Vent debout
Tournée vers le soleil levant, la petite route menant au port de Landéhouan n'en finissait pas de descendre. Mais en ce jour du quinze avril 1935, le soleil était encore loin d'être levé.
Bien avant l'aube, à l'heure où les premières ouvrières s'habillaient dans leur sombre réduit, à l'heure où le gardien de nuit allait bientôt ouvrir les portes de l’usine à sardines, on entendit claquer les sabots de bois du curé Laplanche. L'homme, suivi de son fidèle chien, s'empressait d'aller fermer les yeux d’un mort. Des fumées grisâtres sortaient, par bouffées, des hautes cheminées de l'usine à poissons. Dans moins d'une heure, l'entreprise engloutirait son flot d'ouvriers et d'ouvrières.
Ernest Le Gallic était mort. Jamais plus il n'assisterait au défilé silencieux de ces dizaines de femmes qui, têtes baissées et marchant d'un pas lourd encore ensommeillé, se dirigeaient vers leur ingrate tâche. De six heures à midi, puis relayées par une autre équipe, qui elle-même était remplacée à dix-huit heures, les ouvrières, mal rétribuées par leur patron Joseph Farchec, se rendaient au travail. Sur un immense tapis roulant, couvert de sardines et de glace pilée, voire quelquefois de maquereaux, on s'employait six heures durant à trancher des têtes, ouvrir des ventres luisants, lever et découper des filets. Puis, un peu plus loin, d'autres femmes aux bras chargés de poissons morts prenaient le relais, triaient, rangeaient, alignaient les sardines ou les maquereaux ainsi transformés, qui allaient se retrouver enfermés pour quelques temps dans de jolies boîtes de fer blanc.
Ernest Le Gallic était mort. On allait l'enfermer à son tour dans une boîte de bois blanc. Son corps serait alors au fil des mois la proie des vers, insectes, araignées et multiples dévoreurs qui se nourrissent en abondance de tels résidus. Le cycle de la vie souterraine allait son petit train.
Le Père Laplanche accéléra le pas. Il ne tenait pas à rencontrer ces femmes de l'usine, qui pour la plupart rejetaient la foi du Bon Dieu sous prétexte que ce dernier, « Ce traître... » proféraient-elles, « ... qui laissait les patrons s'enrichir sur notre dos. » L'enfer était sur cette terre ; et pas question pour elles de croire au paradis. Venir au monde pour se retrouver volées, flouées, abusées et trompées par de cyniques hommes ne méritait pas que l'on perdît son temps à croire à toutes ces bondieuseries. Plutôt que de se tourner vers les Cieux, les travailleuses préféraient bien souvent rejoindre le bistrot, pour s’y retrouver entre femmes et repeindre le monde. Et là, au milieu des fumées de tabac, entre deux verres de café ou de lambig - cette méchante gnôle - on parlait de révolution, d'anarchie ou de grèves.
Non, les sardinières de Landéhouan n'étaient pas des femmes soumises. Elles comptaient bien le faire savoir en haut lieu et, vent debout, changer leur sort.
Avec de telles harpies, le Père Laplanche, tout curé qu'il fût, aurait très bien pu se retrouver châtré ! De colère et de douleur imaginées, il serra les cuisses un instant, les yeux tournés vers son innocent cabot ; avant d'accélérer le pas. Un dialogue récent lui revint en mémoire :
- Ton chien, l'est encore moins bête que toi ! Lui au moins n'est pas venu sur terre pour y faire des sermons ! Pour sûr, s'il savait parler, c'est pas en latin de cuisine qu'il nous dirait de prier pour nos âmes ! Nos âmes, elles te disent « Kaoc’h ! » Et merde à Celui qui l'entendra !
- Pauvres pécheresses, vous voulez donc rôtir en enfer ?
- En enfer, on y est déjà avec ce Joseph Farchec qui s'y entend pour nous exploiter. Et toi, tu voudrais le défendre parce qu'il vient tous les dimanches à la messe ? La religion, c'est l'opium du peuple, ajouta une ouvrière. Ta religion, curé, c'est un bâton merdeux qui tape trop fort sur les malheureux !
