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19 juin 2017 1 19 /06 /juin /2017 09:21

Terrorisme, terroriser : terme qui vient dans le dictionnaire consulté par Fanch Bugalez après terroir. Utilisation de la violence pour atteindre un but religieux, politique, idéologique.

Drôle de rencontre entre ces deux syntagmes, se dit le lecteur. « Faire suivre et assimiler - par ordre - le terroir et le terrorisme, y'a de quoi attraper des boutons, ainsi qu'une fièvre territoriale. Faudrait-il alors terroriser le terroir, ou bien, le terroir deviendrait-il lui même terrorisant ? L'abus de terroir ferait de nous des terroiristes ? Terme de vignerons intégristes, ou de buveurs puristes qui ne voudraient aucun mélange ?... « Ménage tes méninges, cher Fanch », me dirait La Brebis s'il était là. Je disais donc...Terroiriste... Non, zut, terroriste. Ah, voilà donc le problème : des cambrioleurs viseraient un but politique en me disant « Fuck Bugalez », pourquoi pas. Chacun s'amuse et chacun sa muse. Mais où vont-ils chercher tout ça ? Je ne vois pas des voleurs de cigarettes et d'alcool poursuivre un but politique, et pourtant... Le terrorisme est l'emploi de la terreur à des fins politiques, religieuses ou idéologiques.

En faisant le grand nettoyage avec Gwendoline et Eugène Cabioch, on a bien remarqué des traces de doigts sur les murs, dépôts de crottes de nez et de morve ici et là, odeur de peste brune, crachats. Drôle de façon de marquer son territoire... « Plutôt glauque tout ça, se dit Fanch » en claquant son dictionnaire avant de le reposer sur l'étagère près de l'ordinateur.

Il a beau rechercher des arguments en faveur de la piste « terroriste», il n'en trouve guère ; les moteurs de recherche sur Internet sont pourtant efficaces, mais se lancer à l'aveuglette dans cette jungle le lasse vite : trop de flou, d'occurrences, de corrélats, de... mystère.

Fanch est rentré de Lannion plutôt à cran, après sa visite chez l'assureur. Alors, se connecter à Internet avec les nerfs en pelote, vaut mieux pas... « Cavaler sur un clavier à m'en faire péter les neurones et pour attraper des ampoules aux doigts, un torticolis et tutti quanti, pas question ! »

- Qu'es-tu en train de nous baragouiner, mon beau marin ? l'interrompt Gwendoline.

- Il y a que les assurances de Lannion m'ont dit qu'elles avaient envoyé un des leurs chez nous et que...

- Il en sort justement ! Vous avez dû vous croiser sur la place de la mairie.

- Quoi ? Pas possible !

- Si, si ! Et crois-moi, c'est un drôle de zigoto le bonhomme ! Un vrai faux timide, plutôt retors et chafouin, bref, un indéchiffrable !

Gwendoline résume alors la situation calmement devant un Fanch qui hausse les sourcils, se gratte la joue, s'assoit puis se relève - perdu dans un tourbillon de mots qu'il ne comprend plus. L'homme semble en état de choc, a besoin d'un remontant ; cela tombe bien, il a une belle descente.

Face aux yeux hagards de son compagnon, Gwendoline prend les devants et lui sert un lambig bien tassé. En une seule lampée, voilà notre Fanch Bugalez qui, torse en arrière et yeux clos, vide son godet en un geste de survie.

- Merci, ma douce ! Moi, les émotions, c'est pas mon truc ! Le bar cambriolé, le réveil intempestif, le coïtus interruptus, voilà des traumatismes qui vous mettent un homme à terre. J'étais bien mieux sur la mer dans mon ancien métier, crois-moi !

- Ne remue pas le passé, mon doux Fanch ! Tu me fais peur ; ton cœur ne va pas tenir longtemps si tu prends les choses trop à...cœur, justement. Essaie de relativiser, de prendre du recul.

- J'ai essayé, pris sur moi, siffloté même sur la route du retour, mais là, je coince ! A retardement je sais, mais là, je bloque. Faudrait peut-être un deuxième verre...

- Très drôle ! Allons de l'avant et occupons-nous plutôt de contacter nos collègues buralistes qui ont aussi été cambriolés. La solidarité devrait exister...

 

Le menuisier et le vitrier sont passés. Des réparations ont lieu dans l'après-midi et l'on peut entendre dans le quartier du Café du loup rouge coups de marteau, bruits de scie sauteuse, divers crissements et instruments qui font du lieu tout un orchestre en total désaccord.

Quand La Brebis vient se désaltérer après sieste, et voyant Fanch agenouillé, marteau en main et clous en bouche, il ne peut s'empêcher d’ironiser - la main en porte-voix tant les bruits dominent :

- Eh ben, mon Karajan, t’es plus fort que l’orchestre de la philarmonique de Berlin !

- T’as raison Eugène, marre-toi ! Tu veux dire que c'est pire que l'orchestre de la fille à Monique de Berrien !

- La fille à qui ?

- … !?

Fanch n’est pas très fier de sa blague et rit plutôt jaune…

- Laisse tomber ! dit alors La Brebis. On s'entend plus causer ! Viens un peu dehors que je te dise ma théorie. Moi quand je fais la sieste, c'est là que mon cerveau est à marée haute.

- Sûrement ! ironise Fanch, dérangé dans son désir de finir de bricoler au plus vite. Cerveau à marée haute ? Plutôt échoué comme une méduse à la côte, oui vat !

- Te moque pas, écoute plutôt...

Et La Brebis de se lancer dans une longue tirade argumentée, dissertant à l'envi, choisissant ses mots, tandis que dans le ciel défilent de gros cumulonimbus - dodus comme des moines en goguette. Fanch suit des yeux leur course.

- Tu ne m'écoutes pas, à quoi tu penses ?

- A mon bateau, mon vieux Beg Hir qui me manque.

- Encore tourné vers ton passé ? Ta vieille mélancolie qui refait surface, je la connais trop ! C'est ça qui va te perdre Fanch ! Oublie...

