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19 juin 2017 1 19 /06 /juin /2017 09:16

 

  • « Tu es l'herbe sauvage d'un jardin oublié

mésange sautillant au milieu des pollens

Et sous les vents repus de conquêtes amères

végétale candide tu offres ta fraîcheur

 

Douceur d'herbe fragile en ce jardin secret

ta chlorophylle virevolte

parmi l'ache le thym

et le parfum des roses

 

Tu es l'herbe oubliée d'un jardin disparu

Loin des lois de la ville

Tel un asile neuf ce jardin nous abrite

émouvante aventure aux derniers jours de juin

 

Nous y sommes sculptures

vivantes végétales

couple transfiguré dans le chant inouï

des mésanges bleutées

 

Nous y sommes

joyeux architectes du lieu

sans cesse devançant le soleil ou son ombre

sans cesse regardant cette terre si belle

la caressant d'espoir

la fortifiant de nos sourires

lui faisant boire

de nos fécondes mains

des arcs en ciel d'histoire. »

 

 

 

 

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18 juin 2017 7 18 /06 /juin /2017 18:36

...Le Ministère de la Santé ralluma aussi les feux endormis des campagnes anti-tabac en faisant grésiller des pastilles sonores et visuelles sur toutes les ondes. Une guerre se déclarait contre une autre guerre, mais sans aucune commune mesure. Autant le terrorisme fondamentaliste étendait ses nuages noirs, autant la réaction des gouvernements semblait dérisoire. Les coups de menton de certains ministres, les envolées lyriques contre une guerre de civilisations et le choc des cultures, augmentèrent le malaise des populations.

Qui allait bien pouvoir trouver et arrêter ces odieux coupables ? « Ces lâches qui s’en prennent à des innocents… Ces fous de Dieu qui ne respectent même pas leur religion… »

Imperial Brands et Imperial Tobacco - firmes pour lesquelles travaillait, en France, le privé Jean-Paul Delacrosse - firent, de nouveau, appel à ses services. Deux autres enquêteurs privés, des deux côtés de la Manche, furent encore recrutés par les compagnies d’assurance. Allaient-elles devoir verser des millions d’euros ou de livres d’indemnités ? Car bien des procès allaient s’ensuivre. Que de combats juridiques en perspective ! Il fallait anticiper, tout calculer, évaluer ; prévoir le pire.

Comparé aux quatre cambriolages quelques temps plus tôt, le fléau actuel qui s’abattait sur l’industrie de tabac était hors norme.

Même si les cigarettes empoisonnées n’avaient pas été fabriquées par les usines d’Imperial Brands, l’amalgame était fait ! Daesh empoisonnait d’innocents fumeurs, qui eux-mêmes, par certaines émanations de polonium et d’autres métaux lourds, dégagés par la fumée des cigarettes incriminées, intoxiquaient aussi leur entourage. Des bébés, des personnes de santé déjà fragiles furent atteints de vomissements, de diarrhées aigües, de tachycardie, de syncopes… La liste était trop longue pour énumérer ce catastrophique catalogue.

Même si ce tabac mortel était une contrefaçon avérée, vendue uniquement sur Internet, les vendeurs de tabac, cafetiers, buralistes, commerçants dans leur ensemble, furent accusés de propager un mal plus terrible que la peste.

Daesh et son laboratoire clandestin, Daesh et la propagation de son poison par ondes interposées avait réussi son OPA sur l’économie et les gouvernements. Les glissements de sens, allusions, métaphores, fleurs de langage, s’étalèrent à la Une des journaux. On allait jusqu’à comparer les anciens cavaliers de l’islam, montés sur leurs petits chevaux et déferlant sur l’Occident et le Maghreb, il y a moins d’une quinzaine de siècles, avec l’actuel clavier des ordinateurs, qui, à chaque touche, répandait le poison islamique fondamentaliste.

Clavier martelé aujourd’hui, et sol frappé jadis par les sabots des chevaux arabes – un raccourci sonore frappait désormais les esprits. Le diable habitait la Toile ! Chitan avait envahi les computers, alors que le Prophète Mohamed, parti on ne sait où sur son cheval blanc, avait disparu pour toujours des écrans.

 

« Courants religieux radicaux, États musulmans, élites intellectuelles et universités dans le monde arabe, médias tels Al Jazeera, la rue « islamiste » et l’émigration avec l’échec des politiques d’intégration, tous ces vecteurs ont contribué au développement de l’islamisme radical au sein des populations arabes.

Celles-ci étaient allées de mirage en mirage, de désillusion en désillusion, ni les politiques socialistes ou capitalistes mises en place par leurs gouvernement pour développer leur pays, ni l’émigration et l’intégration dans les pays riches et démocratiques ne leur ont apporté ce minimum : une vie décente et digne.

Par son côté systématique et révolutionnaire, par le recours aux enseignements les plus radicaux de l’islam, par sa dénonciation morale et politique de l’Occident, par ses promesses édéniques et son incessante exaltation du sacrifice et du martyre, l’islamisme avait de quoi séduire toutes les couches sociales, les pauvres et les riches, les intellectuels et les ignorants, les libéraux et les conservateurs, les bourgeois et les révolutionnaires. » Gouverner au nom d’Allah, construire un État Islamique en détruisant d’autres États, tel était le but suprême !

Islamisation et soif de pouvoir dans un certain monde arabe, telle était la nouvelle foi !

...A suivre

 

 

 

 

 

 

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18 juin 2017 7 18 /06 /juin /2017 18:35

CHAPITRE III

 

 

 

Qui avait fomenté cet horrible projet ? Empoisonner des cigarettes – qui par elles-mêmes, mais dans une bien moindre mesure – « empoisonnaient » à petit feu les fumeurs !

On sait qu’allumer une cigarette entraîne la formation de benzène, de monoxyde de carbone, d'oxyde d'azote, d'acide cyanhydrique, d'ammoniac et de mercure ainsi que des métaux dont le plomb, le mercure et le chrome. Quand on fume une cigarette, les produits chimiques se mélangent et aboutissent à la formation d'un goudron collant. En outre la présence de polonium radioactif dans le tabac des cigarettes est connue depuis bien longtemps. Le Po 210 ne vient d'ailleurs pas de la plante mais des engrais phosphatés dont on arrose les cultures, fabriqués à partir de minerais (où il est souvent associé au radium). Si le polonium n'est pas souvent cité, c'est surtout parce qu'il n'est que l'un des quatre mille produits nocifs du tabac sans être, et de loin, le plus dangereux d'entre eux. Bienvenue dans le monde des fumeurs qui voient leur plaisir ainsi gâché, devant tant de toxicité.

 

Qui avait donc fomenté cet horrible projet ?

 

Seul un laboratoire clandestin armé de technologie et de matériel très sophistiqués pouvait élaborer ce genre de produits. Mais comment remonter cette piste ?

Qui était visé en premier ? Les fumeurs, bien sûr, mais aussi l’industrie du tabac ; et surtout en Europe « Imperial Brands », aujourd’hui appelé « Imperial Tobacco » ; l’un des cinq grands groupes de tabac internationaux et le principal fabricant de tabac au Royaume-Uni. Imaginez cinq cents milliards de cigarettes fabriquées par cette société géante et fumées en une seule année ! Imaginez quatre autres groupes encore plus puissants, fabriquant et vendant de par le monde d’autres milliers de milliards de cigarettes, cigares et autres paquets de tabac, papiers, filtres, cigarettes électroniques ! Des colonnes de fumée en permanence, produites par plus de trois cents usines de fabrication de cigarettes de part le monde, envahissant l’univers. Des chiffres à… couper le souffle aurait dit Eugène Cabioch, s’il avait appris cela. « Sans compter le nombre de ces maudites cheminées d’usines de fabrication, en plus ! Si y’en a qu’ça n’empêche pas de respirer, qu’i m’le disent en face…»

A qui profitait le crime, les crimes ?

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29 mai 2017 1 29 /05 /mai /2017 11:05

CHAPITRE I

 

 

 

Le réveil sonne à sept heures pile pour Fanch Bugalez qui a mal dormi. Blotti contre Gwendoline, il ne cesse de presser son corps contre elle. Bougeant, remuant, l'homme entoure de ses bras le cou et les hanches de sa bien-aimée. Qui finit par réagir :

- Quand tu auras fini de me réveiller, préviens-moi !

