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26 juin 2016 7 26 /06 /juin /2016 13:30

incendiaires, c’est nous les voleurs de feu ! Bon, on se calme ! Va peut-être falloir que j’arrête le cidre, après tout ! Sinon j’vais aller tout droit dans l’mur du délire-homme très mince, comme dit l’autre imbibé, notre Mickey à galons, Félix Stereden.

Sur ces bonnes paroles, Eugène se rendit tranquillement au port, après avoir tout de même bu - d’un geste moins sûr qu’à l’ordinaire, son coup de cidre, geste sacré d’après sieste.

CHAPITRE III

En cette fin d’après-midi, l’institutrice monta sur le petit bateau de pêche de son mari disparu. L’embarcation était une modeste coque de plastique moulé, avec un rouf à l’avant. Baptisée Plumovent. Nom bien modeste en effet pour affronter l’océan. Mais la baie de Lanvuhel n’était pas l’océan ; juste un grand lac d’eau salée, il est vrai fouetté par les vents et les tempêtes d’équinoxe qui se moquaient des coques de noix comme des yachts de luxe. Baie avec ses courants aussi. Malheur à ses hôtes qui osaient alors sortir en mer dans ses moments de folie. Mais, jamais, ô non jamais, Martial Collard n’était sorti par plus de force cinq. Plus que prudent, il était sage. Quand on est lié à une femme, il n’est pas question de mettre la vie du couple en danger. La maîtresse d’école reconnaissait au moins cette qualité à son mari. C’est vrai qu’il se confiait peu, semblant habiter ou visiter quelquefois une autre planète. Mais il était fidèle, peu porté sur la bouteille et son regard bleu-embué, des plus doux. Le bateau paraissait en bon état. Tout à bord entretenu et bien rangé. Jacqueline, en connaisseuse, vérifia le matériel et les engins autorisés : une ligne de douze hameçons, deux petites palangres, deux casiers, une épuisette, une grapette à oursins, aussi utilisée pour les praires et les clovisses et une foëne quatre dents. Elle avait l’habitude de sortir en mer, aux petites vacances, avec Martial. C’étaient alors de joyeuses rigolades, entrecoupées parfois d’engueulades sévères, quand un des deux partenaires ratait une manœuvre, voire une prise. Quand on remontait les casiers, il arrivait aussi de remonter un trésor : un homard bleu-nuit qui faisait entendre le claquement sec de sa queue caparaçonnée, agitée par la colère.

– Regarde, Martial ! disait alors Jacqueline avec un air de triomphe amusé, comme il a l’air furax ! Monsieur Du Homard, Prince des ténèbres est vexé à mort !

– Disons plutôt qu’il en pince pour toi, ma douce ! ajoutait l’instituteur, en amoureux transi.

Les compliments, il savait les tourner. Oh, bien sûr, ils étaient rares ; mais si savoureux ! Chargés d’humour et de tendresse. Oui, c’est ça, pensait Jacqueline, Martial était un homme tendre, un vrai cœur d’artichaut, fondant comme un petit violet, rougissant encore à cinquante-six ans. C’est vrai qu’il était timide devant la beauté de certaines jeunes mères d’élève, et maladroit. Un regard un peu appuyé, un bel œil de velours un peu insistant, voire provoquant, et voilà notre Martial qui baissait la tête pour chercher refuge sur sa planète magique, son île déserte. Si son prénom signifiait la force, la guerre, la brutalité, alors l’homme était bien mal prénommé. Lui si doux, si prévenant, d’une patience angélique avec les enfants. Comme si le fait brutal de ne pas être père - une stérilité due peut-être aux oreillons ? - s’était transmué en faiblesse. Comme une empathie pour les faibles, les démunis, les infans, ceux qui ne peuvent pas parler. Du moins, à la naissance. Mais les animaux, les poissons, les laissés-pour-compte de la fameuse parole, étaient justement ses amis à Martial. Toujours précédé de son petit chien Pilou, l’homme arpentait le village, le fox devançant immanquablement le maître, devenu son féal. Comme si Pilou devinait que Martial se rendait à la boulangerie, ou chez le boucher, ou au bistrot. La bête avait un sixième sens, au moins !

– Tenez ! entendait-on dans le bourg, à la cantonade, voilà Maître Pilou qui va acheter son pain de deux !

Ou alors : - Mais c’est Pilou qui entre chez le boucher chercher sa bavette ! On ne disait jamais : – Tiens ! Voilà Martial et son chien ; mais plutôt : – Regardez ! C’est Maître Pilou et son élève !

Et Martial de suivre derrière, à deux pas, en bon chien bien dressé. Il était devenu l’ombre de la bête et la bête était son soleil. Maître Pilou, le Roi-Soleil ! Mais cet après-midi, resté seul à la maison après la terrible aventure du matin, Pilou n’était plus que le soleil éteint de la mélancolie.

Jacqueline frissonna.