  • Tu en as de bonnes, toi ! L'oubli, l'oubli, c'est pas sur commande ! On n'efface pas le passé d'un seul coup de chiffon comme on le fait sur un tableau. On n'efface pas le passé, on le porte en soi dans le toujours, a dit Aragon.
  • V'la que ça le reprend ! Toujours à philosopher comme un perdu !
  • Un perdu ? Tu traites Aragon de « perdu » ?
  • De quoi tu me parles, Fanch ? Arago, Aragon, ou Aramis, je vais pas te réciter le dictionnaire des noms propres pour faire mon intéressant, quand même ?
  • Non, tu as raison ! Mais mon bar saccagé, plus celui des trois autres collègues dans la région, ça fait plus que désordre ! Alors, de penser à mon bateau, ça panse un peu mes plaies...
  • Tes plaies, tes plaies ! C'est pas la mer qui va les adoucir, tes plaies ! Quant à ton bateau, rassure-toi, il est très bien entre les mains de notre ami Jobic Lanthoën. Je l'ai encore vu sur le port l'autre soir. Il est fier d'avoir racheté ton Beg Hir, et ne cesse de dire du bien de toi ! Que tu étais un vrai professionnel, aux petits soins pour ton bateau...
  • Aux petits soins c'est sûr ! Et maintenant, me voilà veuf de mon bistrot ! Plus envie d'aller de l'avant...
  • Ecoute Fanch ! Les coupables, on va bien finir par les arrêter. Et toi ton café, tu vas le retrouver comme neuf dans quelques jours, alors quoi ?
  • La mer me manque, tu comprends ça, toi le vieux libertaire ! Ma liberté ! Les flots bleus, gris ou noirs ! La mer, la mer, toujours la...
  • Chante, beau merle, chante ! Va embaucher pour pêcher la coquille St Jacques si tu veux, va bosser pour un autre bateau, mais ta femme, Gwendoline ? Tu y as pensé à ta douce et belle ? Tu la vois s'embarquer dans l'aventure, des soirées toute seule, derrière le bar, à longueur de journée, à attendre son marin d'eau douce ? Et tes enfants ?

Gwendoline interrompt l'entretien :

  • Fanch, tu as pensé à téléphoner au marchand de bière ? La pompe est saccagée et les fils électriques sectionnés...

Elle fait la moue, deux doigts occupés à relever une mèche de cheveux, salie par les travaux.

  • Non ! Je n'y ai pas pensé... Je ne pense plus ! Ras le bol de ce métier de sédentaire ! Je veux la mer ! Je veux voir la mer... La mer ! C'est clair ?

- Tout s'éclaire... Grâce à toi ! ironise Eugène. Bravo mon gars ! Voilà que ça te reprend. Faut te faire en urgence une piqûre, te mettre au repos ! Voilà la vérité : sous pentothal !

  • ... Ou pain complet, je crois, renchérit Gwendoline devant La Brebis.

 

Fanch, ignore la blague ; le regard tourné vers l’ailleurs.

Vers on ne sait quel océan de brumes.

Perdu comme un marin orphelin de la mer.

 

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Published by Venner Yann - dans roman
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18 juin 2017 7 18 /06 /juin /2017 18:36

...Le Ministère de la Santé ralluma aussi les feux endormis des campagnes anti-tabac en faisant grésiller des pastilles sonores et visuelles sur toutes les ondes. Une guerre se déclarait contre une autre guerre, mais sans aucune commune mesure. Autant le terrorisme fondamentaliste étendait ses nuages noirs, autant la réaction des gouvernements semblait dérisoire. Les coups de menton de certains ministres, les envolées lyriques contre une guerre de civilisations et le choc des cultures, augmentèrent le malaise des populations.

Qui allait bien pouvoir trouver et arrêter ces odieux coupables ? « Ces lâches qui s’en prennent à des innocents… Ces fous de Dieu qui ne respectent même pas leur religion… »

Imperial Brands et Imperial Tobacco - firmes pour lesquelles travaillait, en France, le privé Jean-Paul Delacrosse - firent, de nouveau, appel à ses services. Deux autres enquêteurs privés, des deux côtés de la Manche, furent encore recrutés par les compagnies d’assurance. Allaient-elles devoir verser des millions d’euros ou de livres d’indemnités ? Car bien des procès allaient s’ensuivre. Que de combats juridiques en perspective ! Il fallait anticiper, tout calculer, évaluer ; prévoir le pire.

Comparé aux quatre cambriolages quelques temps plus tôt, le fléau actuel qui s’abattait sur l’industrie de tabac était hors norme.

Même si les cigarettes empoisonnées n’avaient pas été fabriquées par les usines d’Imperial Brands, l’amalgame était fait ! Daesh empoisonnait d’innocents fumeurs, qui eux-mêmes, par certaines émanations de polonium et d’autres métaux lourds, dégagés par la fumée des cigarettes incriminées, intoxiquaient aussi leur entourage. Des bébés, des personnes de santé déjà fragiles furent atteints de vomissements, de diarrhées aigües, de tachycardie, de syncopes… La liste était trop longue pour énumérer ce catastrophique catalogue.

Même si ce tabac mortel était une contrefaçon avérée, vendue uniquement sur Internet, les vendeurs de tabac, cafetiers, buralistes, commerçants dans leur ensemble, furent accusés de propager un mal plus terrible que la peste.

Daesh et son laboratoire clandestin, Daesh et la propagation de son poison par ondes interposées avait réussi son OPA sur l’économie et les gouvernements. Les glissements de sens, allusions, métaphores, fleurs de langage, s’étalèrent à la Une des journaux. On allait jusqu’à comparer les anciens cavaliers de l’islam, montés sur leurs petits chevaux et déferlant sur l’Occident et le Maghreb, il y a moins d’une quinzaine de siècles, avec l’actuel clavier des ordinateurs, qui, à chaque touche, répandait le poison islamique fondamentaliste.

Clavier martelé aujourd’hui, et sol frappé jadis par les sabots des chevaux arabes – un raccourci sonore frappait désormais les esprits. Le diable habitait la Toile ! Chitan avait envahi les computers, alors que le Prophète Mohamed, parti on ne sait où sur son cheval blanc, avait disparu pour toujours des écrans.

 

« Courants religieux radicaux, États musulmans, élites intellectuelles et universités dans le monde arabe, médias tels Al Jazeera, la rue « islamiste » et l’émigration avec l’échec des politiques d’intégration, tous ces vecteurs ont contribué au développement de l’islamisme radical au sein des populations arabes.

Celles-ci étaient allées de mirage en mirage, de désillusion en désillusion, ni les politiques socialistes ou capitalistes mises en place par leurs gouvernement pour développer leur pays, ni l’émigration et l’intégration dans les pays riches et démocratiques ne leur ont apporté ce minimum : une vie décente et digne.

Par son côté systématique et révolutionnaire, par le recours aux enseignements les plus radicaux de l’islam, par sa dénonciation morale et politique de l’Occident, par ses promesses édéniques et son incessante exaltation du sacrifice et du martyre, l’islamisme avait de quoi séduire toutes les couches sociales, les pauvres et les riches, les intellectuels et les ignorants, les libéraux et les conservateurs, les bourgeois et les révolutionnaires. » Gouverner au nom d’Allah, construire un État Islamique en détruisant d’autres États, tel était le but suprême !

Islamisation et soif de pouvoir dans un certain monde arabe, telle était la nouvelle foi !

...A suivre

 

 

 

 

 

 

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26 juin 2016 7 26 /06 /juin /2016 13:29

Dans les cent vingt kilos. Catégorie poids lourd.

Mais, léger dans sa course, alerte dans son pas, l’étalon du bourg et coureur du faubourg, sillonnait gaillardement les chemins de traverse, livrant ici un pli, là une lettre, un journal. Avalant là un verre de cidre, ici un calva, chez l’un un café noir, chez l’autre, savourant un morceau de josken, il allait donc au trot de ses vaillants sabots.

