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22 août 2011 1 22 /08 /août /2011 15:26

Texte pour le marque-page : « LES COCCINELLES DU DIABLE »

Sous-titre : « Climats funèbres en rouge majeur » 

" 2010. En Bourgogne, un criminel rôde dans les vignes. Beaucoup de ces parcellesséculaires - appelées "Climats" en Bourgogne - portent un nom et sont ainsi référencées, délimitées, depuis le Moyen-Age. Dans cette mosaïque de plus de deux mille climats, le commissaire Létourneau va se mettre en chasse. L'enquête s'étend alors jusqu'en Bretagne et même en Asie, du côté de Shanghai. Cette intrigue criminelle sur fond de biodiversité s'appuie sur des données scientifiques précises, quoique d'anticipation. Un roman sur le monde du vin, éco-polar jubilatoire et savoureux, dans la même veine que "COCKTAIL CRUEL", paru en 2010 aux Editions Le Cormoran."

Editions AMALTHEE, Nantes

venneryann@orange.fr

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23 mai 2011 1 23 /05 /mai /2011 18:33

début

CHAPITRE I

 

 

Un lièvre déboula dans la clairière. Bientôt suivi de deux autres qui semblaient fuir un invisible ennemi. Au plus haut des arbres, parmi l’enchevêtrement des branches, le chant des premiers oiseaux s’éteignit.

Au milieu du pont métallique  qui surplombait la rivière, une vingtaine de crapauds s’étaient rassemblés en cercle, comme tassés sur eux-mêmes. L’eau de la rivière s’assombrit d’un seul coup. Des yeux des batraciens aux paupières mi-closes, filtrait une étrange lumière. Et de leurs corps rassemblés en bataillon, semblait pulser un unique cœur. Dans la clairière environnante, plus un bruit.

Ce calme inhabituel réveilla d’un seul coup Bouloche et Fripoune, un couple de marginaux qui habitait l’unique cabane de rondins. Dans le ciel matinal d’octobre, un maigre filet de fumée grise s’échappait du conduit de la cheminée.

-          Oh, Fripoune, tu dors ? T’entends … ? On n’entend plus rien…

-         Comment veux-tu que j’entende, si on n’entend rien ! ronchonna la femme en farfouillant dans sa tignasse.

-         Chut ! … Ecoute ! C’est bizarre… On dirait du silence…

-         C’est toi qu’es bizarre… Va donc donner à manger au poêle ! J’ai froid aux pieds !

Bouloche se leva, épiant la moindre trace de vie à l’extérieur. Seules ses jointures craquèrent. Avec application, il rechargea l’appareil de chauffage dont le fond ne contenait plus que quelques braises. Un journal froissé en boule, une poignée de brindilles sèches, suivi du souffle de l’homme suffirent à ranimer le foyer. Après qu’il eût glissé deux petites bûches de chêne et par-dessus une plus grosse, on entendit le crépitement du feu qui lançait à présent sa joyeuse lumière.

Fripoune se leva, enfila sa vieille robe de chambre en pilou et mit l’eau à chauffer. Bouloche était sorti, intrigué. Quand il rentra, il avait son visage des mauvais jours. Fripoune le regarda de biais.

-          Tu vas pas à la vigne ce matin ?

-         Non ! Le patron nous a donné not’ matinée. J’vais en profiter pour réparer le toit avant que les gelées arrivent. Bizarre, ce silence dehors…

-         Ben moi, j’vais aller aux champignons après mon café. A Beaune, j’ai trouvé un nouveau client. Un restaurant qui veut bien  m’acheter les derniers cèpes de la saison.

Le couple prenait son petit déjeuner quand la première explosion les surprit. Fripoune bondit sur son tabouret, renversa son bol. Bouloche sauta en l’air comme frappé par la foudre… Un épouvantable fracas, suivi d’une lumière aveuglante, leur transperça les tympans. Une deuxième explosion suivit, encore plus violente. Sous leurs pieds, la terre trembla. La cabane vibra ainsi que la table sur laquelle s’entrechoquèrent les couverts. Puis ce fut de nouveau le silence. L’homme regarda sa femme, atterré. Fripoune voulut parler, mais aucun son ne sortit. Sa bouche ouverte, à demi édentée, semblait celle d’un poisson à l’agonie. Et à travers les carreaux crasseux de la fenêtre, un soleil pâle filtra.

-          J’te disais bien qu’un silence pareil, c’était pas  du normal… !

-         Si c’est ça que t’appelles du silence, moi j’veux bien être changé en chèvre… !

-         Tais-toi Fripoune ! Tu vas nous attirer la poisse !

 

 

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23 mai 2011 1 23 /05 /mai /2011 18:27

essai

PROLOGUE

 

 

 

Corentin Baliveau, juché sur son tracteur-enjambeur, était au travail depuis huit heures du matin. Il avait pour tâche de traiter une dizaine de rangs de vignes contre le mildiou, un champignon microscopique qui empêchait le développement du raisin. La pluie tant attendue était enfin tombée, pendant une semaine entière, drue et tiède. En l'absence de vent,  une humidité poisseuse recouvrait désormais les ceps de pinot noir, collait à la terre marneuse et s'était fixée sur les jeunes grappes.

 

Dès les premiers signes de la maladie, le feuillage avait rapidement jauni et flétri, des taches brunes étaient apparues. La pluie s'était arrêtée hier au soir. On annonçait un temps doux et couvert pour toute la semaine, mais sans ondées. L'opération de sulfatage à la bouillie bordelaise avait donc été décidée et une jolie couleur bleue commençait à recouvrir  le feuillage.

 

La pente s'accentua. Un brouillard chaud recouvrait la campagne. Des gouttes de sueur inondaient le front de l'ouvrier et  commençaient à lui tomber dans les yeux. Il souleva sa casquette pour s'éponger le front. Ses mains lâchèrent un instant le volant du tracteur quand un éternuement violent le surprit. La casquette s’envola.

Au même moment, le pied de Corentin glissa brutalement sur la pédale d'accélérateur. L'engin bondit dans la pente glissante de glaise. L'homme poussa un cri, mains agrippées au volant, corps arc-bouté et pied enfoncé sur le frein. Déséquilibré, le conducteur fut projeté à terre. Sa  tête heurta une murette de pierres en contrebas. Le crâne éclata dans un  affreux craquement tandis que le tracteur continuait sa course folle.

 

On retrouva Corentin Baliveau trois heures plus tard. La murette de pierres blanches était souillée de sang. Autour des lèvres du mort, s'étaient agglutinées plusieurs coccinelles, qui semblaient lui rendre un hommage funèbre.

 

Une partie du meurger avait été défoncée par le tracteur enjambeur, désormais couché sur le flanc. De l’huile visqueuse, mêlée de fuel, gouttait d’une flaque en contrebas. Celle-ci brillait sous un soleil timide et refléta soudain le visage du premier témoin. Un promeneur qui passait par là, attiré par la position incongrue du tracteur. Le touriste avait d’abord distingué une tache rouge fluo, couleur minium, qui se détachait au ras du sol parmi un paysage de vignes. La lumière fortement orangée lui avait sauté aux yeux.

Et, s’étant approché à grands pas, le touriste allemand dut constater  les faits. Un homme, presque en chien de fusil, comme recroquevillé, baignait dans son sang, la tête en bouillie. Parmi le peu de cheveux gris, un morceau de cervelle apparaissait. Les mouches bourdonnaient, des coccinelles voletaient, l’air sentait le fuel. Le fort contraste des couleurs donnait une touche très réaliste à ce cruel tableau. Et cette œuvre, de nature et de culture mêlées, causa un tel choc au voyageur de passage, qu’il prit ses jambes à son cou pour rejoindre l’habitation la plus proche.

 

Midi sonna au clocher du village. Les douze coups s’égrenèrent parmi le vent doux de juin au moment où l’homme frappa à une porte.

 

-        Egzcusez-moi, Mat’ame ! Je… trouver un Leiche, … Parton, un homme mort dans la cam pa gnieu… Moi, courir très fite !

 

La personne qui venait d’ouvrir et de recevoir ces informations en pleine face, eut pour premier réflexe de se rencogner contre le battant de la porte. Dans sa blouse grise à fleurs mauves, elle fixait le visiteur, comme hallucinée, incapable de refermer la bouche qu’elle avait grand ouvert. L’homme continuait de fixer du regard cette petite vieille aux cheveux assortis à la blouse. L’Allemand aussitôt jugea cette femme bien coquette ; « Une vraie petite Vranzaise », pensa-t-il… en allemand.

Célestine Castaing eut alors un haut le cœur, croyant voir à travers l’étranger un ancien soldat Boche. En une seconde, elle se retrouva en mille neuf cent quarante-deux, tandis que l’armée allemande occupait le pays ; non loin de la ligne de démarcation. Célestine, choquée, atteinte de confusion mentale, agrippa la porte de ses deux mains usées et, d’une poussée violente, referma le battant au nez de l’importun.

 

Lui, en short et en sueur, ses maigres cheveux blonds plaqués sur un crâne dégarni, continuait de trembler sur ses grosses jambes poilues. Un lourd sac à dos kaki lui faisait une  bosse dans le dos. Des poils dorés sortaient de ses oreilles, lui donnant une bonne tête de nounours abruti.