Et voilà notre Fanch Bugalez tout décontenancé. Lui si sensible, nerveux et agité depuis qu'il a repris « Le Café du Loup Rouge » avec sa compagne, n'ose soudain plus bouger. Ni respirer. Plusieurs anges passent, un goéland s'esclaffe sur la toiture au-dessus d'eux.

- Tu respires ou tu es mort, l'interroge Gwendoline?

Deuxième coup de semonce, bien que prononcé avec une pointe d'humour. La première injonction a aussi été formulée sur le ton de la plaisanterie, mais Fanch, obsédé par sa propre nervosité, n'en avait pas saisi la nuance.

- Gwendoline, je sens que je bande.

- Tu le sens, d'abord ? Ou tu bandes, après ? A moins que tu ne fasses les deux en même temps ! Car si c'est une érection avant miction, dis-toi que c'est mission impossible...

Et la femme éclate de rire, bien réveillée cette fois-ci.

Fanch, plutôt vexé mais beau joueur, allume la lampe de chevet, se lève d'un bond, et va assouvir un besoin naturel en vidant sa vessie tourmentée. Puis retourne au lit, une idée derrière la tête. A peine est-il allongé que le téléphone sonne.

- Et voilà ma chance ! Moi qui voulais te faire un troisième enfant, peine perdue...

- Allô, oui, qui est-ce ? Vous avez vu l'heure ?

Haussant les épaules, Gwendoline pouffe en silence, puis ébouriffe sa longue chevelure brune, poitrine en avant, superbe et provocante. De quoi décontenancer le pauvre Fanch.

- C'est Félix, Félix Stereden, le tombeur de ces dames...

- … Et la catastrophe de Trébeurden !

- Ne te moque pas Fanch ! Ton bar a été cambriolé cette nuit. La devanture est brisée, la poignée d'entrée tordue, et la porte du bar a bien souffert. On dirait un crash à la voiture-bélier !

- C'est une blague ou quoi... T'es encore bourré Félix ?

- Non, je te dis ! A jeun je suis, et déjà sur la piste des cambrioleurs. Ils ont laissé un mot sur le comptoir, car je me suis permis d'entrer.

- Un mot ? Mais quel mot ?

- « FUCK BUGALEZ » !

Félix a prononcé fuque. Ce qui met Fanch dans un embarras immédiat.

- Fuque, ça veut dire quoi, à ton avis ?

- « Va te faire enc... » ! Désolé d'être grossier Fanch !

- Ah, tu veux dire feuque ?

- Oui, si tu veux... Et tout le tabac a été volé ! Plus un paquet de cigarettes sur tes rayons !

Un silence.

- La fumée ne va pas les empêcher de tousser, c'est certain !

- Et c'est tout ce que tu trouves à dire, Fanch ?

- Oui ! Je suis estomaqué, sonné, glacé, douché à sec, mal réveillé ! C'est tout ! Attends-moi devant le bar ! J'arrive dans cinq minutes. Merci quand même ! »

 

Félix a raccroché, dépité.

« C'est comme ça qu'on me remercie ! Y'a plus d'saisons dans cette année, plus d'respect pour un adjudant-chef à la retraite... »

 

Le Félix qui vit désormais à Perros-Guirec, trouvant plus chic d'habiter cette station balnéaire très connue, fait les cent pas devant le « Café du loup rouge ». Le retraité retrouve ses bas instincts de limier, son flair à la dérive.

- Encore un coup des écologisses qui croivent que, pour avoir la santé, c'est de voler le poison des autres. Si le cancer du tabac ne m'a jamais effrayé, c'est pas des voleurs à la manque qui vont sauver la Sécu en détruisant les stocks de cigarette en France. C'est devenu une mode ces vols ! Le terrorisme vert ! Va falloir sévir contre Europé Kologie ! Tous ces écolos qui s’imaginent supérieurs au commun des immortels, avec leurs études en vert ! Moi, je sais très bien qu'une carotte, ça pousse pas dans un frigogidaire. De même qu'un poisson pané, c'est pas non plus au congélateur qu'il a grandi ! Ces verts bobos nous font des débats sur l'agro, sur l'agglo, les vélos ! Mais jamais sur les négros, les clodos, les homos ! C'est du bourrelage de crâne qu'ils nous labourent la tête avec ! Tout ça va faire de nos gosses des verts de gris ! »

Ces élucubrations extradivagantes noient le cerveau du pauvre Félix jusqu'à nous en donner le tournis...

Heureusement, un homme d'action arrive, et quel homme ! Fanch sort de sa vieille Mercedes break au petit trot, le sourcil bas, la joue pas rasée.

- « Merci camarade Stereden ! On voit que tu restes un bon chien de la République !

- Ne commence pas avec tes réflexes de petit libertaire. Occupe-toi plutôt de ta boutique.

Ping-pong verbal habituel entre deux frères ennemis qui se connaissent depuis des lustres. Fanch photographie d'abord les lieux. Au sens propre et figuré. Il a sorti un téléphone portable dernière génération qui estomaque son vis à vis.

- Eh ben mon colon, te voilà équipé à la mode bobo !

- Bobo ou pas, je flashe à tout va. La scène de crime, toi tu connais ! Et pour aller plus vite avec les assurances, je prends les devants.

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21 avril 2017 5 21 /04 /avril /2017 20:17

Nachwort der Übersetzerin

Obwohl ich seit über 30 Jahren im «Nachdichten» verschiedenster Texte geübt bin, wäre es eine glatte Lüge, zu behaupten, dass mir die Übersetzung dieses Romans leichtfiel. Im Gegenteil: Yann Venners reichhaltiger Wortschatz, sein unerschöpflicher Vorrat an Bildern, Wortspielen, Redewendungen, Reimen, wie auch seine Fähigkeit, die jeweilige Ausdrucksweise der Akteure mit deren Verankerung in ganz verschiedenen Gesellschaftsschichten in Einklang zu bringen, verursachte bisweilen nicht nur Kopfzerbrechen, sondern ein richtiges Kopfzermartern: Wie sagt man das auf Deutsch?

Hier geschmeidige Geschäftsleute, die aber auch die Gaunersprache beherrschen, dort gegerbte Fischer mit teils vulgärer, teils überaus poetischer Sprache … Einige Wortspiele, die sich reimen, musste ich schlichtweg auslassen, weil sie auf Deutsch – ohne Reim – ihren Reiz verlieren und somit sinnlos würden. Trotzdem ist es mir hoffentlich gelungen, die Vielschichtigkeit dieses lehrreichen, aber durchaus nicht schulmeisterhaft belehrenden Ökokrims zu vermitteln:

An der Oberfläche handelt es sich um drei fiktive Mordfälle, wie es sich für einen spannenden Krimi gehört. In der Tiefenschicht aber geht es um Wirtschaftsverbrechen, die sehr wohl in der Realität verankert sind. Es gibt sie ja wirklich, diese mächtigen, internationalen Gesellschaften wie z. B.CAN und Shell, die nach Sand hungern und sich diesen industriell verwertbaren Sand auf illegale Weise aneignen. Von umweltzerstörerischem Sandraub sind viele Küstenstriche in Frankreich, die Beneluxländer, Australien, vielleicht auch Dänemark und die Kanarischen Inseln betroffen.

Auch die Existenz zahlreicher Bürgerinitiativen, darunter „Die Dünenritter im Trégor“, die sich gegen die Zerstörung ihrer Lebensgrundlage zur Wehr setzen, ist eine historische Tatsache. - In deutschen Medien werden diese Tatbestände kaum erwähnt, es gibt anderen, sensationellen Stoff, der mehr Aufmerksamkeit erregt. Aber für deutsche Touristen in der Bretagne dürfte dieser Ökokrim das Tüpfelchen auf dem „i“ sein… (Und falls Sie sich für Jörg Bongs alias Jean Luc Bannalecs Bretagne-Krimis begeistern, dann vergleichen Sie mal die „Bretonische Brandung“ mit Yann Venners „Dünenrittern“, einschließlich der Herausgabedaten … - Fällt ihnen da was auf?)