Rien ne semblait ébranler cette force naturelle, ni la peur, ni la maladie.

Séraphin rendait visite et service aux malades, aux alités, imposant sa large carrure sur le pas de la porte. Les grabataires et impotents du village l’attendaient avec impatience car Séraphin possédait l’herbe d’or. Il tenait ce don de son père qui lui-même, l’avait reçu de son...

Ce jour - là, l’Hyppolite était cloué au lit. Fièvre de cheval, les quatre fers en l’air. Le pauvre retraité n’essayait même plus de ruer dans son lit - clos, lui, si ombrageux d’habitude.

– Toi mon bonhomme, dit Séraphin en entrant, tu ne liras pas ton journal aujourd’hui. Tu n’es guère en état ! Pour te consoler, sache que tu es le troisième que je vois aujourd’hui, à me jouer ce vilain tour. A croire que vous vous êtes donné le mot !

Certain de son diagnostic, Séraphin sortit alors de la sacoche de l’administration, un sac en papier brun au contenu étrange. Des herbes sèches, mêlées à d’autres salades, comme aimait à se moquer le docteur Le Du, un concurrent jaloux. Le facteur versa alors une pincée de cette herbe d’or dans un grand verre d’eau tirée du puits, et, la tisane ayant infusé, après avoir chauffé sur le fourneau, il fit boire à son patient l’amer breuvage. Une décharge soudaine électrifia le corps du malade qui, tremblant ensuite de la tête aux pieds, se mit à suer et à cracher à l’envi.

S’adressant alors à la maîtresse de maison, Séraphin dit.

– Une heure après que j’aurai quitté cette maison, quand la grande aiguille aura fait son petit tour, tords ses draps sur le pré, lave - les ce soir dans Le Léguer, juste avant la nuit, et laisse ainsi aux poissons du diable la part maudite. Ainsi soit fait ! Buvons un coup !

Le lendemain, la fièvre était partie rejoindre l’océan. Voilà nos trois gaillards debout.

Séraphin guérissait d’autres maux, comme la culotte de cheval, le mal de dos, le croup, la neurasthénie et l’aérophagie. Le don de père en fils, reçu par Séraphin passait comme une lettre à la poste.

Mais Séraphin aux gros pouces, ce qui lui donnait par complémentarité, un nez assez énorme mais bien placé au milieu de la figure, avait un fils, Michel, plus paresseux qu’un pou, maigre comme une puce. Un air teigneux et malsain de cafard pris en faute, complétait le portrait entomologique de ce triste petit insecte.

Veuf et inconsolé, le facteur gardait bon moral malgré cette écharde douloureuse, héritée du hasard.

– Il va changer, se disait-il, il va bien grandir un jour, ouvrir ses ailes et devenir aussi beau qu’un paon du jour.

Mais Michel allait sur ses dix-huit ans et son aspect malingre ne s’améliorait guère. La maman était morte en couches, un matin que Séraphin arpentait, de ses formidables sabots, la commune et ses alentours. De toute façon, ses dons de guérisseur auraient été incapables de ramener sa femme dans le monde des vivants.

Le petit Michel était-il donc le fruit véreux du péché ?

Cette absurde question taraudait Séraphin. Quoiqu’athée et libertaire, il aurait bien voulu connaître le pourquoi mystique ou christique de cette énigme.

Un matin, le corps de Michel se rétracta un peu plus. Quand Séraphin Cabioc’h entra dans la chambre du fils, il vit sur le sol un corps racorni à la voix éraillée, qui articula faiblement.

– Je m’appelle Grégoire, je m’appelle Grégoire ; et toi, qui es-tu, étranger ?

Si le diable habitait Trégrom, il était sûrement dans cette maison, sous l’aspect de cette chose racornie mais vivante. Michel, ou plutôt Grégoire ne quitta pas la chambre. Son père, condamné au silence, ferma la porte à clé, lui laissant pour tout remède un verre empli de tisane d’herbe d’or.

Quand Séraphin revint de sa tournée, en début d’après-midi, la chose était toujours là rampante et balbutiante. Le verre de tisane, intact.

– Je m’appelle Grégoire et j’ai tué Saint Michel. Je m’appelle Grégoire et j’annonce la guerre, la guerre un fouet sifflant qui hurle ses injures, la guerre, un fouet sifflant qui hurle ses injures.

De plus en plus mal à l’aise, ne sachant quelle attitude adopter, le père s’adressa à son fils.

– Que puis-je faire pour toi ? Qu’est-ce qui te ferait plaisir, fils ?

– Toi, tu m’appelles fils ! Tu oses m’appeler fils ! Sache que tu es un étranger et que ma mère a couché avec le diable, le grand saumon de la rivière maudite ! Fils du diable je suis ! J’annonce la colère, la revanche du monde, et que s’abattent les grands vents jaunis de pisse froide, que les fleuves débordent, vomissent leurs poissons, que les brumes acides recouvrent les forêts, que les bêtes tapies à l’orée des clairières portent la rage au cœur des hommes ! Honte sur toi, petit sorcier minable, qui a voulu défier la loi de mon grand maître ! Honte et misère sur toi, humaniste vulgaire !

Grégoire bondit, d’un saut énorme, sur la cuisse du guérisseur et le mordit de toute sa violence. Séraphin n’eut que le temps d’arracher l’horrible bête qui laissa, fichés dans la chair de sa cuisse, deux aiguillons de corne noire.

La bête, projetée sur le dos, avait encore diminué de moitié. Ses borborygmes incompréhensibles, s’arrêtèrent net quand le facteur broya, de ses formidables sabots, la chose répugnante.

Séraphin ne sentait plus sa jambe. Un poison inoculait sa chair. Il boita jusqu’à la cuisine, prit un couteau et, pantalon baissé, creusa la blessure. Deux plaies noirâtres le brûlaient comme du feu. Il replongea son Laguiole à la recherche des aiguillons. Trop tard ! Ils avaient fondu dans la chair. Séraphin versa sur le désastre la bouteille de lambig, dont la fonction première était loin de servir à cet usage. Il hurla. Ses nerfs le lâchaient.

Comment raconter ce qui venait de se passer à quelqu’un ? Qui le croirait ? Et son fils ? Comment annoncer cette métamorphose et sa disparition ? Il allait devenir, lui, Séraphin le guérisseur, un assassin, un meurtrier. Comment ? Comment ?

La cuisse enveloppée d’un torchon à vaisselle noué solidement, il s’écroula sur son lit. Tout son gros corps s’engourdissait. Une fièvre tenace l’envoya dans un autre monde.

Il se mit à pleuvoir avec violence. Trois semaines sans interruption. Des brumes tenaces recouvraient toute la contrée. Quelques fermes furent inondées, dont la maison de Séraphin, nichée dans un petit vallon. Les eaux du Léguer débordèrent sans discontinuer.