Lasse de tourner les souvenirs en rond, lasse de piétiner sur le bateau à ne rien faire, la femme abandonnée éprouva soudain le besoin vital de rejoindre le présent.

Fanch et La Brebis travaillaient sur le Beg Hir - un ponton plus loin.

Jacqueline Collard alla les remercier de s’être montrés si efficaces et si serviables quelques heures plus tôt. Les deux compères étaient si tristes, si désemparés devant cette femme, qu’ils n’osèrent répondre. Ils hochèrent simplement la tête, comme s’ils offraient ainsi leurs muettes condoléances.

– Et si mon mari n’était pas mort noyé ? Et s’il avait véritablement fugué ? Tant que je ne verrai pas son corps, je garderai l’espoir qu’il est toujours vivant. Cela peut paraître idiot, mais vraiment, je ne peux pas accepter sa disparition. Aussi brutale, aussi mystérieuse. Surtout qu’il est parti sans rien emmener de spécial avec lui. Aucun geste prémédité, à mon humble avis. Mais comment aurait-il pu changer d’embarcation, en pleine mer ? Aurait-il de lui-même décidé de s’enfuir ? L’aurait-on enlevé de force ? Je vous en prie, dites-moi quelque chose !

Les deux hommes écoutaient, contrits. Que lui répondre, à cette épouse éplorée ? Que lui promettre ? Tant d’hommes disparaissent en mer chaque année. Tant de drames et combien de familles endeuillées. Quand la mer ne rendait pas le corps, c’était encore plus terrible, mais que faire ?

Jacqueline Collard attendait une réponse. Les yeux des deux hommes reflétaient le néant.

Les journaux du lendemain annoncèrent la triste nouvelle, sans en faire trop. On annonçait la disparition du directeur de l’école primaire ; mais l’article était suffisamment flou pour ne pencher ni du côté du décès, ni du côté d’une aventure farfelue par trop optimiste. Les mots avançaient sur des œufs, on écrivait à mots couverts, et à mots couvés. Exercice périlleux pour ne froisser personne : ni les autorités policières et académiques, ni la vie privée du couple Collard, à l’irréprochable réputation.

Du moins jusqu’aujourd’hui ; car au train où courait la rumeur, on pataugeait déjà en plein délire. Mais ce n’étaient que délires de paroles, insatiable logorrhée de ménagères en manque de tout et de villageois croulant sous l’ennui. Commençons par la vieille Martine, tableau vivant des sorcières de Goya.

– Moi, je te dis qu’il s’est fait la malle avec une jeunette, ce vieil hussard noir de la République, disait derrière sa moustache, une virago de la pire espèce, une bigote brutasse au fessier géant, surnommée Tartine et menant son mari par le bout du nez qu’il avait fort rouge, il est vrai.

– Moi, je pencherais plutôt pour une affaire de mœurs, renchérissait la Marie-Marguerite, surnommée Marie Margueritz, une vieille taulière, maquerelle brestoise à la retraite, qui aurait voulu se faire passer pour une ancienne employée du Ritz. - Mais une conduite, ça ne s’achète pas en solde de nos jours ma brave Dame, disaient dans son dos les mégères de Trélouzic. Même sur Internet, non ça ne s’achète pas, oui han !

– Même sur Internet ! Oui han !

Car il est bien prouvé comme disait le coq à l’âne et au fils marginal de Stereden qui le répétait à ses copains de classe que d’aller trop se palucher sur Internénettes, ça allait les rendre gars-gars !

– Et qu’en plus, avec vos portables à la con, vous allez tous attraper le cancer des oreillons, ajoutait dans un sourire haineux l’adolescent boutonneux et à peine instruit, dont le père alcoolique n’avait pas les moyens de payer un téléphone portable au rejeton. Mais ça l’arrangeait presque, le gamin, puisque de toute façon il était écolo-végétarien-à-foutre ! La grande sœur en avait bien un, de portable, mais elle se l’était payé avec ses heures de baby-sit-in comme disait la maman, si fière d’avoir mis au monde une jeune fille qui avait tout de même été classée deux-cent-troisième nationale à la sélection officielle de la Star Ac !

– Hein, Mademoiselle Le Gall, ça vous en bouche un coin ! dit un jour Madame Stereden à la jeune agrégée de français, binoclarde et trop maigre, qui s’évertuait en vain à inculquer les rudiments de la lingua franca à cette jeune pétasse de seize ans. Et c’est pas avec votre latin en option obligée où elle n’y comprend rien qu’elle vataller au CAP coiffeuse à Guingamp, la pauvrette ! Oui han !

Le “oui han”, typiquement vernaculaire, venant ponctuer une assertion plus ou moins insidieuse, une sorte de crachat sous-jacent, une onomatopée destructrice, comme la vile beauté d’une phrase à l’acmé. Quasi mortel, le cri, comme sorti de l’intérieur d’un méchant palais, qui, à peine exprimé, rentrait dans un soupir veule en sa coquille humide. Mouillé de crasse, le “oui han” ! Vivace et éternel ; telle la bêtise des ignorants qui parlent plus à tort qu’à travers, et sur tous les sujets.