 

Hans, puisqu’il se prénommait ainsi, crut bon de s’éloigner à reculons.

Une voiture, lancée à vive allure, le heurta au niveau des genoux. Projeté comme un ballon de baudruche, le touriste refoulé s’envola dans les airs. Crissement de pneus, hurlement de freins !

Un corps lourd retomba sur la chaussée. Quatre-vingt-dix kilos de chair broyée.

Le capot de la voiture était défoncé, le pare-brise en miettes tandis que le conducteur, à peine sorti du véhicule, braillait.

 

La personne qui venait d’ouvrir et de recevoir ces informations en pleine face eut pour premier réflexe de se rencogner contre le battant de la porte. Dans sa blouse grise à fleurs mauves, elle fixait le visiteur, comme hallucinée, incapable de refermer la bouche qu’elle avait grand ouvert. L’homme continuait de fixer du regard cette petite vieille aux cheveux assortis à la blouse. Le touriste jugea cette femme bien coquette. « Une vraie petite Vranzaise », pensa-t-il… en allemand.

Célestine Castaing eut alors un haut le cœur, croyant revoir dans cet étranger un soldat de la dernière guerre. En une seconde, elle se retrouva en mille neuf cent quarante-deux, tandis que l’armée allemande occupait le pays ; non loin de la ligne de démarcation. Célestine, choquée, atteinte de confusion mentale, agrippa la porte de ses deux mains usées et, d’une poussée violente, referma le battant au nez de l’importun.

Lui, en short et en sueur, ses maigres cheveux blonds plaqués sur un crâne dégarni, continuait de trembler sur ses grosses jambes poilues. Un lourd sac à dos kaki lui faisait une  bosse dans le dos. Des poils dorés sortaient de ses oreilles, lui donnant une bonne tête de nounours abruti. Hans, puisqu’il se prénommait ainsi, crut bon de s’éloigner à reculons.

Mais une voiture, lancée à vive allure, le heurta au niveau des genoux. Projeté comme un ballon de baudruche, le touriste  s’envola dans les airs. Crissement de pneus, hurlement de freins ! Un corps lourd retomba sur la chaussée. Quatre-vingt-dix kilos de chair broyée. Tué sur le coup, l’Allemand. Son sac à dos, ouvert,  gisait lamentablement  au milieu de la chaussée. Une revue touristique de la Bourgogne et aux pages ensanglantées bruissait dans le vent.

Le capot de la voiture était défoncé, le pare-brise en miettes tandis que le conducteur, à peine sorti du véhicule, braillait.

-        Mais, c’est pas Dieu possible ! J’y suis pour rien moi !

D’autres portes s’ouvrirent, et des curieux s’approchèrent, avec prudence. Pour la deuxième fois, la vieille Célestine, affolée par un tel vacarme, ouvrit sa porte. Devant un tel spectacle de désolation, elle se prit la tête à deux mains. Pour elle c’était sûr, le pays était à nouveau en guerre. Alors, saisie d’un courage qui lui avait toujours manqué, elle avança d’un pas ferme vers le véhicule accidenté, buste en avant. Une dizaine de personnes, inquiètes, occupaient les trottoirs. Elles se rapprochaient en silence les unes des autres, mues à la fois par un sentiment de curiosité et de crainte. Certaines, surprises au milieu de leur déjeuner, portaient une serviette autour du cou. L’une d’elles, fourchette en main, continuait de mastiquer.

-          Monsieur, je vous remercie ! Je ne vous connais pas, mais soyez le bienvenu. Si vous n’étiez pas intervenu à temps,  je crois que ce soldat aurait bien été capable de me violer... Je vous dois la vie, Monsieur ! Suivez-moi donc ! On va téléphoner  aux gendarmes !

-

Quand le conducteur imprudent entendit cette déclaration, il éprouva un malaise. Déjà choqué par le drame qu’il venait involontairement de provoquer, il sentit ses jambes flageoler. La petite vieille, boulotte, quasi édentée, usant de minauderies quasi indécentes, s’était retournée après l’avoir saisi par le bras, l’invitant à le suivre. Il n’y était pour rien, lui, si ce crétin  en short était descendu du trottoir à reculons. Le corps gisait au milieu de la chaussée tandis que des objets brisés, échappés du sac à dos, roulaient en tous sens. Si un autre véhicule arrivait dans ce virage, le bonhomme risquait d’être écrasé une seconde fois. L’auteur de l’accident hésitait. Les badauds lui adressaient des regards noirs. « Quel culot ! » semblait-il entendre. « Venir déranger de braves retraités à l’heure du déjeuner ! » Plutôt gêné par la situation, mais en homme habitué à commander, il lança à la cantonade.

 

-        Allez donc vous poster  un peu plus loin dans le virage, et des deux côtés ! Agitez les bras si un véhicule approche et surtout que personne ne touche à rien !

Des hochements de tête lui répondirent. On semblait acquiescer, mais du bout des lèvres. Célestine Castaing  tirait toujours son sauveur par le bras et tous deux disparurent à l’intérieur de la maison.

 

 

**********************************

 

 

Non loin du village de Jobigny La Ronce,  à quelques lieues de Beaune, quand on quitte la Départementale Quatorze, se tenait l’Oratoire des Sœurs de la Charité. Grâce aux renseignements de mon ami Antoine de La Clairgerie, un ami bourguignon qui était  viticulteur dans la région, nous trouvâmes rapidement l’emplacement. Ayant laissé notre véhicule au bord d’un chemin forestier non carrossable, ce fut au bout d’une minute de marche que nous découvrîmes, Margareth et moi, le lieu saint.

Modeste par sa taille, discrète par sa position dissimulée derrière une vaste haie de platanes dressés comme de bienveillantes sentinelles, la construction du quinzième siècle occupait cependant une position stratégique. L’entrée de l’oratoire, exposée plein sud,  offrait au premier regard une porte de bois noir aux deux lourds vantaux. Avant que le visiteur ne descende deux marches usées et polies, il pouvait admirer au-dessus de sa tête une voûte, avancée en surplomb. Parmi de vieilles dentelles ou broderies de pierres jaunies, trois gros blocs de calcaire ouvragé, telles des dents cariées – en arceaux, et recourbées en crocs de boucher s’avançaient, menaçantes.

On se sentait alors comme happé par cette affreuse bouche ouverte,  qui vous faisait frissonner alors que vous baissiez la tête pour pénétrer dans cet antre.

La haute porte, ouvragée par d’habiles mains de sculpteurs aujourd’hui devenus poussières, présentait de multiples symboles aujourd’hui effacés. Cet obstacle noir vous  invitait  - sur son étrange seuil – à une curiosité toute naturelle. Que l’on soit croyant ou non, une force vous poussait, contre votre gré, sans même que vous ayez le temps de vous poser la moindre question,  à pénétrer plus avant. Etaient-ce les deux têtes souriantes de lion sculptées, ou bien les larges ferrures horizontales si finement ciselées ? A moins que ne ce fut la couleur noire qui vous paraissait douce et réconfortante, soyeuse comme une peau d’animal ? Impossible de le dire…

On entrait, un point c’est tout.

Et c’est ainsi que l’austère bâtiment en pierre de Comblanchien vous avalait.

Tout d’abord, alors que clignotaient vos yeux, saisis par le contraste entre lumière et pénombre, tout votre corps vacillait. Un peu comme un effacement de vous-même, une absence.

Un vertige, léger, vous saisissait. Passé ce bref délai – vos yeux s’ouvraient soudainement. Et tout en avançant vers la lumière diffuse et bleutée des vitraux,  votre personne entière devenait prisonnière  d’un bien fruste décor. Les murs écaillés ne laissaient plus deviner leurs anciennes couleurs ; l’autel nu, froid comme un cadavre reposant dans l’ombre, présentait une surface de marbre lisse. Un vase de verre à l’eau verdie laissait deviner trois tiges oubliées, croupissantes. Des pétales desséchés, légers comme des plumes, desquels toute vie était absente, reposaient sur la pierre dans un décor privé de toute vie. Seuls, deux moucherons ballotés par l’air que vous veniez de déplacer en entrant, voletaient au hasard, sans aucune destinée possible.

On eût dit un lieu à l’abandon, avec un Christ en croix, qui versait les dernières larmes d’un monde disparu. Haute de deux mètres, la poutre verticale présentait un bois fendillé mais brillant. L’autre partie de la croix, d’un bois plus sombre, et sur laquelle les mains clouées du supplicié semblaient toujours saigner, ne représentait pas même un angle droit. Le corps ainsi martyrisé souffrait – gauchement - dans la demi-obscurité. Et si la couronne d’épines recevait une maigre lumière diffusée par le vitrail en surplomb, toute la face du martyr criait dans le silence, à votre encontre.

***

Le visiteur, saisi alors d’une lourde empathie, sentait presque se mouvoir sa propre colonne vertébrale. Tel un serpent d’os, contraint par trop de muscles, écrasé de tant de chairs. Le temps de la visite était à la mesure de l’exiguïté du lieu. Bien sûr, le visiteur pouvait s’octroyer un long moment de prière, à l’abri de tout témoin vivant, seul face à la croix, seul face à sa foi, pure et sincère. Et si d’autres profitaient de la solennité du lieu pour s’asseoir parmi trois courtes rangées de chaises dépareillées, c’était peut-être pour s’y reposer d’une trop longue étape. Mais la plupart des curieux qui avaient franchi le seuil ne restaient plus de cinq minutes, tant la tristesse de l’oratoire vous écrasait de désespoir. De ce lieu de prière, griffé de chagrin et de larmes, toute énergie s’était enfuie.