Jedenfalls: kein Bammel vor Ökokrimis - und viel Spaß beim Lesen!

Lou Le Douff alias Lo Deufel, Oslo, April 2017

 

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9 septembre 2016 5 09 /09 /septembre /2016 20:28

Le chant du peuple des dunes

La ronde en colère (chanson)

Refrain

C’est le chant du « Peuple des Dunes »

Ancré dans la baie de Lannion ;

Jour de colère nous proclamons

Notre sable est notre fortune.

1 Au fond de la baie de Lannion

Vivent des poissons par millions,

Qui sur le sable coquillier

Font la nique au groupe Roullier.

R

2 Il a fallu des millénaires

Pour faire le sable coquillier.

Pour saccager le fond d’la mer

Il suffit de quelques journées.

R

3 Que s’rait la terre de nos enfants

Si nous laissions faire aujourd’hui ?

Que pens’raient-ils de leurs parents

Si l’paysage était détruit ?

R

4 Les alevins et les lançons

Nag’nt sur la dune sous-marine,

Et ils composent des chansons

Contre le vol et la rapine.

R

5 Protégeons la faune et la flore

Contre les marchands de la mort,

Qui sont venus voler du sable

En pleine nuit c’est impensable.

R

6 Tous nos élus doivent lutter

Contre ce pillage insensé.

« Peuple des Dunes » restons unis

Contre la Can et ses profits.

R C’est le chant du « Peuple des Dunes »

Ancré dans la baie de Lannion

Jour de colère nous proclamons

Notre sable est notre fortune.

Béatrice Raffier et Yann Venner sur la musique d’Alain Renon,

sablecitoyen@gmail.com

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3 août 2016 3 03 /08 /août /2016 18:47

Vigie lente

à Odile Guérin

Molène, île de sable, de loess et de rochers,

vieille île au beau granit usé par les tempêtes ;

sentinelle avancée devant nos yeux rêveurs.

Tu nous fait voyager dans le temps dans l'espace,

territoire inviolé, perle unique en Trégor.

Molène est un trésor, un rêve d'enfant sage

qui contemple de loin ce bout de paysage,

horizon dessiné au bout de nos regards ;

île proche et lointaine pour l'enfant qui s'égare

dans la contemplation de cette ultime plage

de sable fin de quartz de galets les plus rares.

Molène, île déserte, mais pas pour les oiseaux,

les fous, les cormorans, les phoques alentours,

les guillemots plongeurs et les huitriers pies.

Fleurs et plantes marines s' égayent, se propagent

offrant aux animaux tout un petit théâtre

de verdure et de dune où chacun se rassemble

pour y jouer la pièce toujours recommencée

pour y danser la vie toujours renouvelée

dialogue musique biodiversité ;

de quoi nourrir l'oreille et la vue d'un public

invisible et discret en cet unique lieu

magie de la nature et la mer tout autour

orchestre de velours ou tempête et tambour.

Molène, île de sable, de loess et de rochers,

vieille île au beau granit usé par les tempêtes ;

sentinelle avancée devant nos yeux rêveurs.

Tu nous fait voyager dans le temps dans l'espace,

territoire inviolé, perle unique en Trégor.

Yann Venner

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26 juin 2016 7 26 /06 /juin /2016 13:30

incendiaires, c’est nous les voleurs de feu ! Bon, on se calme ! Va peut-être falloir que j’arrête le cidre, après tout ! Sinon j’vais aller tout droit dans l’mur du délire-homme très mince, comme dit l’autre imbibé, notre Mickey à galons, Félix Stereden.

Sur ces bonnes paroles, Eugène se rendit tranquillement au port, après avoir tout de même bu - d’un geste moins sûr qu’à l’ordinaire, son coup de cidre, geste sacré d’après sieste.

CHAPITRE III

En cette fin d’après-midi, l’institutrice monta sur le petit bateau de pêche de son mari disparu. L’embarcation était une modeste coque de plastique moulé, avec un rouf à l’avant. Baptisée Plumovent. Nom bien modeste en effet pour affronter l’océan. Mais la baie de Lanvuhel n’était pas l’océan ; juste un grand lac d’eau salée, il est vrai fouetté par les vents et les tempêtes d’équinoxe qui se moquaient des coques de noix comme des yachts de luxe. Baie avec ses courants aussi. Malheur à ses hôtes qui osaient alors sortir en mer dans ses moments de folie. Mais, jamais, ô non jamais, Martial Collard n’était sorti par plus de force cinq. Plus que prudent, il était sage. Quand on est lié à une femme, il n’est pas question de mettre la vie du couple en danger. La maîtresse d’école reconnaissait au moins cette qualité à son mari. C’est vrai qu’il se confiait peu, semblant habiter ou visiter quelquefois une autre planète. Mais il était fidèle, peu porté sur la bouteille et son regard bleu-embué, des plus doux. Le bateau paraissait en bon état. Tout à bord entretenu et bien rangé. Jacqueline, en connaisseuse, vérifia le matériel et les engins autorisés : une ligne de douze hameçons, deux petites palangres, deux casiers, une épuisette, une grapette à oursins, aussi utilisée pour les praires et les clovisses et une foëne quatre dents. Elle avait l’habitude de sortir en mer, aux petites vacances, avec Martial. C’étaient alors de joyeuses rigolades, entrecoupées parfois d’engueulades sévères, quand un des deux partenaires ratait une manœuvre, voire une prise. Quand on remontait les casiers, il arrivait aussi de remonter un trésor : un homard bleu-nuit qui faisait entendre le claquement sec de sa queue caparaçonnée, agitée par la colère.

– Regarde, Martial ! disait alors Jacqueline avec un air de triomphe amusé, comme il a l’air furax ! Monsieur Du Homard, Prince des ténèbres est vexé à mort !

– Disons plutôt qu’il en pince pour toi, ma douce ! ajoutait l’instituteur, en amoureux transi.

Les compliments, il savait les tourner. Oh, bien sûr, ils étaient rares ; mais si savoureux ! Chargés d’humour et de tendresse. Oui, c’est ça, pensait Jacqueline, Martial était un homme tendre, un vrai cœur d’artichaut, fondant comme un petit violet, rougissant encore à cinquante-six ans. C’est vrai qu’il était timide devant la beauté de certaines jeunes mères d’élève, et maladroit. Un regard un peu appuyé, un bel œil de velours un peu insistant, voire provoquant, et voilà notre Martial qui baissait la tête pour chercher refuge sur sa planète magique, son île déserte. Si son prénom signifiait la force, la guerre, la brutalité, alors l’homme était bien mal prénommé. Lui si doux, si prévenant, d’une patience angélique avec les enfants. Comme si le fait brutal de ne pas être père - une stérilité due peut-être aux oreillons ? - s’était transmué en faiblesse. Comme une empathie pour les faibles, les démunis, les infans, ceux qui ne peuvent pas parler. Du moins, à la naissance. Mais les animaux, les poissons, les laissés-pour-compte de la fameuse parole, étaient justement ses amis à Martial. Toujours précédé de son petit chien Pilou, l’homme arpentait le village, le fox devançant immanquablement le maître, devenu son féal. Comme si Pilou devinait que Martial se rendait à la boulangerie, ou chez le boucher, ou au bistrot. La bête avait un sixième sens, au moins !

– Tenez ! entendait-on dans le bourg, à la cantonade, voilà Maître Pilou qui va acheter son pain de deux !

Ou alors : - Mais c’est Pilou qui entre chez le boucher chercher sa bavette ! On ne disait jamais : – Tiens ! Voilà Martial et son chien ; mais plutôt : – Regardez ! C’est Maître Pilou et son élève !

Et Martial de suivre derrière, à deux pas, en bon chien bien dressé. Il était devenu l’ombre de la bête et la bête était son soleil. Maître Pilou, le Roi-Soleil ! Mais cet après-midi, resté seul à la maison après la terrible aventure du matin, Pilou n’était plus que le soleil éteint de la mélancolie.

Jacqueline frissonna.

Lasse de tourner les souvenirs en rond, lasse de piétiner sur le bateau à ne rien faire, la femme abandonnée éprouva soudain le besoin vital de rejoindre le présent.