Un pêcheur, dit Le Braco, retrouva un corps humain, coincé dans le bief du moulin, en contrebas de la maison du facteur guérisseur. De la bouche du noyé, on retira une sorte d’énorme insecte qui dépassait des lèvres du cadavre, bleuies par le poison. Comme si un énorme saumon avait voulu gober, dans un élan ultime, une proie si tentante.

On fit des recherches plus poussées. Le corps du petit Michel ne fut jamais retrouvé ».

– Quel vilain cauchemar. Si je vais raconter ça à Fanch, il va me dire de me présenter moi-même à l’asile ! J’aurais donc subi moi aussi une métamorphose ? Rêver de diableries, de l’Ankou et des disparus, voir un gosse transformé en insecte, tout ça s’rait-t’y pas un peu kafkaïen, mon bonhomme ? élucubrait le retraité qui avait tout de même un peu de lettres.

Oui, La Brebis avait des lettres ! De la culture s’il vous plaît, comme aime à se targuer le Français de base, toujours prêt à sortir, à dégainer comme une arme, et qui plus est devant les présentateurs télé - nouvelles stars de la connerie ambiante - les réponses écornées et rancies des Annales Vuibert. L’homme seul et mal réveillé continuait de soliloquer.

– Annales Vuibert, mon cul ! Comme dirait Jazy dans l’métro ! C’est pas parce qu’on a des connaissances qu’il faudrait s’prendre pour le nombril du monde ! Ou l’ombilic des limbes ! Annales Vuibert mon cul ! Moi j’y ai pas été au bac ! Je bossais déjà, moi Monsieur ! Je nourrissais ma famille, à seize ans. C’est comme qui dirait avoir le bachot avec deux ans d’avance ! Tiens ! Un peu comme notre bien gentil Trégastelloparisien, l’indéboulonnable ! Toujours à nous faire ses rapportages sur la Bretagne-Terre-des-hommes-fiers-en-granit-à-l’âme-de-marin-perdu-aux-quatre-vents-de-l’esprit ! Mais tu délires, mon pauv’ Petit Prince Docile Agité ! Petit Prince Docile Au J.T ! Faut arrêter les produits ! Que t’aies eu ta part de malheur un peu plus que d’autres, ça on veut bien l’admettre, mais tu vas pas passer ta vie à raconter et à vendre ta souffrance et tes envies de vivre ! On n’a pas qu’ça à lire, nous autres ! C’est vrai quoi ! C’est toujours pour leur gueule, le succès littéraire, le pognon et l’audimat ! Y’en a ras la casquette de la dictature des faux Bretons, en granit-rose-bonbon ! Nous les cassent avec leur culture à la noix d’coquille-Saint-Jacques-confrérie-trois-étoiles-au-Michelin ! N’ont qu’à aller emmerder les pécores de la capitale ! Leur faire cracher leurs poumons saturés à la dioxine et au plomb ! J’te les foutrais au trou moi, tous ces macaques à roulettes de la Politique et de la Culture ! Et qu’on vienne pas me confondre avec Poujade, l’épicier franchouillard, la terreur du tiroir-caisse-bas-de-laine ! Bas-de-caisse-bas-de-l’aine-bas-de-l’aile, oui ! Cet extrémiste du porte-monnaie, porte-flingue du Front National, en plus ! Non mais des fois ! Non MEDEF...ois ! J’fais jamais d’poujadisme ! D’ailleurs j’aime pas les poux ! Ni d’ici, ni d’ailleurs, non plus !

Annales Vuibert mon cul ! Et n’en déplaise à Fanch qui se fout souvent de ma gueule en disant qu’au bac, j’aurais même pas eu l’oral, moi au moins, j’ai pas peur de l’dire : reçu à l’oral ou collé à l’anal, c’est du pareil au même ! On s’fait tous entuber ! Diplômes ou pas diplôme ! Bac plus vingt ou bac moins vingt, c’est toujours l’heure de naître ! De n’être qu’un pauv’ paumé sur cette maudite planète ! Quand elle n’est pas à feu, elle est à sang !

Oui, La Brebis avait des lettres. Acquises presque toutes pendant la guerre d’Algérie, quand il participa, bien involontairement, à cette ignoble « mission de pacification » qui le laissa désemparé et vide face à une humanité en déshérence. Alors, pour essayer de se protéger, d’atténuer la douleur du monde et la brutalité des armes, Eugène le bien né s’était plongé dans les livres. Tel un plongeur à la recherche des grands fonds. Tel un mort de soif en sursis. C’était là son cautère, contre les bleus à l’âme. Instinctivement, il ne s’était pas précipité sur les livres d’histoire, non ! Pas dans l’Histoire officielle pleine de trous et de mensonges, toujours trop encline à brosser le somptueux tableau des vainqueurs. Il n’avait pas, non plus, essayé de lire des essais - trop didactiques, ou ne prêchant que pour la paroisse des cons-vaincus ; pas non plus choisi les biographies d’hommes illustres, ou les romans franchouillards à la Première Personne-venue, style Rousseau-je-me-déballonne ! Faux miroirs d’encres douteuses.

Non, rien de tout ça ! Eugène ne lut - pendant deux ans - que de la poésie et de la fiction, du roman noir et... pourquoi pas antillais tant qu’on y est, disait-il en blaguant, du polar hard boiled (histoires de dur-à-cuire) et du whodunit (de l’anglais who has done it ? « Qui l’a fait ? »). Récits impossibles et tellement vrais ! Mots internationaux contre les maux du bled, avec les mots du Bled, et surtout bien d’autres ; mots étranges et étrangers : de tous pays.

Les copains lui en passaient des ouvrages, interdits, séditieux, prohibés, censurés, sous le manteau ! Et lui se régalait, lisait le jour, lisait la nuit, à la lueur des étoiles ou assis sur son trône. Un roi avec divertissement, avec discernement. Non pas le divertissement pascalien, celui qui nous fait détourner le regard, qui nous distrait de la dure réalité d’une humanité claudiquant - dite en marche. Non ! Eugène lisait pour affronter le monde et le confronter à l’aune de ses lectures. Une sorte d’évaluation en quelque sorte. Lire le monde, mais autrement. Sachant que dans le mot même, mais en français seulement, il y avait peut-être : l’autre ment. Restait à savoir qui est l’autre. Un peu comme dans la petite annonce : « Vends véhicule ; prix intéressant. » Oui, mais pour qui ? L’acheteur ou le vendeur ; le lecteur ou le scripteur ? Fameux contrat... de lecture ; ou... d’écriture. Infernale et jouissive dualité. Mais ô combien il fait bon jouir à deux !

