aux portes de la cité. Et sous les feuilles de cette mer de vignes, les ceps, chargés de lourdes grappes de raisins de chardonnay ou de pinot noir, annonçaient une vendange précoce, voire prometteuse – si le beau temps se maintenait jusqu’aux vendanges.

Dès le début du mois d’août, on vit aussi fleurir sur plusieurs vitrines de la ville de blanches affichettes sur lesquelles on pouvait lire : « Recherche personnel pour les vendanges. Nourri, logé. S’adresser à…. Téléphone…. »

C’est ainsi que débarquèrent dès le jeudi vingt-cinq août, en gare de Beaune, nombre de travailleurs saisonniers, venus de toute la France, et de l’Union Européenne. Depuis quelques jours, devant la gare de Beaune, attendaient les véhicules des vignerons, venus chercher leur petit contingent de travailleurs saisonniers. Puis, en voiture ou camionnette, l’on quittait alors la ville, pour rejoindre les petits villages alentours. Dès le lendemain, certaines des personnes recrutées  seraient chargés de couper le raisin, d’autres de travailler à la table de tri, d’autres encore de porter hottes, caisses et caissettes remplies de grappes.

Dès le vendredi, parmi les coteaux qui déclinaient toutes leurs nuances de vert, certains habitants de la ville pouvaient apercevoir dans le lointain de minuscules taches colorées. Elles avançaient en rangs serrés, telle une armée de combattants joyeux, pour récolter les fruits de la nature.

Dans les rues des villages, l’on entendait rouler les tonneaux, grincer les portes des caves et des cuveries, circuler les tracteurs. Sans cesse, la région semblait bruire telle une ruche, après une trop longue saison de silence. Bientôt, coulerait un nouveau miel, une manne sacrée : le jus de la vigne, rouge ou blanc, odorant et sucré, qui emplirait de son flot généreux les cuves en inox, en bois ou en ciment.

II

Vers dix-huit heures, la première journée de vendanges s’acheva. Sur la parcelle de vignes classée en premier cru et dénommée les Renardières, plus une seule grappe de pinot noir ne subsistait. L’armée de vendangeurs n’avait laissé derrière elle aucun survivant. Tout le personnel était rentré. Certains pour se reposer ou prendre une douche réparatrice, quand d’autres s’activaient encore à la cuverie, la journée de travail étant loin d’être achevée.

Au Domaine Ravignot, à vingt heures, quand la troupe des vendangeurs se mit à table, une chaise resta vide. Une jeune fille manquait à l’appel. Elle s’appelait Clara. Au début du repas, ses voisins de table, qui étaient les mêmes qu’au déjeuner, constatèrent son absence, sans s’inquiéter outre mesure. Mais une demi-heure plus tard, Corinne, une étudiante de Besançon, décida d’en avoir le cœur net.

-          Je vais aller voir au dortoir si elle ne s’est pas endormie, lança-t-elle à la cantonade.

-         Oh ! Attends, je vais y aller moi ! Clara est peut-être sous la douche ! ajouta Frédéric, un jeune homme blond à l’œil égrillard, déjà excité par deux verres d’aligoté.

Mais Corinne, plus rapide, s’élança à grands pas, après avoir foudroyé du regard le rustaud. Dans la chambrée des filles, personne. Dans les toilettes, elle appela à plusieurs reprises ; personne. Clara avait disparu. Pourtant, Corinne l’avait vue une heure plus tôt, riant de grand cœur avec d’autres amies.

Mais quand la jeune étudiante pénétra dans les douches, elle entendit de l’eau couler. Approchant à pas prudents, car le sol glissant et détrempé présentait un danger, elle crut soudain voir parmi la vapeur d’eau, un filet d’eau rouge clair se détachant sur le carrelage couleur crème. Elle fit deux pas de plus, frappa à la porte de la cabine. Puis essaya de l’ouvrir. Impossible !

-          Tu es là, Clara ? Dis, tu es là ?

Dans cette atmosphère étouffante, dévorée par la crainte, Corinne sentit alors à ses pieds, se glisser un serpent visqueux. Les yeux baissés, elle n’eut que le temps de crier.

-         Horreur !

Tout en voyant une rigole de sang rouge couler entre deux baskets blanches.