- Allez en paix mes filles, répondit le prêtre, incapable de trouver un argument décent devant ces femmes en révolte.
Quand il arriva au domicile de la veuve, il sut faire le dos rond, présentant un profil de martyr. Son chien Pildu attendait à la porte. Le curé l'avait recueilli, non par charité, mais plutôt pour se protéger de ces amazones de village, toujours prêtes à en découdre avec les ennemis du peuple. Mais Pildu, incapable de défendre vaillamment le curé, essayait juste de montrer les dents en un affreux rictus qui lui déformait la gueule et lui faisait fermer les yeux.
La veuve Le Gallic n'osa montrer son mécontentement. Bien sûr, Monsieur le curé était venu hier soir donner l'absolution au triste grabataire. Mais il n'était resté que cinq minutes, le temps de descendre deux verres de cidre. Plus un Pater Noster, quelques phrases balbutiées à la hâte, et voilà l'affaire conclue.
- Mon Père, vous voilà enfin ! Mon homme a déliré toute la nuit, en appelant même aux anges et à Saint Pierre. Il n'en finissait pas de parler de ces pauvres ouvrières de l’usine, qu'il voyait de son lit tous les matins, depuis son accident !
- Hélas, Héloïse, la vie est ainsi faite ! Résignons-nous ! dit-il en fermant les yeux du défunt. Dieu seul reconnaîtra les siens !
- Et à nous aussi, quand l'heure sera venue, il ne nous restera que les prières ? Pardon mon Père, mais la vie est bien dure avec nous autres... Ne croyez-vous pas que...
- Je crois au Père éternel, créateur du ciel et de la terre, je crois en la vierge Marie et au seigneur notre Dieu...
- J'espère au moins que notre Dieu nous expliquera. Et nous rendra des comptes, s'empressa de répondre la veuve...
- Malheureuse, c'est le chagrin qui vous bouleverse à ce point ! Accueillons notre frère Ernest Le Gallic dans la maison de Dieu !
- Amen, répondit Héloïse. Je ne suis qu'une pauvre femme, pardon mon Père.
On alluma deux bougies. Un crucifix de bois fut placé entre les mains du mort, ainsi qu'un chapelet de buis. On récita les prières. Le curé et la veuve versèrent une pauvre larme. Le rituel à peine fini, le bruit des sabots des ouvrières se fit entendre dans la rue.
L'accident d'Ernest Le Gallic remontait à cinq ans. A « l'usine à poissons », comme il aimait à dire souvent, Ernest avait été un employé modèle. Dur au mal, travailleur par devoir et doué d'une incroyable docilité, il avait commencé en bas de l'échelle. A dix-huit ans, il transportait, à la brouette, de lourds et ruisselants paquets de sardines ou de maquereaux entre les bateaux amarrés à quai et l’usine à poissons. » Trois cents mètres à parcourir ; et ça grimpait dur sur les vieux pavés de granit disjoints. La roue en bois cerclée de fer dérapait bien souvent. Il fallait alors toute la force d'un corps jeune aux avant-bras costauds pour maintenir l'équilibre du chargement. Et surtout quand le vent soufflait. Si Ernest avait pu compter, ce furent plusieurs millions d'allers-retours que parcourut sa jeune carcasse. Puis, au bout de trois années, on lui octroya une place à l'intérieur de l'usine : apprenti mécanicien au service de la Chaîne. Une promotion inespérée pour lui : son oncle, tout proche de la retraite, avait décidé de le former. Ernest se montra curieux, habile, empressé ; ravi de tout bien faire. Il devint vite un mécanicien qualifié. Cette promotion interne lui donna des ailes et, sûr de son fait, Ernest décida d'épouser une jeune fille de la tribu des sardinières : Héloïse Lossouarn, de Douarnenez même.