Alors, on retrouvait bien vite le dehors, l’air des champs, des vignes et des bois. Ravi de respirer de nouveau parmi la sainte, la puissante nature. Et elle entrait alors en vous par d’odorantes bouffées, après  une longue inspiration  qui vous gonflait de forces neuves. Toute une énergie bourdonnait alors à vos oreilles : chanson des ruisseaux, des arbres, écho des feuilles murmurantes. Eclairs de soleil traversant la ramure, zébrures d’oiseaux trouant l’azur.

Contraste saisissant entre une nature offerte, radieuse, explosive et l’intimité d’un lieu saint qui avait jeté sur nos deux personnes sa chape de plomb fondu.

Et dans ce panthéisme verdoyant aux mille variations colorées, parmi la fraîcheur printanière, Margareth et moi nous nous embrassâmes. Heureux de se retrouver en plein air. Puis, l’on s’assit tous deux dans l’herbe tendre, après avoir déplié une couverture de laine.

****

 

L’Oratoire des Sœurs de la Charité avait connu pourtant ses heures de gloire et d’affluence. On y était venu pour prier le Christ, ses apôtres mais aussi ses saints locaux : Le Père Clément, frère convers détaché de l’abbaye de Cîteaux et Saint Vincent, patron des vignerons, humbles forçats de la terre.

J’appris à Margareth que la statuette de Saint Vincent avait été dérobée à plusieurs reprises. Sculptée dans un bois d’aulne au départ, elle fut maintes fois remplacée, puis protégée derrière une grille, enfin scellée. Rien n’y fit. Les voleurs n’avaient aucune âme. La niche qui abritait la statue était toujours là, tel un vestige inutile, dent creuse qui n’avait plus d’attrait. Le renfoncement concave abritait désormais une colonie d’araignées attendant le moindre insecte échappé d’un bouquet, la plus petite mouche téméraire étant venue y sceller son destin, devancer la mort.

Le saint patron de la vigne, à l’origine sans doute espagnole, ainsi que ses copies multiples devaient trôner quelque part en d’autres pays, sur le bureau d’un bourgeois, dans un cabaret près des docks ou bien chez un quelconque recéleur, passant pour un noble antiquaire.

***

Margareth fut surprise d’apprendre que dans toute la Bourgogne, ce n’étaient pas moins de trois mille statuettes, effigies de plâtre, représentations peintes, modelées, tournées à la main qui avaient disparu. Le commerce de ce saint avait connu bien des avatars, bien des tribulations.

Saint Vincent protégeait la vigne des intempéries meurtrières pour les bourgeons, la fleur ou le raisin, Saint Vincent luttait contre les maladies, éloignait les charançons, le court noué, la pyrale. Il tuait sans barguigner les hannetons devenus adultes, localement appelés aussi cancoines, turcs, engraisse-poules, vers blancs, coteriaux et coterias, toutes ces larves nuisibles avant leur métamorphose. Saint Vincent éloignait des dangers aériens et souterrains, aidait les vers à mieux aérer la terre, tuait les cochenilles, les nuisibles, vous débarrassait du phylloxera, du mildiou, de la gale, de l’oïdium.

Le bon Saint Vincent se retrouvait, par la grâce de Dieu tailleur, ingénieur, laboureur, économe, régisseur, producteur, entrepreneur en management. Lui seul pouvait contribuer à commander dame nature. Selon le principe d’un philosophe anglais, on ne commandait à la Nature qu’en lui obéissant.

Le saint aux mille armes, aux mille et un talents menait des armées d’animaux souterrains pour venir en aide à des millions de ceps. Et ces centurions des ténèbres, ces vers que l’on croyait par leur vilaine forme mauvais voire suppôts de Satan, vous amélioraient le spectre racinaire de la vigne, la nature même de votre terrain, de votre climat ; ils creusaient et labouraient inlassablement des milliards de galeries souterraines. Sous trois étages invisibles, la faune épigée, endogée et acénique livrait un combat silencieux contre les bactéries, broyait et digérait le moindre déchet organique, réduisait en poussière de terre animalcules, débris végétaux, cadavres minuscules d’insectes, de larves, de cirons pour créer dans un merveilleux ballet nocturne ce miracle : un trésor né d’une alchimie contre les forces infernales  et qui donnait à la vigne son substrat vital : un éternel regain, qui était l’âme du raisin.

 

 

***

 

Margareth, ma compagne australienne, avait compris que Saint Vincent avait redonné aux bourgeons, fleurs et feuilles de la vigne un désir d’espérance que confirmait chaque printemps. Tant et si bien que les saisons déroulaient  l’une après l’autre le doux tapis roulant de la vie.

Malheureusement, cette peinture agreste, ce tableau idyllique propre à vous faire croire à tous les dieux du terroir, ne montrait que la face d’un âge d’or qui  n’existait que dans les rêves.

Le bon Saint Vincent, tout réel qu’il fût, ne pouvait pas toujours être au four et au moulin. Ce saint patron des vignerons doté de pouvoirs surnaturels avait aussi ses faiblesses, car  tout sujet est faillible - à part Dieu, s’il existe…

Les pouvoirs supranaturels du religieux né à Saragosse vers l’an de grâce trois cent quatre ne franchissaient pas toujours les Pyrénées pour venir lutter contre tous les fléaux de la viticulture, ces noirs Sarrasins, ces Maures pesteux qui avaient envahi les terres de Bourgogne. Saint Vincent, machine de guerre antiparasitaire, n’en pouvait mais contre les attaques foliaires de l’oïdium, ces ennemis ravageurs venus du diable-vauvert !  

On ne pouvait empêcher la pluie de tomber, des murs de pluies grasses qui tombaient sur la fragile fleur de la vigne. On ne pouvait pas toujours empêcher de nouveaux parasites qui faisaient leur nid sous le tendre feuillage, déposaient leurs œufs mortels, leurs larves cruelles – micro-bombes à retardement. Autant de grenades offensives qui fleurissaient en silence tandis que le brave vigneron dormait, abruti par de longues, éreintantes heures de labeur. Imaginez cet homme adulte, simple tâcheron ne possédant pas le moindre arpent de terre, cette femme ou leurs enfants, qui de l’aube au crépuscule maniaient le fessou, bouèchaient d’abord avec la mielle, taillaient la vigne et autres dures tâches. On avait beau appeler Saint Vincent, invoquer son doux nom, il n’était pas présent à cinq heures du matin, sur une ouvrée,  pour y donner le premier coup, puis assurer le fossoyage, suivi de la tierce ou du binage. La pioche à deux dents pour le premier coup vous cassait le dos ; puis votre fessou en manche de châtaignier pour  les autres  bouèchages ne vous rapportait qu’une menue monnaie. Et Saint Vincent n’était toujours pas là au crépuscule, derrière votre dos, pour soulager vos maux, ni essuyer la sueur coulant de votre front.

Son ombre, peut-être…qui vous répétait à l’envi : « Bouèche, mon gars, bouèche, si tu ne veux pas crever de faim ! » Et quand le fessou se retrouvait dégarni d’acier, il fallait bien le payer six sols quand il se retrouvait usé par la pierraille, tous ces cailloux et ce sol dur. Retourner la terre, l’ameublir et l’assouplir, et cela trois fois l’an avec un outil de fortune vous épuisait le plus solide des hommes.

***

 

A ces derniers mots, mon auditrice frissonna. Après avoir vérifié, par réflexe professionnel, que la bande tournait toujours, Margareth, d’un signe discret, et comme pour échapper aux distractions qui nous entouraient, m’encouragea à continuer ma narration.

Et quand la pluie vous avait épargné, parfois c’était le gel qui vous assassinait ! Gerçures, engelures, crevasses, toux, quintes et fièvres s’emparaient de tout votre corps. Sol gelé, vigne givrée, rameaux tués. Sève absente, pas le moindre souffle vital. Puits et rivières prisonniers de la glace. Et encore les brouillards, le dégel, la gadoue, suivies de terribles chaleurs… Il fallait être fort pour vivre et résister.

Saint Vincent répondait quelquefois absent. On l’implorait, conjurait le sort ; la grêle affreuse s’abattait soudain, crevant le raisin, lacérant le feuillage, brisant le moindre sarment. Alors, laissant échapper sa colère, l’ouvrier prenait la statue de bois du saint, la jetait dans la Vouge ou la Bouzaise, à moins qu’il ne retournât la face du saint patron contre le mur de l’église durant la procession de janvier.

-          Où es-tu Saint Vincent, patron des vignerons ? Où donc es-tu passé, tandis que nous souffrons ?

Ce seul distique lâché dans la froidure hivernale ne trouvant pas d’écho, on s’en retournait tête basse au logis, trahi, floué par la vie. Une protection tant souhaitée, tant attendue n’était-elle qu’un leurre ? Etait-ce possible que sous le patronat du meilleur des saints protecteurs de la vigne, la défection de ce dernier soit envisageable ?

     - O bon saint Vincent pourquoi m’as-tu abandonné ? O Saint patron de la vigne, par Bacchus dieu du vin, pourquoi délaisses-tu tes humbles serviteurs ?

