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18 juin 2017 7 18 /06 /juin /2017 18:36

...Le Ministère de la Santé ralluma aussi les feux endormis des campagnes anti-tabac en faisant grésiller des pastilles sonores et visuelles sur toutes les ondes. Une guerre se déclarait contre une autre guerre, mais sans aucune commune mesure. Autant le terrorisme fondamentaliste étendait ses nuages noirs, autant la réaction des gouvernements semblait dérisoire. Les coups de menton de certains ministres, les envolées lyriques contre une guerre de civilisations et le choc des cultures, augmentèrent le malaise des populations.

Qui allait bien pouvoir trouver et arrêter ces odieux coupables ? « Ces lâches qui s’en prennent à des innocents… Ces fous de Dieu qui ne respectent même pas leur religion… »

Imperial Brands et Imperial Tobacco - firmes pour lesquelles travaillait, en France, le privé Jean-Paul Delacrosse - firent, de nouveau, appel à ses services. Deux autres enquêteurs privés, des deux côtés de la Manche, furent encore recrutés par les compagnies d’assurance. Allaient-elles devoir verser des millions d’euros ou de livres d’indemnités ? Car bien des procès allaient s’ensuivre. Que de combats juridiques en perspective ! Il fallait anticiper, tout calculer, évaluer ; prévoir le pire.

Comparé aux quatre cambriolages quelques temps plus tôt, le fléau actuel qui s’abattait sur l’industrie de tabac était hors norme.

Même si les cigarettes empoisonnées n’avaient pas été fabriquées par les usines d’Imperial Brands, l’amalgame était fait ! Daesh empoisonnait d’innocents fumeurs, qui eux-mêmes, par certaines émanations de polonium et d’autres métaux lourds, dégagés par la fumée des cigarettes incriminées, intoxiquaient aussi leur entourage. Des bébés, des personnes de santé déjà fragiles furent atteints de vomissements, de diarrhées aigües, de tachycardie, de syncopes… La liste était trop longue pour énumérer ce catastrophique catalogue.

Même si ce tabac mortel était une contrefaçon avérée, vendue uniquement sur Internet, les vendeurs de tabac, cafetiers, buralistes, commerçants dans leur ensemble, furent accusés de propager un mal plus terrible que la peste.

Daesh et son laboratoire clandestin, Daesh et la propagation de son poison par ondes interposées avait réussi son OPA sur l’économie et les gouvernements. Les glissements de sens, allusions, métaphores, fleurs de langage, s’étalèrent à la Une des journaux. On allait jusqu’à comparer les anciens cavaliers de l’islam, montés sur leurs petits chevaux et déferlant sur l’Occident et le Maghreb, il y a moins d’une quinzaine de siècles, avec l’actuel clavier des ordinateurs, qui, à chaque touche, répandait le poison islamique fondamentaliste.

Clavier martelé aujourd’hui, et sol frappé jadis par les sabots des chevaux arabes – un raccourci sonore frappait désormais les esprits. Le diable habitait la Toile ! Chitan avait envahi les computers, alors que le Prophète Mohamed, parti on ne sait où sur son cheval blanc, avait disparu pour toujours des écrans.

 

« Courants religieux radicaux, États musulmans, élites intellectuelles et universités dans le monde arabe, médias tels Al Jazeera, la rue « islamiste » et l’émigration avec l’échec des politiques d’intégration, tous ces vecteurs ont contribué au développement de l’islamisme radical au sein des populations arabes.

Celles-ci étaient allées de mirage en mirage, de désillusion en désillusion, ni les politiques socialistes ou capitalistes mises en place par leurs gouvernement pour développer leur pays, ni l’émigration et l’intégration dans les pays riches et démocratiques ne leur ont apporté ce minimum : une vie décente et digne.

Par son côté systématique et révolutionnaire, par le recours aux enseignements les plus radicaux de l’islam, par sa dénonciation morale et politique de l’Occident, par ses promesses édéniques et son incessante exaltation du sacrifice et du martyre, l’islamisme avait de quoi séduire toutes les couches sociales, les pauvres et les riches, les intellectuels et les ignorants, les libéraux et les conservateurs, les bourgeois et les révolutionnaires. » Gouverner au nom d’Allah, construire un État Islamique en détruisant d’autres États, tel était le but suprême !

Islamisation et soif de pouvoir dans un certain monde arabe, telle était la nouvelle foi !

...A suivre

 

 

 

 

 

 

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18 juin 2017 7 18 /06 /juin /2017 18:35

CHAPITRE III

 

 

 

Qui avait fomenté cet horrible projet ? Empoisonner des cigarettes – qui par elles-mêmes, mais dans une bien moindre mesure – « empoisonnaient » à petit feu les fumeurs !

On sait qu’allumer une cigarette entraîne la formation de benzène, de monoxyde de carbone, d'oxyde d'azote, d'acide cyanhydrique, d'ammoniac et de mercure ainsi que des métaux dont le plomb, le mercure et le chrome. Quand on fume une cigarette, les produits chimiques se mélangent et aboutissent à la formation d'un goudron collant. En outre la présence de polonium radioactif dans le tabac des cigarettes est connue depuis bien longtemps. Le Po 210 ne vient d'ailleurs pas de la plante mais des engrais phosphatés dont on arrose les cultures, fabriqués à partir de minerais (où il est souvent associé au radium). Si le polonium n'est pas souvent cité, c'est surtout parce qu'il n'est que l'un des quatre mille produits nocifs du tabac sans être, et de loin, le plus dangereux d'entre eux. Bienvenue dans le monde des fumeurs qui voient leur plaisir ainsi gâché, devant tant de toxicité.

 

Qui avait donc fomenté cet horrible projet ?

 

Seul un laboratoire clandestin armé de technologie et de matériel très sophistiqués pouvait élaborer ce genre de produits. Mais comment remonter cette piste ?

Qui était visé en premier ? Les fumeurs, bien sûr, mais aussi l’industrie du tabac ; et surtout en Europe « Imperial Brands », aujourd’hui appelé « Imperial Tobacco » ; l’un des cinq grands groupes de tabac internationaux et le principal fabricant de tabac au Royaume-Uni. Imaginez cinq cents milliards de cigarettes fabriquées par cette société géante et fumées en une seule année ! Imaginez quatre autres groupes encore plus puissants, fabriquant et vendant de par le monde d’autres milliers de milliards de cigarettes, cigares et autres paquets de tabac, papiers, filtres, cigarettes électroniques ! Des colonnes de fumée en permanence, produites par plus de trois cents usines de fabrication de cigarettes de part le monde, envahissant l’univers. Des chiffres à… couper le souffle aurait dit Eugène Cabioch, s’il avait appris cela. « Sans compter le nombre de ces maudites cheminées d’usines de fabrication, en plus ! Si y’en a qu’ça n’empêche pas de respirer, qu’i m’le disent en face…»

A qui profitait le crime, les crimes ?

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29 mai 2017 1 29 /05 /mai /2017 11:05

CHAPITRE I

 

 

 

Le réveil sonne à sept heures pile pour Fanch Bugalez qui a mal dormi. Blotti contre Gwendoline, il ne cesse de presser son corps contre elle. Bougeant, remuant, l'homme entoure de ses bras le cou et les hanches de sa bien-aimée. Qui finit par réagir :

- Quand tu auras fini de me réveiller, préviens-moi !

Et voilà notre Fanch Bugalez tout décontenancé. Lui si sensible, nerveux et agité depuis qu'il a repris « Le Café du Loup Rouge » avec sa compagne, n'ose soudain plus bouger. Ni respirer. Plusieurs anges passent, un goéland s'esclaffe sur la toiture au-dessus d'eux.

- Tu respires ou tu es mort, l'interroge Gwendoline?

Deuxième coup de semonce, bien que prononcé avec une pointe d'humour. La première injonction a aussi été formulée sur le ton de la plaisanterie, mais Fanch, obsédé par sa propre nervosité, n'en avait pas saisi la nuance.

- Gwendoline, je sens que je bande.

- Tu le sens, d'abord ? Ou tu bandes, après ? A moins que tu ne fasses les deux en même temps ! Car si c'est une érection avant miction, dis-toi que c'est mission impossible...

Et la femme éclate de rire, bien réveillée cette fois-ci.

Fanch, plutôt vexé mais beau joueur, allume la lampe de chevet, se lève d'un bond, et va assouvir un besoin naturel en vidant sa vessie tourmentée. Puis retourne au lit, une idée derrière la tête. A peine est-il allongé que le téléphone sonne.

- Et voilà ma chance ! Moi qui voulais te faire un troisième enfant, peine perdue...

- Allô, oui, qui est-ce ? Vous avez vu l'heure ?

Haussant les épaules, Gwendoline pouffe en silence, puis ébouriffe sa longue chevelure brune, poitrine en avant, superbe et provocante. De quoi décontenancer le pauvre Fanch.

- C'est Félix, Félix Stereden, le tombeur de ces dames...

- … Et la catastrophe de Trébeurden !

- Ne te moque pas Fanch ! Ton bar a été cambriolé cette nuit. La devanture est brisée, la poignée d'entrée tordue, et la porte du bar a bien souffert. On dirait un crash à la voiture-bélier !

- C'est une blague ou quoi... T'es encore bourré Félix ?

- Non, je te dis ! A jeun je suis, et déjà sur la piste des cambrioleurs. Ils ont laissé un mot sur le comptoir, car je me suis permis d'entrer.

- Un mot ? Mais quel mot ?

- « FUCK BUGALEZ » !

Félix a prononcé fuque. Ce qui met Fanch dans un embarras immédiat.

- Fuque, ça veut dire quoi, à ton avis ?

- « Va te faire enc... » ! Désolé d'être grossier Fanch !

- Ah, tu veux dire feuque ?

- Oui, si tu veux... Et tout le tabac a été volé ! Plus un paquet de cigarettes sur tes rayons !

Un silence.

- La fumée ne va pas les empêcher de tousser, c'est certain !

- Et c'est tout ce que tu trouves à dire, Fanch ?

- Oui ! Je suis estomaqué, sonné, glacé, douché à sec, mal réveillé ! C'est tout ! Attends-moi devant le bar ! J'arrive dans cinq minutes. Merci quand même ! »

 

Félix a raccroché, dépité.

« C'est comme ça qu'on me remercie ! Y'a plus d'saisons dans cette année, plus d'respect pour un adjudant-chef à la retraite... »

 

Le Félix qui vit désormais à Perros-Guirec, trouvant plus chic d'habiter cette station balnéaire très connue, fait les cent pas devant le « Café du loup rouge ». Le retraité retrouve ses bas instincts de limier, son flair à la dérive.

- Encore un coup des écologisses qui croivent que, pour avoir la santé, c'est de voler le poison des autres. Si le cancer du tabac ne m'a jamais effrayé, c'est pas des voleurs à la manque qui vont sauver la Sécu en détruisant les stocks de cigarette en France. C'est devenu une mode ces vols ! Le terrorisme vert ! Va falloir sévir contre Europé Kologie ! Tous ces écolos qui s’imaginent supérieurs au commun des immortels, avec leurs études en vert ! Moi, je sais très bien qu'une carotte, ça pousse pas dans un frigogidaire. De même qu'un poisson pané, c'est pas non plus au congélateur qu'il a grandi ! Ces verts bobos nous font des débats sur l'agro, sur l'agglo, les vélos ! Mais jamais sur les négros, les clodos, les homos ! C'est du bourrelage de crâne qu'ils nous labourent la tête avec ! Tout ça va faire de nos gosses des verts de gris ! »

Ces élucubrations extradivagantes noient le cerveau du pauvre Félix jusqu'à nous en donner le tournis...