Fanch et La Brebis travaillaient sur le Beg Hir - un ponton plus loin.

Jacqueline Collard alla les remercier de s’être montrés si efficaces et si serviables quelques heures plus tôt. Les deux compères étaient si tristes, si désemparés devant cette femme, qu’ils n’osèrent répondre. Ils hochèrent simplement la tête, comme s’ils offraient ainsi leurs muettes condoléances.

– Et si mon mari n’était pas mort noyé ? Et s’il avait véritablement fugué ? Tant que je ne verrai pas son corps, je garderai l’espoir qu’il est toujours vivant. Cela peut paraître idiot, mais vraiment, je ne peux pas accepter sa disparition. Aussi brutale, aussi mystérieuse. Surtout qu’il est parti sans rien emmener de spécial avec lui. Aucun geste prémédité, à mon humble avis. Mais comment aurait-il pu changer d’embarcation, en pleine mer ? Aurait-il de lui-même décidé de s’enfuir ? L’aurait-on enlevé de force ? Je vous en prie, dites-moi quelque chose !

Les deux hommes écoutaient, contrits. Que lui répondre, à cette épouse éplorée ? Que lui promettre ? Tant d’hommes disparaissent en mer chaque année. Tant de drames et combien de familles endeuillées. Quand la mer ne rendait pas le corps, c’était encore plus terrible, mais que faire ?

Jacqueline Collard attendait une réponse. Les yeux des deux hommes reflétaient le néant.

Les journaux du lendemain annoncèrent la triste nouvelle, sans en faire trop. On annonçait la disparition du directeur de l’école primaire ; mais l’article était suffisamment flou pour ne pencher ni du côté du décès, ni du côté d’une aventure farfelue par trop optimiste. Les mots avançaient sur des œufs, on écrivait à mots couverts, et à mots couvés. Exercice périlleux pour ne froisser personne : ni les autorités policières et académiques, ni la vie privée du couple Collard, à l’irréprochable réputation.

Du moins jusqu’aujourd’hui ; car au train où courait la rumeur, on pataugeait déjà en plein délire. Mais ce n’étaient que délires de paroles, insatiable logorrhée de ménagères en manque de tout et de villageois croulant sous l’ennui. Commençons par la vieille Martine, tableau vivant des sorcières de Goya.

– Moi, je te dis qu’il s’est fait la malle avec une jeunette, ce vieil hussard noir de la République, disait derrière sa moustache, une virago de la pire espèce, une bigote brutasse au fessier géant, surnommée Tartine et menant son mari par le bout du nez qu’il avait fort rouge, il est vrai.

– Moi, je pencherais plutôt pour une affaire de mœurs, renchérissait la Marie-Marguerite, surnommée Marie Margueritz, une vieille taulière, maquerelle brestoise à la retraite, qui aurait voulu se faire passer pour une ancienne employée du Ritz. - Mais une conduite, ça ne s’achète pas en solde de nos jours ma brave Dame, disaient dans son dos les mégères de Trélouzic. Même sur Internet, non ça ne s’achète pas, oui han !

– Même sur Internet ! Oui han !

Car il est bien prouvé comme disait le coq à l’âne et au fils marginal de Stereden qui le répétait à ses copains de classe que d’aller trop se palucher sur Internénettes, ça allait les rendre gars-gars !

– Et qu’en plus, avec vos portables à la con, vous allez tous attraper le cancer des oreillons, ajoutait dans un sourire haineux l’adolescent boutonneux et à peine instruit, dont le père alcoolique n’avait pas les moyens de payer un téléphone portable au rejeton. Mais ça l’arrangeait presque, le gamin, puisque de toute façon il était écolo-végétarien-à-foutre ! La grande sœur en avait bien un, de portable, mais elle se l’était payé avec ses heures de baby-sit-in comme disait la maman, si fière d’avoir mis au monde une jeune fille qui avait tout de même été classée deux-cent-troisième nationale à la sélection officielle de la Star Ac !

– Hein, Mademoiselle Le Gall, ça vous en bouche un coin ! dit un jour Madame Stereden à la jeune agrégée de français, binoclarde et trop maigre, qui s’évertuait en vain à inculquer les rudiments de la lingua franca à cette jeune pétasse de seize ans. Et c’est pas avec votre latin en option obligée où elle n’y comprend rien qu’elle vataller au CAP coiffeuse à Guingamp, la pauvrette ! Oui han !

Le “oui han”, typiquement vernaculaire, venant ponctuer une assertion plus ou moins insidieuse, une sorte de crachat sous-jacent, une onomatopée destructrice, comme la vile beauté d’une phrase à l’acmé. Quasi mortel, le cri, comme sorti de l’intérieur d’un méchant palais, qui, à peine exprimé, rentrait dans un soupir veule en sa coquille humide. Mouillé de crasse, le “oui han” ! Vivace et éternel ; telle la bêtise des ignorants qui parlent plus à tort qu’à travers, et sur tous les sujets.

Et, les deux autres commères de continuer à enterrer Martial Collard dans une veste taillée sur mesure.

– T’as ptêt’ raison après tout ! dit Martine. Avec tous ces instituteurs pédophiles ! J’crois qu’ils aiment trop les enfants, ces salauds ! Même que Madame not’ Miniss’ l’a dit à TF1 qu’i faudrait créer un osservatoire de l’enfance en danger ! Pour sûr, vat’ qu’elle est en danger notre enfance, avec toutes ces écoles publiques toujours en grève ! Au moins, ces jours-là, nos petits enfants ne sont pas tripoter ! Faut dire aussi qu’avec toutes ces gamines de dix ans qui viennent habillées moitié à poil comme si elles allaient à la plage, m’étonne pas que les vieux boucs comme Martial, ça doit avoir la gaule et le poireau bien droit, quand ils voient toutes ces garçailles au nombril dénudé, et avec leurs tétons qui pointent. Faudrait mettre leurs mères abusives qui les laissent s’habiller d’la sort’ en prison, moi j’te l’dis comm’ j’le pense, hein Tarti... euh !... Martine, se rattrapa aux branches la malheureuse. Elles dépassent les bornes, ces bonnes femmes qui travaillent toutes, avec leur 4X4 en cuir ! Un peu de décence, on n’est pas des animaux tout’d’mêm’ ! Déjà que certaines viennent encore aujourd’hui tête nue à l’église, si c’est pas malheureux !

– Oui han ! Dame pour sûr que not’ jeunesse va à vau-l’eau ! F’rait mieux d’aller à la messe le dimanche, que de rester traînasser devant leur télé et leurs jeux vidéo ! Même que ma ptit’ nièce Charlotte passe des heures avec son frère à faire des jeux de guerre sur leurs consoles qui vont nous les rendre épilectriques ! Moi j’te l’dis comm’ j’y pense !

Elles oubliaient, les bougresses, dans leur édification du Verbe destructeur, d’évoquer aussi les quelques porteurs de soutane, qui n’étaient certes pas à l’abri de dérapages sexuels, coincés dans leur habit de noirceur.

Et oui, Trélouzic avait ses zones d’ombres, sa face cachée d’une lune qui n’en pouvait plus de rire aux éclats à force d’entendre tout ce charabia lancinant, ce dégueulis, ce baragouin puant d’un autre âge. Mais la lune ne travaillant pas pour les Renseignements Généraux, inutile de la faire parler. Elle s’en voilerait pour le moins la face, de toute façon.

Les collègues de travail de Martial Collard furent très choqués. Un psychologue, mandaté par l’Education Nationale, vint à la rescousse pour essayer de panser des plaies psychologiques, des traumas latents, voire bruyants. On pleurait beaucoup ; des élèves en larmes tombaient en syncope, libérant leurs propres peurs - extimes - et leurs angoisses, intimes. Le mardi quatre septembre - jour des Fédérés - deuxième jour de classe, fut plus que funèbre. Difficile d’enseigner dans de telles conditions.

L’Inspection Académique, décida, avec Madame Collard, de décréter finalement un jour de deuil, qui serait fixé au jeudi. L’école serait fermée. On espérait ainsi rendre hommage à un homme de bien, disparu en mer. Le village attendait, dans l’angoisse, que la mer rejette le corps à la côte.