Et puis, quarante années plus tard, des bouffées de mémoires, jaillies d’entre les pages, lui revenaient. Des phrases entières lui sautaient au visage, tels des bouquets de fleurs séchées. Bouquets montés sur ressort, éclatants d’odeurs sonores. Correspondances.... baudelairiennes. Les sons et les parfums tournant dans l’air du soir, à Trélouzic même. Lettres, mots, phrases. Pistils, pétales, tiges. Toute une végétation souterraine, véritable terreau d’un terroir nommé Eugène Cabioch, simple citoyen. Citoyens parmi les gueux, les mendiants et les orgueilleux.

– Et oui, j’ai fait un drôle de cauchemar ! Voilà une bien étrange affaire ! Mais j’tiens tout d’même la forme ! J’la tiens même au-delà de la forme, comme le signifie le mot méta-morphose, hein mon brave Franz K. ? On pète le feu tous les deux ! Puisqu’on le vole aux Dieux, d’ailleurs. C’est nous les

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26 juin 2016 7 26 /06 /juin /2016 13:28

Fanch le rêveur sort de son sommeil, le front encré. Il relève la tête, lentement.

La pluie se met à tomber, bruine légère. Demain c’est la rentrée des classes. Fanch n’y pense guère, il n’a pas eu d’enfant. Marié avec la mer, il a connu des femmes bien sûr. Georgette, son ancienne maîtresse, assassinée par Marcel Bozec, en 1990 ; Adrienne, et puis quelques autres, des anonymes de passage. Il repense aussi à la jeune femme, retrouvée morte- il y a quatre ans - dans le port de Trélouzic. Triste dépouille agrippée à son bateau de pêche. Eugène et lui avaient surnommé cette belle Algérienne l’Etoile. Une pauvre étoile tombée à la mer. De sales militaires, anciens de l’OAS, lui avaient réglé son compte. L’avaient fait disparaître, droguée et noyée pour essayer d’échapper à leur honteux passé de tortionnaires et de violeurs. Halima Djemaï était morte. L’Algérie pansait toujours ses blessures. Il manquait désormais une étoile. Au cœur de chacun. Au cœur de la galaxie des vivants, attirés trop souvent par les trous noirs. Aspirés par les gouffres - insondables - de la violence.

Pour Fanch, ce n’est pas de l’histoire ancienne. Sa mémoire n’est pas un tableau noir que l’on essuie chaque soir.

Il ne fréquente pas l’univers des enseignants. Ou si peu. Il sait que les méthodes ont évolué, qu’on ne frappe plus les enfants, que l’école primaire est encore un petit paradis, pour la plupart des gosses. Après, ce n’est plus la même chanson. Compétition, résultats, valse des notes et des contrôles, collège, lycée, le passage obligé de la réussite. Tant mieux pour ceux qui aiment ce genre de combat, plus ou moins douteux. Toutes les pièces sortent donc du même moule ; plusieurs cependant, en miettes, en pièces détachées... de tout.

Mais autrefois, ce n’était pas la joie non plus. Souvent, les instits ne présentaient au Certificat d’Etudes que les meilleurs élèves. Les moins bons, les laissés-pour-compte se retrouvaient sur le carreau, souvent laminés par le rouleau compresseur de l’apprentissage. Certains s’y retrouvaient, d’autres non. L’école avait changé, mais la sélection existait toujours. Métier difficile, semé d’embûches.

Fanch connaissait le directeur, qui venait acheter son tabac chez Eusebio, au « Café du Loup rouge ». C’était un brave type, taiseux, proche de la retraite et aimé de ses élèves. On se croisait quelquefois sur la mer d’un salut fraternel ; la communauté des pêcheurs entretenait de bons rapports. Martial Collard, le directeur, appréciait Fanch. Ils buvaient un coup de temps à autre, au comptoir. Les échanges de paroles étaient rares, mais les silences, les regards complices, riches.

Vers vingt-deux heures, couché dans le noir, et ayant abandonné sa grille de mots croisés, Fanch Bugalez eut une pensée pour cet homme, sans doute anxieux et ravi de retrouver demain ses élèves. Il le voyait couché près de sa femme, institutrice elle aussi, se pelotonnant contre elle, tel un enfant dans les bras de sa mère.

– Toi aussi mon bonhomme, tu traînes ton cafard et tes peines comme un vieux cartable, depuis longtemps. T’es jamais sorti de l’école, et je vois bien que t’aimerais lâcher tout ça ! Allons, du courage, t’as plus qu’une année à passer, après c’est la retraite et des journées en mer, toi qu’aimes ça.

En s’endormant, Fanch promit de passer demain à l’école, saluer ce brave citoyen, héros anonyme et surtout pas médiatique. Le marin pêcheur solliciterait ses services, un dossier à remplir, rapport à la transformation de son bateau, le merveilleux Beg Hir.

CHAPITRE II

Quand Fanch pénétra dans la cour de l’école, en ce lundi trois septembre, vers neuf heures, une agitation inhabituelle régnait. Devant l’entrée, la camionnette des gendarmes était présente ; trois hommes en uniforme discutaient sur la cour, entourés des instituteurs. Une centaine d’enfants, dont certains, accompagnés de leurs parents, jouaient, couraient, se faufilaient entre les adultes. Fanch chercha du regard la silhouette du directeur, mais ne la reconnut pas. Il s’approcha, gêné d’être un intrus dans cet espace du savoir.

Le groupe des adultes semblait agité, perturbé. Fanch osa tout de même s’approcher un peu plus, toujours à la recherche de Martial Collard, le directeur. Il reconnut Stereden, l’adjudant de gendarmerie, accompagné de Lucien Le Tallec et d’un troisième homme qu’il ne connaissait pas. Six enseignants présumés complétaient le groupe. La femme du directeur pleurait, abasourdie.

– Je ne comprends pas. Je vous le répète, ce matin Martial s’est levé, comme à son habitude, vers six heures, il a pris son café, puis il est sorti. J’étais encore au lit quand je l’ai entendu appeler son chien. Je pensais qu’il allait ouvrir l’école, comme à son habitude, et sortir sa voiture du préau. J’ai bien entendu la voiture démarrer, et après, j’ai dû me rendormir.

– Oui mais, l’interrompit Stereden, à huit heures, il n’était toujours pas revenu ! Alors qu’il était censé sortir simplement la voiture sur le parking de l’école ! A quelle heure, exactement, nous avez-vous appelés, Madame ?

Cela dit sur un ton de reproche, sans aucune empathie pour la pauvre femme qui souffrait le martyr. On retrouvait bien là le style Stereden, bougon et semblant toujours dérangé ; pas du genre disponible et disposé. L’abus de la dive bouteille ne le rendait guère serein.

– A huit heures et demi, ne voyant pas la voiture sur le parking, ni mon mari dans sa classe, je me suis affolé. Aucun de mes collègues ici présents ne l’avait aperçu. Alors, dans un moment de panique, j’ai cru bien faire, j’ai appelé. Il devait être huit heures quarante, environ.