Quelques années de bonheur relatif passèrent mais le couple n'eut pas d'enfant. Ernest se renferma, son caractère s'assombrit, malgré les diverses promotions qui le conduisirent au poste majeur de chef d'atelier. Le couple consulta différents spécialistes du monde médical, Héloïse prit divers remèdes concoctés par plusieurs guérisseuses et rebouteux ; le mari idem. Rien n'y fit. Ils vieillirent sans rancune l'un près de l'autre, mais la petite lumière de leurs yeux amoureux s'éteignit doucement.
Jusqu'au jour fatal de l'accident, où, curieusement, dans l'horreur de la chose, la violence de l'amour les souda définitivement l'un à l'autre.
Ce matin-là, vers quatre heures, Ernest démontait une machine à broyer les résidus de poissons ; déchets qui serviraient ensuite sur les bateaux de pêche comme appâts « pour la bouette. » Un jeune employé aidait à la tâche et tendait à son chef les outils nécessaires à la réparation. Cette machine donnait depuis quelque temps des signes de vieillissement et Ernest connaissait parfaitement les entrailles de « la bête ». Couché sous la machine à broyer, il tendait un bras à l'aveugle vers le jeune apprenti. Le courant électrique avait été coupé, par sécurité. Autour d'eux, le silence. L'usine n'avait pas encore ouvert ses portes. Une fois la pièce défectueuse changée – elle avait été remplacée par une autre bricolée à la va-vite - l'apprenti rétablit le courant, alors qu'Ernest était encore sous la machine. Une dernière vérification et ce fut le drame. La pièce rotative, lancée à vive allure, cassa ; fut éjectée sur la cuisse d'Ernest et lui déchiqueta la jambe gauche. Un flot de sang jaillit à travers le pantalon de travail en lambeaux, tandis qu'un hurlement atroce résonna dans toute l'usine. L'apprenti coupa à nouveau le courant et vint au secours de son chef. Puis ce furent l'ambulance, l'hôpital, et l'amputation forcée. Suivie d'un coma de deux semaines. Héloïse récupéra un mari amputé, atteint de plusieurs lésions au cerveau. Le directeur de l'usine – pour ne pas avoir à indemniser son employé - argua d'un accident du travail dû à une négligence d 'Ernest Le Gallic. On contesta la chose en haut lieu. Expertise et contre-expertise de la pièce défectueuse incriminée... Rien n'y fit. Le patron restait le patron et ses soutiens fort nombreux, car c'était lui le premier employeur de la commune. Lui, Monsieur Joseph Farchec ! Pensez donc : « Plus de cent-trente salaires versés chaque semaine que le Bon Dieu fait ! Une manne pour ces miséreux... Et qu'ils ne viennent pas se plaindre, en plus ! »
La messe était dite. Alea jacta est ! Et par calcul, le sieur Farchec était venu tout de même, un mois plus tard, au domicile de son employé afin, non pas de s'enquérir de sa santé, mais de lui soutirer des renseignements pour faire réparer la machine par un autre larbin – à moindre coût.
- Tu comprends, Ernest ! C'est que ça coûte un bras, ces machines-là ! Heureusement que les deux autres broyeuses fonctionnent à plein !
Le patron ressortit, déçu. Le pauvre Ernest n'avait plus toute sa tête et fixait son ex-employeur avec des yeux ronds, comme s'il le voyait pour la première fois. Pas un mot ne sortit des lèvres de l'homme, condamné à rester alité.
- « Pas étonnant qu'après l'enterrement d'Ernest Le Gallic, on retrouva, le lendemain, le corps sans vie de Joseph Farchec, amputé de ses génitoires. Pantalon baissé, la dépouille du bonhomme n'avait plus rien de glorieux. Même au plus haut des cieux ! » entendis-je proférer par une personne dont je tairai le nom.
Une enquête fut diligentée. Elle ne donna rien. La justice des femmes était passée par là...
Quand le curé Laplanche bénit le cercueil de Joseph Farchec, cercueil recouvert d'une indécente orgie de fleurs, toutes les personnes présentes au cimetière ce jour-là baissèrent la tête. Sauf une, qui fixait le curé dans les yeux, férocement.
C'est alors que cette femme vit, un peu plus bas, un filet d'urine mouiller et glisser avec discrétion le long du blanc habit sacerdotal.