 

III

Elle courut à toutes jambes, après avoir failli tomber sur le carrelage glissant, prévenir le patron. Aussitôt alerté, Lucien Ravignot, le vigneron du domaine, courut vers les douches. Lui aussi constata le sang qui sortait de la cabine. Ne pouvant ouvrir la porte, il se suspendit des deux mains, après avoir sauté, sur le haut de celle-ci. Ce qu’il aperçut alors lui glaça les os. Clara gisait nue sur le sol, la gorge tranchée. Sa chevelure rousse, poissée de sang et d’eau recouvrait une partie du visage. Le vigneron se précipita sur le téléphone. Pendant ce temps, Corinne et l’ensemble des deux tablées de vendangeurs parlait à voix basse. Et dans cette lourde atmosphère, tendue à l’extrême, le patron du domaine retourna à sa place. Il refusa de prononcer le moindre mot, alors que tous les regards se tournaient vers lui.

Quand le Commissaire Létourneau arriva, un silence de plomb se fit dans la salle. Une partie de la sombre cuverie, transformée le temps des vendanges en salle à manger, accueillait une vingtaine de personnes, la plupart tête baissée, le nez dans leur assiette. Quelqu’un alluma les néons, qui dévoilèrent des visages hagards, aux yeux surpris par la forte lumière

Lucien Ravignot accueillit le policier de Beaune. Ce dernier s’était déplacé avec l’adjudant de service, suivi du médecin légiste de Dijon, après que le commissariat les eut appelés tour à tour à leur domicile. Létourneau habitait  non loin du lieu du drame. Il venait de recevoir un appel transmis par ses services. Un villageois se plaignait de s’être fait voler par un singe une paire de lunettes, qu’il venait de déposer sur sa terrasse. Ce même villageois se plaignant d’un petit cirque forain de passage, établi non loin de chez lui, et qui avait fait étape dans l’après-midi.

On attendait, d’un instant à l’autre, le procureur.

-         Bonsoir, Lucien. Bonsoir Mesdames et Messieurs. Désolé d’arriver en de si tragiques circonstances.

Le regard du Commissaire fit alors le tour de la salle, inspectant avec précision chaque visage. Certains n’osaient affronter l’œil exercé du Commissaire ; d’autres, un peu ivres, le fixaient d’un regard trouble. Corinne, retournée à sa place près de la chaise vide, sanglotait, tandis qu’une amie la tenait dans ses bras.

-         D’après les premières constatations, il s’agit bien d’un meurtre, soyez en certain ! Mais pour le bon déroulement de l’enquête, je ne vous en dirai pas plus !  Personne dans cette pièce ne doit quitter les lieux. Vous m’entendez bien ?

Toute l’assistance était pendue aux lèvres du Commissaire. La dernière phrase avait été lancée comme une menace.

-         Monsieur Ravignot ? Pouvez-vous affirmer que personne, à part Corinne, n’a quitté la salle à manger ?

Le ton péremptoire annonçait de bien noirs augures.

-          Certain, Monsieur Létourneau, certain…

Mais, troublé par la violence de la situation, et harassé par une dure journée, les idées du vigneron n’étaient plus très claires. Pourtant il n’avait pas bu. Un patron responsable se devait de montrer l’exemple autour de lui.

-         … A part ma femme Louise, qui va et vient à la cuisine, et ma fille Christelle qui l’assiste, personne, non, personne !

Et d’un geste de la main, le vigneron enjoignit au commissaire de le suivre vers ladite cuisine un peu plus loin en contrebas, quand soudain…

-         Pardon, Lucien ! Si je peux me permettre… Monsieur le Commissaire.

Une voix s’était élevée. Sourde et lente. Celle d’un homme plus très jeune, qui s’exprimait avec difficulté. C’était Armand, le beau-frère du vigneron, venant chaque année, en fidèle compagnon, offrir son aide pour les vendanges. En échange de quelques bonnes bouteilles.

-         Oui, je vous écoute… !

Létourneau se tourna vers l’homme sur qui tous les regards étaient fixés.

-          Tu te trompes, Lucien ! Pardon de te le dire comme ça, mais j’ai vu au cours du dîner ce jeune homme, là-bas, avec sa casquette rouge, qui avait quitté l’assemblée…

Et de son index décharné, encore souillé par les tanins du raisin, l’homme désigna Benoît Malingeon, un jeune étudiant venu de Dijon. Surpris par la violence de l’accusation, il fallait voir comme Benoît avait sursauté quand le doigt accusateur s’était pointé sur lui ! Il se défendit avec conviction et finit par conclure.