Heureusement, un homme d'action arrive, et quel homme ! Fanch sort de sa vieille Mercedes break au petit trot, le sourcil bas, la joue pas rasée.

- « Merci camarade Stereden ! On voit que tu restes un bon chien de la République !

- Ne commence pas avec tes réflexes de petit libertaire. Occupe-toi plutôt de ta boutique.

Ping-pong verbal habituel entre deux frères ennemis qui se connaissent depuis des lustres. Fanch photographie d'abord les lieux. Au sens propre et figuré. Il a sorti un téléphone portable dernière génération qui estomaque son vis à vis.

- Eh ben mon colon, te voilà équipé à la mode bobo !

- Bobo ou pas, je flashe à tout va. La scène de crime, toi tu connais ! Et pour aller plus vite avec les assurances, je prends les devants.

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21 avril 2017 5 21 /04 /avril /2017 20:17

Nachwort der Übersetzerin

Obwohl ich seit über 30 Jahren im «Nachdichten» verschiedenster Texte geübt bin, wäre es eine glatte Lüge, zu behaupten, dass mir die Übersetzung dieses Romans leichtfiel. Im Gegenteil: Yann Venners reichhaltiger Wortschatz, sein unerschöpflicher Vorrat an Bildern, Wortspielen, Redewendungen, Reimen, wie auch seine Fähigkeit, die jeweilige Ausdrucksweise der Akteure mit deren Verankerung in ganz verschiedenen Gesellschaftsschichten in Einklang zu bringen, verursachte bisweilen nicht nur Kopfzerbrechen, sondern ein richtiges Kopfzermartern: Wie sagt man das auf Deutsch?

Hier geschmeidige Geschäftsleute, die aber auch die Gaunersprache beherrschen, dort gegerbte Fischer mit teils vulgärer, teils überaus poetischer Sprache … Einige Wortspiele, die sich reimen, musste ich schlichtweg auslassen, weil sie auf Deutsch – ohne Reim – ihren Reiz verlieren und somit sinnlos würden. Trotzdem ist es mir hoffentlich gelungen, die Vielschichtigkeit dieses lehrreichen, aber durchaus nicht schulmeisterhaft belehrenden Ökokrims zu vermitteln:

An der Oberfläche handelt es sich um drei fiktive Mordfälle, wie es sich für einen spannenden Krimi gehört. In der Tiefenschicht aber geht es um Wirtschaftsverbrechen, die sehr wohl in der Realität verankert sind. Es gibt sie ja wirklich, diese mächtigen, internationalen Gesellschaften wie z. B.CAN und Shell, die nach Sand hungern und sich diesen industriell verwertbaren Sand auf illegale Weise aneignen. Von umweltzerstörerischem Sandraub sind viele Küstenstriche in Frankreich, die Beneluxländer, Australien, vielleicht auch Dänemark und die Kanarischen Inseln betroffen.

Auch die Existenz zahlreicher Bürgerinitiativen, darunter „Die Dünenritter im Trégor“, die sich gegen die Zerstörung ihrer Lebensgrundlage zur Wehr setzen, ist eine historische Tatsache. - In deutschen Medien werden diese Tatbestände kaum erwähnt, es gibt anderen, sensationellen Stoff, der mehr Aufmerksamkeit erregt. Aber für deutsche Touristen in der Bretagne dürfte dieser Ökokrim das Tüpfelchen auf dem „i“ sein… (Und falls Sie sich für Jörg Bongs alias Jean Luc Bannalecs Bretagne-Krimis begeistern, dann vergleichen Sie mal die „Bretonische Brandung“ mit Yann Venners „Dünenrittern“, einschließlich der Herausgabedaten … - Fällt ihnen da was auf?)

Jedenfalls: kein Bammel vor Ökokrimis - und viel Spaß beim Lesen!

Lou Le Douff alias Lo Deufel, Oslo, April 2017

 

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9 septembre 2016 5 09 /09 /septembre /2016 20:28

Le chant du peuple des dunes

La ronde en colère (chanson)

Refrain

C’est le chant du « Peuple des Dunes »

Ancré dans la baie de Lannion ;

Jour de colère nous proclamons

Notre sable est notre fortune.

1 Au fond de la baie de Lannion

Vivent des poissons par millions,

Qui sur le sable coquillier

Font la nique au groupe Roullier.

R

2 Il a fallu des millénaires

Pour faire le sable coquillier.

Pour saccager le fond d’la mer

Il suffit de quelques journées.

R

3 Que s’rait la terre de nos enfants

Si nous laissions faire aujourd’hui ?

Que pens’raient-ils de leurs parents

Si l’paysage était détruit ?

R

4 Les alevins et les lançons

Nag’nt sur la dune sous-marine,

Et ils composent des chansons

Contre le vol et la rapine.

R

5 Protégeons la faune et la flore

Contre les marchands de la mort,

Qui sont venus voler du sable

En pleine nuit c’est impensable.

R

6 Tous nos élus doivent lutter

Contre ce pillage insensé.

« Peuple des Dunes » restons unis

Contre la Can et ses profits.

R C’est le chant du « Peuple des Dunes »

Ancré dans la baie de Lannion

Jour de colère nous proclamons

Notre sable est notre fortune.

Béatrice Raffier et Yann Venner sur la musique d’Alain Renon,

sablecitoyen@gmail.com

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3 août 2016 3 03 /08 /août /2016 18:47

Vigie lente

à Odile Guérin

Molène, île de sable, de loess et de rochers,

vieille île au beau granit usé par les tempêtes ;

sentinelle avancée devant nos yeux rêveurs.

Tu nous fait voyager dans le temps dans l'espace,

territoire inviolé, perle unique en Trégor.

Molène est un trésor, un rêve d'enfant sage

qui contemple de loin ce bout de paysage,

horizon dessiné au bout de nos regards ;

île proche et lointaine pour l'enfant qui s'égare

dans la contemplation de cette ultime plage

de sable fin de quartz de galets les plus rares.

Molène, île déserte, mais pas pour les oiseaux,

les fous, les cormorans, les phoques alentours,

les guillemots plongeurs et les huitriers pies.

Fleurs et plantes marines s' égayent, se propagent

offrant aux animaux tout un petit théâtre

de verdure et de dune où chacun se rassemble

pour y jouer la pièce toujours recommencée

pour y danser la vie toujours renouvelée

dialogue musique biodiversité ;

de quoi nourrir l'oreille et la vue d'un public

invisible et discret en cet unique lieu

magie de la nature et la mer tout autour

orchestre de velours ou tempête et tambour.

Molène, île de sable, de loess et de rochers,

vieille île au beau granit usé par les tempêtes ;

sentinelle avancée devant nos yeux rêveurs.

Tu nous fait voyager dans le temps dans l'espace,

territoire inviolé, perle unique en Trégor.

Yann Venner

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26 juin 2016 7 26 /06 /juin /2016 13:30

incendiaires, c’est nous les voleurs de feu ! Bon, on se calme ! Va peut-être falloir que j’arrête le cidre, après tout ! Sinon j’vais aller tout droit dans l’mur du délire-homme très mince, comme dit l’autre imbibé, notre Mickey à galons, Félix Stereden.

Sur ces bonnes paroles, Eugène se rendit tranquillement au port, après avoir tout de même bu - d’un geste moins sûr qu’à l’ordinaire, son coup de cidre, geste sacré d’après sieste.

CHAPITRE III

En cette fin d’après-midi, l’institutrice monta sur le petit bateau de pêche de son mari disparu. L’embarcation était une modeste coque de plastique moulé, avec un rouf à l’avant. Baptisée Plumovent. Nom bien modeste en effet pour affronter l’océan. Mais la baie de Lanvuhel n’était pas l’océan ; juste un grand lac d’eau salée, il est vrai fouetté par les vents et les tempêtes d’équinoxe qui se moquaient des coques de noix comme des yachts de luxe. Baie avec ses courants aussi. Malheur à ses hôtes qui osaient alors sortir en mer dans ses moments de folie. Mais, jamais, ô non jamais, Martial Collard n’était sorti par plus de force cinq. Plus que prudent, il était sage. Quand on est lié à une femme, il n’est pas question de mettre la vie du couple en danger. La maîtresse d’école reconnaissait au moins cette qualité à son mari. C’est vrai qu’il se confiait peu, semblant habiter ou visiter quelquefois une autre planète. Mais il était fidèle, peu porté sur la bouteille et son regard bleu-embué, des plus doux. Le bateau paraissait en bon état. Tout à bord entretenu et bien rangé. Jacqueline, en connaisseuse, vérifia le matériel et les engins autorisés : une ligne de douze hameçons, deux petites palangres, deux casiers, une épuisette, une grapette à oursins, aussi utilisée pour les praires et les clovisses et une foëne quatre dents. Elle avait l’habitude de sortir en mer, aux petites vacances, avec Martial. C’étaient alors de joyeuses rigolades, entrecoupées parfois d’engueulades sévères, quand un des deux partenaires ratait une manœuvre, voire une prise. Quand on remontait les casiers, il arrivait aussi de remonter un trésor : un homard bleu-nuit qui faisait entendre le claquement sec de sa queue caparaçonnée, agitée par la colère.

– Regarde, Martial ! disait alors Jacqueline avec un air de triomphe amusé, comme il a l’air furax ! Monsieur Du Homard, Prince des ténèbres est vexé à mort !

– Disons plutôt qu’il en pince pour toi, ma douce ! ajoutait l’instituteur, en amoureux transi.

Les compliments, il savait les tourner. Oh, bien sûr, ils étaient rares ; mais si savoureux ! Chargés d’humour et de tendresse. Oui, c’est ça, pensait Jacqueline, Martial était un homme tendre, un vrai cœur d’artichaut, fondant comme un petit violet, rougissant encore à cinquante-six ans. C’est vrai qu’il était timide devant la beauté de certaines jeunes mères d’élève, et maladroit. Un regard un peu appuyé, un bel œil de velours un peu insistant, voire provoquant, et voilà notre Martial qui baissait la tête pour chercher refuge sur sa planète magique, son île déserte. Si son prénom signifiait la force, la guerre, la brutalité, alors l’homme était bien mal prénommé. Lui si doux, si prévenant, d’une patience angélique avec les enfants. Comme si le fait brutal de ne pas être père - une stérilité due peut-être aux oreillons ? - s’était transmué en faiblesse. Comme une empathie pour les faibles, les démunis, les infans, ceux qui ne peuvent pas parler. Du moins, à la naissance. Mais les animaux, les poissons, les laissés-pour-compte de la fameuse parole, étaient justement ses amis à Martial. Toujours précédé de son petit chien Pilou, l’homme arpentait le village, le fox devançant immanquablement le maître, devenu son féal. Comme si Pilou devinait que Martial se rendait à la boulangerie, ou chez le boucher, ou au bistrot. La bête avait un sixième sens, au moins !

– Tenez ! entendait-on dans le bourg, à la cantonade, voilà Maître Pilou qui va acheter son pain de deux !