Pilou hurla à la mort, souvent, trop souvent. Jacqueline ne le supportait plus. Fanch décida d’adopter l’animal, du moins pour quelque temps. Ce qui fut fait. Une semaine passa ; Puis deux. Madame Collard, n’en pouvant plus d’attendre, seule dans son logement de fonction, décida de reprendre sa classe.

– Autant travailler, réagit-elle. Au moins, les sourires des enfants atténueront peut-être ma peine.

On était le dix-huit septembre quand la mer rendit un cadavre. Mais ce n’était pas celui de Martial Collard !

A moitié dévoré par les crabes, on crut cependant reconnaître le corps de Bébert Burlot, dit La Grenade. Incroyable ! Bizarrement, une partie de la tempe gauche du noyé semblait arrachée et noircie, comme aurait pu le faire une arme à feu !

Quand l’expertise balistique annonça les résultats, quand le médecin légiste des affaires maritimes de Brest rendit aussi son rapport au procureur, ce fut un beau tollé dans tout le Landerneau ! Quelqu’un, oui, quelqu’un avait assassiné Bébert Burlot !

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26 juin 2016 7 26 /06 /juin /2016 13:29

Dans les cent vingt kilos. Catégorie poids lourd.

Mais, léger dans sa course, alerte dans son pas, l’étalon du bourg et coureur du faubourg, sillonnait gaillardement les chemins de traverse, livrant ici un pli, là une lettre, un journal. Avalant là un verre de cidre, ici un calva, chez l’un un café noir, chez l’autre, savourant un morceau de josken, il allait donc au trot de ses vaillants sabots.

Rien ne semblait ébranler cette force naturelle, ni la peur, ni la maladie.

Séraphin rendait visite et service aux malades, aux alités, imposant sa large carrure sur le pas de la porte. Les grabataires et impotents du village l’attendaient avec impatience car Séraphin possédait l’herbe d’or. Il tenait ce don de son père qui lui-même, l’avait reçu de son...

Ce jour - là, l’Hyppolite était cloué au lit. Fièvre de cheval, les quatre fers en l’air. Le pauvre retraité n’essayait même plus de ruer dans son lit - clos, lui, si ombrageux d’habitude.

– Toi mon bonhomme, dit Séraphin en entrant, tu ne liras pas ton journal aujourd’hui. Tu n’es guère en état ! Pour te consoler, sache que tu es le troisième que je vois aujourd’hui, à me jouer ce vilain tour. A croire que vous vous êtes donné le mot !

Certain de son diagnostic, Séraphin sortit alors de la sacoche de l’administration, un sac en papier brun au contenu étrange. Des herbes sèches, mêlées à d’autres salades, comme aimait à se moquer le docteur Le Du, un concurrent jaloux. Le facteur versa alors une pincée de cette herbe d’or dans un grand verre d’eau tirée du puits, et, la tisane ayant infusé, après avoir chauffé sur le fourneau, il fit boire à son patient l’amer breuvage. Une décharge soudaine électrifia le corps du malade qui, tremblant ensuite de la tête aux pieds, se mit à suer et à cracher à l’envi.

S’adressant alors à la maîtresse de maison, Séraphin dit.

– Une heure après que j’aurai quitté cette maison, quand la grande aiguille aura fait son petit tour, tords ses draps sur le pré, lave - les ce soir dans Le Léguer, juste avant la nuit, et laisse ainsi aux poissons du diable la part maudite. Ainsi soit fait ! Buvons un coup !

Le lendemain, la fièvre était partie rejoindre l’océan. Voilà nos trois gaillards debout.

Séraphin guérissait d’autres maux, comme la culotte de cheval, le mal de dos, le croup, la neurasthénie et l’aérophagie. Le don de père en fils, reçu par Séraphin passait comme une lettre à la poste.

Mais Séraphin aux gros pouces, ce qui lui donnait par complémentarité, un nez assez énorme mais bien placé au milieu de la figure, avait un fils, Michel, plus paresseux qu’un pou, maigre comme une puce. Un air teigneux et malsain de cafard pris en faute, complétait le portrait entomologique de ce triste petit insecte.

Veuf et inconsolé, le facteur gardait bon moral malgré cette écharde douloureuse, héritée du hasard.

– Il va changer, se disait-il, il va bien grandir un jour, ouvrir ses ailes et devenir aussi beau qu’un paon du jour.

Mais Michel allait sur ses dix-huit ans et son aspect malingre ne s’améliorait guère. La maman était morte en couches, un matin que Séraphin arpentait, de ses formidables sabots, la commune et ses alentours. De toute façon, ses dons de guérisseur auraient été incapables de ramener sa femme dans le monde des vivants.

Le petit Michel était-il donc le fruit véreux du péché ?

Cette absurde question taraudait Séraphin. Quoiqu’athée et libertaire, il aurait bien voulu connaître le pourquoi mystique ou christique de cette énigme.

Un matin, le corps de Michel se rétracta un peu plus. Quand Séraphin Cabioc’h entra dans la chambre du fils, il vit sur le sol un corps racorni à la voix éraillée, qui articula faiblement.

– Je m’appelle Grégoire, je m’appelle Grégoire ; et toi, qui es-tu, étranger ?

Si le diable habitait Trégrom, il était sûrement dans cette maison, sous l’aspect de cette chose racornie mais vivante. Michel, ou plutôt Grégoire ne quitta pas la chambre. Son père, condamné au silence, ferma la porte à clé, lui laissant pour tout remède un verre empli de tisane d’herbe d’or.

Quand Séraphin revint de sa tournée, en début d’après-midi, la chose était toujours là rampante et balbutiante. Le verre de tisane, intact.

– Je m’appelle Grégoire et j’ai tué Saint Michel. Je m’appelle Grégoire et j’annonce la guerre, la guerre un fouet sifflant qui hurle ses injures, la guerre, un fouet sifflant qui hurle ses injures.

De plus en plus mal à l’aise, ne sachant quelle attitude adopter, le père s’adressa à son fils.

– Que puis-je faire pour toi ? Qu’est-ce qui te ferait plaisir, fils ?

– Toi, tu m’appelles fils ! Tu oses m’appeler fils ! Sache que tu es un étranger et que ma mère a couché avec le diable, le grand saumon de la rivière maudite ! Fils du diable je suis ! J’annonce la colère, la revanche du monde, et que s’abattent les grands vents jaunis de pisse froide, que les fleuves débordent, vomissent leurs poissons, que les brumes acides recouvrent les forêts, que les bêtes tapies à l’orée des clairières portent la rage au cœur des hommes ! Honte sur toi, petit sorcier minable, qui a voulu défier la loi de mon grand maître ! Honte et misère sur toi, humaniste vulgaire !

Grégoire bondit, d’un saut énorme, sur la cuisse du guérisseur et le mordit de toute sa violence. Séraphin n’eut que le temps d’arracher l’horrible bête qui laissa, fichés dans la chair de sa cuisse, deux aiguillons de corne noire.

La bête, projetée sur le dos, avait encore diminué de moitié. Ses borborygmes incompréhensibles, s’arrêtèrent net quand le facteur broya, de ses formidables sabots, la chose répugnante.

Séraphin ne sentait plus sa jambe. Un poison inoculait sa chair. Il boita jusqu’à la cuisine, prit un couteau et, pantalon baissé, creusa la blessure. Deux plaies noirâtres le brûlaient comme du feu. Il replongea son Laguiole à la recherche des aiguillons. Trop tard ! Ils avaient fondu dans la chair. Séraphin versa sur le désastre la bouteille de lambig, dont la fonction première était loin de servir à cet usage. Il hurla. Ses nerfs le lâchaient.

Comment raconter ce qui venait de se passer à quelqu’un ? Qui le croirait ? Et son fils ? Comment annoncer cette métamorphose et sa disparition ? Il allait devenir, lui, Séraphin le guérisseur, un assassin, un meurtrier. Comment ? Comment ?

La cuisse enveloppée d’un torchon à vaisselle noué solidement, il s’écroula sur son lit. Tout son gros corps s’engourdissait. Une fièvre tenace l’envoya dans un autre monde.