-          … De toute façon, il ne peut pas me sacquer, le garde-chiourme ! L’a pas arrêté de me houspiller dans les vignes, prétexte que je plaisantais trop avec Clara et que je retardais l’équipe… C’est pas une compétition, tout de même !

-          Et vous affirmez, jeune homme, prononça le Commissaire, que vous vous êtes rendu aux toilettes puis fumer dehors, avant le plat principal ?

-          Oui, c’est bien cela.

Létourneau  se déplaça,  jusqu’à saisir la main gauche de Benoît. Puis la renifla. Les doigts sentaient encore la nicotine.

-         Laissez-moi tranquille, cria alors Benoît, tout en se dégageant de l’emprise du Commissaire.

-         Tout doux, jeune homme, tout doux ! Et ôtez votre casquette, je vous prie !

Benoît obtempéra.

-         Et cette trace, là ? En haut de votre front ! Vous vous êtes fait griffer ?

-         Non, non ! Je me suis cogné à un piquet, dans la vigne… On plaisantait, avec Clara…

Apparut alors le légiste, tel un fantôme, dans sa tenue blanche, les mains recouvertes de gants translucides. Un bonnet de coton posé de travers lui donnait l’air d’un clown triste. L’homme avançait, tout menu dans sa blouse trop grande. On n’entendait pas une mouche voler. Le vent avait tourné plein sud et le ciel noir, chargé d’humidité, n’allait pas tarder à déverser sa colère.

-          Qui possède un rasoir style coupe chou ? Vous savez, le rasoir de nos grands-pères ?

Le médecin légiste avait parlé. Silence dans la salle. Puis, gêné, Benoît Malingeon déclara.

-         Moi j’en ai un. Pourquoi donc posez-vous cette question ?

-         Jeune homme, êtes-vous gaucher ?

-         Oui, pourquoi ?

-         Votre compte est bon ! Commissaire Létourneau, emparez-vous de ce criminel, je vous prie !

IV

Létourneau n’avait guère l’habitude de se faire ainsi commander. Mais, par feinte ou dissimulation, il obtempéra après un court moment d’hésitation. Le Commissaire prononça donc avec solennité les formules d’usage, tandis que l’adjudant passait les menottes à Benoît Malingeon.

Une ambulance arriva quelques instants après. Le prévenu fut amené par l’adjudant devant la voiture du juge d’instruction, qui était enfin là. Ce dernier venait d’obtenir un résumé des faits, relaté par le Commissaire

-         Benoît Malingeon, reconnaissez-vous ce rasoir ?

La voix du juge était menaçante. L’adjudant tenait devant lui, protégée dans un sac plastique transparent et numéroté au feutre noir, la pièce à conviction.

-         Mais c’est pas moi, j’vous jure ! Oui, c’est bien mon rasoir, mais c’est pas moi, j’vous…

-         Suffit, espèce d’égorgeur ! Vous vouliez abuser d’elle, avouez !

-         Mais bien sûr que non ! On a juste fumé un pétard ensemble, c’est pas un crime. Et puis, Clara est partie prendre sa douche ! Moi, j’suis resté tout seul à fumer tranquille…

-         Et vous avez regagné la table, sans croiser personne ?

-         Bien sûr ! J’ai regagné ma place, avec les autres !

Létourneau suivait les débats sans rien dire. Si je jeune vendangeur mentait, c’était un formidable comédien. Le Commissaire eut pitié de le voir ainsi s’enfoncer. Et de tomber à pieds joints dans les pièges tendus par le procureur.

-         Moi, je voudrais bien vous croire, Benoît ! Mais pourquoi avoir laissé traîner ce rasoir ? Cette pièce à conviction vous condamne d’office. Vos empreintes sont même dessus, d’après les relevés de l’adjudant. Vos empreintes, vous saisissez ?

-         Je…Je… C’est pas moi ! Laisser traîner l’arme du crime, il faut être vraiment bête !

-         Vous avez paniqué, avouez ! Et après lui avoir tranché la gorge, vous avez oublié le rasoir, c’est simple ! conclut le procureur.