Ou alors : - Mais c’est Pilou qui entre chez le boucher chercher sa bavette ! On ne disait jamais : – Tiens ! Voilà Martial et son chien ; mais plutôt : – Regardez ! C’est Maître Pilou et son élève !

Et Martial de suivre derrière, à deux pas, en bon chien bien dressé. Il était devenu l’ombre de la bête et la bête était son soleil. Maître Pilou, le Roi-Soleil ! Mais cet après-midi, resté seul à la maison après la terrible aventure du matin, Pilou n’était plus que le soleil éteint de la mélancolie.

Jacqueline frissonna.

Lasse de tourner les souvenirs en rond, lasse de piétiner sur le bateau à ne rien faire, la femme abandonnée éprouva soudain le besoin vital de rejoindre le présent.

Fanch et La Brebis travaillaient sur le Beg Hir - un ponton plus loin.

Jacqueline Collard alla les remercier de s’être montrés si efficaces et si serviables quelques heures plus tôt. Les deux compères étaient si tristes, si désemparés devant cette femme, qu’ils n’osèrent répondre. Ils hochèrent simplement la tête, comme s’ils offraient ainsi leurs muettes condoléances.

– Et si mon mari n’était pas mort noyé ? Et s’il avait véritablement fugué ? Tant que je ne verrai pas son corps, je garderai l’espoir qu’il est toujours vivant. Cela peut paraître idiot, mais vraiment, je ne peux pas accepter sa disparition. Aussi brutale, aussi mystérieuse. Surtout qu’il est parti sans rien emmener de spécial avec lui. Aucun geste prémédité, à mon humble avis. Mais comment aurait-il pu changer d’embarcation, en pleine mer ? Aurait-il de lui-même décidé de s’enfuir ? L’aurait-on enlevé de force ? Je vous en prie, dites-moi quelque chose !

Les deux hommes écoutaient, contrits. Que lui répondre, à cette épouse éplorée ? Que lui promettre ? Tant d’hommes disparaissent en mer chaque année. Tant de drames et combien de familles endeuillées. Quand la mer ne rendait pas le corps, c’était encore plus terrible, mais que faire ?

Jacqueline Collard attendait une réponse. Les yeux des deux hommes reflétaient le néant.

Les journaux du lendemain annoncèrent la triste nouvelle, sans en faire trop. On annonçait la disparition du directeur de l’école primaire ; mais l’article était suffisamment flou pour ne pencher ni du côté du décès, ni du côté d’une aventure farfelue par trop optimiste. Les mots avançaient sur des œufs, on écrivait à mots couverts, et à mots couvés. Exercice périlleux pour ne froisser personne : ni les autorités policières et académiques, ni la vie privée du couple Collard, à l’irréprochable réputation.

Du moins jusqu’aujourd’hui ; car au train où courait la rumeur, on pataugeait déjà en plein délire. Mais ce n’étaient que délires de paroles, insatiable logorrhée de ménagères en manque de tout et de villageois croulant sous l’ennui. Commençons par la vieille Martine, tableau vivant des sorcières de Goya.

– Moi, je te dis qu’il s’est fait la malle avec une jeunette, ce vieil hussard noir de la République, disait derrière sa moustache, une virago de la pire espèce, une bigote brutasse au fessier géant, surnommée Tartine et menant son mari par le bout du nez qu’il avait fort rouge, il est vrai.

– Moi, je pencherais plutôt pour une affaire de mœurs, renchérissait la Marie-Marguerite, surnommée Marie Margueritz, une vieille taulière, maquerelle brestoise à la retraite, qui aurait voulu se faire passer pour une ancienne employée du Ritz. - Mais une conduite, ça ne s’achète pas en solde de nos jours ma brave Dame, disaient dans son dos les mégères de Trélouzic. Même sur Internet, non ça ne s’achète pas, oui han !

– Même sur Internet ! Oui han !

Car il est bien prouvé comme disait le coq à l’âne et au fils marginal de Stereden qui le répétait à ses copains de classe que d’aller trop se palucher sur Internénettes, ça allait les rendre gars-gars !

– Et qu’en plus, avec vos portables à la con, vous allez tous attraper le cancer des oreillons, ajoutait dans un sourire haineux l’adolescent boutonneux et à peine instruit, dont le père alcoolique n’avait pas les moyens de payer un téléphone portable au rejeton. Mais ça l’arrangeait presque, le gamin, puisque de toute façon il était écolo-végétarien-à-foutre ! La grande sœur en avait bien un, de portable, mais elle se l’était payé avec ses heures de baby-sit-in comme disait la maman, si fière d’avoir mis au monde une jeune fille qui avait tout de même été classée deux-cent-troisième nationale à la sélection officielle de la Star Ac !

– Hein, Mademoiselle Le Gall, ça vous en bouche un coin ! dit un jour Madame Stereden à la jeune agrégée de français, binoclarde et trop maigre, qui s’évertuait en vain à inculquer les rudiments de la lingua franca à cette jeune pétasse de seize ans. Et c’est pas avec votre latin en option obligée où elle n’y comprend rien qu’elle vataller au CAP coiffeuse à Guingamp, la pauvrette ! Oui han !

Le “oui han”, typiquement vernaculaire, venant ponctuer une assertion plus ou moins insidieuse, une sorte de crachat sous-jacent, une onomatopée destructrice, comme la vile beauté d’une phrase à l’acmé. Quasi mortel, le cri, comme sorti de l’intérieur d’un méchant palais, qui, à peine exprimé, rentrait dans un soupir veule en sa coquille humide. Mouillé de crasse, le “oui han” ! Vivace et éternel ; telle la bêtise des ignorants qui parlent plus à tort qu’à travers, et sur tous les sujets.

Et, les deux autres commères de continuer à enterrer Martial Collard dans une veste taillée sur mesure.

– T’as ptêt’ raison après tout ! dit Martine. Avec tous ces instituteurs pédophiles ! J’crois qu’ils aiment trop les enfants, ces salauds ! Même que Madame not’ Miniss’ l’a dit à TF1 qu’i faudrait créer un osservatoire de l’enfance en danger ! Pour sûr, vat’ qu’elle est en danger notre enfance, avec toutes ces écoles publiques toujours en grève ! Au moins, ces jours-là, nos petits enfants ne sont pas tripoter ! Faut dire aussi qu’avec toutes ces gamines de dix ans qui viennent habillées moitié à poil comme si elles allaient à la plage, m’étonne pas que les vieux boucs comme Martial, ça doit avoir la gaule et le poireau bien droit, quand ils voient toutes ces garçailles au nombril dénudé, et avec leurs tétons qui pointent. Faudrait mettre leurs mères abusives qui les laissent s’habiller d’la sort’ en prison, moi j’te l’dis comm’ j’le pense, hein Tarti... euh !... Martine, se rattrapa aux branches la malheureuse. Elles dépassent les bornes, ces bonnes femmes qui travaillent toutes, avec leur 4X4 en cuir ! Un peu de décence, on n’est pas des animaux tout’d’mêm’ ! Déjà que certaines viennent encore aujourd’hui tête nue à l’église, si c’est pas malheureux !

– Oui han ! Dame pour sûr que not’ jeunesse va à vau-l’eau ! F’rait mieux d’aller à la messe le dimanche, que de rester traînasser devant leur télé et leurs jeux vidéo ! Même que ma ptit’ nièce Charlotte passe des heures avec son frère à faire des jeux de guerre sur leurs consoles qui vont nous les rendre épilectriques ! Moi j’te l’dis comm’ j’y pense !

Elles oubliaient, les bougresses, dans leur édification du Verbe destructeur, d’évoquer aussi les quelques porteurs de soutane, qui n’étaient certes pas à l’abri de dérapages sexuels, coincés dans leur habit de noirceur.

Et oui, Trélouzic avait ses zones d’ombres, sa face cachée d’une lune qui n’en pouvait plus de rire aux éclats à force d’entendre tout ce charabia lancinant, ce dégueulis, ce baragouin puant d’un autre âge. Mais la lune ne travaillant pas pour les Renseignements Généraux, inutile de la faire parler. Elle s’en voilerait pour le moins la face, de toute façon.

Les collègues de travail de Martial Collard furent très choqués. Un psychologue, mandaté par l’Education Nationale, vint à la rescousse pour essayer de panser des plaies psychologiques, des traumas latents, voire bruyants. On pleurait beaucoup ; des élèves en larmes tombaient en syncope, libérant leurs propres peurs - extimes - et leurs angoisses, intimes. Le mardi quatre septembre - jour des Fédérés - deuxième jour de classe, fut plus que funèbre. Difficile d’enseigner dans de telles conditions.

L’Inspection Académique, décida, avec Madame Collard, de décréter finalement un jour de deuil, qui serait fixé au jeudi. L’école serait fermée. On espérait ainsi rendre hommage à un homme de bien, disparu en mer. Le village attendait, dans l’angoisse, que la mer rejette le corps à la côte.

Pilou hurla à la mort, souvent, trop souvent. Jacqueline ne le supportait plus. Fanch décida d’adopter l’animal, du moins pour quelque temps. Ce qui fut fait. Une semaine passa ; Puis deux. Madame Collard, n’en pouvant plus d’attendre, seule dans son logement de fonction, décida de reprendre sa classe.

– Autant travailler, réagit-elle. Au moins, les sourires des enfants atténueront peut-être ma peine.

On était le dix-huit septembre quand la mer rendit un cadavre. Mais ce n’était pas celui de Martial Collard !

A moitié dévoré par les crabes, on crut cependant reconnaître le corps de Bébert Burlot, dit La Grenade. Incroyable ! Bizarrement, une partie de la tempe gauche du noyé semblait arrachée et noircie, comme aurait pu le faire une arme à feu !

Quand l’expertise balistique annonça les résultats, quand le médecin légiste des affaires maritimes de Brest rendit aussi son rapport au procureur, ce fut un beau tollé dans tout le Landerneau ! Quelqu’un, oui, quelqu’un avait assassiné Bébert Burlot !

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26 juin 2016 7 26 /06 /juin /2016 13:29

Dans les cent vingt kilos. Catégorie poids lourd.

Mais, léger dans sa course, alerte dans son pas, l’étalon du bourg et coureur du faubourg, sillonnait gaillardement les chemins de traverse, livrant ici un pli, là une lettre, un journal. Avalant là un verre de cidre, ici un calva, chez l’un un café noir, chez l’autre, savourant un morceau de josken, il allait donc au trot de ses vaillants sabots.

Rien ne semblait ébranler cette force naturelle, ni la peur, ni la maladie.

Séraphin rendait visite et service aux malades, aux alités, imposant sa large carrure sur le pas de la porte. Les grabataires et impotents du village l’attendaient avec impatience car Séraphin possédait l’herbe d’or. Il tenait ce don de son père qui lui-même, l’avait reçu de son...

Ce jour - là, l’Hyppolite était cloué au lit. Fièvre de cheval, les quatre fers en l’air. Le pauvre retraité n’essayait même plus de ruer dans son lit - clos, lui, si ombrageux d’habitude.

– Toi mon bonhomme, dit Séraphin en entrant, tu ne liras pas ton journal aujourd’hui. Tu n’es guère en état ! Pour te consoler, sache que tu es le troisième que je vois aujourd’hui, à me jouer ce vilain tour. A croire que vous vous êtes donné le mot !