– Bon ! Nous allons entreprendre des recherches. Pour l’instant, prévenez l’Inspection Primaire et signalez à votre Inspecteur de l’Education Nationale que vous avez besoin d’un remplaçant. Dites-leur que votre mari est malade, ou ce que vous voudrez. Ne parlez pas de fugue, ou de disparition, sinon, il risque d’être sanctionné pour abandon de poste. Faites rentrer les enfants en classe, et pas un mot aux parents. Allez-y, vous pouvez faire l’appel.

Fanch entendit tout cela, à deux mètres, comme si personne ne l’avait vu. Il quitta les lieux en tremblant de tous ses membres.

Et, dans un silence de cathédrale, la femme du directeur remplit, toute pâle, son nouveau rôle, tandis que les parents, étonnés, se regardaient entre eux, les yeux ronds.

La rumeur courut tout de suite. Le directeur était malade. D’autres dirent qu’il était mort, à l’aube, foudroyé par une crise cardiaque. Certains pensèrent qu’il s’était enfui, rejoindre sa maîtresse, une femme du Maghreb rencontrée en vacances, lors d’un voyage organisé en Tunisie par l’Education Nationale.

– Où tout simplement, qu’on l’a assassiné, dit même une mère de famille, abonnée au câble, et scotchée toute la journée devant les séries américaines.

Une fois la cour de l’école désertée, les langues allèrent bon train tandis que deux véhicules de gendarmerie sillonnaient la contrée, après avoir lancé un avis de recherche sur la personne de Martial Collard, la cinquantaine, barbu, grisonnant, petites lunettes rondes, environ un mètre quatre-vingt, plutôt maigre. Signe particulier : voûté. Véhicule : Peugeot break 405, gris métallisé, en mauvais état, avec galerie noire et attache-caravane.

Fanch se rendit, dans sa vieille BX, chez son ami La Brebis. Lui annoncer la nouvelle. L’homme était au jardin, en train d’arracher une dernière ligne de pommes de terre. Penché en avant, son énorme postérieur semblait dominer le monde.

– Alors, qu’est-ce qui t’amène, mon brave Fanch ? dit l’homme, sans se relever. Je t’ai entendu te garer en catastrophe. Tu ferais bien de changer ta courroie de distribution, on entend comme un bruit bizarre, tu trouves pas ?

– Ce qui m’amène, c’est un drôle de pataquès, Eugène !

– Eugène Cabioch, dit La Brebis, se redressa, les mains sur les reins, et le regard inquiet.

– Tu connais, le directeur de l’école, Martial Collard ? continua Fanch ? Et ben, disparu le gars ! Un jour de rentrée des classes ! Sa femme, ses collègues, personne ne l’a vu depuis sept huit heures ce matin. Disparu dans la nature, envolé ! C’est incroyable, non ?

– L’est parti avec sa voiture, ou pas, l’animal ?

– Oui, et avec son chien aussi. Tu sais le petit fox qui vient avec lui au bistrot et qui nous fait marrer avec…

– Je crois savoir où il est ton bonhomme, l’interrompit Eugène.

– Quoi ? Tu serais le seul à être au courant, toi, l’ancien gardien de chèvres ? Elle est bien bonne celle-là !

– Bien bonne ou pas, j’ai une petite idée, mais j’ai jamais dit que j’en étais certain. J’ai bien dit : « Je crois savoir »…

Fanch était perplexe. On se rendit au port. La voiture de l’instituteur était là, sagement garée sur une place de parking. Quant au petit bateau de l’enseignant, absent.

– Tu vois, je te l’avais bien dit ! Celui-là est allé faire un tour en mer et puis, l’appel des sirènes aidant, n’a pas pu s’empêcher de pousser un peu plus loin, d’aller voir ailleurs si on n’y était pas !

Fanch ne comprenait plus rien. Quoi ? Un jour de rentrée scolaire, un directeur qui abandonne son poste ? Attiré à ce point par la mer qu’il n’en reviendrait pas ?

– A mon avis, répondit Fanch, je pencherais plutôt pour un accident. Il est sorti faire un tour en mer, avant d’affronter sa dernière rentrée, et puis un malaise l’aurait pris, il se serait senti mal. A l’heure qu’il est, il est peut-être en train de calancher. Allons-y ! J’ai les clés du Beg Hir, on va pas rester là comme deux couillons. Les gendarmes s’occupent des routes, nous, on va chercher sur l’eau. D’autant plus que ses coins de pêche, à Martial, je sais où les trouver. Je connais ses bouées.

Cinq minutes plus tard, le Beg Hir quittait le port. Baptisé du nom breton qui désigne le dauphin, le bateau fendait les flots, fidèle, comme toujours.

Prévenus par les amis de Fanch, deux retraités qui réparaient leurs filets sur le port, les pandores avaient abandonné leurs recherches sur les routes. On hésitait tout de même à faire décoller un hélicoptère de l’aéroport de Lanvuhel.

– Ce n’est pas la peine de déclencher une tempête pour un si petit verre d’eau, pensait l’adjudant Stereden, penchant plutôt pour une fugue, un coup de tête.

– Celui-là aura perdu les pédales ! Faut dire aussi, avec tous ces petits cons qui nous esquintent la santé, il a pas pu résister ! Déjà que moi, avec mes deux mioches qui me courent sur le haricot, j’commence à plus savoir où donner de la tête ! L’un qu’est cheveux longs écolo et végétarien, à quatorze ans, ça promet ! Quant à l’autre, la Mathilde, toujours devant la télé à tortiller du popotin pour faire la top model, va pas tarder à s’retrouver en cloque, et moi grand-père, comme un couillon ! C’est pas Dieu possib’ ! Dire qu’à seize ans, elle n’a pas encore son brevet !

Lucien Le Tallec, son adjoint n’osait répondre. Lui n’était pas marié et les gosses, il s’en foutait comme de l’an quarante. Quant au troisième gendarme, Pierre Le Gouron, il venait juste de quitter l’adolescence.

Vexé de ne pas avoir d’écho pour confirmer ou infirmer ses dires, Stereden conclut pour lui-même.

– Tout de même, un directeur qui disparaît le jour de la rentrée, c’est pas classe ! Du moins pour lui !

Son jeu de mots, compris de lui seul, le fit rire aux éclats. Comme personne d’autre ne riait, il s’énerva.

– Allez, bande d’incultes, on va retourner à l’école, voir la femme du directeur. Comme ça, mes gaillards, vous pourrez pas dire à vos parents que vous avez fait l’école buissonnière aujourd’hui !

Et Félix Stereden, heureux de son humour dévastateur, démarra le véhicule bleu roi.

On vit au loin, comme une ombre qui dansait sur l’eau. A contre-jour. On était dans la baie de Lanvuhel ; la mer était légèrement agitée. Un petit force quatre. Les deux compères, les yeux fixés vers cette masse sombre, s’usaient les yeux à déchiffrer l’océan. Le Beg Hir se rapprocha. De plus en plus.