Le jeune homme continuait de nier, sous un flot de paroles.

-         Ne vous enfoncez pas davantage, Monsieur Malingeon ! Commissaire, conduisez-moi ce jeune criminel en prison ! Ma conviction est faite.

Il était plus de vingt-trois heures. Le procureur semblait pressé de regagner son lit.

-          Et prenez par écrit toute sa déposition, Monsieur Létourneau. Je la veux signée demain matin, en deux exemplaires, sur mon bureau. Bonne nuit, Commissaire…

 

V

Malgré ses dénégations, tandis que les vendanges continuaient sous le soleil, Benoît Malingeon resta croupir à l’ombre. Jusqu’au moment où l’homme qui s’était fait voler ses lunettes rappela.

-         Alors mes lunettes ? Et ce singe, vous l’avez retrouvé ?

S’engagea alors une longue discussion. Et cela fit « tilt » dans la tête du Commissaire, qui appela le légiste à propos d’éventuels poils de chimpanzé. Dans la chevelure de Clara, on finit, après de patientes recherches, par en trouver deux.

***

Le jeune singe s’était échappé de sa cage. La bête, grisée par les grands espaces, qu’elle n’avait jamais connus, était arrivée le premier soir des vendanges sur le domaine Ravignot, après avoir erré autour de quelques maisons ainsi que dans les bois. Elle avait même goûté quelques raisins, sur « le climat » des Renardières.

Se cachant près des douches, après avoir bu au lavabo de la salle des garçons, le chimpanzé n’avait pu résister à la vue d’un coupe-chou brillant qui dépassait d’une trousse de toilette. Le manche en argent brillait dans le soleil du soir. Puis, le jeune primate sentit de la fumée. L’odeur et la vue d’une cigarette encore fumante l’attirèrent. Curieux comme sont tous les singes, tout en gardant son rasoir à la main, il aspira quelques bouffées. Puis toussa, cracha, rejetant le mégot à terre. Il se mit à divaguer, complétement « stone. »

Soudainement excitée par la drogue, la bête entra alors dans la partie douches réservée aux filles, où Clara se rinçait rapidement. La jeune femme était en retard. Mais quand elle vit bondir l’animal au-dessus de sa tête, Clara hurla si fort que le chimpanzé, pris de panique, heurta violemment  le plafond avec son crâne. Le singe tomba, puis s’agrippa  sur une chevelure rousse. Le rasoir s’ouvrit, on ne sut comment. Complétement affolée devant les hurlements de la jeune fille, la bête alors frappa. Sa main gauche armée trancha avec violence la gorge de sa victime. La vue du sang effraya le chimpanzé. Le rasoir tomba dans la douche.

Le hurlement avait cessé.

Un peu plus tard, de nouveau dans les bois, le jeune animal, inexpérimenté à la vie sauvage, s’endormit  sur le sol, au pied d’un vieux châtaignier. En pleine nuit, dans son sommeil, le chimpanzé se fit attaquer par deux renards affamés et sans pitié... Ils le dévorèrent.

Le singe n’avait pas vu la mort venir. Clara, la jeune vendangeuse, si !

 

***

Le Commissaire ne connut pas tous ces détails. Il réussit cependant à prouver qu’un chimpanzé évadé de sa cage avait commis l’irréparable.

Le principal surtout, c’est que Benoît fût innocenté.

 

FIN 

 

Le 26 août 2011

YV

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22 août 2011 1 22 /08 /août /2011 15:35

« CLIMAT » FUNEBRE, EN ROUGE MAJEUR

I

Un océan vert, composé  de  milliards de feuilles de vignes, entourait la jolie ville de Beaune. L’on pouvait entendre frémir, sous le vent tiède, toutes ces vagues végétales, qui semblaient venir s’échouer, en vertes volutes, aux portes de la cité. Et sous les feuilles de cette mer de vignes, les ceps, chargés de lourdes grappes de raisins de chardonnay ou de pinot noir, annonçaient une vendange précoce, voire prometteuse – si le beau temps se maintenait jusqu’aux vendanges.