Certain de son diagnostic, Séraphin sortit alors de la sacoche de l’administration, un sac en papier brun au contenu étrange. Des herbes sèches, mêlées à d’autres salades, comme aimait à se moquer le docteur Le Du, un concurrent jaloux. Le facteur versa alors une pincée de cette herbe d’or dans un grand verre d’eau tirée du puits, et, la tisane ayant infusé, après avoir chauffé sur le fourneau, il fit boire à son patient l’amer breuvage. Une décharge soudaine électrifia le corps du malade qui, tremblant ensuite de la tête aux pieds, se mit à suer et à cracher à l’envi.

S’adressant alors à la maîtresse de maison, Séraphin dit.

– Une heure après que j’aurai quitté cette maison, quand la grande aiguille aura fait son petit tour, tords ses draps sur le pré, lave - les ce soir dans Le Léguer, juste avant la nuit, et laisse ainsi aux poissons du diable la part maudite. Ainsi soit fait ! Buvons un coup !

Le lendemain, la fièvre était partie rejoindre l’océan. Voilà nos trois gaillards debout.

Séraphin guérissait d’autres maux, comme la culotte de cheval, le mal de dos, le croup, la neurasthénie et l’aérophagie. Le don de père en fils, reçu par Séraphin passait comme une lettre à la poste.

Mais Séraphin aux gros pouces, ce qui lui donnait par complémentarité, un nez assez énorme mais bien placé au milieu de la figure, avait un fils, Michel, plus paresseux qu’un pou, maigre comme une puce. Un air teigneux et malsain de cafard pris en faute, complétait le portrait entomologique de ce triste petit insecte.

Veuf et inconsolé, le facteur gardait bon moral malgré cette écharde douloureuse, héritée du hasard.

– Il va changer, se disait-il, il va bien grandir un jour, ouvrir ses ailes et devenir aussi beau qu’un paon du jour.

Mais Michel allait sur ses dix-huit ans et son aspect malingre ne s’améliorait guère. La maman était morte en couches, un matin que Séraphin arpentait, de ses formidables sabots, la commune et ses alentours. De toute façon, ses dons de guérisseur auraient été incapables de ramener sa femme dans le monde des vivants.

Le petit Michel était-il donc le fruit véreux du péché ?

Cette absurde question taraudait Séraphin. Quoiqu’athée et libertaire, il aurait bien voulu connaître le pourquoi mystique ou christique de cette énigme.

Un matin, le corps de Michel se rétracta un peu plus. Quand Séraphin Cabioc’h entra dans la chambre du fils, il vit sur le sol un corps racorni à la voix éraillée, qui articula faiblement.

– Je m’appelle Grégoire, je m’appelle Grégoire ; et toi, qui es-tu, étranger ?

Si le diable habitait Trégrom, il était sûrement dans cette maison, sous l’aspect de cette chose racornie mais vivante. Michel, ou plutôt Grégoire ne quitta pas la chambre. Son père, condamné au silence, ferma la porte à clé, lui laissant pour tout remède un verre empli de tisane d’herbe d’or.

Quand Séraphin revint de sa tournée, en début d’après-midi, la chose était toujours là rampante et balbutiante. Le verre de tisane, intact.

– Je m’appelle Grégoire et j’ai tué Saint Michel. Je m’appelle Grégoire et j’annonce la guerre, la guerre un fouet sifflant qui hurle ses injures, la guerre, un fouet sifflant qui hurle ses injures.

De plus en plus mal à l’aise, ne sachant quelle attitude adopter, le père s’adressa à son fils.

– Que puis-je faire pour toi ? Qu’est-ce qui te ferait plaisir, fils ?

– Toi, tu m’appelles fils ! Tu oses m’appeler fils ! Sache que tu es un étranger et que ma mère a couché avec le diable, le grand saumon de la rivière maudite ! Fils du diable je suis ! J’annonce la colère, la revanche du monde, et que s’abattent les grands vents jaunis de pisse froide, que les fleuves débordent, vomissent leurs poissons, que les brumes acides recouvrent les forêts, que les bêtes tapies à l’orée des clairières portent la rage au cœur des hommes ! Honte sur toi, petit sorcier minable, qui a voulu défier la loi de mon grand maître ! Honte et misère sur toi, humaniste vulgaire !

Grégoire bondit, d’un saut énorme, sur la cuisse du guérisseur et le mordit de toute sa violence. Séraphin n’eut que le temps d’arracher l’horrible bête qui laissa, fichés dans la chair de sa cuisse, deux aiguillons de corne noire.

La bête, projetée sur le dos, avait encore diminué de moitié. Ses borborygmes incompréhensibles, s’arrêtèrent net quand le facteur broya, de ses formidables sabots, la chose répugnante.

Séraphin ne sentait plus sa jambe. Un poison inoculait sa chair. Il boita jusqu’à la cuisine, prit un couteau et, pantalon baissé, creusa la blessure. Deux plaies noirâtres le brûlaient comme du feu. Il replongea son Laguiole à la recherche des aiguillons. Trop tard ! Ils avaient fondu dans la chair. Séraphin versa sur le désastre la bouteille de lambig, dont la fonction première était loin de servir à cet usage. Il hurla. Ses nerfs le lâchaient.

Comment raconter ce qui venait de se passer à quelqu’un ? Qui le croirait ? Et son fils ? Comment annoncer cette métamorphose et sa disparition ? Il allait devenir, lui, Séraphin le guérisseur, un assassin, un meurtrier. Comment ? Comment ?

La cuisse enveloppée d’un torchon à vaisselle noué solidement, il s’écroula sur son lit. Tout son gros corps s’engourdissait. Une fièvre tenace l’envoya dans un autre monde.

Il se mit à pleuvoir avec violence. Trois semaines sans interruption. Des brumes tenaces recouvraient toute la contrée. Quelques fermes furent inondées, dont la maison de Séraphin, nichée dans un petit vallon. Les eaux du Léguer débordèrent sans discontinuer.

Un pêcheur, dit Le Braco, retrouva un corps humain, coincé dans le bief du moulin, en contrebas de la maison du facteur guérisseur. De la bouche du noyé, on retira une sorte d’énorme insecte qui dépassait des lèvres du cadavre, bleuies par le poison. Comme si un énorme saumon avait voulu gober, dans un élan ultime, une proie si tentante.

On fit des recherches plus poussées. Le corps du petit Michel ne fut jamais retrouvé ».

– Quel vilain cauchemar. Si je vais raconter ça à Fanch, il va me dire de me présenter moi-même à l’asile ! J’aurais donc subi moi aussi une métamorphose ? Rêver de diableries, de l’Ankou et des disparus, voir un gosse transformé en insecte, tout ça s’rait-t’y pas un peu kafkaïen, mon bonhomme ? élucubrait le retraité qui avait tout de même un peu de lettres.

Oui, La Brebis avait des lettres ! De la culture s’il vous plaît, comme aime à se targuer le Français de base, toujours prêt à sortir, à dégainer comme une arme, et qui plus est devant les présentateurs télé - nouvelles stars de la connerie ambiante - les réponses écornées et rancies des Annales Vuibert. L’homme seul et mal réveillé continuait de soliloquer.

– Annales Vuibert, mon cul ! Comme dirait Jazy dans l’métro ! C’est pas parce qu’on a des connaissances qu’il faudrait s’prendre pour le nombril du monde ! Ou l’ombilic des limbes ! Annales Vuibert mon cul ! Moi j’y ai pas été au bac ! Je bossais déjà, moi Monsieur ! Je nourrissais ma famille, à seize ans. C’est comme qui dirait avoir le bachot avec deux ans d’avance ! Tiens ! Un peu comme notre bien gentil Trégastelloparisien, l’indéboulonnable ! Toujours à nous faire ses rapportages sur la Bretagne-Terre-des-hommes-fiers-en-granit-à-l’âme-de-marin-perdu-aux-quatre-vents-de-l’esprit ! Mais tu délires, mon pauv’ Petit Prince Docile Agité ! Petit Prince Docile Au J.T ! Faut arrêter les produits ! Que t’aies eu ta part de malheur un peu plus que d’autres, ça on veut bien l’admettre, mais tu vas pas passer ta vie à raconter et à vendre ta souffrance et tes envies de vivre ! On n’a pas qu’ça à lire, nous autres ! C’est vrai quoi ! C’est toujours pour leur gueule, le succès littéraire, le pognon et l’audimat ! Y’en a ras la casquette de la dictature des faux Bretons, en granit-rose-bonbon ! Nous les cassent avec leur culture à la noix d’coquille-Saint-Jacques-confrérie-trois-étoiles-au-Michelin ! N’ont qu’à aller emmerder les pécores de la capitale ! Leur faire cracher leurs poumons saturés à la dioxine et au plomb ! J’te les foutrais au trou moi, tous ces macaques à roulettes de la Politique et de la Culture ! Et qu’on vienne pas me confondre avec Poujade, l’épicier franchouillard, la terreur du tiroir-caisse-bas-de-laine ! Bas-de-caisse-bas-de-l’aine-bas-de-l’aile, oui ! Cet extrémiste du porte-monnaie, porte-flingue du Front National, en plus ! Non mais des fois ! Non MEDEF...ois ! J’fais jamais d’poujadisme ! D’ailleurs j’aime pas les poux ! Ni d’ici, ni d’ailleurs, non plus !

Annales Vuibert mon cul ! Et n’en déplaise à Fanch qui se fout souvent de ma gueule en disant qu’au bac, j’aurais même pas eu l’oral, moi au moins, j’ai pas peur de l’dire : reçu à l’oral ou collé à l’anal, c’est du pareil au même ! On s’fait tous entuber ! Diplômes ou pas diplôme ! Bac plus vingt ou bac moins vingt, c’est toujours l’heure de naître ! De n’être qu’un pauv’ paumé sur cette maudite planète ! Quand elle n’est pas à feu, elle est à sang !

Oui, La Brebis avait des lettres. Acquises presque toutes pendant la guerre d’Algérie, quand il participa, bien involontairement, à cette ignoble « mission de pacification » qui le laissa désemparé et vide face à une humanité en déshérence. Alors, pour essayer de se protéger, d’atténuer la douleur du monde et la brutalité des armes, Eugène le bien né s’était plongé dans les livres. Tel un plongeur à la recherche des grands fonds. Tel un mort de soif en sursis. C’était là son cautère, contre les bleus à l’âme. Instinctivement, il ne s’était pas précipité sur les livres d’histoire, non ! Pas dans l’Histoire officielle pleine de trous et de mensonges, toujours trop encline à brosser le somptueux tableau des vainqueurs. Il n’avait pas, non plus, essayé de lire des essais - trop didactiques, ou ne prêchant que pour la paroisse des cons-vaincus ; pas non plus choisi les biographies d’hommes illustres, ou les romans franchouillards à la Première Personne-venue, style Rousseau-je-me-déballonne ! Faux miroirs d’encres douteuses.

Non, rien de tout ça ! Eugène ne lut - pendant deux ans - que de la poésie et de la fiction, du roman noir et... pourquoi pas antillais tant qu’on y est, disait-il en blaguant, du polar hard boiled (histoires de dur-à-cuire) et du whodunit (de l’anglais who has done it ? « Qui l’a fait ? »). Récits impossibles et tellement vrais ! Mots internationaux contre les maux du bled, avec les mots du Bled, et surtout bien d’autres ; mots étranges et étrangers : de tous pays.