– Bon Dieu, hurla Fanch, mais y’a personne à bord, ou quoi ? Ohé ! Du bateau, est-ce que vous m’entendez, gueula le marin pêcheur, les mains en porte-voix.

Seul le clapot répondit. On pouvait apercevoir désormais le bateau de Martial Collard, dérivant au gré des flots. On entendit alors un petit chien qui hurlait à la mort. C’était Pilou, le fox, désemparé. Quant au propriétaire, plus de maître à bord. Aucune trace de sang, ni de violence. Les deux hommes, estomaqués, se regardaient sans parler. Le mystère du bateau fantôme.

– Qu’est-ce que c’est que cette histoire ? Il serait tombé à l’eau, suite à un malaise, ou une fausse manœuvre ? Un accident ?

Fanch ne comprenait pas. La Brebis non plus. On était passé près des bouées. Les casiers, contrôlés par les deux hommes, n’avaient pas été relevés. On les fit redescendre, à la même place. Et comment retrouver un corps dans cette immensité liquide ?

Il fallut bien rentrer au port, se rendre à l’évidence la plus probable. L’homme était mort, noyé, suite à un malaise, ou une fausse manœuvre.

Que dire de plus ? Le bateau de l’instituteur fut pris en remorque. Pilou, apeuré et plaintif, passa d’un bord à l’autre. Il resta prostré tout le voyage, dans la cabine de pilotage, le museau entre les deux pattes avant, immobile comme une descente de lit.

Deux heures plus tard, tout le village était en émoi. A l’école, on pleurait beaucoup. Les enseignants, les enfants, alertés par leurs parents à l’heure du déjeuner, ne savaient vers qui se tourner. Le pays entier semblait en état de choc. Une absence, pas de cadavre. Une disparition, pas de corps. Aucune trace, aucune preuve, et surtout, aucun espoir. Comment un homme tombé à la mer pouvait réapparaître là, au milieu de sa classe et dire à ses élèves « Bonjour, me voilà, je vous ai fait une farce ! »

Madame Collard ne reprit pas sa classe l’après-midi. Un deuxième remplaçant arriva. L’ambiance était complètement surréaliste. On ne savait que dire, que se dire. Les jeux, dans la cour, ressemblaient à des absences de jeux : des simulacres, aveugles, vides de sens. L’école de Trélouzic ne ressemblait plus à une école. On aurait pu se croire dans un asile. Un asile pour extra-terrestres.

– Attendre, attendre ! Mais attendre quoi, se répétait Jacqueline Collard.

Attendre que l’on me ramène un cadavre. Celui de mon mari. Noyé, boursouflé, gonflé ! Et quand ? Ce soir ? Demain, dans une semaine, dans un mois, jamais ?

La pauvre femme hoquetait dans son mouchoir, allongée sur l’unique lit de son logement de fonction dont les fenêtres donnaient sur la cour. Elle entendait, comme en un brouillard, les enfants jouer à l’extérieur. L’atmosphère n’était plus la même. La pluie, légère, se mit à tomber. Germaine décida de se rendre au port.

Eugène Cabioch, perturbé par la disparition de Martial Collard avait fait un étrange cauchemar pendant sa sieste de l’après-midi. Il avait rêvé à un de ses ancêtres, imaginaire, mais tellement vrai qu’il en avait eu des sueurs froides. Le cauchemar s’était déroulé de la sorte.

« Vers les années mille neuf cent vingt-quatre, sur la commune de Trégrom, là où l’on entend dire quelquefois que le diable y habite - mais la rime est meilleure en breton - vivait un très brave homme du nom de Séraphin Cabioc’h.

Plutôt bon vivant que mauvais coucheur, Séraphin - dit Le Rouquin - était du genre costaud. Dur au mal et toujours chaussé de ses formidables sabots, il arpentait la commune, du matin à la méridienne, s’ébrouant sous sa longue crinière frisée quand il pleuvait et hennissant comme un postier breton. L’individu était facteur. Dans

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26 juin 2016 7 26 /06 /juin /2016 13:24

CHAPITRE I

Fanch Bugalez bloquait. Non, ça ne venait pas. Impossible de se prendre le chou plus longtemps ! Il reposa son crayon d’un air dégoûté.

– C’est vrai quoi ! râla-t-il en s’adressant aux murs de son penty. Je suis une buse, une vraie. Une tête de vache, une pen buoc’h, comme disait ma mère en breton, le jour où il m’arrivait de ramener un mauvais carnet de notes.

Le passé refaisait surface. Acide, aigre comme une remontée gastrique.

Le marin pêcheur ne trouvait pas le “Un horizontal”.

– Une grille plutôt facile, pourtant, mais ce putain de Un horizontal, il commence à me les gonfler sérieux ! Ecrivain italien auteur d’un bestseller. En neuf lettres. Même La Brebis qu’a un peu de lettres, mais moins tout de même que dans son potage à l’alphabet, s’rait pas capable de le trouver cet écrivain italien. Nous, à l’école, à part La Fontaine et Victor Hugo, on ne sortait guère de là ! Pour La Fontaine, j’suis ptêt’ un peu Just, comme dirait le footballeur, mais pour Hugo, j’m’en rappelle un bout, ça oui ! “L’œil était dans la tombe et regardait Caïn.” En voilà un, de vers, qui m’aura fait trembler ! Ah ! Ça oui !

Le cruciverbiste se tapa sur la joue, comme pour se punir de son vide culturel.

– Voilà c’que c’est aussi de vouloir faire des mots croisés quand on n’est qu’un pauv’ gars comme moi !

Fanch marche dans son passé. Il s’y promène. Il baguenaude.

C’est vrai qu’à l’école, il s’en prenait des calottes, avec son maître, le vieux père Quiniou. Un taureau furieux, bonhomme sanguin et couperosé. Yeux globuleux, gras, graisseux, regard laïque et obligatoire. Un chef de troupeau devant eux, brebis bêlantes, soumises à l’autorité de ce costaud. Démiurge taurin qui remplissait sa blouse grise. Une stature de Commandeur face à eux, petits incroyants ! Matés, dans la légalité républicaine !

– Maintenant que j’y repense, à ce vieux maître, j’ai envie de lui dire : “ L’ordre, mon cul, la liberté m’habite !” ; mais restons poli, il est mort le pauvre, le bougon de service.

Nouvelle remontée gastro - nostalgique.

Un samedi après-midi, le père Quiniou avait fait leçon de choses. Le petit Fanch avait soigneusement déplié un vieux Ouest France, assez épais, sur toute sa table d’écolier. Chaque enfant reçut ensuite en main propre une lame de rasoir usagée, ayant sans doute appartenu au maître, l’ogre des salles de bain.

– Attention à vos doigts ! Bande de petits malheureux ! hurlait le cerbère en arpentant la classe de ses gros brodequins noirs.

Comme un semeur en colère, il distribuait à la ronde, sortant d’un seau en plastique blanc, de gros globes luisants, un à chacun, baveux, laiteux.