Dès le début du mois d’août, on vit aussi fleurir sur plusieurs vitrines de la ville de blanches affichettes sur lesquelles on pouvait lire : « Recherche personnel pour les vendanges. Nourri, logé. S’adresser à…. Téléphone…. »

C’est ainsi que débarquèrent dès le jeudi vingt-cinq août, en gare de Beaune, nombre de travailleurs saisonniers, venus de toute la France, et de l’Union européenne. Depuis quelques jours, devant la gare de Beaune, attendaient les véhicules des vignerons, venus chercher leur petit contingent de travailleurs saisonniers. Puis, en voiture ou camionnette, l’on quitta alors la ville, pour rejoindre les petits villages alentours. Dès le lendemain, certaines des personnes recrutées  seraient chargés de couper le raisin, d’autres de travailler à la table de tri, d’autres encore de porter hottes, caisses et caissettes remplies de grappes.

Dès le vendredi, parmi les coteaux qui déclinaient toutes leurs nuances de vert, certains habitants de la ville pouvaient apercevoir dans le lointain de minuscules taches colorées. Elles avançaient en rangs serrés, telle une armée de combattants joyeux, pour récolter les fruits de la nature.

Dans les rues des villages, l’on entendait rouler les tonneaux, grincer les portes des caves et des cuveries, circuler les tracteurs. Sans cesse, la région semblait bruire telle une ruche, après une trop longue saison de silence. Bientôt, coulerait un nouveau miel, une manne sacrée : le jus de la vigne, rouge ou blanc, odorant et sucré, qui emplirait de son flot généreux les cuves en inox, en bois ou en ciment.

II

Vers dix-huit heures, la première journée de vendanges s’acheva. Sur la parcelle de vignes classée en premier cru et dénommée les Teurottes – un climat de Bourgogne fort célèbre - plus une seule grappe de pinot noir ne subsistait. L’armée de vendangeurs n’avait laissé derrière elle aucun survivant. Tout le personnel était rentré. Certains pour se reposer ou prendre une douche réparatrice, quand d’autres s’activaient encore à la cuverie, la journée de travail étant loin d’être achevée.

Au Domaine Ravignot, à vingt heures, quand la troupe des vendangeurs se mit à table, une chaise resta vide. Une jeune fille manquait à l’appel. Elle s’appelait Clara. Au début du repas, ses voisins de table, qui étaient les mêmes qu’au déjeuner, constatèrent son absence, sans s’inquiéter outre mesure. Mais une demi-heure plus tard, Corinne, une étudiante de Besançon, décida d’en avoir le cœur net.

-          Je vais aller voir au dortoir si elle ne s’est pas endormie, lança-t-elle à la cantonade.

-         Oh ! Attends, je vais y aller moi ! Clara est peut-être sous la douche ! ajouta Frédéric, un jeune homme blond à l’œil égrillard, déjà excité par deux verres d’aligoté.

Mais Corinne, plus rapide, s’élança à grands pas, après avoir foudroyé du regard le rustaud. Dans la chambrée des filles, personne. Dans les toilettes, elle appela à plusieurs reprises ; personne. Clara avait disparu. Pourtant, Corinne l’avait vue une heure plus tôt, riant de grand cœur avec d’autres amies.

Mais quand la jeune étudiante pénétra dans les douches, elle entendit couler un mince filet d’eau. Approchant à pas prudents, car le sol glissant et détrempé présentait un danger, elle crut soudain voir parmi la vapeur d’eau, un filet d’eau rouge clair se détachant sur le carrelage couleur crème. Elle fit deux pas de plus, frappa à la porte de la cabine. Puis essaya de l’ouvrir. Impossible !

-          Tu es là, Clara ? Dis, tu es là ?

Dans cette atmosphère étouffante, dévorée par la crainte, Corinne sentit alors à ses pieds, se glisser un serpent visqueux. Les yeux baissés, elle n’eut que le temps de crier.

-         Horreur !

Tout en voyant une rigole de sang rouge, épaisse, couler entre ses deux baskets blanches.