Les copains lui en passaient des ouvrages, interdits, séditieux, prohibés, censurés, sous le manteau ! Et lui se régalait, lisait le jour, lisait la nuit, à la lueur des étoiles ou assis sur son trône. Un roi avec divertissement, avec discernement. Non pas le divertissement pascalien, celui qui nous fait détourner le regard, qui nous distrait de la dure réalité d’une humanité claudiquant - dite en marche. Non ! Eugène lisait pour affronter le monde et le confronter à l’aune de ses lectures. Une sorte d’évaluation en quelque sorte. Lire le monde, mais autrement. Sachant que dans le mot même, mais en français seulement, il y avait peut-être : l’autre ment. Restait à savoir qui est l’autre. Un peu comme dans la petite annonce : « Vends véhicule ; prix intéressant. » Oui, mais pour qui ? L’acheteur ou le vendeur ; le lecteur ou le scripteur ? Fameux contrat... de lecture ; ou... d’écriture. Infernale et jouissive dualité. Mais ô combien il fait bon jouir à deux !

Et puis, quarante années plus tard, des bouffées de mémoires, jaillies d’entre les pages, lui revenaient. Des phrases entières lui sautaient au visage, tels des bouquets de fleurs séchées. Bouquets montés sur ressort, éclatants d’odeurs sonores. Correspondances.... baudelairiennes. Les sons et les parfums tournant dans l’air du soir, à Trélouzic même. Lettres, mots, phrases. Pistils, pétales, tiges. Toute une végétation souterraine, véritable terreau d’un terroir nommé Eugène Cabioch, simple citoyen. Citoyens parmi les gueux, les mendiants et les orgueilleux.

– Et oui, j’ai fait un drôle de cauchemar ! Voilà une bien étrange affaire ! Mais j’tiens tout d’même la forme ! J’la tiens même au-delà de la forme, comme le signifie le mot méta-morphose, hein mon brave Franz K. ? On pète le feu tous les deux ! Puisqu’on le vole aux Dieux, d’ailleurs. C’est nous les

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26 juin 2016 7 26 /06 /juin /2016 13:28

Fanch le rêveur sort de son sommeil, le front encré. Il relève la tête, lentement.

La pluie se met à tomber, bruine légère. Demain c’est la rentrée des classes. Fanch n’y pense guère, il n’a pas eu d’enfant. Marié avec la mer, il a connu des femmes bien sûr. Georgette, son ancienne maîtresse, assassinée par Marcel Bozec, en 1990 ; Adrienne, et puis quelques autres, des anonymes de passage. Il repense aussi à la jeune femme, retrouvée morte- il y a quatre ans - dans le port de Trélouzic. Triste dépouille agrippée à son bateau de pêche. Eugène et lui avaient surnommé cette belle Algérienne l’Etoile. Une pauvre étoile tombée à la mer. De sales militaires, anciens de l’OAS, lui avaient réglé son compte. L’avaient fait disparaître, droguée et noyée pour essayer d’échapper à leur honteux passé de tortionnaires et de violeurs. Halima Djemaï était morte. L’Algérie pansait toujours ses blessures. Il manquait désormais une étoile. Au cœur de chacun. Au cœur de la galaxie des vivants, attirés trop souvent par les trous noirs. Aspirés par les gouffres - insondables - de la violence.

Pour Fanch, ce n’est pas de l’histoire ancienne. Sa mémoire n’est pas un tableau noir que l’on essuie chaque soir.

Il ne fréquente pas l’univers des enseignants. Ou si peu. Il sait que les méthodes ont évolué, qu’on ne frappe plus les enfants, que l’école primaire est encore un petit paradis, pour la plupart des gosses. Après, ce n’est plus la même chanson. Compétition, résultats, valse des notes et des contrôles, collège, lycée, le passage obligé de la réussite. Tant mieux pour ceux qui aiment ce genre de combat, plus ou moins douteux. Toutes les pièces sortent donc du même moule ; plusieurs cependant, en miettes, en pièces détachées... de tout.

Mais autrefois, ce n’était pas la joie non plus. Souvent, les instits ne présentaient au Certificat d’Etudes que les meilleurs élèves. Les moins bons, les laissés-pour-compte se retrouvaient sur le carreau, souvent laminés par le rouleau compresseur de l’apprentissage. Certains s’y retrouvaient, d’autres non. L’école avait changé, mais la sélection existait toujours. Métier difficile, semé d’embûches.

Fanch connaissait le directeur, qui venait acheter son tabac chez Eusebio, au « Café du Loup rouge ». C’était un brave type, taiseux, proche de la retraite et aimé de ses élèves. On se croisait quelquefois sur la mer d’un salut fraternel ; la communauté des pêcheurs entretenait de bons rapports. Martial Collard, le directeur, appréciait Fanch. Ils buvaient un coup de temps à autre, au comptoir. Les échanges de paroles étaient rares, mais les silences, les regards complices, riches.

Vers vingt-deux heures, couché dans le noir, et ayant abandonné sa grille de mots croisés, Fanch Bugalez eut une pensée pour cet homme, sans doute anxieux et ravi de retrouver demain ses élèves. Il le voyait couché près de sa femme, institutrice elle aussi, se pelotonnant contre elle, tel un enfant dans les bras de sa mère.

– Toi aussi mon bonhomme, tu traînes ton cafard et tes peines comme un vieux cartable, depuis longtemps. T’es jamais sorti de l’école, et je vois bien que t’aimerais lâcher tout ça ! Allons, du courage, t’as plus qu’une année à passer, après c’est la retraite et des journées en mer, toi qu’aimes ça.

En s’endormant, Fanch promit de passer demain à l’école, saluer ce brave citoyen, héros anonyme et surtout pas médiatique. Le marin pêcheur solliciterait ses services, un dossier à remplir, rapport à la transformation de son bateau, le merveilleux Beg Hir.

CHAPITRE II

Quand Fanch pénétra dans la cour de l’école, en ce lundi trois septembre, vers neuf heures, une agitation inhabituelle régnait. Devant l’entrée, la camionnette des gendarmes était présente ; trois hommes en uniforme discutaient sur la cour, entourés des instituteurs. Une centaine d’enfants, dont certains, accompagnés de leurs parents, jouaient, couraient, se faufilaient entre les adultes. Fanch chercha du regard la silhouette du directeur, mais ne la reconnut pas. Il s’approcha, gêné d’être un intrus dans cet espace du savoir.

Le groupe des adultes semblait agité, perturbé. Fanch osa tout de même s’approcher un peu plus, toujours à la recherche de Martial Collard, le directeur. Il reconnut Stereden, l’adjudant de gendarmerie, accompagné de Lucien Le Tallec et d’un troisième homme qu’il ne connaissait pas. Six enseignants présumés complétaient le groupe. La femme du directeur pleurait, abasourdie.

– Je ne comprends pas. Je vous le répète, ce matin Martial s’est levé, comme à son habitude, vers six heures, il a pris son café, puis il est sorti. J’étais encore au lit quand je l’ai entendu appeler son chien. Je pensais qu’il allait ouvrir l’école, comme à son habitude, et sortir sa voiture du préau. J’ai bien entendu la voiture démarrer, et après, j’ai dû me rendormir.

– Oui mais, l’interrompit Stereden, à huit heures, il n’était toujours pas revenu ! Alors qu’il était censé sortir simplement la voiture sur le parking de l’école ! A quelle heure, exactement, nous avez-vous appelés, Madame ?

Cela dit sur un ton de reproche, sans aucune empathie pour la pauvre femme qui souffrait le martyr. On retrouvait bien là le style Stereden, bougon et semblant toujours dérangé ; pas du genre disponible et disposé. L’abus de la dive bouteille ne le rendait guère serein.

– A huit heures et demi, ne voyant pas la voiture sur le parking, ni mon mari dans sa classe, je me suis affolé. Aucun de mes collègues ici présents ne l’avait aperçu. Alors, dans un moment de panique, j’ai cru bien faire, j’ai appelé. Il devait être huit heures quarante, environ.

– Bon ! Nous allons entreprendre des recherches. Pour l’instant, prévenez l’Inspection Primaire et signalez à votre Inspecteur de l’Education Nationale que vous avez besoin d’un remplaçant. Dites-leur que votre mari est malade, ou ce que vous voudrez. Ne parlez pas de fugue, ou de disparition, sinon, il risque d’être sanctionné pour abandon de poste. Faites rentrer les enfants en classe, et pas un mot aux parents. Allez-y, vous pouvez faire l’appel.

Fanch entendit tout cela, à deux mètres, comme si personne ne l’avait vu. Il quitta les lieux en tremblant de tous ses membres.

Et, dans un silence de cathédrale, la femme du directeur remplit, toute pâle, son nouveau rôle, tandis que les parents, étonnés, se regardaient entre eux, les yeux ronds.

La rumeur courut tout de suite. Le directeur était malade. D’autres dirent qu’il était mort, à l’aube, foudroyé par une crise cardiaque. Certains pensèrent qu’il s’était enfui, rejoindre sa maîtresse, une femme du Maghreb rencontrée en vacances, lors d’un voyage organisé en Tunisie par l’Education Nationale.

– Où tout simplement, qu’on l’a assassiné, dit même une mère de famille, abonnée au câble, et scotchée toute la journée devant les séries américaines.

Une fois la cour de l’école désertée, les langues allèrent bon train tandis que deux véhicules de gendarmerie sillonnaient la contrée, après avoir lancé un avis de recherche sur la personne de Martial Collard, la cinquantaine, barbu, grisonnant, petites lunettes rondes, environ un mètre quatre-vingt, plutôt maigre. Signe particulier : voûté. Véhicule : Peugeot break 405, gris métallisé, en mauvais état, avec galerie noire et attache-caravane.

Fanch se rendit, dans sa vieille BX, chez son ami La Brebis. Lui annoncer la nouvelle. L’homme était au jardin, en train d’arracher une dernière ligne de pommes de terre. Penché en avant, son énorme postérieur semblait dominer le monde.

– Alors, qu’est-ce qui t’amène, mon brave Fanch ? dit l’homme, sans se relever. Je t’ai entendu te garer en catastrophe. Tu ferais bien de changer ta courroie de distribution, on entend comme un bruit bizarre, tu trouves pas ?

– Ce qui m’amène, c’est un drôle de pataquès, Eugène !

– Eugène Cabioch, dit La Brebis, se redressa, les mains sur les reins, et le regard inquiet.

– Tu connais, le directeur de l’école, Martial Collard ? continua Fanch ? Et ben, disparu le gars ! Un jour de rentrée des classes ! Sa femme, ses collègues, personne ne l’a vu depuis sept huit heures ce matin. Disparu dans la nature, envolé ! C’est incroyable, non ?

– L’est parti avec sa voiture, ou pas, l’animal ?

– Oui, et avec son chien aussi. Tu sais le petit fox qui vient avec lui au bistrot et qui nous fait marrer avec…

– Je crois savoir où il est ton bonhomme, l’interrompit Eugène.

– Quoi ? Tu serais le seul à être au courant, toi, l’ancien gardien de chèvres ? Elle est bien bonne celle-là !