Il se mit à pleuvoir avec violence. Trois semaines sans interruption. Des brumes tenaces recouvraient toute la contrée. Quelques fermes furent inondées, dont la maison de Séraphin, nichée dans un petit vallon. Les eaux du Léguer débordèrent sans discontinuer.

Un pêcheur, dit Le Braco, retrouva un corps humain, coincé dans le bief du moulin, en contrebas de la maison du facteur guérisseur. De la bouche du noyé, on retira une sorte d’énorme insecte qui dépassait des lèvres du cadavre, bleuies par le poison. Comme si un énorme saumon avait voulu gober, dans un élan ultime, une proie si tentante.

On fit des recherches plus poussées. Le corps du petit Michel ne fut jamais retrouvé ».

– Quel vilain cauchemar. Si je vais raconter ça à Fanch, il va me dire de me présenter moi-même à l’asile ! J’aurais donc subi moi aussi une métamorphose ? Rêver de diableries, de l’Ankou et des disparus, voir un gosse transformé en insecte, tout ça s’rait-t’y pas un peu kafkaïen, mon bonhomme ? élucubrait le retraité qui avait tout de même un peu de lettres.

Oui, La Brebis avait des lettres ! De la culture s’il vous plaît, comme aime à se targuer le Français de base, toujours prêt à sortir, à dégainer comme une arme, et qui plus est devant les présentateurs télé - nouvelles stars de la connerie ambiante - les réponses écornées et rancies des Annales Vuibert. L’homme seul et mal réveillé continuait de soliloquer.

– Annales Vuibert, mon cul ! Comme dirait Jazy dans l’métro ! C’est pas parce qu’on a des connaissances qu’il faudrait s’prendre pour le nombril du monde ! Ou l’ombilic des limbes ! Annales Vuibert mon cul ! Moi j’y ai pas été au bac ! Je bossais déjà, moi Monsieur ! Je nourrissais ma famille, à seize ans. C’est comme qui dirait avoir le bachot avec deux ans d’avance ! Tiens ! Un peu comme notre bien gentil Trégastelloparisien, l’indéboulonnable ! Toujours à nous faire ses rapportages sur la Bretagne-Terre-des-hommes-fiers-en-granit-à-l’âme-de-marin-perdu-aux-quatre-vents-de-l’esprit ! Mais tu délires, mon pauv’ Petit Prince Docile Agité ! Petit Prince Docile Au J.T ! Faut arrêter les produits ! Que t’aies eu ta part de malheur un peu plus que d’autres, ça on veut bien l’admettre, mais tu vas pas passer ta vie à raconter et à vendre ta souffrance et tes envies de vivre ! On n’a pas qu’ça à lire, nous autres ! C’est vrai quoi ! C’est toujours pour leur gueule, le succès littéraire, le pognon et l’audimat ! Y’en a ras la casquette de la dictature des faux Bretons, en granit-rose-bonbon ! Nous les cassent avec leur culture à la noix d’coquille-Saint-Jacques-confrérie-trois-étoiles-au-Michelin ! N’ont qu’à aller emmerder les pécores de la capitale ! Leur faire cracher leurs poumons saturés à la dioxine et au plomb ! J’te les foutrais au trou moi, tous ces macaques à roulettes de la Politique et de la Culture ! Et qu’on vienne pas me confondre avec Poujade, l’épicier franchouillard, la terreur du tiroir-caisse-bas-de-laine ! Bas-de-caisse-bas-de-l’aine-bas-de-l’aile, oui ! Cet extrémiste du porte-monnaie, porte-flingue du Front National, en plus ! Non mais des fois ! Non MEDEF...ois ! J’fais jamais d’poujadisme ! D’ailleurs j’aime pas les poux ! Ni d’ici, ni d’ailleurs, non plus !

Annales Vuibert mon cul ! Et n’en déplaise à Fanch qui se fout souvent de ma gueule en disant qu’au bac, j’aurais même pas eu l’oral, moi au moins, j’ai pas peur de l’dire : reçu à l’oral ou collé à l’anal, c’est du pareil au même ! On s’fait tous entuber ! Diplômes ou pas diplôme ! Bac plus vingt ou bac moins vingt, c’est toujours l’heure de naître ! De n’être qu’un pauv’ paumé sur cette maudite planète ! Quand elle n’est pas à feu, elle est à sang !

Oui, La Brebis avait des lettres. Acquises presque toutes pendant la guerre d’Algérie, quand il participa, bien involontairement, à cette ignoble « mission de pacification » qui le laissa désemparé et vide face à une humanité en déshérence. Alors, pour essayer de se protéger, d’atténuer la douleur du monde et la brutalité des armes, Eugène le bien né s’était plongé dans les livres. Tel un plongeur à la recherche des grands fonds. Tel un mort de soif en sursis. C’était là son cautère, contre les bleus à l’âme. Instinctivement, il ne s’était pas précipité sur les livres d’histoire, non ! Pas dans l’Histoire officielle pleine de trous et de mensonges, toujours trop encline à brosser le somptueux tableau des vainqueurs. Il n’avait pas, non plus, essayé de lire des essais - trop didactiques, ou ne prêchant que pour la paroisse des cons-vaincus ; pas non plus choisi les biographies d’hommes illustres, ou les romans franchouillards à la Première Personne-venue, style Rousseau-je-me-déballonne ! Faux miroirs d’encres douteuses.

Non, rien de tout ça ! Eugène ne lut - pendant deux ans - que de la poésie et de la fiction, du roman noir et... pourquoi pas antillais tant qu’on y est, disait-il en blaguant, du polar hard boiled (histoires de dur-à-cuire) et du whodunit (de l’anglais who has done it ? « Qui l’a fait ? »). Récits impossibles et tellement vrais ! Mots internationaux contre les maux du bled, avec les mots du Bled, et surtout bien d’autres ; mots étranges et étrangers : de tous pays.

Les copains lui en passaient des ouvrages, interdits, séditieux, prohibés, censurés, sous le manteau ! Et lui se régalait, lisait le jour, lisait la nuit, à la lueur des étoiles ou assis sur son trône. Un roi avec divertissement, avec discernement. Non pas le divertissement pascalien, celui qui nous fait détourner le regard, qui nous distrait de la dure réalité d’une humanité claudiquant - dite en marche. Non ! Eugène lisait pour affronter le monde et le confronter à l’aune de ses lectures. Une sorte d’évaluation en quelque sorte. Lire le monde, mais autrement. Sachant que dans le mot même, mais en français seulement, il y avait peut-être : l’autre ment. Restait à savoir qui est l’autre. Un peu comme dans la petite annonce : « Vends véhicule ; prix intéressant. » Oui, mais pour qui ? L’acheteur ou le vendeur ; le lecteur ou le scripteur ? Fameux contrat... de lecture ; ou... d’écriture. Infernale et jouissive dualité. Mais ô combien il fait bon jouir à deux !

Et puis, quarante années plus tard, des bouffées de mémoires, jaillies d’entre les pages, lui revenaient. Des phrases entières lui sautaient au visage, tels des bouquets de fleurs séchées. Bouquets montés sur ressort, éclatants d’odeurs sonores. Correspondances.... baudelairiennes. Les sons et les parfums tournant dans l’air du soir, à Trélouzic même. Lettres, mots, phrases. Pistils, pétales, tiges. Toute une végétation souterraine, véritable terreau d’un terroir nommé Eugène Cabioch, simple citoyen. Citoyens parmi les gueux, les mendiants et les orgueilleux.

– Et oui, j’ai fait un drôle de cauchemar ! Voilà une bien étrange affaire ! Mais j’tiens tout d’même la forme ! J’la tiens même au-delà de la forme, comme le signifie le mot méta-morphose, hein mon brave Franz K. ? On pète le feu tous les deux ! Puisqu’on le vole aux Dieux, d’ailleurs. C’est nous les

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26 juin 2016 7 26 /06 /juin /2016 13:28

Fanch le rêveur sort de son sommeil, le front encré. Il relève la tête, lentement.