Le petit Fanch crut défaillir à la vue de la chose posée là, avec brusquerie, par une grosse main poilue. Soudain sur son journal, un œil de bœuf, vivant ! Un œil en vrai, tout brillant, entouré de sa graisse. L’œil du maître ! L’œil du taureau. En plein soleil ! Culte à Mitra. Chacun son œil !

Le père Quiniou ouvrit le tableau noir et là, miracle ! Un œil encore ! Énorme, dessiné à la craie, superbe et colorié, et qui nous observait, nous sondait tour à tour.

L’œil était grand ouvert et regardait chacun !

Toute la classe se mit alors à trancher dans le vif !

– Putain de Un vertical ! Moi, à part « Pêcheurs d’ Islande», je n’ai pas lu grand-chose. Alors, un écrivain italien, vous pensez !

Subitement, Fanch se leva, décrocha son téléphone pour appeler La Brebis, son copain de toujours, habitant à une portée de fusil. Mais, le cruciverbiste, comme crucifié, eut un regain de fierté mal placée. Il préféra raccrocher.

Fanch Bugalez s’entêta. Prit son petit Larousse, une édition de 1999.

– Bon, j’ai un A, un S, un autre A, un E... Et y’a neuf lettres. C’est pas la merde à boire, comme dirait notre adjudant Stereden, le roi des flics de Bretagne et des Marches ratées réunies. Lui, ses mots croisés, ça doit être du style une case sur une case, et encore comme y’a 26 solutions possibles, cet alcoolique préfère carrément se noircir la case, en disant, “Je passe !”

Mais à quelle page chercher ? Fanch alluma la lumière du plafonnier car la clarté vespérale de septembre déclinait rapidement.

– A nous deux, mon bonhomme ! A nous deux l’écrivain ! Entre toi et moi, c’est désormais la guerre ! Je vais te sauter dessus, comme un guépard dans la nuit ! Et hop, le scribouillard ! Débusqué !

Ce fut alors - parmi tous les noms propres du dictionnaire - une galerie de portraits qui s’invita, sans cérémonie, chez notre marin pêcheur. Un défilé de fantômes, plus ou moins morts.

Fanch partit à la pêche. La pêche aux mots. Une autre façon de tromper l’ennui, depuis que son bateau avait été réquisitionné, frappé par une loi inique. L’Europe et son cortège de saloperies était passé par là. La loi Mellick ! La Loi ! On lui proposait de brûler son bateau, son Beg Hir, son dauphin ! Son bijou flottant ! Tout son patrimoine ! La chair de sa chair et le sang de son sang ! Même si le métier s’avérait difficile, même s’il était le dernier professionnel sur la commune de Trélouzic, la profession qu’il avait choisie lui collait à la peau. Et aujourd’hui, en septembre 2000, notre marin pêcheur était à terre, débarqué, atterré. Le Beg Hir restait au port, en quarantaine, comme un animal pestiféré.

Depuis peu, Fanch pensait à se reconvertir, mais dans quelle branche ?

– J’suis quand même pas un primate ! J’vais pas, comme not’ jeunesse actuelle, sauter de branche en branche, m’adapter à la loi du marché. A quarante-six ans, quand on n’a qu’un C.A.P de pêche, j’vois pas bien quel corps de métier va me sauter dans les bras. A part un corps de sirène, j’vois pas. Et puis, bosser dans un bureau quand on a été tous les jours au grand air, j’ai pas envie d’sentir le moisi. Moi, j’vais pas signer pour m’retrouver en boîte, comme une sardine faisant la planche dans son huile rance. “Il faut vous inscrire pour un stage de reconversion, mon ami” avait dit péremptoirement l’adjoint au maire.

– Stage de reconversion, mon cul ! J’vais pas m’convertir à mon âge. La communion, j’ai déjà donné. Pour ce que ça m’a rapporté ! Une montre pour attendre la mort et un missel relié en cuir vert bronze, éternel Almanach vert moche, non merci ! C’est pas que j’sois anar total, mais les Dieux et les civilisations dévoyées, j’aimerais bien sortir de là. Dire que le printemps revient chaque année, dire que la nature fait peau neuve, alors que l’humain, ce bipède fait du surplace, reste ancré dans ses vieilles idées qui sont le chancre de l’humanité. Quelle misère ! Chantons, buvons, enivrons-nous et merde à Vauban, foutrebleu !

La nuit de septembre était tombée. Fanch était en quête d’un nom propre.

S’occupait l’esprit. Fébrile et joyeux à la fois. Comme un homme coincé dans un tourniquet de

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23 juin 2016 4 23 /06 /juin /2016 11:29

- Tu sais Fanch que les plages du monde fondent actuellement comme du sucre ?

- Je le sais pour sûr ! Elles pourraient même avoir disparu avant la fin du nouveau siècle. C’est la conséquence d’un appétit démesuré et contemporain pour notre sable ! C’est lui le héros invisible de notre époque ! Arrêtons donc de construire avec du béton ! T’es pas d’accord Eugène ?

- T’as raison, quinze milliards de tonnes par an à ce qu’il paraît ! Voilà où on en est avec ces voleurs de sable !

- Et oui, c’est la ressource naturelle la plus consommée après l’eau. On fabrique aussi avec le sable du verre, des cosmétiques des ordinateurs. C’est devenu l’enjeu d’une bataille économique féroce avec ses conséquences écologiques désastreuses !

- Des dragueurs des mers avec leurs suceuses érodent les rivages, le littoral se retrouve grignoté mètre cube après mètre cube et cela devient une véritable maffia ! Cette poudre grise attise toutes les convoitises et les excès des uns rejaillissent dans la vie des autres. A travers la frénésie bâtisseuse, la spéculation immobilière se dévoile. La démesure bling-bling à Dubaï avec ses ilôts artificiels en est bien une preuve Fanch !

- On a même fini par vendre du sable d’Australie aux Arabes, tu te rends compte La Brebis ? Du sable aux Arabes, puisque celui du désert ne vaut pas un clou pour la construction ! Et puis quand il faut le dessaler ce sable, toute une histoire ! Certains ne le feront pas ou presque pas. Imagine ces appartements devant les plages marocaines bâties de la sorte ! Dans trente ans, le sel mélangé au ciment aura tout bouffé et les constructions s’écrouleront !

- Finies les vacances à la plage dans cinquante ans ! Trébeurden, Trélouzic, l’île Molène, Tresmeur, Pors Mabo, Gwoas Treiz et combien d’autres, rayées de la carte ! Vise un peu la gueule des touristes !

- « La mer est mon plaisir. » nous dit la devise de Trébeurden. Tu parles d’un plaisir avec du roc sous les pieds quand tout le sable se sera barré ! Extraire le sable au large de Trébeurden est une folie ! Non pas douce, mais très salée la note ! Très salée ! Et dire que cinquante pour cent de la population mondiale vit en bord de mer ! Foutu le littoral, foutu !

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