– Bien bonne ou pas, j’ai une petite idée, mais j’ai jamais dit que j’en étais certain. J’ai bien dit : « Je crois savoir »…

Fanch était perplexe. On se rendit au port. La voiture de l’instituteur était là, sagement garée sur une place de parking. Quant au petit bateau de l’enseignant, absent.

– Tu vois, je te l’avais bien dit ! Celui-là est allé faire un tour en mer et puis, l’appel des sirènes aidant, n’a pas pu s’empêcher de pousser un peu plus loin, d’aller voir ailleurs si on n’y était pas !

Fanch ne comprenait plus rien. Quoi ? Un jour de rentrée scolaire, un directeur qui abandonne son poste ? Attiré à ce point par la mer qu’il n’en reviendrait pas ?

– A mon avis, répondit Fanch, je pencherais plutôt pour un accident. Il est sorti faire un tour en mer, avant d’affronter sa dernière rentrée, et puis un malaise l’aurait pris, il se serait senti mal. A l’heure qu’il est, il est peut-être en train de calancher. Allons-y ! J’ai les clés du Beg Hir, on va pas rester là comme deux couillons. Les gendarmes s’occupent des routes, nous, on va chercher sur l’eau. D’autant plus que ses coins de pêche, à Martial, je sais où les trouver. Je connais ses bouées.

Cinq minutes plus tard, le Beg Hir quittait le port. Baptisé du nom breton qui désigne le dauphin, le bateau fendait les flots, fidèle, comme toujours.

Prévenus par les amis de Fanch, deux retraités qui réparaient leurs filets sur le port, les pandores avaient abandonné leurs recherches sur les routes. On hésitait tout de même à faire décoller un hélicoptère de l’aéroport de Lanvuhel.

– Ce n’est pas la peine de déclencher une tempête pour un si petit verre d’eau, pensait l’adjudant Stereden, penchant plutôt pour une fugue, un coup de tête.

– Celui-là aura perdu les pédales ! Faut dire aussi, avec tous ces petits cons qui nous esquintent la santé, il a pas pu résister ! Déjà que moi, avec mes deux mioches qui me courent sur le haricot, j’commence à plus savoir où donner de la tête ! L’un qu’est cheveux longs écolo et végétarien, à quatorze ans, ça promet ! Quant à l’autre, la Mathilde, toujours devant la télé à tortiller du popotin pour faire la top model, va pas tarder à s’retrouver en cloque, et moi grand-père, comme un couillon ! C’est pas Dieu possib’ ! Dire qu’à seize ans, elle n’a pas encore son brevet !

Lucien Le Tallec, son adjoint n’osait répondre. Lui n’était pas marié et les gosses, il s’en foutait comme de l’an quarante. Quant au troisième gendarme, Pierre Le Gouron, il venait juste de quitter l’adolescence.

Vexé de ne pas avoir d’écho pour confirmer ou infirmer ses dires, Stereden conclut pour lui-même.

– Tout de même, un directeur qui disparaît le jour de la rentrée, c’est pas classe ! Du moins pour lui !

Son jeu de mots, compris de lui seul, le fit rire aux éclats. Comme personne d’autre ne riait, il s’énerva.

– Allez, bande d’incultes, on va retourner à l’école, voir la femme du directeur. Comme ça, mes gaillards, vous pourrez pas dire à vos parents que vous avez fait l’école buissonnière aujourd’hui !

Et Félix Stereden, heureux de son humour dévastateur, démarra le véhicule bleu roi.

On vit au loin, comme une ombre qui dansait sur l’eau. A contre-jour. On était dans la baie de Lanvuhel ; la mer était légèrement agitée. Un petit force quatre. Les deux compères, les yeux fixés vers cette masse sombre, s’usaient les yeux à déchiffrer l’océan. Le Beg Hir se rapprocha. De plus en plus.

– Bon Dieu, hurla Fanch, mais y’a personne à bord, ou quoi ? Ohé ! Du bateau, est-ce que vous m’entendez, gueula le marin pêcheur, les mains en porte-voix.

Seul le clapot répondit. On pouvait apercevoir désormais le bateau de Martial Collard, dérivant au gré des flots. On entendit alors un petit chien qui hurlait à la mort. C’était Pilou, le fox, désemparé. Quant au propriétaire, plus de maître à bord. Aucune trace de sang, ni de violence. Les deux hommes, estomaqués, se regardaient sans parler. Le mystère du bateau fantôme.

– Qu’est-ce que c’est que cette histoire ? Il serait tombé à l’eau, suite à un malaise, ou une fausse manœuvre ? Un accident ?

Fanch ne comprenait pas. La Brebis non plus. On était passé près des bouées. Les casiers, contrôlés par les deux hommes, n’avaient pas été relevés. On les fit redescendre, à la même place. Et comment retrouver un corps dans cette immensité liquide ?

Il fallut bien rentrer au port, se rendre à l’évidence la plus probable. L’homme était mort, noyé, suite à un malaise, ou une fausse manœuvre.

Que dire de plus ? Le bateau de l’instituteur fut pris en remorque. Pilou, apeuré et plaintif, passa d’un bord à l’autre. Il resta prostré tout le voyage, dans la cabine de pilotage, le museau entre les deux pattes avant, immobile comme une descente de lit.

Deux heures plus tard, tout le village était en émoi. A l’école, on pleurait beaucoup. Les enseignants, les enfants, alertés par leurs parents à l’heure du déjeuner, ne savaient vers qui se tourner. Le pays entier semblait en état de choc. Une absence, pas de cadavre. Une disparition, pas de corps. Aucune trace, aucune preuve, et surtout, aucun espoir. Comment un homme tombé à la mer pouvait réapparaître là, au milieu de sa classe et dire à ses élèves « Bonjour, me voilà, je vous ai fait une farce ! »

Madame Collard ne reprit pas sa classe l’après-midi. Un deuxième remplaçant arriva. L’ambiance était complètement surréaliste. On ne savait que dire, que se dire. Les jeux, dans la cour, ressemblaient à des absences de jeux : des simulacres, aveugles, vides de sens. L’école de Trélouzic ne ressemblait plus à une école. On aurait pu se croire dans un asile. Un asile pour extra-terrestres.

– Attendre, attendre ! Mais attendre quoi, se répétait Jacqueline Collard.

Attendre que l’on me ramène un cadavre. Celui de mon mari. Noyé, boursouflé, gonflé ! Et quand ? Ce soir ? Demain, dans une semaine, dans un mois, jamais ?

La pauvre femme hoquetait dans son mouchoir, allongée sur l’unique lit de son logement de fonction dont les fenêtres donnaient sur la cour. Elle entendait, comme en un brouillard, les enfants jouer à l’extérieur. L’atmosphère n’était plus la même. La pluie, légère, se mit à tomber. Germaine décida de se rendre au port.

Eugène Cabioch, perturbé par la disparition de Martial Collard avait fait un étrange cauchemar pendant sa sieste de l’après-midi. Il avait rêvé à un de ses ancêtres, imaginaire, mais tellement vrai qu’il en avait eu des sueurs froides. Le cauchemar s’était déroulé de la sorte.

« Vers les années mille neuf cent vingt-quatre, sur la commune de Trégrom, là où l’on entend dire quelquefois que le diable y habite - mais la rime est meilleure en breton - vivait un très brave homme du nom de Séraphin Cabioc’h.

Plutôt bon vivant que mauvais coucheur, Séraphin - dit Le Rouquin - était du genre costaud. Dur au mal et toujours chaussé de ses formidables sabots, il arpentait la commune, du matin à la méridienne, s’ébrouant sous sa longue crinière frisée quand il pleuvait et hennissant comme un postier breton. L’individu était facteur. Dans

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26 juin 2016 7 26 /06 /juin /2016 13:26

fer. Capable d’aller de l’avant, de forcer son destin, mais incapable d’oublier son passé, ses eaux vives.

La grille de mots croisés se présentait ainsi :

Horizontalement

1 Ecrivain italien, auteur d’un bestseller.

2 Sans queue - richesse.

3 Collectif - On y joue.

4 Aperçus - Dôme italien.

5 Cité antique - règle - drôle de gus.

6 Tourne - possessif.

7 Semés çà et là.

8 Endormant.

Verticalement

1 Capitale imaginaire du Trégor.

2 Batracien.

3 Mollassons - début de lenteur.

4 Sanie - abri indien.

5 Infinitif - Un café, du moins au début.

6 Contrarié - colère inversée.

7 Drôle de zoo - possessif.

8 Plus qu’obéissant.

9 Fier à bras.

Un lecteur attentif arrêterait ici sa lecture pour aider le pauvre Fanch, ou, du moins, s’empêcherait de tourner la page, le temps de résoudre cette simple grille.

Il est bon aussi que le lecteur s’implique, puisque, normalement, l’auteur s’applique. C’est un accord tacite. Un contrat de lecture. Un engagement de part et d’autre, en somme. Certains parleraient même d’interactivité, de dialogisme… Non mais !

Fanch s’endort, le front collé sur la grille qui l’a mis sur le grill. La tête dans les bras, le voilà parti dans ses rêves, ses Voyaginaires, comme il aime à dire. Rejoindre un ami improbable, un alter ego, son vieux frère.

Un sculpteur de mots.

« Il y avait du côté de Plufur, dans un petit hameau verdoyant, où broutaient deux moutons, un sculpteur sur granit nommé Jobic.

Du chant du coq jusqu’au coucher de l’animal, l’homme taillait, frappait, piquait, bouchardait, cognait, effleurait la pierre et autres verbes du premier groupe, qui font si bien dans les dictionnaires.

Puis le coq s’endormait, Jobic s’arrêtait, se lavait les mains et pouvait s’adonner alors à sa deuxième passion ; les mots croisés. Tous les soirs, de sept heures à neuf heures, sauf le dimanche, où il buvait copieusement au café du village, il cruciverbisait, ou verbicrucisait, selon l’humeur. C’est à dire que Jobic remplissait des grilles, ou les fabriquait, noircissait des cases, remplissait des espaces, inscrivait des lettres, voyelles ou consonnes, selon les avatars linguistiques de la providence, du Petit Larousse et du Grand Robert. C’étaient là ses copains de jeu et il pouvait rester ainsi, contempler des syllabes ou des mots qui faisaient l’amour sous ses yeux ; un I pénétrait un O, une voyelle ouverte accueillait une consonne du genre fermée, un V aux jambes écartées recevait, en hôte accueillant, une diphtongue distinguée. Tout ce petit monde procréait à l’infini et dans un bonheur de chaque instant.

Jobic excellait dans ce domaine croisé des mots et rêvassait quelquefois, accoudé à la fenêtre de sa sobre demeure. Son regard l’emportait alors, loin, bien au-delà de Plufur ; et il croyait entendre le vacarme ancien de célèbres batailles : les cris des Croisés devant Jérusalem, les Sarrasins en fuite, les tours de Babylone s’écroulant dans un joyeux et poussiéreux babil, les cavaliers de L’Islam, sur leurs petits chevaux arabes, croisant le fer contre les tribus berbères du Maghreb, cet autre Finisterre, ne se couchant jamais devant personne. Jobic, un soir, rencontra même Jugurtha ! Affolé devant tant de fureur - par cette histoire au galop et qui avait du sang jusqu’au ventre - il referma la croisée et replongea sèchement le nez dans ses grilles, dans l’écrit décroisé.