La pluie se met à tomber, bruine légère. Demain c’est la rentrée des classes. Fanch n’y pense guère, il n’a pas eu d’enfant. Marié avec la mer, il a connu des femmes bien sûr. Georgette, son ancienne maîtresse, assassinée par Marcel Bozec, en 1990 ; Adrienne, et puis quelques autres, des anonymes de passage. Il repense aussi à la jeune femme, retrouvée morte- il y a quatre ans - dans le port de Trélouzic. Triste dépouille agrippée à son bateau de pêche. Eugène et lui avaient surnommé cette belle Algérienne l’Etoile. Une pauvre étoile tombée à la mer. De sales militaires, anciens de l’OAS, lui avaient réglé son compte. L’avaient fait disparaître, droguée et noyée pour essayer d’échapper à leur honteux passé de tortionnaires et de violeurs. Halima Djemaï était morte. L’Algérie pansait toujours ses blessures. Il manquait désormais une étoile. Au cœur de chacun. Au cœur de la galaxie des vivants, attirés trop souvent par les trous noirs. Aspirés par les gouffres - insondables - de la violence.

Pour Fanch, ce n’est pas de l’histoire ancienne. Sa mémoire n’est pas un tableau noir que l’on essuie chaque soir.

Il ne fréquente pas l’univers des enseignants. Ou si peu. Il sait que les méthodes ont évolué, qu’on ne frappe plus les enfants, que l’école primaire est encore un petit paradis, pour la plupart des gosses. Après, ce n’est plus la même chanson. Compétition, résultats, valse des notes et des contrôles, collège, lycée, le passage obligé de la réussite. Tant mieux pour ceux qui aiment ce genre de combat, plus ou moins douteux. Toutes les pièces sortent donc du même moule ; plusieurs cependant, en miettes, en pièces détachées... de tout.

Mais autrefois, ce n’était pas la joie non plus. Souvent, les instits ne présentaient au Certificat d’Etudes que les meilleurs élèves. Les moins bons, les laissés-pour-compte se retrouvaient sur le carreau, souvent laminés par le rouleau compresseur de l’apprentissage. Certains s’y retrouvaient, d’autres non. L’école avait changé, mais la sélection existait toujours. Métier difficile, semé d’embûches.

Fanch connaissait le directeur, qui venait acheter son tabac chez Eusebio, au « Café du Loup rouge ». C’était un brave type, taiseux, proche de la retraite et aimé de ses élèves. On se croisait quelquefois sur la mer d’un salut fraternel ; la communauté des pêcheurs entretenait de bons rapports. Martial Collard, le directeur, appréciait Fanch. Ils buvaient un coup de temps à autre, au comptoir. Les échanges de paroles étaient rares, mais les silences, les regards complices, riches.

Vers vingt-deux heures, couché dans le noir, et ayant abandonné sa grille de mots croisés, Fanch Bugalez eut une pensée pour cet homme, sans doute anxieux et ravi de retrouver demain ses élèves. Il le voyait couché près de sa femme, institutrice elle aussi, se pelotonnant contre elle, tel un enfant dans les bras de sa mère.

– Toi aussi mon bonhomme, tu traînes ton cafard et tes peines comme un vieux cartable, depuis longtemps. T’es jamais sorti de l’école, et je vois bien que t’aimerais lâcher tout ça ! Allons, du courage, t’as plus qu’une année à passer, après c’est la retraite et des journées en mer, toi qu’aimes ça.

En s’endormant, Fanch promit de passer demain à l’école, saluer ce brave citoyen, héros anonyme et surtout pas médiatique. Le marin pêcheur solliciterait ses services, un dossier à remplir, rapport à la transformation de son bateau, le merveilleux Beg Hir.

CHAPITRE II

Quand Fanch pénétra dans la cour de l’école, en ce lundi trois septembre, vers neuf heures, une agitation inhabituelle régnait. Devant l’entrée, la camionnette des gendarmes était présente ; trois hommes en uniforme discutaient sur la cour, entourés des instituteurs. Une centaine d’enfants, dont certains, accompagnés de leurs parents, jouaient, couraient, se faufilaient entre les adultes. Fanch chercha du regard la silhouette du directeur, mais ne la reconnut pas. Il s’approcha, gêné d’être un intrus dans cet espace du savoir.

Le groupe des adultes semblait agité, perturbé. Fanch osa tout de même s’approcher un peu plus, toujours à la recherche de Martial Collard, le directeur. Il reconnut Stereden, l’adjudant de gendarmerie, accompagné de Lucien Le Tallec et d’un troisième homme qu’il ne connaissait pas. Six enseignants présumés complétaient le groupe. La femme du directeur pleurait, abasourdie.

– Je ne comprends pas. Je vous le répète, ce matin Martial s’est levé, comme à son habitude, vers six heures, il a pris son café, puis il est sorti. J’étais encore au lit quand je l’ai entendu appeler son chien. Je pensais qu’il allait ouvrir l’école, comme à son habitude, et sortir sa voiture du préau. J’ai bien entendu la voiture démarrer, et après, j’ai dû me rendormir.

– Oui mais, l’interrompit Stereden, à huit heures, il n’était toujours pas revenu ! Alors qu’il était censé sortir simplement la voiture sur le parking de l’école ! A quelle heure, exactement, nous avez-vous appelés, Madame ?

Cela dit sur un ton de reproche, sans aucune empathie pour la pauvre femme qui souffrait le martyr. On retrouvait bien là le style Stereden, bougon et semblant toujours dérangé ; pas du genre disponible et disposé. L’abus de la dive bouteille ne le rendait guère serein.

– A huit heures et demi, ne voyant pas la voiture sur le parking, ni mon mari dans sa classe, je me suis affolé. Aucun de mes collègues ici présents ne l’avait aperçu. Alors, dans un moment de panique, j’ai cru bien faire, j’ai appelé. Il devait être huit heures quarante, environ.

– Bon ! Nous allons entreprendre des recherches. Pour l’instant, prévenez l’Inspection Primaire et signalez à votre Inspecteur de l’Education Nationale que vous avez besoin d’un remplaçant. Dites-leur que votre mari est malade, ou ce que vous voudrez. Ne parlez pas de fugue, ou de disparition, sinon, il risque d’être sanctionné pour abandon de poste. Faites rentrer les enfants en classe, et pas un mot aux parents. Allez-y, vous pouvez faire l’appel.

Fanch entendit tout cela, à deux mètres, comme si personne ne l’avait vu. Il quitta les lieux en tremblant de tous ses membres.

Et, dans un silence de cathédrale, la femme du directeur remplit, toute pâle, son nouveau rôle, tandis que les parents, étonnés, se regardaient entre eux, les yeux ronds.

La rumeur courut tout de suite. Le directeur était malade. D’autres dirent qu’il était mort, à l’aube, foudroyé par une crise cardiaque. Certains pensèrent qu’il s’était enfui, rejoindre sa maîtresse, une femme du Maghreb rencontrée en vacances, lors d’un voyage organisé en Tunisie par l’Education Nationale.

– Où tout simplement, qu’on l’a assassiné, dit même une mère de famille, abonnée au câble, et scotchée toute la journée devant les séries américaines.

Une fois la cour de l’école désertée, les langues allèrent bon train tandis que deux véhicules de gendarmerie sillonnaient la contrée, après avoir lancé un avis de recherche sur la personne de Martial Collard, la cinquantaine, barbu, grisonnant, petites lunettes rondes, environ un mètre quatre-vingt, plutôt maigre. Signe particulier : voûté. Véhicule : Peugeot break 405, gris métallisé, en mauvais état, avec galerie noire et attache-caravane.

Fanch se rendit, dans sa vieille BX, chez son ami La Brebis. Lui annoncer la nouvelle. L’homme était au jardin, en train d’arracher une dernière ligne de pommes de terre. Penché en avant, son énorme postérieur semblait dominer le monde.

– Alors, qu’est-ce qui t’amène, mon brave Fanch ? dit l’homme, sans se relever. Je t’ai entendu te garer en catastrophe. Tu ferais bien de changer ta courroie de distribution, on entend comme un bruit bizarre, tu trouves pas ?

– Ce qui m’amène, c’est un drôle de pataquès, Eugène !

– Eugène Cabioch, dit La Brebis, se redressa, les mains sur les reins, et le regard inquiet.

– Tu connais, le directeur de l’école, Martial Collard ? continua Fanch ? Et ben, disparu le gars ! Un jour de rentrée des classes ! Sa femme, ses collègues, personne ne l’a vu depuis sept huit heures ce matin. Disparu dans la nature, envolé ! C’est incroyable, non ?