Et, les deux autres commères de continuer à enterrer Martial Collard dans une veste taillée sur mesure.

– T’as ptêt’ raison après tout ! dit Martine. Avec tous ces instituteurs pédophiles ! J’crois qu’ils aiment trop les enfants, ces salauds ! Même que Madame not’ Miniss’ l’a dit à TF1 qu’i faudrait créer un osservatoire de l’enfance en danger ! Pour sûr, vat’ qu’elle est en danger notre enfance, avec toutes ces écoles publiques toujours en grève ! Au moins, ces jours-là, nos petits enfants ne sont pas tripoter ! Faut dire aussi qu’avec toutes ces gamines de dix ans qui viennent habillées moitié à poil comme si elles allaient à la plage, m’étonne pas que les vieux boucs comme Martial, ça doit avoir la gaule et le poireau bien droit, quand ils voient toutes ces garçailles au nombril dénudé, et avec leurs tétons qui pointent. Faudrait mettre leurs mères abusives qui les laissent s’habiller d’la sort’ en prison, moi j’te l’dis comm’ j’le pense, hein Tarti... euh !... Martine, se rattrapa aux branches la malheureuse. Elles dépassent les bornes, ces bonnes femmes qui travaillent toutes, avec leur 4X4 en cuir ! Un peu de décence, on n’est pas des animaux tout’d’mêm’ ! Déjà que certaines viennent encore aujourd’hui tête nue à l’église, si c’est pas malheureux !

– Oui han ! Dame pour sûr que not’ jeunesse va à vau-l’eau ! F’rait mieux d’aller à la messe le dimanche, que de rester traînasser devant leur télé et leurs jeux vidéo ! Même que ma ptit’ nièce Charlotte passe des heures avec son frère à faire des jeux de guerre sur leurs consoles qui vont nous les rendre épilectriques ! Moi j’te l’dis comm’ j’y pense !

Elles oubliaient, les bougresses, dans leur édification du Verbe destructeur, d’évoquer aussi les quelques porteurs de soutane, qui n’étaient certes pas à l’abri de dérapages sexuels, coincés dans leur habit de noirceur.

Et oui, Trélouzic avait ses zones d’ombres, sa face cachée d’une lune qui n’en pouvait plus de rire aux éclats à force d’entendre tout ce charabia lancinant, ce dégueulis, ce baragouin puant d’un autre âge. Mais la lune ne travaillant pas pour les Renseignements Généraux, inutile de la faire parler. Elle s’en voilerait pour le moins la face, de toute façon.

Les collègues de travail de Martial Collard furent très choqués. Un psychologue, mandaté par l’Education Nationale, vint à la rescousse pour essayer de panser des plaies psychologiques, des traumas latents, voire bruyants. On pleurait beaucoup ; des élèves en larmes tombaient en syncope, libérant leurs propres peurs - extimes - et leurs angoisses, intimes. Le mardi quatre septembre - jour des Fédérés - deuxième jour de classe, fut plus que funèbre. Difficile d’enseigner dans de telles conditions.

L’Inspection Académique, décida, avec Madame Collard, de décréter finalement un jour de deuil, qui serait fixé au jeudi. L’école serait fermée. On espérait ainsi rendre hommage à un homme de bien, disparu en mer. Le village attendait, dans l’angoisse, que la mer rejette le corps à la côte.

Pilou hurla à la mort, souvent, trop souvent. Jacqueline ne le supportait plus. Fanch décida d’adopter l’animal, du moins pour quelque temps. Ce qui fut fait. Une semaine passa ; Puis deux. Madame Collard, n’en pouvant plus d’attendre, seule dans son logement de fonction, décida de reprendre sa classe.

– Autant travailler, réagit-elle. Au moins, les sourires des enfants atténueront peut-être ma peine.

On était le dix-huit septembre quand la mer rendit un cadavre. Mais ce n’était pas celui de Martial Collard !

A moitié dévoré par les crabes, on crut cependant reconnaître le corps de Bébert Burlot, dit La Grenade. Incroyable ! Bizarrement, une partie de la tempe gauche du noyé semblait arrachée et noircie, comme aurait pu le faire une arme à feu !

Quand l’expertise balistique annonça les résultats, quand le médecin légiste des affaires maritimes de Brest rendit aussi son rapport au procureur, ce fut un beau tollé dans tout le Landerneau ! Quelqu’un, oui, quelqu’un avait assassiné Bébert Burlot !

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Published by Venner Yann - dans Polar_2014
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12 décembre 2014 5 12 /12 /décembre /2014 10:23

Un article écrit par Madame Lancelot, que je remercie

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Published by Venner Yann - dans Polar_2014
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25 novembre 2014 2 25 /11 /novembre /2014 22:49

Cet article est reposté depuis Le blog de Claude LE NOCHER.

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Published by Claude LE NOCHER - dans Polar_2014 Livres et auteurs
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