Et jamais de réponse à la question posée. Plus jamais de repos ni de cesse. Jamais, jamais.

***

J’appris alors  à la jeune journaliste qui m’accompagnait, que quand la trahison vous blesse, que vous vous retrouvez totalement démuni face aux injustices de la nature, une solution paraît alors la bienvenue : un remède bien plus efficace qu’un cautère sur une jambe de bois. Un remède à vous faire danser les sabots, tourner la tête et vous distraire : un pot de bon vin de chardonnay aux arômes fleuris, voire une pleine pinte de vin mordant d’aligoté,  à moins que ce ne soient quelques mesures de pinot beurot, ou de pinot franc rutilant. A la condition de les partager avec vos semblables, humbles travailleurs de la terre.

Par la grâce de cette  manne versée dans les verres,  toute injustice  et malheurs passés semblent peu à peu s’effacer. Le vin réparateur va ravir les gosiers, réchauffer les ventres, allumer les yeux. Et quelques gorgées plus tard, courbatures oubliées, rides envolées, fusent les rires. Les corps se mettent à vibrer, rassérénés par le miracle de cette liqueur vermeille qui se propage dans vos veines. La modeste ivresse partagée vous apaise l’esprit et l’âme - peut-être même sous le regard de saint Vincent - avant de vous endormir sur la table, tête dans les bras, pour quelques heures.

Il est encore possible que cette scène idéale ne soit qu’un effet de l’imagination. Au cabaret des princes, les gueux n’y ont place, c’est certain. Une horrible piquette a pu vous être servie - boisson âcre, acide, amère. Les tâcherons qui produisent au bout de l’été par leurs incommensurables efforts le vin enchanteur n’ont que rarement le loisir d’y goûter. Peut-être y ont-ils trempé leurs lèvres, respiré les bien doux arômes, virtuels… Impénétrables sont les territoires de l’imaginaire, cette folle du logis qui vous saoule.

***

Margarteth, émue par mon récit, et toute attentive à ces histoires du passé, hochait de temps en temps la tête. Captivée, semblant boire mes paroles qu’elle enregistrait sur son petit magnétophone portatif, elle m’incita à poursuivre.

Et si Monsieur le curé n’a pas le droit de faire la grimace en buvant devant ses ouailles le vin du bon Dieu, lui se permet, à la face de tous, tous les dimanches, de savourer une exquise liqueur, de préférence translucide, afin de ne pas tâcher son habit. Suave Montrachet, fringant Corton, Meursault enchanteur, Saint Aubin minéral. Tous ces vins blancs de chardonnay pour démontrer  - preuve à l’appui - aux humbles croyants rassemblés le dimanche, une possible idée du bon Dieu. Toutes ces richesses liquides afin de prouver – par démonstration in situ, la puissance divine. Et les pécheurs du dimanche de baisser la tête, tentés par le diable. Pour une simple gorgée de ce nectar, combien auraient été capables en pensée de tuer l’officiant, de lui faire rendre gorge, d’étrangler le représentant du bon Dieu…

Sacrilège ! Par bonheur, Saint Vincent y pourvoyait.

Et Monsieur le Curé de lever vers le seigneur ses yeux clos, afin de mieux entrer en communication avec le divin. Instant sacré, un homme boit.

Communication directe aux arômes de tilleul, de silex ou de pamplemousse. Aux effluves de rose, de beurre frais, de sauge ou de citrons mûrs. Aux accents enchanteurs d’immémoriales saveurs sorties tout droit d’un calice en or pur.

Heureux soient les buveurs à qui ces bienfaits sont accordés, car le royaume céleste leur est ouvert en permanence. A toute heure du jour ou de la nuit.

 

***

Je décidai de m’arrêter là, ne voulant pas que Margareth soit trop influencée par ma vision d’un passé, bien subjective.

 

 

 

 

 

 

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Ces quelques exemples cités ci-dessus pour montrer, à l’aune du rêve et de la raison, de la foi ou de la passion, de l’histoire et du territoire, qu’il faut avoir présent à l’esprit ce préambule à la fois historique et poétique, religieux et laïc, pour vous raconter que ce qui va suivre ne peut être lu pour folle menterie, pures billevesées ou racontars du diable.

 

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23 mai 2011 1 23 /05 /mai /2011 18:24

Raymond Cherreau ( 1905-1988)

                                           Un inventeur beaunois

 

 

I

 

Dès 1847, à Beaune, des constructeurs brevetés au service de la viticulture eurent l'idée de concevoir une machine capable d'effectuer le travail de plusieurs hommes nus en train de patauger dans la cuve durant plusieurs jours. Passionné par la technologie, Raymond Cherreau, inventeur beaunois descendant de cette famille de constructeurs, après des nuits de recherche, mit au point une technique ingénieuse aux alentours des années 1960 : il remplissait la cuve normalement de vendange foulée égrappée et laissait la fermentation se déclencher sous l'effet des levures contenues dans les peaux de raisin. Puis, il plongeait un impulseur* fabriqué par ses soins, dans la cuve et le mettait en marche une seule fois. Ensuite, le vigneron procédait à une chaptalisation aussi raisonnable que possible. A la fin de la fermentation, il faisait écouler le vin de la cuve. Le marc restait sur lattis et il était acheminé vers le pressoir, de préférence par un élévateur à godets spécialement conçu dans ce but. Ce marc était serré une seule fois, très lentement, par le pressoir, et le jus de presse était aussitôt mélangé avec le jus de la goutte.

 

Les lies, composées de bourbes de jus non fermentées et de résidus de fermentation étaient ensuite distillées séparément en eau de vie de vin (fine) :

 

Le jus de goutte, filtré à travers le marc à son écoulement, se clarifiait un mois plus tôt que s'il avait suivi le cours normal de la vinification, et était plus coloré.

La richesse en tanin du vin et l’intensité colorante se traduisaient par un enrichissement supérieur de trente à cinquante pour cent à celui d'une vendange-témoin traitée selon le processus de vinification habituel.

Cette nouvelle méthode de foulage par impulseur spécial rencontra un vif succès.

 

*Cette pompe est utilisée pour le pompage, le transfert de cuve à cuve, le soutirage, le remontage, la filtration, l'embouteillage de vins et alcools (lors des différentes étapes de leur fabrication). Les pompes à piston permettent en plus le pompage de la vendange égrappée. La forme excentrique du corps crée une augmentation du volume à l’aspiration de la pompe, créant ainsi un vide qui aspire le produit. Puis le produit est déplacé à travers le corps vers l’impulsion où une diminution du volume crée la surpression expulsant ainsi le liquide hors de la pompe dans la tuyauterie de refoulement.

 

 

 

 

 

Le but de la vinification en rouge est d’obtenir par macération une extraction aussi complète que possible des substances contenues dans les peux des raisins : matières colorantes et tanins, et leur diffusion dans le moût.

Or, paradoxalement, les peaux des raisins, après leur mise en cuve, ont tendance à se soustraire en partie à la macération, parce qu'elles remontent en surface sous la poussée du gaz carbonique et demeurent flottantes, dès que la fermentation est déclarée.

Cette accumulation de peaux sur la partie supérieure du moût porte le nom de « chapeau ». De ce fait, l’intervention du vinificateur s'avère nécessaire pour remédier à cet état de chose.

Les anciens, qui le savaient bien, ont trouvé pour seul recours le foulage aux pieds, ou pigeage, permettant de disloquer quotidiennement la formation du chapeau et le noyer dans la masse du liquide. Outre que cette tâche souvent jugée folklorique par des observateurs ignorant la réalité du travail du vigneron, était fastidieuse, elle présentait des dangers. Combien d'hommes sont morts asphyxiés après avoir percé de leurs pieds une poche de gaz carbonique dans une cuve !

 

 

Monsieur Cherreau inventa aussi des échangeurs de température, des égrappoirs-fouloirs-pompes, fabriqua des cuves pour la vinification et le stockage, des pressoirs. Mais une autre invention, en 1975, allait faire sa renommée dans tout le pays: un égrappoir-fouloir-pompe supprimant le pourri-sec à quatre-vingts pour cent.

Cette machine éraflait la vendange avant de la fouler, ce qui représentait un progrès par rapport au fouloir-égrappoir que les vignerons utilisaient jusqu'alors : l'invention de Raymond Cherreau pratiquait l’opération inverse. Mais si cette machine donnait de bons résultats avec la vendange blanche, elle posait deux problèmes pour la vendange rouge: en raison de l'écartement trop faible des cylindres, l’éraflage se faisait souvent trop rapidement et le foulage était trop fort. Quand la vendange était saine, l’éraflage se passait dans des conditions satisfaisantes, mais comme au moins une année sur deux, les raisins étaient atteints par la pourriture, il fallut remédier à ce handicap. Le foulage serré, extrayant le maximum de jus, restait contraire au désir de réduire la vitesse de fermentation, et partant, de limiter le risque d’élévation de la température du moût en cuve.