Ayant alors achevé ce voyage intérieur à coups d’alphabets modernes et antiques, Jobic laissa sécher l’encre rouge de ses grilles qui, éclairées par un croissant de lune, offraient leur doux babillage à la nuit. Pendant ce temps, il mangea - tranquille comme Baptiste, son voisin le plus proche - sa soupe qui avait mijoté dans l’âtre. Les légumes du jardin étaient bons. Le breuvage épais lui descendait dans les entrailles comme une manne sacrée ; puis Jobic retourna à ses deux moutons, leur compta rapidement fleurette et s’endormit entre ses deux compagnons - serein et satisfait de sa journée créatrice.

Cette double vie - à laquelle il avait fait le double vœu de travailler de tous ses os, tout en s’amusant comme un petit four - s’arrêta net un triste matin.

Le coq était mort, étendu raide sur le seuil du penty, d’une bronchite foudroyante et cruelle. Jobic eut beau lui souffler dans les plumes, la bête ne broncha pas. Neuf heures étaient passées, la journée démarrait bien tard et en plus du pied gauche. Il enterra le gallinacé dans le pré, fit une brève prière au défunt. Puisque le réveille-matin ne fonctionnerait plus, puisqu’il avait perdu un compagnon fidèle et un chanteur hors pair, Jobic, prit un mouton sous chaque bras, après avoir écrit sur la porte d’entrée : A VENDRE.

Il quittait sa maison par un jour de printemps et décida, dans son bel et for intérieur de changer de profession, ou peut-être même, de prendre une année sympathique, pour voir le monde et son cortège incessant de curiosités.

Conscient ou non, il abandonnait pourtant là un patrimoine culturel assez impressionnant, une fortune esthétique et silencieuse : plus de deux-cents sculptures, auges en granit, cheminées, statues, puits et fontaines de jardin, vasques et colonnes, animaux divers et gargouilles de tous poils... sans compter les milliers de grilles de mots croisés qu’il n’avait même pas pris le temps d’expédier par la poste - pour le fameux concours du quotidien régional.

Il tirait un trait sur cette vie, trop vaniteuse à son goût, comme s’il se sentait presque coupable d’avoir autant créé, alors qu’on s’étripait sur la moitié de la planète. Drôle de bonhomme et drôle de raisonnement, mais c’est comme ça ; le coq était mort et la terre pouvait bien recouvrir les statues de ses herbes folles, la décision était prise.

En chemin, il s’arrêta au Café du dimanche, là où, réglé comme un moine, il prenait sa cuite hebdomadaire.

– Tiens ! Tu viens nous vendre tes moutons, ou bien tu te maries, ou les deux à la fois ? dit le patron, un certain Manu qui avait fait l’Algérie.

Fait ou plutôt défait, car ce salopard n’y était pas allé de main morte avec les “indigènes” qui étaient, souvent pour la plupart, comme lui, des fils et petits-fils d’agriculteurs, tous enfants de la même terre.

Mais, comme alors la Méditerranée traversait la France comme la Seine traverse Paris, il fallait bien, c’est sûr, défendre bec et ongles nos trois départements, ajoutait bêtement le Manu, baptisé depuis Manu Militari.

Leur guerre de libération nationale, ils pouvaient bien se la foutre au cul, ces Algériens ! Maintenant qu’elle lui avait pris un frère, une jambe et l’œil gauche.

– Sacré Trinité et foutu combat ! aimait-il à répéter, comme s’il cherchait des complices pour le plaindre.

Jobic déclara, à la cantonade.

– Ici, ça sent l’moisi ! J’ai besoin d’air et d’océan, d’horizons vastes. Je me casse ! annonça fièrement le sculpteur. Et il posa ses deux moutons sur le bar.

– Tiens, c’est ma tournée ! J’offre un Ricard, comme disait le maréchal !

On crut que l’homme était devenu fou. On crut que la solitude et le célibat avaient fini par lui emporter la raison... Bref ! On le voyait déjà enfermé à Bégard.

Mais on but tous à la santé du futur voyageur, à cet homme aux semelles bien devant, et, une fois les moutons vendus à un voisin, et l’annonce de la vente du penty passée sur Internet, Jobic reprit sa route, avec sa maigre fortune en poche.

Il prit des chemins de traverse, voulut revoir les sources de son pays, entendre à nouveau le chant buissonnier des oiseaux, dormir à la belle étoile, libre et sans contrainte, prendre son temps. Petit coureur des bois, Jobic riait sous sa moustache de vieux philosophe et se sentait le frère d’Héraclite d’Ephèse. Il fit un crochet au lieu-dit Les Sept Saints, alla saluer à la chapelle, dont la clé était au café d’en face, les Sept Dormants et leur petit chien. Il évita de s’y rendre le jour du pardon islamo-chrétien car il ne supportait ni la foule, ni la messe, ces espèces d’espaces à moitié sectaires et qui n’étaient guère propices à la réflexion, voire à la méditation, pour les plus sincères.

Arrivé, par un jour de septembre - Jobic avait vraiment pris le temps - au chef-lieu de canton de Plouaret, il alla voir à l’agence Immhobil’ si la vente s’était faite.

– Pour sûr ! qu’elle dit la secrétaire à tête de grenouille, une bigote de Pluzunet, toute en bras nus et solide comme un dolmen. C’est un Juif américain, du nom de Deubeul Youbouch, qui l’a achetée cet été. Il a bien un peu râlé rapport aux tas de cailloux qui encombraient l’entrée de la propriété, et pour tout le foutoir de journaux empilés, mais un tractopelle a balancé tout ça à la décharge, en un temps record. Ils sont tout de même forts, ces Américains !

– Pour sûr, Madame, qu’ils sont les plus forts ! Qu’est-ce qu’un morceau de granit pour eux ? Alors que nous, on s’use le cœur, les mains et la raison à vouloir façonner un autre monde, tout en sculptures plus belles les unes que les autres et si différentes, voire sacrées, Eux, ils vous expédient ça dans un autre monde, un Au-delàCocaCola et ainsi, y’a plus d’problèmes ! C’est vrai qu’ils sont sacrément forts...

La secrétaire avait très envie d’en boire un, justement, de Coca-Cola !

Ravie d’avoir en face d’elle, un vrai Breton aussi sensé, elle lui remit un gros chèque qui, une fois les transactions effectuées au Crédit Industrieux d’Armorique, (C.I.A), lui rapporta la somme folle de cinquante-deux millions de millures. Ce qui laissait de quoi voir venir.

Pour remercier cette femme avenante, Jobic, qui n’était pas rancunier, lui offrit un gros bouquet de nénuphars multicolores. Elle coassa de joie, se voyant déjà sur le parvis de l’église, au bras de cet homme si mûr et si droit, tandis qu’on entonnait la marche de Mendelssohn. Elle, qui pensait que l’amour n’existait que sur TF1, croyait voir s’ouvrir les portes du Paradis terrestre. Mais Jobic s’enfuit à toutes jambes, inaliénable. Point d’anoure, non ! Point d’anoure !

Alors, libre comme l’air et les poches bien garnies, il prit le chemin de la gare. A Plouaret, il monta dans le serpent de fer venant de Brest, changea de guingois à Guingamp pour un cheval vapeur encore plus rapide et, à bride abattue, descendit à Montparnasse, la Bienvenue. C’était la capitale de la poésie et Jobic, le meilleur poète de Plufur.

– Parnassiens, à nous deux ! dit-il dans un vers libre, coupé à l’hémistiche.

Cette phrase historique, il l’avait déjà entendue, sous une autre forme, plus paradigmatique, mais regardons l’avenir sans oublier Balzac, cet immense artiste qui s’usa à la tâche, pour éponger (bien souvent) ses dettes. Et de plus, à peine marié, mourut d’épuisement après tant d’hectolitres de café. Une vie de forçat. Forcément, ça allait épuiser plus d’un élève, après coup. Etudier de grands auteurs. De quoi tomber de toute sa hauteur, oui ! Quelqu’un se met à écrire et tout l’alphabet du monde vous dégringole sur la tête. Et dire que les Gaulois, pour partie ancêtres des Français, n’avaient, en bonne intelligence, laissé aucune trace écrite ! Quels sages ! Quels héros modernes ! Et nous, obligés de réinventer leur culture, de réifier un monde perdu, monumental et souterrain ! Jobic en était là de ses réflexions, quand il s’aperçut qu’il était seul sur le quai. Sa réflexion littéraire l’avait é-garé, et si le bonheur selon Charles Cros, n’existe que dans les gares, notre Jobic, lui n’y trouva pas son compte. Tout y était laid, pas de calme, pas de luxe et pas de volupté. Notre étonnant voyageur, abasourdi devant tant de laideur, passa devant des guichets tristes et moches. A l’intérieur, des femmes semblaient y travailler, enfermées comme des poules en batterie. Mais personne ne gloussait, pas un coq n’y chantait et Jobic, à la pensée de son coq mort eut envie de pleurer. Avec son chapeau de travers, ses longues moustaches, et sa cape de pèlerin, ses longs cheveux argentés flottant au vent des sombres couloirs, ce breton à l’âme noble ressemblait à un renard perdu, ou à un loup des steppes - venu de l’Ouest sauvage. Les gens autour de lui le prenaient pour un acteur de cinéma, qui n’aurait pas eu le temps de se changer. Mais Jobic ne jouait pas la comédie. C’était un être pur, primitivement artiste, qui entrait dans un nouveau monde ; pour voir.

Il avait emporté dans son maigre bagage, une très vieille soupière de chez Henriot. Pièce inestimable à ses yeux. Il alla en négocier le prix chez un antiquaire du faubourg St Honoré.

– Bonjour, mon brave homme des bois, lui sourit une blondasse peu amène. En quoi puis-je vous être utile ?

Son air supérieur et dégoûté de la sauce fit monter la moutarde au nez de Jobic. Il sortit la soupière du XIX siècle, emballée dans une double page du Télégramme de Brest et de l’Ouest. Silencieux, il montra la pièce.

D’un geste las, la femme, qui portait un badge au nom de Monique Robin, regarda l’objet, horrifiée.

– Mais ça n’a aucune valeur ! Cet objet n’a plus cours ! Nous sommes entrés dans l’Europe cher ami, nous sommes passés dans l’avenir. En plus, votre soupière, si c’en est une, est peinturlurée avec des Bretons dessus ! C’est tout simplement une horreur ! Je vous rappelle que la France est entrée dans l’€uro, et que les régions, tout leur folklore, et leur baragouin d’un autre âge, sont passés à la trappe. A part quelques peintres et écrivains bretons, tout le reste est devenu invendable. Vous m’auriez apporté un manuscrit de Renan, ou une peinture de Gauguin, là oui ! Adressez-vous plutôt à un musée. Ici, ce n’est pas un dépotoir ! Du Henriot ! De chez Henriot, je ne connais que leur champaaaagne ! Vous connaissez peut-être ?

Jobic, qui ne reconnut pas en elle une descendante d’Armand Robin - heureusement ! aurait pu lui expliquer que cette œuvre peinte était composée de pigments très rares, que l’artiste avait travaillé chez Henriot, en réinventant de nombreuses techniques, que la cuisson de la pièce avait nécessité des recherches infinies... A quoi bon ? Cette histoire d’un artiste - rare et resté inconnu - à la rencontre d’une terre cuite et peinte, transformée en chef-d’œuvre, n’intéressait presque plus personne aujourd’hui.