 

III

Elle courut à toutes jambes, après avoir failli tomber sur le carrelage glissant, prévenir le patron. Aussitôt alerté, Lucien Ravignot, le vigneron du domaine, courut vers les douches. Lui aussi constata le sang qui sortait de la cabine. Ne pouvant ouvrir la porte, il se suspendit des deux mains, après avoir sauté, sur le haut de celle-ci. Ce qu’il aperçut alors lui glaça les os. Clara gisait nue sur le sol, la gorge tranchée. Sa chevelure rousse, poissée de sang et d’eau recouvrait une partie du visage. Le vigneron se précipita sur le téléphone. Pendant ce temps, Corinne et l’ensemble des deux tablées de convives parlait à voix basse. Et dans cette lourde atmosphère, tendue à l’extrême, le patron du domaine retourna à sa place. Il refusa de prononcer le moindre mot, alors que tous les regards se tournaient vers lui.

Quand le Commissaire Létourneau arriva, un silence de plomb se fit dans la salle. Une partie de la sombre cuverie, transformée le temps des vendanges en salle à manger, accueillait une vingtaine de personnes, la plupart tête baissée, le nez dans leur assiette. Quelqu’un alluma les néons, qui dévoilèrent des visages hagards, aux yeux surpris par la forte lumière

Lucien Ravignot accueillit le policier de Beaune. Ce dernier s’était déplacé avec l’adjudant de service, suivi du médecin légiste de Dijon, après que le commissariat les eut appelés tour à tour à leur domicile. Létourneau habitait  non loin du lieu du drame. On attendait, d’un instant à l’autre, le procureur.

-         Bonsoir, Lucien. Bonsoir Mesdames et Messieurs. Désolé d’arriver en de si tragiques circonstances.

Le regard du Commissaire fit alors le tour de la salle, inspectant avec précision chaque visage. Certains n’osaient affronter l’œil exercé du Commissaire ; d’autres, un peu ivres, le fixaient d’un regard trouble. Corinne, retournée à sa place près de la chaise vide, sanglotait, tandis qu’une amie la tenait dans ses bras.

-         D’après les premières constatations, il s’agit bien d’un meurtre, soyez en certain. Mais pour le bon déroulement de l’enquête, je ne vous en dirai pas plus !  Personne dans cette pièce ne doit quitter les lieux. Vous m’entendez bien ?

Toute l’assistance était pendue aux lèvres du Commissaire. La dernière phrase avait été lancée comme une menace.

-         Monsieur Ravignot ? Pouvez-vous affirmer que personne, à part Corinne, n’a quitté la salle à manger ?

Le ton péremptoire annonçait de bien noires augures.

-          Certain, Monsieur Létourneau, certain…

Mais troublé par la violence de la situation, et harassé par une dure journée, les idées du vigneron n’étaient plus très claires. Pourtant il n’avait pas bu. Un patron responsable se devait de montrer l’exemple autour de lui.

-         … A part ma femme Louise, qui va et vient à la cuisine, et ma fille Christelle qui l’assiste, personne, non, personne !

Et d’un geste de la main, le vigneron enjoignit au commissaire de le suivre vers ladite cuisine un peu plus loin en contrebas, quand soudain…

-         Pardon, Lucien ! Si je peux me permettre… Monsieur le Commissaire.

Une voix s’était élevée. Sourde et lente. Celle d’un homme plus très jeune, qui s’exprimait avec difficulté. C’était Armand, le beau-frère du vigneron, venant chaque année, en fidèle compagnon, offrir son aide pour les vendanges. En échange de quelques bonnes bouteilles.

-         Oui, je vous écoute… !

Létourneau se tourna vers l’homme sur qui tous les regards étaient fixés.

-          Tu te trompes, Lucien ! Pardon de te le dire comme ça, mais j’ai vu au cours du dîner ce jeune homme, là-bas, avec sa casquette rouge, qui avait quitté l’assemblée… Un peu avant le départ de Corinne.

Et de son index décharné, encore souillé par les tanins du raisin, l’homme désigna Benoît Malingeon, un jeune étudiant venu de Dijon. Surpris par la violence de l’accusation, il fallait voir comme Benoît avait sursauté quand le doigt accusateur s’était pointé sur lui ! Il se défendit avec conviction.

-          Et vous affirmez, jeune homme, prononça le Commissaire, que vous vous êtes rendu aux toilettes puis fumer dehors, avant le plat principal ?

-         Bien sûr, demandez donc à Corinne, puisque je l’ai entendue crier quand elle s’est rendue dans les douches des filles.

-         Entendu crier ? Vous êtes sûr ? Qu’en pensez-vous Corinne ?

La jeune fille sanglotait, silencieuse.