 

Monsieur Cherreau, en réduisant la vitesse de rotation de l’égrappoir et en réglant cette vitesse en fonction de l’état et aussi de la nature de la vendange, put limiter, sinon éviter l'apport de raisins altérés. Malgré la vigilance du vigneron, les vendangeurs négligent trop souvent d'éliminer la partie malade du raisin. Or le pourri sec constitue un danger lors de la cuvaison en raison des goûts anormaux et indélébiles qu’il communique aux vins rouges. Longtemps, les vignerons ne surent pas comment veiller à ne mettre en cuve qu'une vendange saine : l'égrappoir-fouloir de Raymond Cherreau arriva à point nommé. Par le moyen mécanique mis au point par l'inventeur beaunois, le raisin pourri sec ainsi qu'une partie des pellicules du raisin pourri frais étaient automatiquement éliminés du fait qu'ils restaient attachés à la rafle rejetée par l’égrappoir.

 

Nombre de vignerons de la Côte de Nuits et de la Côte de Beaune firent appel à ses services. Dans le Bordelais, on acheta aussi cette merveilleuse machine.

 

Certes, aujourd'hui, ce problème ne se pose plus dans les mêmes termes car les vignerons affectent plusieurs personnes au tri des raisins sur des tables spécialement destinées à l'élimination impitoyables de toutes les grains pourris, secs et humides, avant d'égrapper et de fouler.

 

 

II

 

 

Mais une autre nuit, la main de cet homme dessina et créa encore une nouvelle machine. Non pas au service de la vigne, mais de la pierre cette fois-ci. Son esprit d’inventeur le poussa à imaginer et réaliser une machine automatique pour le sciage et un super polissoir pour les pierres - en particulier le marbre et le granit. Il avait été le premier à créer les machines à scier la pierre, avec un fil hélicoïdal. Une innovation technologique reconnue jusqu’à Carrare en Italie, qui lui permit lors de congrès internationaux sur la pierre, de présenter son invention. Les carrières de Comblanchien et Corgoloin à quelques kilomètres de Beaune l'avaient inspiré et lui avaient permis de venir expérimenter les plans et les ébauches des machines polissoir et scies à fil.

 
Il fit breveter ses inventions dans toute l'Europe, et traduire ses documents techniques. Ainsi il gagna quelques prix, dont un au célèbre Salon International des Inventeurs à Bruxelles en 1962. Une médaille d’argent pour sa machine à surfacer les pierres.


Les professionnels de Bourgogne utilisèrent son matériel et, jusqu’en Bretagne, dans les carrières de granit, on se servit de ces machines à scier et à polir la pierre.

Ce qui incita Monsieur Cherreau, au cours de ses nombreux voyages en automobile, à prendre quelques jours de vacances estivales dans les Côtes du Nord, car le département s’appelait ainsi, avant de devenir les Côtes d’Armor en 1990. Il emmena donc régulièrement sa femme et ses deux enfants à Saint-Cast Le Guildo ainsi qu’à Perros-Guirec, où il rencontra nombre de propriétaires de carrières.

 

A Ploumanac’h, sur la commune de Perros-Guirec, il devint ami de Monsieur Yves Gad, carrier, à qui il confia dans les années 1955 son matériel pour travailler dans la carrière de La Clarté ; il tissa ainsi  de solides liens d’amitié avec la famille Gad. Ce fut aussi l’occasion de découvrir d’autres spécialistes de la pierre entre autres à l’Ile Grande, lieu plein de charme et lieu magique qu’il affectionnait particulièrement.

 

Grâce à cet homme de foi, de courage et de conviction, des centaines de vignerons et de carriers virent leur travail simplifié et amélioré. Nombre d’œnologues, d’amateurs de vins et de propriétaires de grands crus trempaient désormais leurs lèvres dans des vins plus sains, mieux élevés et plus concentrés. Bien sûr, il y eut d’autres progrès, d’autres machines, mais cette lignée de constructeurs brevetés au service des viticulteurs depuis 1847 s’achevait. Monsieur Cherreau en avait été l’un des meilleurs, et le dernier maillon.

 

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17 janvier 2011 1 17 /01 /janvier /2011 23:40

Corentin Baliveau, juché sur son tracteur-enjambeur, était au travail depuis huit heures du matin. Il avait pour tâche de traiter une dizaine de rangs de vignes contre le mildiou, un champignon microscopique qui empêchait le développement du raisin. La pluie tant attendue était enfin tombée, pendant une semaine entière, drue et tiède. En l'absence de vent,  une humidité poisseuse recouvrait désormais les ceps de pinot noir, collait à la terre marneuse et s'était fixée sur les jeunes grappes.

 

Dès les premiers signes de la maladie, le feuillage avait rapidement jauni et flétri, des taches brunes étaient apparues. La pluie s'était arrêtée hier au soir. On annonçait un temps doux et couvert pour toute la semaine, mais sans ondées. L'opération de sulfatage à la bouillie bordelaise avait donc été décidée et une jolie couleur bleue commençait à recouvrir  le feuillage.

 

La pente s'accentua. Un brouillard chaud recouvrait la campagne. Des gouttes de sueur inondaient le front de l'ouvrier et  commençaient à lui tomber dans les yeux. Il souleva sa casquette pour s'éponger le front. Ses mains lâchèrent un instant le volant du tracteur quand un éternuement violent le surprit. La casquette s’envola.

Au même moment, le pied de Corentin glissa brutalement sur la pédale d'accélérateur. L'engin bondit dans la pente glissante de glaise. L'homme poussa un cri, mains agrippées au volant, corps arc-bouté et pied enfoncé sur le frein. Déséquilibré, le conducteur fut projeté à terre. Sa  tête heurta une murette de pierres en contrebas. Le crâne éclata dans un  affreux craquement tandis que le tracteur continuait sa course folle.

 

On retrouva Corentin Baliveau trois heures plus tard. La murette de pierres blanches était souillée de sang. Autour des lèvres du mort, s'étaient agglutinées plusieurs coccinelles, qui semblaient lui rendre un hommage funèbre.

 

Une partie du meurger avait été défoncée par le tracteur enjambeur, désormais couché sur le flanc. De l’huile visqueuse, mêlée de fuel, gouttait d’une flaque en contrebas. Celle-ci brillait sous un soleil timide et refléta soudain le visage du premier témoin. Un promeneur qui passait par là, attiré par la position incongrue du tracteur. Le touriste avait d’abord distingué une tache rouge fluo, couleur minium, qui se détachait au ras du sol parmi un paysage de vignes. La lumière fortement orangée lui avait sauté aux yeux.

Et, s’étant approché à grands pas, le touriste allemand dut constater  les faits. Un homme, presque en chien de fusil, comme recroquevillé, baignait dans son sang, la tête en bouillie. Parmi le peu de cheveux gris, un morceau de cervelle apparaissait. Les mouches bourdonnaient, des coccinelles voletaient, l’air sentait le fuel. Le fort contraste des couleurs donnait une touche très réaliste à ce cruel tableau. Et cette œuvre, de nature et de culture mêlées, causa un tel choc au voyageur de passage, qu’il prit ses jambes à son cou pour rejoindre l’habitation la plus proche.

 

Midi sonna au clocher du village. Les douze coups s’égrenèrent parmi le vent doux de juin au moment où l’homme frappa à une porte.

 

 Egzcusez-moi, Mat’ame ! Je… trouver un Leiche, … Part’on, un homme mort dans la cam pa gnieux… Moi, courir très vite !

 

La personne qui venait d’ouvrir et de recevoir ces informations en pleine face, eut pour premier réflexe de se rencogner contre le battant de la porte. Dans sa blouse grise à fleurs mauves, elle fixait le visiteur, comme hallucinée, incapable de refermer la bouche qu’elle avait grand ouvert. L’homme continuait de fixer du regard cette petite vieille aux cheveux assortis à la blouse. L’Allemand aussitôt jugea cette femme bien coquette ; « Une vraie petite Vranzaise », pensa-t-il… en allemand.

Célestine Pignol eut alors un haut le cœur, croyant voir à travers l’étranger un ancien soldat Boche. En une seconde, elle se retrouva en mille neuf cent quarante-deux, tandis que l’armée allemande occupait le pays ; non loin de la ligne de démarcation. Célestine, choquée, atteinte de confusion mentale, agrippa la porte de ses deux mains usées et, d’une poussée violente, referma le battant au nez de l’importun.

 

Lui, en short et en sueur, ses maigres cheveux blonds plaqués sur un crâne dégarni, continuait de trembler sur ses grosses jambes poilues. Un lourd sac à dos kaki lui faisait une grosse bosse dans le dos. Des poils dorés sortaient de ses oreilles, lui donnant une bonne tête de nounours abruti.

Hans, puisqu’il se prénommait ainsi, crut bon de s’éloigner à reculons.

Une voiture, lancée à vive allure, le heurta au niveau des genoux. Projeté comme un ballon de baudruche, le touriste refoulé s’envola dans les airs. Crissement de pneus, hurlement de freins !

Un corps lourd retomba sur la chaussée. Quatre-vingt-dix kilos de chair broyée.

Le capot de la voiture était défoncé, le pare-brise en miettes tandis que le conducteur, à peine sorti du véhicule, braillait.

 

 Mais, c’est pas Dieu possib’ ! J’y suis pour rien moi !

 

La vieille Célestine venait de rouvrir sa porte. C’en était trop ! Son cœur lâcha. Trois morts en moins de cinq minutes de lecture.

Décidément, ce roman commençait bien mal….