Plus que vexé, Jobic aurait bien fendu le crâne de cette petite demeurée, commerciale inculte, mais trop généreux de cœur, il dit avec une ironie mordante :

– Merci, Madame Robin. Continuez donc à bien astiquer vos petits robinets, et le monde sera plus propre. Il la laissa là, dubitative, sur ce compliment si bien tourné.

Jobic, d’un pas alerte, se rendit chez le coiffeur pour se mettre à la mode des incultes. Il se fit raser le crâne, couper les moustaches, puis se rendit chez un marchand de vêtements de luxe. Il avait décidé d’épouser la peau d’un vrai Parisien. La peau seulement, car question d’idées, pas question de renier son passé breton, propre et intime, vieux de cinquante ans. Il allait jouer avec ce monde, s’y intégrer pour mieux le pervertir ou le redresser, le plus modestement et pacifiquement possible. Il lui fallait un portable ! Il en acheta un pour faire l’important ! Il lui fallait une trottinette, une BMW. Il acheta ces babioles qui l’amusèrent quelques jours. Jobic fréquenta les vernissages, les salons littéraires, les premières au théâtre. Il riait comme un dératé au milieu des scènes les plus tristes. Il pleurait comme une baleine quand il aurait fallu rire. Ce perpétuel décalage le faisait passer pour un original ou pour un artiste. Quelquefois, il fut chassé de la salle comme un malpropre. Ces expériences heureuses ou malheureuses le confortaient dans son savoir acquis. Il rencontra des gens brillants, des pleutres, des couards, des carpettes, comme partout ailleurs ; mais peut-être un peu plus soumis que chez lui, là-bas, à Plufur, dans ce Trégor discret et pourtant si prolifique, où l’âme humaine pouvait s’ébrouer comme un cheval fougueux. Où le vent de la mer, salé et cinglant comme un fouet, vous empêchait de vous affaler dans un désespérant silence.

Où la voix des femmes océans troublait le cœur des hommes au point de leur faire perdre leur sens aigu de la terre, et si dure à cultiver que soudain, l’on abandonnait tout pour traverser d’immenses espaces liquides. Noyer des chagrins, essuyer des tempêtes, et puis pleurer, les pas du passé marchant dans les pas de l’avenir, hier dans les pas de demain. Hier dans les pas de demain. Oui ! Jobic était tourné vers l’avenir, petit phare jaunâtre dans un monde enfumé, bruyant, monde qui s’oubliait dans des rêves uniquement tournés vers la finance.

Un compagnon de soif l’accosta au Bar des deux Ragots.

– Ta tête est bizarre ! T’as l’air toute chose ! Si tu cherches une boussole ici, c’est pas l’endroit. Ici, c’est plutôt du genre frimeur et intello, et encore quand je dis intello, je suis poli. Faudrait plutôt dire, gueule de raie réac à faire semblant de lire Le Figaro, tête de nœud occupée à parcourir Le Monde, tête à claques et à chapeau mou, faisans faisant semblant et déjà faisandés, singes hurleurs au Jardin Déplanté, sans racines, sans culture, lecteurs sans voyages, guenons acides et sans orgasme, gueule de foutre à se foutre en l’air... voyageurs en 4X4, intérieur cuir, aventuriers de l’asphalte bien propret...

– Eh ben, mon cochon, tu en tiens une sacrée ! Besoin de régler ton ardoise au bar des grandes douleurs ! Tiens ! Remets nous ça, le patron ! beugla Jobic, avec sa verve coutumière brute de Plufur.

Le loufiat, habillé en manchot des Iles Carnaval, fit la gueule en apportant les deux double-Cognac.

– Du hors d’âge, en plus ! Pour ces péquenots sortis des égouts de la terre ! pensait petitement l’esclave derrière son comptoir.

Les deux buveurs se présentèrent à tour de rôle et avec les honneurs. Pas possible ! Un gars de Plufur qui rencontrait un frère de la côte, un Trécorrois, un habitant de Tréguier, nommé Fanchdu ! Ici ! En pleine décadence ! Un miracle ! Recognac ! Le choc ! Rerecocognac ! Le trouble ! Rererecococognac ! Là ! Ça suffisait ! Maintenant on pouvait reprendre ses esprits ! Boire enfin plus calmement ! Mais l’émotion, quand ça vous prend...

– Qu’est-ce que tu fous à la capitale, toi, une lumière de ton espèce ? dit Jobic.

– Oh ! Pas grand-chose, je vends des huîtres sur les marchés. Un p’tit commerce avec mon beauf !

– Et t’es heureux ?

– Couci-couça ! Ça dépend des semaines, des mois en R, en RER, du jusant et du p’tit Jésus, du courant et des Gwen ha du, du p’tit vin blanc, des invendus.

– Et t’es venu changer de fatigue ici, échoué comme un vieux phoque ?

– Vieux, vieux, un peu de respect, je viens d’avoir cinquante ans.

Alors Jobic se leva et, tapant sur l’épaule de Fanchdu, hurla dans le bar :

– LA CLASSE !

Un rire joyeux bouleversa les deux hommes qui s’embrassèrent comme des petits gorets du Trégor, vifs et frais tels des enfants partageant un même gâteau. Ils étaient quasi frères ! Cognac ! Puis de la bière pour éponger les gouttes ! Quelques verres plus tard, ils quittèrent cette assemblée de mourants murmurant, et lancèrent :

– Parnassiens de mes deux, dépêchez-vous de vivre, il est en encore temps, bientôt la poêle à frire, et adieu le printemps. C’est un message de Jean Tardieu, méditez-le bien et bon suaire la compagnie.

Nos deux compères de bordée éclatèrent de rire au milieu d’un silence feutré. Ici, on ne plaisantait pas avec le rire. A croire qu’ils n’avaient pas bien lu Aristote. Comme disait Platon, ce qui compte, c’est d’être bien lu. Ce n’était pas le cas de ces foutus lecteurs. Fanchdu et Jobic allèrent se finir, beurrés comme des p’tits LU, à La Vache Nantaise, un caboulot perdu qui croyait encore au rattachement de La Loire-Atlantique, ou Inférieure, à la Bretagne d’autrefois, avec son bon pif, tourné vers les embruns. Il ne fallait pas la laisser s’enrhumer, cette valeureuse Bretagne - qui avait servi de chair à canon trop longtemps - sinon la France entière toussait, prenait la fièvre.

Ladite Nation arrêtait alors de bien mal nommés autonomistes qui adoraient la vie et leurs droits les plus élémentaires : pouvoir vivre et travailler au pays dans la langue de leur choix, sans compromis avec une Education Nationale, craignant sans cesse d’être violée, par la richesse de ses différences. Le drapeau breton était multicolore, mais les Français n’y voyaient que du noir, c’est à dire des emmerdes, ou que du blanc, c’est à dire un linceul, un pays fantôme qui fermait sa gueule et c’était tout. Secouer les cocotiers, en Bretagne, ce n’est pas évident, mais y poser des bombes, non plus. On n’allait pas refaire le passé, mais simplement laisser les habitants libres de leurs idées, sans violence, et ouverts à d’autres métissages. De plus, la vie associative y était tellement riche, voire incontrôlable, dans cette douce Bretagne, qu’elle commençait à emmerder les petits énarques aux mains moites, ces souverainistes de la République, qui croyaient avoir tout dit en prononçant ce mot République, dont ils se délectaient comme des pucelles devant un vit nouveau. On contrôlait la situation ; les récentes lois de la nation réveillaient des citoyens à six heures du matin, jetaient à bas du lit les parents, les embarquant vers Rennes puis Paris, laissant leurs gamins, parfois en bas âge, se démerder tout seuls ! Tout ça pour avoir vu une simple adresse dans un carnet, un ami basque de passage, une relation humaine, teintée politiquement incorrecte aux yeux d’une République jalouse de son Histoire.

– Ce n’est pas de la parano Fanchdu ! juste la dure réalité, pour rassurer le contribuable, caresser la ménagère et faire avaler la pilule aux petits gauchistes, occupés avec le Tibet, ou un autre délire, aussi lointain qu’ exotique, plutôt que de défendre les droits de leur région dont le drapeau part en quenouille, chaque jour un peu plus, faute de combattants sans gloire et sans histoire. L’acculturation est passée par là, comme dans la chanson, elle ne repassera pas par ici. No pasaran et tutti quanti, feu de joie et croix de bois si je mens je vais en enfer, retrouver mes frères de couleur, c’est dans la cale...

Les deux amis libérèrent leur colère, cette soupape d’insécurité qui lâchait quelquefois. Mais c’était là la vie et comment renier ses flots amers, ses contradictions et ses peines, lier ensemble et faire tenir des idées, des comportements ? Ce monde était une harmonie de tensions, avec un chef d’orchestre complètement déjanté.

Mieux valait retrouver un bon lit. Il ferait jour demain.

Fanchdu rentra à pied chez lui. Il habitait dans le quartier. Fallait se lever dans trois heures, réceptionner la marchandise que le beauf allait ramener de Riec, attaquer les bourriches, préparer le marché, bref, la routine. Mais, ces deux heures passées avec un nouveau pote, lui avaient lessivé toute la merde qu’il portait dans le cœur. Il se sentait épuisé, mais neuf. Jobic était un être rare, sensible et sensé. Il avait décliné l’invitation à dormir chez son nouveau compagnon, préférant aller finir la dernière nuit de septembre, sur un banc du Quartier Latin. Ivre et chantonnant, il s’endormit comme une masse, ses belles chaussures de cuir sous la nuque.

Les cloches du village sonnaient, à toute volée ! Un prêtre volant, rond comme une montgolfière, tournoyait au-dessus de sa tête. Le soleil tapait fort. Un vent chaud et violent déboulait du sud-ouest. Le village se souleva peu à peu. Plufur décollait, oui, c’est ça. Comme un tapis volant ! Mais en mieux ! Tout en relief ! On allait survoler le monde et déclamer la poésie des anciens, brailler et chuchoter, lancer sur terre des brassées de fleurs sauvages, des ajoncs, des genêts, et puis des fleurs de lin pour vêtir la misère, offrir la liberté à tous les frères, à toutes les minorités. Un voyage éternel, pour renverser la connerie du monde...

Ce rêve azuréen ne connut pas de suite. On emmena Jobic au poste de police. L’interrogatoire de ce vagabond en smoking, ivre, chauve et mal rasé, ne tourna guère à son avantage. Il fut retrouvé mort le soir dans sa cellule de dégrisement. Comme s’il avait voulu changer les couleurs de la terre, lui! ”, dit plus tard un policier en civil.

Il avait certes fait du gris son ennemi, il avait voulu dé-griser l’intérieur des hommes, au burin. Pourtant la pierre est souvent grise au pays de Bretagne.

Mais on ne sculpte pas impunément les mots avec comme outils des idées. Mets les mots à leur place, à la tienne ils te placent.

Jobic ne s’était jamais appelé vraiment Jobic, il ne reniait pas non plus son passé, mais il mourut - sans doute - d’un simple arrêt cardiaque.

Vous savez bien, docteurs, quand le cœur n’y est plus... pas besoin de vous faire un dessin... pas besoin d’en faire toute une histoire. Ce sculpteur de mots, ce rêveur de paroles aurait pu tout aussi bien s’appeler Armand. Armand Robin, par exemple. « Qui sait ? »

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