-         Et bien Corinne, on attend votre version des faits.

-         Mais, je… Je ne t’ai pas vu, Benoît, lança-t-elle d’un air de reproche.

-         Moi, je t’ai bien entendue crier en tout cas !  Et même que je t’ai vue courir ensuite pour rejoindre les autres. Tu es passée presque sous mon nez, Corinne !

-         Menteur !

Le Commissaire interrompit la dispute, qui mettait l’assistance sur les nerfs. Cette discussion stérile risquait de perturber l’enquête, tandis que des murmures parcouraient les deux tables.

-         Bien ! Il suffit maintenant ! Peut-être que traumatisée par l’ampleur du drame – je veux dire la mort de votre amie Clara – vous n’avez pas dirigé vos regards vers Benoît… Vous n’auriez pas, Corinne, le moindre souvenir ? Une odeur de cigarette par exemple ?

Létourneau  se déplaça,  jusqu’à saisir la main gauche de Benoît. Puis la renifla. Les doigts sentaient encore la nicotine.

-         Tout doux, jeune homme, tout doux ! Et ôtez votre casquette, je vous prie ! réagit le Commissaire.

Benoît obtempéra.

-         Et cette trace, là, sous votre menton ! Vous vous êtes fait griffer ?

-         Non, non, je me suis cogné à un piquet, dans la vigne… On plaisantait, avec Clara…

Apparut alors le légiste, tel un fantôme, dans sa tenue blanche, les mains recouvertes de gants translucides. Un bonnet de coton posé de travers lui donnait l’air d’un clown triste. L’homme avança, fragile, dans sa blouse trop grande. On n’entendait pas une mouche voler, bien que l’atmosphère fût très lourde et que les insectes eussent voleté pendant tout le repas. Le vent avait tourné plein sud et le ciel noir chargé d’humidité, n’allait pas tarder à déverser sa colère.

-          Qui possède un rasoir style coupe chou ? Vous savez, le rasoir de nos grands-pères ?

Le médecin légiste avait parlé. Silence dans la salle. Puis, gêné, Benoit Malingeon déclara.

-         Moi j’en ai un. Pourquoi donc posez-vous cette question ?

-         Jeune homme, votre compte est bon ! Commissaire Létourneau, emparez-vous de ce criminel, je vous prie !

IV

Létourneau n’avait guère l’habitude de se faire ainsi commander. Mais, par feinte ou dissimulation, il obtempéra après un court moment d’hésitation. Le Commissaire prononça donc avec solennité les formules d’usage, tandis que l’adjudant passait les menottes à Benoît Malingeon.

Une ambulance arriva quelques instants après. Le coupable fut amené par l’adjudant devant la voiture du juge d’instruction, qui était enfin arrivé.

-         Benoît Malingeon, reconnaissez-vous ce rasoir ?

La voix du juge était menaçante. L’adjudant tenait devant lui, protégée dans un sac plastique transparent et numéroté au feutre noir, la pièce à conviction.

-         Mais c’est pas moi, j’vous jure ! Oui, c’est bien mon rasoir, mais c’est pas moi, j’vous…

-         Suffit, espèce d’égorgeur ! Vous vouliez abuser d’elle, avouez !

-         Mais bien sûr que non ! On a juste fumé un pétard ensemble, c’est pas un crime. Et puis, Clara est partie prendre sa douche ! Moi, j’suis resté tout seul à fumer tranquille… Et puis j’ai vu passer Corinne. Ensuite, elle a crié.

-         Et vous avez regagné la table, sans croiser personne ?

-         Bien sûr ! Et j’ai regagné ma place, à table, avec les autres.

Létourneau suivait les débats sans rien dire. Si je jeune vendangeur mentait, c’était un formidable comédien. Le Commissaire eut pitié de le voir ainsi s’enfoncer. Et de tomber à pieds joints dans les pièges tendus par le procureur.

-         Moi, je veux bien vous croire, Benoît ! Mais pourquoi avoir laissé traîner ce rasoir ? Cette pièce à conviction vous condamne d’office. Vos empreintes sont même dessus, d’après les relevés de l’adjudant. Vos empreintes, vous saisissez ?

-         Je…je… C’est pas moi ! Laisser traîner l’arme du crime, il faut être complètement idiot !