 

FIN, provisoire…Corentin Baliveau, juché sur son tracteur-enjambeur, était au travail depuis huit heures du matin. Il avait pour tâche de traiter une dizaine de rangs de vignes contre le mildiou, un champignon microscopique qui empêchait le développement du raisin. La pluie tant attendue était enfin tombée, pendant une semaine entière, drue et tiède. En l'absence de vent,  une humidité poisseuse recouvrait désormais les ceps de pinot noir, collait à la terre marneuse et s'était fixée sur les jeunes grappes.

 

Dès les premiers signes de la maladie, le feuillage avait rapidement jauni et flétri, des taches brunes étaient apparues. La pluie s'était arrêtée hier au soir. On annonçait un temps doux et couvert pour toute la semaine, mais sans ondées. L'opération de sulfatage à la bouillie bordelaise avait donc été décidée et une jolie couleur bleue commençait à recouvrir  le feuillage.

 

La pente s'accentua. Un brouillard chaud recouvrait la campagne. Des gouttes de sueur inondaient le front de l'ouvrier et  commençaient à lui tomber dans les yeux. Il souleva sa casquette pour s'éponger le front. Ses mains lâchèrent un instant le volant du tracteur quand un éternuement violent le surprit. La casquette s’envola.

Au même moment, le pied de Corentin glissa brutalement sur la pédale d'accélérateur. L'engin bondit dans la pente glissante de glaise. L'homme poussa un cri, mains agrippées au volant, corps arc-bouté et pied enfoncé sur le frein. Déséquilibré, le conducteur fut projeté à terre. Sa  tête heurta une murette de pierres en contrebas. Le crâne éclata dans un  affreux craquement tandis que le tracteur continuait sa course folle.

 

On retrouva Corentin Baliveau trois heures plus tard. La murette de pierres blanches était souillée de sang. Autour des lèvres du mort, s'étaient agglutinées plusieurs coccinelles, qui semblaient lui rendre un hommage funèbre.

 

Une partie du meurger avait été défoncée par le tracteur enjambeur, désormais couché sur le flanc. De l’huile visqueuse, mêlée de fuel, gouttait d’une flaque en contrebas. Celle-ci brillait sous un soleil timide et refléta soudain le visage du premier témoin. Un promeneur qui passait par là, attiré par la position incongrue du tracteur. Le touriste avait d’abord distingué une tache rouge fluo, couleur minium, qui se détachait au ras du sol parmi un paysage de vignes. La lumière fortement orangée lui avait sauté aux yeux.

Et, s’étant approché à grands pas, le touriste allemand dut constater  les faits. Un homme, presque en chien de fusil, comme recroquevillé, baignait dans son sang, la tête en bouillie. Parmi le peu de cheveux gris, un morceau de cervelle apparaissait. Les mouches bourdonnaient, des coccinelles voletaient, l’air sentait le fuel. Le fort contraste des couleurs donnait une touche très réaliste à ce cruel tableau. Et cette œuvre, de nature et de culture mêlées, causa un tel choc au voyageur de passage, qu’il prit ses jambes à son cou pour rejoindre l’habitation la plus proche.

 

Midi sonna au clocher du village. Les douze coups s’égrenèrent parmi le vent doux de juin au moment où l’homme frappa à une porte.

 

 Egzcusez-moi, Mat’ame ! Je… trouver un Leiche, … Part’on, un homme mort dans la cam pa gnieux… Moi, courir très vite !

 

La personne qui venait d’ouvrir et de recevoir ces informations en pleine face, eut pour premier réflexe de se rencogner contre le battant de la porte. Dans sa blouse grise à fleurs mauves, elle fixait le visiteur, comme hallucinée, incapable de refermer la bouche qu’elle avait grand ouvert. L’homme continuait de fixer du regard cette petite vieille aux cheveux assortis à la blouse. L’Allemand aussitôt jugea cette femme bien coquette ; « Une vraie petite Vranzaise », pensa-t-il… en allemand.

Célestine Pignol eut alors un haut le cœur, croyant voir à travers l’étranger un ancien soldat Boche. En une seconde, elle se retrouva en mille neuf cent quarante-deux, tandis que l’armée allemande occupait le pays ; non loin de la ligne de démarcation. Célestine, choquée, atteinte de confusion mentale, agrippa la porte de ses deux mains usées et, d’une poussée violente, referma le battant au nez de l’importun.

 

Lui, en short et en sueur, ses maigres cheveux blonds plaqués sur un crâne dégarni, continuait de trembler sur ses grosses jambes poilues. Un lourd sac à dos kaki lui faisait une grosse bosse dans le dos. Des poils dorés sortaient de ses oreilles, lui donnant une bonne tête de nounours abruti.

Hans, puisqu’il se prénommait ainsi, crut bon de s’éloigner à reculons.

Une voiture, lancée à vive allure, le heurta au niveau des genoux. Projeté comme un ballon de baudruche, le touriste refoulé s’envola dans les airs. Crissement de pneus, hurlement de freins !

Un corps lourd retomba sur la chaussée. Quatre-vingt-dix kilos de chair broyée.

Le capot de la voiture était défoncé, le pare-brise en miettes tandis que le conducteur, à peine sorti du véhicule, braillait.

 

 Mais, c’est pas Dieu possib’ ! J’y suis pour rien moi !

 

La vieille Célestine venait de rouvrir sa porte. C’en était trop ! Son cœur lâcha. Trois morts en moins de cinq minutes de lecture.

Décidément, ce roman commençait bien mal….

 

FIN, provisoire…

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17 janvier 2011 1 17 /01 /janvier /2011 23:36
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17 janvier 2011 1 17 /01 /janvier /2011 16:50
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15 janvier 2011 6 15 /01 /janvier /2011 12:48

Il fuyait les téléphones, cherchait la nuit, était incapable de mentir, et ne pleurait que d'un oeil. Dashiell Hammett fut l'un des plus grands auteurs américains : il écrivit 5 romans et 65 nouvelles en une quinzaine d'années, puis fit silence. De 1934 jusqu'à sa mort en 1961, il ne publia plus rien. L'alcool, la tuberculose et la Commission des Activités antiaméricaines eurent raison de lui. Le sénateur McCarthy, qui questionna durement Hammett, se suicida peu après par l'alcool.

Pendant un demi-siècle, les nouvelles de Dashiell Hammett furent éditées par bribes, retirées des bibliothèques, traduites à la hache, mixées dans des recueils fourre-tout - certaines étaient tout simplement introuvables. Voici qu'on rassemble «l'Intégrale des nouvelles», sous le titre «Coups de feu dans la nuit». C'est justice : on y découvre un écrivain qui se cherche, puis se met debout, à une époque où le genre policier est considéré comme un torche-cul. Dashiell Hammett a créé le polar, sans jamais se départir d'une qualité essentielle: la dignité.

Fils d'un escroc vaguement politicien devenu juge, Dashiell Hammett part de chez lui à 14 ans, en 1908, pour mener la vie habituelle de bohème, surchauffée de causticité au bourbon, d'initiation à l'existence par la rue. Après avoir été coursier, employé des chemins de fer, clerc à la Bourse, il est engagé par l'agence Pinkerton, dont les détectives ont traqué Jesse James, Butch Cassidy et le premier serial killer des Etats-Unis, ironiquement nommé Holmes. En 1921, Hammett participe à l'enquête sur le meurtre et le viol d'une mineure par Fatty Arbuckle, le comique le plus célèbre du moment. Il enchaîne avec la découverte d'un trafic d'or sur un paquebot et, pour finir, appréhende un homme qui a volé la Grande Roue de la foire de San Francisco (un exploit !). Il voit du sang, côtoie les crapules, est écoeuré par la corruption, cette rouille des âmes et des institutions. Il découvre que le bonheur est une illusion, et que le capitalisme américain est infâme. Quand Pinkerton est engagé pour briser des grèves, Hammett s'en va. Il se met à écrire.

Il publie des nouvelles dans «Black Mask », revue de quai de gare, où un style se forge, fait de violence, de simplicité, de vitesse. Hammett crée un héros, le Continental Op (le détective de l'agence Continental), qui n'a rien de commun avec les détectives chics et snobs qui l'ont précédé, type Hercule Poirot ou Miss Marple. Le Continental Op est petit, replet, et, surtout, c'est un prolo. Il observe, ne fait confiance qu'aux faits, ne livre rien de lui-même. Il n'a pas de loupe, de fume-cigarette, de parabellum, et ne rassemble pas ses personnages à la fin dans un salon pour leur dire : «Le coupable est parmi vous» -juste avant que la lumière ne s'éteigne. Hammett enterre le roman à l'anglaise et lance un nouveau détective, Sam Spade, qui sera magnifiquement incarné par Humphrey Bogart. Entre la publication de «la Moisson rouge» (1929) et celle de «l'Introuvable» (1934), il s'écoule cinq ans. Le succès est là. «Le Faucon maltais» sera adapté trois fois au cinéma, et, le 22 novembre 1930, Hammett rencontre à Hollywood la femme de sa vie, Lillian Hellman. Celle-ci est laide, vive, ambitieuse, agressive, mondaine, acerbe. Trente et un ans plus tard, assise sur le lit où Hammett agonise, elle lui demande : «Je ne t'ai jamais eu pour moi, n'est-ce pas ?» Il ne répond pas. C'est bien dans sa manière.