– L’est parti avec sa voiture, ou pas, l’animal ?

– Oui, et avec son chien aussi. Tu sais le petit fox qui vient avec lui au bistrot et qui nous fait marrer avec…

– Je crois savoir où il est ton bonhomme, l’interrompit Eugène.

– Quoi ? Tu serais le seul à être au courant, toi, l’ancien gardien de chèvres ? Elle est bien bonne celle-là !

– Bien bonne ou pas, j’ai une petite idée, mais j’ai jamais dit que j’en étais certain. J’ai bien dit : « Je crois savoir »…

Fanch était perplexe. On se rendit au port. La voiture de l’instituteur était là, sagement garée sur une place de parking. Quant au petit bateau de l’enseignant, absent.

– Tu vois, je te l’avais bien dit ! Celui-là est allé faire un tour en mer et puis, l’appel des sirènes aidant, n’a pas pu s’empêcher de pousser un peu plus loin, d’aller voir ailleurs si on n’y était pas !

Fanch ne comprenait plus rien. Quoi ? Un jour de rentrée scolaire, un directeur qui abandonne son poste ? Attiré à ce point par la mer qu’il n’en reviendrait pas ?

– A mon avis, répondit Fanch, je pencherais plutôt pour un accident. Il est sorti faire un tour en mer, avant d’affronter sa dernière rentrée, et puis un malaise l’aurait pris, il se serait senti mal. A l’heure qu’il est, il est peut-être en train de calancher. Allons-y ! J’ai les clés du Beg Hir, on va pas rester là comme deux couillons. Les gendarmes s’occupent des routes, nous, on va chercher sur l’eau. D’autant plus que ses coins de pêche, à Martial, je sais où les trouver. Je connais ses bouées.

Cinq minutes plus tard, le Beg Hir quittait le port. Baptisé du nom breton qui désigne le dauphin, le bateau fendait les flots, fidèle, comme toujours.

Prévenus par les amis de Fanch, deux retraités qui réparaient leurs filets sur le port, les pandores avaient abandonné leurs recherches sur les routes. On hésitait tout de même à faire décoller un hélicoptère de l’aéroport de Lanvuhel.

– Ce n’est pas la peine de déclencher une tempête pour un si petit verre d’eau, pensait l’adjudant Stereden, penchant plutôt pour une fugue, un coup de tête.

– Celui-là aura perdu les pédales ! Faut dire aussi, avec tous ces petits cons qui nous esquintent la santé, il a pas pu résister ! Déjà que moi, avec mes deux mioches qui me courent sur le haricot, j’commence à plus savoir où donner de la tête ! L’un qu’est cheveux longs écolo et végétarien, à quatorze ans, ça promet ! Quant à l’autre, la Mathilde, toujours devant la télé à tortiller du popotin pour faire la top model, va pas tarder à s’retrouver en cloque, et moi grand-père, comme un couillon ! C’est pas Dieu possib’ ! Dire qu’à seize ans, elle n’a pas encore son brevet !

Lucien Le Tallec, son adjoint n’osait répondre. Lui n’était pas marié et les gosses, il s’en foutait comme de l’an quarante. Quant au troisième gendarme, Pierre Le Gouron, il venait juste de quitter l’adolescence.

Vexé de ne pas avoir d’écho pour confirmer ou infirmer ses dires, Stereden conclut pour lui-même.

– Tout de même, un directeur qui disparaît le jour de la rentrée, c’est pas classe ! Du moins pour lui !

Son jeu de mots, compris de lui seul, le fit rire aux éclats. Comme personne d’autre ne riait, il s’énerva.

– Allez, bande d’incultes, on va retourner à l’école, voir la femme du directeur. Comme ça, mes gaillards, vous pourrez pas dire à vos parents que vous avez fait l’école buissonnière aujourd’hui !

Et Félix Stereden, heureux de son humour dévastateur, démarra le véhicule bleu roi.

On vit au loin, comme une ombre qui dansait sur l’eau. A contre-jour. On était dans la baie de Lanvuhel ; la mer était légèrement agitée. Un petit force quatre. Les deux compères, les yeux fixés vers cette masse sombre, s’usaient les yeux à déchiffrer l’océan. Le Beg Hir se rapprocha. De plus en plus.

– Bon Dieu, hurla Fanch, mais y’a personne à bord, ou quoi ? Ohé ! Du bateau, est-ce que vous m’entendez, gueula le marin pêcheur, les mains en porte-voix.

Seul le clapot répondit. On pouvait apercevoir désormais le bateau de Martial Collard, dérivant au gré des flots. On entendit alors un petit chien qui hurlait à la mort. C’était Pilou, le fox, désemparé. Quant au propriétaire, plus de maître à bord. Aucune trace de sang, ni de violence. Les deux hommes, estomaqués, se regardaient sans parler. Le mystère du bateau fantôme.

– Qu’est-ce que c’est que cette histoire ? Il serait tombé à l’eau, suite à un malaise, ou une fausse manœuvre ? Un accident ?

Fanch ne comprenait pas. La Brebis non plus. On était passé près des bouées. Les casiers, contrôlés par les deux hommes, n’avaient pas été relevés. On les fit redescendre, à la même place. Et comment retrouver un corps dans cette immensité liquide ?

Il fallut bien rentrer au port, se rendre à l’évidence la plus probable. L’homme était mort, noyé, suite à un malaise, ou une fausse manœuvre.

Que dire de plus ? Le bateau de l’instituteur fut pris en remorque. Pilou, apeuré et plaintif, passa d’un bord à l’autre. Il resta prostré tout le voyage, dans la cabine de pilotage, le museau entre les deux pattes avant, immobile comme une descente de lit.

Deux heures plus tard, tout le village était en émoi. A l’école, on pleurait beaucoup. Les enseignants, les enfants, alertés par leurs parents à l’heure du déjeuner, ne savaient vers qui se tourner. Le pays entier semblait en état de choc. Une absence, pas de cadavre. Une disparition, pas de corps. Aucune trace, aucune preuve, et surtout, aucun espoir. Comment un homme tombé à la mer pouvait réapparaître là, au milieu de sa classe et dire à ses élèves « Bonjour, me voilà, je vous ai fait une farce ! »

Madame Collard ne reprit pas sa classe l’après-midi. Un deuxième remplaçant arriva. L’ambiance était complètement surréaliste. On ne savait que dire, que se dire. Les jeux, dans la cour, ressemblaient à des absences de jeux : des simulacres, aveugles, vides de sens. L’école de Trélouzic ne ressemblait plus à une école. On aurait pu se croire dans un asile. Un asile pour extra-terrestres.

– Attendre, attendre ! Mais attendre quoi, se répétait Jacqueline Collard.

Attendre que l’on me ramène un cadavre. Celui de mon mari. Noyé, boursouflé, gonflé ! Et quand ? Ce soir ? Demain, dans une semaine, dans un mois, jamais ?

La pauvre femme hoquetait dans son mouchoir, allongée sur l’unique lit de son logement de fonction dont les fenêtres donnaient sur la cour. Elle entendait, comme en un brouillard, les enfants jouer à l’extérieur. L’atmosphère n’était plus la même. La pluie, légère, se mit à tomber. Germaine décida de se rendre au port.

Eugène Cabioch, perturbé par la disparition de Martial Collard avait fait un étrange cauchemar pendant sa sieste de l’après-midi. Il avait rêvé à un de ses ancêtres, imaginaire, mais tellement vrai qu’il en avait eu des sueurs froides. Le cauchemar s’était déroulé de la sorte.

« Vers les années mille neuf cent vingt-quatre, sur la commune de Trégrom, là où l’on entend dire quelquefois que le diable y habite - mais la rime est meilleure en breton - vivait un très brave homme du nom de Séraphin Cabioc’h.

Plutôt bon vivant que mauvais coucheur, Séraphin - dit Le Rouquin - était du genre costaud. Dur au mal et toujours chaussé de ses formidables sabots, il arpentait la commune, du matin à la méridienne, s’ébrouant sous sa longue crinière frisée quand il pleuvait et hennissant comme un postier breton. L’individu était facteur. Dans

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