-         Vous avez paniqué, avouez ! Et après lui avoir tranché la gorge, vous avez oublié le rasoir, c’est simple ! conclut le procureur.

Le jeune homme continuait de nier, sous un flot de paroles.

-         Ne vous enfoncez pas davantage, Monsieur Malingeon ! Commissaire, conduisez-moi ce jeune criminel en prison ! Ma conviction est faite.

Il était plus de vingt-trois heures. Le procureur semblait pressé de regagner son lit.

-          Et prenez par écrit toute sa déposition, Monsieur Létourneau. Je la veux signée demain matin, en deux exemplaires, sur mon bureau. A demain, Commissaire…

 

V

Malgré ses dénégations, tandis que les vendanges continuaient sous le soleil, Benoît Malingeon resta croupir à l’ombre. Le Commissaire eut beau se creuser la tête pour trouver une autre piste afin d’innocenter le jeune homme, il fut impossible  à Létourneau d’y parvenir.

Jamais personne ne sut qu’un jeune chimpanzé, échappé de sa cage lors de la venue d’un petit cirque de passage, avait commis l’irréparable. Sauf son propriétaire. Fut-il un jour au courant du meurtre perpétré par son jeune animal, fit-il même le rapprochement ? En tout cas, le propriétaire ne s’en vanta jamais. Dès le lendemain, le petit cirque quitta la région.

La bête, la sombre bête, grisée par les grands espaces, qu’elle n’avait jamais connus, était arrivée le premier soir des vendanges sur le domaine Ravignot, après avoir erré longuement dans les bois.

Se cachant près des douches, après avoir bu au lavabo de la salle des douches des garçons, le chimpanzé n’avait pu résister à la vue d’un coupe-chou brillant qui dépassait d’une trousse de toilette. Le manche en argent luisait dans le soleil du soir. Puis, le jeune primate sentit de la fumée. L’odeur et la vue d’une cigarette encore fumante l’attirèrent. Curieux comme sont tous les singes, tout en gardant son rasoir à la main, il aspira quelques bouffées. Puis toussa, cracha, rejetant le mégot à terre.

Excitée, la bête entra alors dans la partie douches réservée aux filles, où Clara se rinçait rapidement. La jeune fille était en retard. Mais quand elle vit bondir l’animal au-dessus de sa tête, Clara hurla si fort que le chimpanzé, pris de panique, heurta violemment  le plafond avec son crâne. Le singe tomba, puis s’agrippa  sur une chevelure rousse. Le rasoir s’ouvrit, on ne sut comment. Complétement affolée devant les hurlements de la jeune fille, la bête alors frappa. Sa main gauche armée trancha avec violence la gorge de sa victime. Le rasoir tomba dans la douche.

Le hurlement alors cessa...

Un peu plus tard, de nouveau dans les bois, le jeune animal, inexpérimenté à la vie sauvage, s’endormit  sur le sol, au pied d’un vieux châtaignier. En pleine nuit, dans son sommeil, le chimpanzé se fit attaquer par deux renards affamés et sans pitié... Ils le dévorèrent.

Le singe n’avait pas vu la mort venir.

Clara, la vendangeuse, SI !

 

FIN 

 

Yann Venner, 16 rue de TROZOUL

22560 TREBEURDEN  0631069020. 58 ans, retraité

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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22 août 2011 1 22 /08 /août /2011 15:26

Texte pour le marque-page : « LES COCCINELLES DU DIABLE »

Sous-titre : « Climats funèbres en rouge majeur » 

" 2010. En Bourgogne, un criminel rôde dans les vignes. Beaucoup de ces parcellesséculaires - appelées "Climats" en Bourgogne - portent un nom et sont ainsi référencées, délimitées, depuis le Moyen-Age. Dans cette mosaïque de plus de deux mille climats, le commissaire Létourneau va se mettre en chasse. L'enquête s'étend alors jusqu'en Bretagne et même en Asie, du côté de Shanghai. Cette intrigue criminelle sur fond de biodiversité s'appuie sur des données scientifiques précises, quoique d'anticipation. Un roman sur le monde du vin, éco-polar jubilatoire et savoureux, dans la même veine que "COCKTAIL CRUEL", paru en 2010 aux Editions Le Cormoran."

Editions AMALTHEE, Nantes

venneryann@orange.fr

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