En France, Hammett est publié dans les années 1930 dans la série « les Chefs-d'OEuvre du roman d'aventures », chez Gallimard. Gide aime. En mars 1949, Marcel Duhamel reprend « la Clé de verre », dans une nouvelle traduction. C'est une révélation. Dès lors, les éditions se succèdent. La « Série noire » publie les romans. Les nouvelles, elles, sont disséminées aux Editions Morgan, chez Presse-Pocket, chez Denoël (« le Dixième Indice »), chez un mystérieux SFD Editeur, (« Sam Spade »), en « Série noire » (« le Sac de Couffignal »), en « 10/18 » (« Histoires de détectives »). Mais pas question d'avoir une édition complète : Lillian Hellman, en veuve abusive, bloque tout et menace d'attaquer les transgresseurs. Devenue une dramaturge célèbre avec des pièces comme « la Vipère » et « le Tumulte », elle redoute qu'on s'aperçoive qu'elle a vampirisé Hammett jusqu'à le stériliser. Car, peu après leur rencontre, il n'a plus rien écrit. En revanche, elle est devenue prolixe. Conclusion : les pièces et les livres de Hellman sont, en partie, dus à la plume de Hammett. Elle préférerait mourir - en 1984 que de laisser cette vérité filtrer.

En attendant, quelques copains parisiens sortent, à leurs risques et périls, une édition pirate de « la Femme dans l'ombre » (Sir Francis Drake Editeur, explication du SFD précédent), en 1980. Peu à peu, les droits deviennent accessibles. Aux Etats-Unis, la Library of America (l'équivalent de «La Pléiade » en France) intègre les oeuvres complètes de Hammett à son catalogue en 1999.

Lillian Hellman-Dashiell Hammett : ils s'aimaient, ils se détestaient. Elle le délesta de son talent, mais lui donna les moyens de vivre. «Je ne sais pas pourquoi nous étions ensemble », écrira-t-elle, précisant : «Je ne lui ai jamais demandé. » Ils ont vécu ensemble, se sont séparés, se sont recollés, se sont de nouveau séparés -ni sans toi ni avec toi. Pendant la guerre, alors qu'il s'est engagé dans l'armée et qu'il est stationné aux Aléoutiennes, elle le soutient moralement. Au retour, quand les chasseurs de sorcières lui tombent dessus, elle est à ses côtés - par moments. Oui, Hammett a été compagnon de route des communistes ; oui, il est président du Civil Rights Congress de New York; oui, il fréquente Frederick Vanderbilt (le copain de Marilyn Monroe), journaliste du «Daily Worker» et «mouscoutaire» enragé. Le magazine «Hollywood Life» de mars 1951 qualifie Hammett de «conspirateur rouge» et de «subversif très dangereux».

Convoqué par McCarthy, il se mure dans le silence. Il est condamné à six mois de prison, corvée de chiottes tous les jours. Lillian Hellman refuse de payer sa caution. Il sort plus malade que jamais : ses poumons sont en dentelle, et ses codétenus se demandent pourquoi diable un homme préfère aller en taule plutôt que de livrer les noms de ses camarades du Parti, des salauds de «reds». La raison, pourtant, est simple : dignité, encore. Les livres de Hammett sont bannis, ses droits d'auteur saisis, il est quasiment à la rue. Lillian Hellman, elle, se bat contre la Commission des Activités antiaméricaines avec des avocats haut de gamme. Elle craint d'être arrêtée par le FBI, file en Europe, revient, apparaît devant la Commission en costume Balmain et... est blanchie.

A quel prix? Hammett, lui, commence un roman non policier intitulé «Tulip». Il ne le finira jamais. A peine a-t-il les yeux fermés que Lillian Hellman devient son exécutrice testamentaire, allant jusqu'à spolier Jo Hammett, la fille de l'écrivain (d'un premier mariage). Désormais, Hellman sera le pitbull des oeuvres de son homme. Elle écrit quatre tomes de Mémoires (dont «Scoundrel Time» et «Pentimento»), bourrés de mensonges, de contrevérités, de contes de fées. Elle réinvente la vérité, se dépeint en héroïne des temps modernes, va jusqu'à décrire par le menu une rencontre avec Hemingway, Hammett et Gustav Regler, le héros allemand de la guerre d'Espagne, au Stork Club en 1939. L'ennui, c'est que ni Hemingway ni Regler n'étaient à New York à cette époque.

La malédiction Hellman est enfin levée. Avec «Coups de feu dans la nuit», on peut tout lire. Il y a des nouvelles médiocres, d'autres formidables. Il y a surtout le style Hammett, sec comme un sarment, précis, net, coupant. Il a inventé, en littérature, la persistance du noir.

 

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15 janvier 2011 6 15 /01 /janvier /2011 12:45

Toute honte bue

 

 

I

 

 

Il vient de prendre l’air à la fenêtre. La refermant, il ne le rendra plus.

 

Malade, tendu, presque asphyxié. Recroquevillé tel un escargot apathique dans sa coquille. Jonas a le blues. En termes plus prosaïques, la GDB. Une solide, lourde, énorme et pesante gueule de bois, comme un fer à repasser au fond de l’estomac. Qui lui joue des tours. Pas celles de Manhattan, non. Un tour de vache, vache qui rumine avec douleur, inexorablement. Un tour à effet de serre, de haut en bas. De bas en haut. Eructations, rots chargés de gaz, de méthane entre autres. Fuites intempestives, par les deux bouts.

 

L’explosion avait eu lieu en pleine nuit, alors qu’il dormait profondément.

La déflagration, subite, incontrôlable, avait laissé s’épandre dans les draps blancs une large coulée verte. Fuyante. Digne d’une toile de maître aux pinceaux en colère. Fusion et confusion confondues. Dans un même élan.

 

Bref, la cata. Jonas en avait sursauté. De douleur bien sûr, mais aussi de surprise. Puis ce fut la remontée acide. Lente. Grimaces de douleur, yeux pincés, paupières étrécies. Des larmes brouillaient sa vision cauchemardesque. Tandis que la fuite par le bas réchauffait ses maigres cuisses poissées de merde, Jonas se mit à dégueuler : tripe et vinasse. D’abord en un seul jet, violent, continu. Puis, après l’effet de surprise, un deuxième rot, suivi d’une régurgitation en bonne et due forme : page deux. Etalée sur plusieurs colonnes, draps souillés et menton baignant dans la soupe. Horreur ! Quoique toute relative, quand il s’agit d’un homme aussi expressif. Presque une forme d’art, une création expresse. Expressément réussie !

 

Jonas, englué des deux bouts, a juste le temps de bondir du lit. Le mauvais choix. Son pyjama trempé du bas, le torse recouvert de chyle et de glaire, l’homme affolé court à sa perte. L’étrange liquide visqueux est descendu le long de ses chevilles, devenues glissantes. Puis, c’est au tour de ses pieds. A peine posés au sol, gluants de chiasse, ils dérapent sur la descente de lit en synthétique mauve. Glissade assurée. Chute conséquente. Envol réussi.

Jonas s’affale, tout son poids concentré sur son unique coccyx. Qui éclate. Comme une coque de noix. Esquilles d’os plantées dans le cul. Fesses lacérées. Bouillie de merde mêlée. Rupture.

 

L’homme à terre hurle. Oublie son nom, sa patrie, sa maman. Jonas va crever. Dans un ultime effort, il se jette contre la fenêtre, arcbouté. Un ressort n’aurait pas fait mieux. Les deux mains sur la poignée de métal, Jonas ouvre la croisée, puis se penche, au-dessus du vide. Cherche son souffle. Le dernier, croit-il. Mais il n’en est pas au bout de ses peines. Une femme en bas le regarde. Elle vient de lever la tête, surprise. Un homme est là, penché, cachant le soleil naissant de son buste.

 

Elle se déchausse le cou pour mieux voir. On dirait qu’il va tomber. Non. Dans un bruit de cataracte, Jonas dégueule encore. Jets sonores, spasmes électriques. D’un bond, la passante esquive. Réflexes affûtés. Elle est à jeun, elle. Une flaque aux reliefs indéterminés souille à peine les pieds de la dame. Dégoûtée, elle s’éloigne, épaules contrariées, dans un silence de cathédrale. Puis elle croit entendre, mais elle est déjà loin, une fenêtre qui se referme.

 

Jonas souffre mille morts. N’en peut plus et ne peut s’asseoir. Ses jambes flageolent. Il va crever là. Non pas comme une merde qu’il est déjà, mais comment dire… Tel un déchet, un encombrant. Pas mal, pour « un insignifiant, une loque », comme il se plaît à le dire. Dans son entourage. Pour se faire plaindre.

 

Doucement, la sueur descend sur ses tempes. Crâne luisant, rides accentuées, corps vibrant, Jonas se rencogne près du placard en Formica. Gluant, humide, trempé de merde et suffocant, il désespère. « T’avais cas pas boire autant… », qu’elle lui répétait, la mère. Morte depuis un an, rayée des listes. D’ailleurs, ça lui a servi à quoi, de l’engueuler comme ça, le Jonas ? L’y est pour rien, le fils, si son père lui a transmis le flambeau. Passé la torche ! Une sacrée torchée, oui ! Le patrimoine, ça se respecte : la preuve. Tel père, tel fils. « On va pas faire mentir les proverbes, tout de même. Foi de Jonas ! »

 

En parlant de foie, c’est une sacrée réussite. Il a tout bon le Jonas. Reçu dix sur dix à ses examens : ulcère gastrique, ulcère duodénal, hernie hiatale, gastrite, hyperacidité, surcharge pondérale mises à part ses cuisses fluettes, péritoine en folie, proche de la perforation. Les médecins se sont penchés sur son cas. Un mystère pour la science. A côté des Mystères de Paris, d’Eugène Sue, une paille.

 

Le symptôme cardinal de l’ulcère d’estomac recouvre des douleurs de type brûlures ou crampes. Vous avez mal quelque part, jeune homme ?

Non, pourquoi vous me demandez ça ?

Et bien, d’après votre radio du colon, du foie et de l’estomac, on distingue une triple conjonction d’Uranus dans le carré de la…

Vous êtes toubib ou astrologue ? Qu’il lui répond le Jonas, du tac au tac. J’vous en foutrai moi, des radios ! J’ai jamais été malade, et c’est pas à 22 ans, que je vais commencer à passer des examens ! J’ai assez de mon diplôme de CAP.

…. ?!

Et c’est pas en faisant peur au populo, qu’on va croire en vous, en plus ! répondit le patient impatient.

Atrabilaire énervé qu’il était le Jonas.

 

Comme deux ronds de flan, qu’il est resté le toubib des armées ! Scié ! Laminé ! Rétamé !

« Non, mais c’est pas vrai ! J’bois mes douze Ricard par jour, trois litres de vin blanc, et ça vient vous faire la morale ? Je rêve ! J’men vas écrire à Hippocrate, moi ! J’vous en fais le serment ! »

 

 

 

 

Deux semaines plus tard, Jonas reposait au cimetière de Larengeville, petite commune de province.

Sa lettre resta sans réponse.

 

 

 

 

 

 

 

                                                         II

 

L’air était doux, sec et joyeux. Un vol de coccinelles tournoyait par bonds saccadés autour d’un bouquet de jonquilles. Les fleurs, sur la tombe de granit poli, moucheté de taches roses et noires tel un pâté de tête, lançaient vers le soleil des éclats jaunes. Tendus vers le ciel bleu, les calices s’ouvraient. Seul le silence semblait habiter les lieux. Mais bien en dessous, sous la pierre et la terre, fourmillaient des armées d’insectes et de corps en décomposition. Miracle de la vie, couches sédimentaires, le visible et l’invisible s’y côtoyaient.

Jonas reposait sous diverses strates de glaise, terre humide et sable de rivière. On lui avait fait pour toujours son lit, sa litière où il resterait étendu, bien calme.

Bien sûr, il aurait souhaité bouger, remuer quelques orteils – histoire de se dégourdir les jambes. Mais que voulez-vous ? Quand on est mort sans même s’en être aperçu, il existe certains besoins naturels incompatibles avec l’état de morbidité.

Jonas n’avait ni chaud, ni froid. La soif, il ne connaissait plus. Faim, lui ? Jamais plus. Contre son gré, il était devenu un modèle de stoïcisme, un calme parmi les calmes, parangon de vertu. Qui aurait pu dire cela de lui de son vivant ? Personne ! Qui aurait pu émettre le moindre avis il y a encore deux semaines sur un soupçon ténu de guérison, une once de mieux, un comportement plus moral, voire une meilleure conduite ? Personne ! Plus personne n’était là pour dire du bien de Jonas, alcoolique dépravé au cimetière des Lilas.

Si ! Le croque-mort. Et même le fossoyeur qui passait régulièrement le râteau sur les gravillons blancs de l’allée numéro neuf. Ces deux-là auraient pu en faire des compliments sur la personne du Jonas.

 

 Un sacré caractère, certes oui ! Une langue bien pendue pour un imbibé de première ! clamait le thanatopracteur à qui voulait l’entendre. Mais ce gars-là, croyez-moi, c’était un client bien facile. Si baigné de l’intérieur que je n’eus pas à utiliser le moindre produit chimique pour le conserver à l’état de cadavre tandis qu’il reposait encore à la morgue, sous le regard des badauds ébahis. De lui, émanait un doux parfum de gentiane, de fleurs alpestres et d’herbes aromatiques les plus diverses. Un jeune cadavre si bien embaumé naturellement qu’il s’en exhalait des senteurs printanières ! Des odeurs légères ! Oui, un bien beau corps. Et ces senteurs de vin blanc, de chardonnay bien mûr, de lis et de pomme verte ! Tout un verger, tout un vignoble ! Qui l’eût cru ? A le voir ainsi étendu dans mon atelier, mon imagination, titillée par de tels arômes, se promenait déjà dans les rangs de vignes, humant les ceps, tâtant les feuillages, les grappes mûrissantes…

On y voyait poindre le soleil, puis monter au zénith avant de redescendre dans sa course régulière vers le couchant. Jamais nature plus belle ne m’avait été offerte par un cadavre. Ah, messieurs… Qui l’eût vu ainsi, allongé dans son linceul de lin blanc, aurait eu aussitôt les larmes aux yeux. Ma femme, pour dire, qui ne porte guère en estime les dépravés, les alcooliques, en un mot les déchets, et bien croyez-moi, ma femme en fut clouée sur place à la vue de cet allongé ! Oui, elle en fut éprise ! Une langueur passa dans ses yeux mauves, son regard se perdait au-delà de ce corps. Qu’elle m’eût trompé avec lui, s’il eût été vivant… ? Non ! L’idée m’effleura bien, certes. Mais de là à… Non ! C’en était trop ! Alors, devant cette femme qui ouvertement me trompait – bras écartés et visage ruisselant de larmes pour son amant – je me mis dans une absurde colère. Trépignant de rage, vexé, outré par un si déloyal comportement, je pris ma femme par la manche, lui claquait deux énormes baffes sur ses joues… Puis, le trou ! Plus rien !

La police arriva, prévenue par  les voisins alertés par mes bruits et coups de fusil répétés. C’est aujourd’hui de ma prison que je m’adresse à vous, ne m’en veuillez pas, non, je vous en prie, pitié ! J’expie, je regrette mais cet homme était trop… Comment dire, supérieur à moi, à tout ce que je représentais de négatif, de mauvais...

 Ta gueule Baliveau, on t’a assez entendu ! La ferme !

Et puis ce fossoyeur, si tendre, si vieux, si amène. Coiffé d’une casquette en visière qui lui dissimulait le regard, le vieil Onésime arpentait d’un pas lent les allées blanches de gravillon. Ses sabots de châtaignier claquaient sec, en martelant le sol de ses semelles de bois.

 Tout doux, tout beau, mon mignon ! Hein, Jonas ? T’es pas bien ici ? Six pieds sous terre dit l’expression populaire ! Oh, toi, t’es bien modeste ! un pauvre ciron perdu dans la galaxie des étoiles souterraines… on est bien peu de choses et le temps n’est plus ce qu’il était ! Mais moi, je te dis que ta place est ici. Tu verras, un peu de patience ! toi & moi, on va tranquillement installer une relation durable. Sauf si je cassais ma pipe, évidemment ! Mais t’inquiète, pas de soucis, bon pied bon œil qu’il a l’Onésime. Veuf, oui, âgé peut-être, plus tout jeune, mais le cœur est solide, et le moral itou !

Au début, quand je t’ai vu arriver avec mon collègue Alain, dans ton costume trois-pièces en bois de chêne, j’ai pas bien compris qui t’étais. Mais renseignements pris, j’ai bien vu que t’étais pas l’mauvais ch’val ! Même si y’en a qu’on craché à voix basse sur ta dépouille. Des moins que rien ceux-là ! Ils verront quand ils clamseront ! Chaterons moins haut ! Ferons pas les fiers quand i’ z’arriveront entre mes bras ! Tu sais Jonas, t’es pas pire que certains… Même mieux vois-tu, mais attends, ya mon portab’ qui sonne. Je r’viens toutàleur. Pardon.

 

Depuis deux semaines à peine qu’il est dans sa tombe, Jonas se sent un peu seul, nonobstant le chant des oiseaux, et le vol des coccinelles qui froissent de leurs élytres les fleurs offertes par l’entourage. Le vent aussi fait désormais partie des lieux. Quant aux bribes de conversations qu’il peut saisir au vol, elles sont bien maigres. D’incompréhensibles syllabes, borborygmes, éructations & chuchotements divers. Personne n’est venu sur sa tombe parmi ses proches.

 

Par contre, les odeurs, oui les odeurs, Jonas les distingue ! Cela peut paraître bizarre, mais l’odorat d’un mort existe. Pas de preuve, m’objecterez-vous. Qu’importe. Jonas est un nez supérieur. Une pointure en ce domaine, un esthète. La science n’explique pas tout ! Quand on est mort, c’est bien sûr pour… la vie… raisonnement idiot, mais comment dire ? L’homme allongé reçoit le murmure olfactif de la nature environnante. Par d’incroyables antennes. Par un sens inconnu des vivants & que je ne saurai décrire. Comme un… Non ! Un chant qui creuserait depuis la surface un chemin. Une voie invisible, une invisible trace. Jonas aspire à reconnaître ces odeurs, nouvelles pour lui. Première expérience. Plutôt mince mais bien là !

 

 

 

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