PROLOGUE
Sont arrivées, en mai 2030, dans le hameau de Kerlouzic, non loin de Lannion, deux familles. L'une venue d'Australie et l'autre d’Argentine. Leurs ancêtres avaient eu - par le hasard des voyages et mariages - des liens de parenté, façons cousins à la mode de Bretagne. Ces Australiens et Argentins se sont installés à Kerlouzic à la suite du réchauffement climatique, d’une part, et du drame de la Covid (Corona Virus disease 2019) d’autre part.
Il est vrai que les derniers étés bretons ont été particulièrement chauds, avoisinant trente-quatre degrés certains jours, mais ce n'est rien comparé aux quarante-quatre degrés de l'Australie et de l’Argentine. Il paraît même que les raisins ont complètement grillé dans tous les vignobles de l'hémisphère sud et que la production de vin sera bientôt un souvenir dans cette partie du monde. Et c'est avec l'intention de planter de la vigne à Kerlouzic que sont arrivées ces « étrangers ».
La petite famille Levington s'est installée dans l'ancienne maison de l'institutrice. Maison entourée de trois hectares en pente douce, dominant la Fraîchouze, rivière locale. Quant à celle d’Argentine, les Gailtoni, elle a acheté les terres et la maison en ruine de l'ancien guérisseur. Arrivées à Kerlouzic à une semaine d'intervalle, les familles ont fait connaissance chez le notaire de la ville voisine de Lannion. Les actes de vente étant signés, chacun commence à préparer les sols à sa manière. Les relations entre les deux propriétaires se font de plus en plus fréquentes ; les Levington et les Gailtoni s'échangent du matériel, en louent ensemble. Puis décident de planter presque les mêmes cépages. Cabernet sauvignon, cabernet franc, mourvèdre, pinot noirien, syrah et grenache pour de futurs vins rouges ; chenin, chardonnay, colombard, roussanne et sauvignon pour les blancs.
Hommes, femmes et enfants (qui bénéficient de l'école à la maison) soignent le vignoble, chacun avec ses moyens physiques et intellectuels. En quelques années, les ceps prennent de la vigueur et l'on voit la campagne au printemps se couvrir de magnifiques feuilles de vigne. Les terres bien drainées, les chevaux travaillant entre les rangs, apportant leur belle énergie, les parcelles entretenues avec soi abritant flore et faune variées, tout cela contribue à l'essor du vignoble. Et si chaque famille élève différemment son vin dans une cave creusée dans le schiste ou le granit breton, on s'invite tour à tour à reconnaître à l'aveugle telle ou telle cuvée que l'on baptise de noms les plus joyeux ou poétiques : « Les Racines du Bien », « Hosannarschiste ! », Rouge Kuvée », « Blanc d'Ange », « Les p'tits Roberts », « Le Clos Pinant » qui vous fait quitter le caveau de dégustation sur une jambe, et pour conclure : « Hardi la Soif ! » à base de syrah et de mourvèdre. Tous ces vins mis en bouteille au domaine avec différents contenants, allant du jéroboam pour les assoiffés à la demi-bouteille pour les convalescents. On trinque volontiers à chaque fête, anniversaire, jour férié, jour ouvrable, nocturne, changement de lune, marée haute ou basse ; bref, on ne compte plus, tant on aime à se resservir.
Les revues spécialisées ont su convaincre de nombreux acheteurs qui sont venus de toute la Bretagne au début, puis de toute la France, puis d'Europe avant que l'Asie et autres continents fort éloignés ne s'emparent de cette manne liquide. Mais le nombre de flacons est devenu peu à peu contingenté, et les bouteilles numérotées ; équipées d'un système anti-fraude.
Les Levington ainsi que les Gailtoni ont été tentés un moment de construire une piste d'atterrissage pour accueillir de petits bimoteurs, mais pour des raisons écologiques, on a renoncé bien vite à ce projet. La Nature devait être respectée et la pensée de Rudolf Steiner, les principes de la biodynamie, maintenus coûte que coûte. Pas de pollution, pas d'intrants dans les vins, pas de pesticides, rien de chimique, rien ! On utilisait nombre de plantes infusées, des préparations que l'on pulvérisait sur les pieds ou feuilles de vigne. Cela en toute saison selon la météo, ou la lune ; et l'on pouvait ainsi contourner, presque toujours, les rares maladies de la vigne. On évitait aussi d’augmenter la surface foliaire qui faisait monter le degré alcoolique. On effeuillait, et pratiquait aussi la vendange verte, le rognage, l’ébourgeonnage...selon les années.
Le hameau de Kerlouzic, situé à une dizaine de kilomètres de La Manche, a été bientôt rebaptisé Kergwinic, c’est-à-dire le quartier du vin. Le mot gwin en breton désignant cette boisson à base de raisin fermenté. Kergwinic est entré dans les guides touristiques, Kergwinic s’est illustré dans bien des revues et cette réussite de deux familles « étrangères » a commencé à en agacer plus d'un. Le calme et l'anonymat de cet antique hameau perdu appartenait désormais au passé. Le Maire de la sous-préfecture de Lannion est passé à la télévision, verre en main, pour vanter la qualité de l'air et de la beauté des petites collines avoisinantes. La publicité pour le vin était désormais autorisée par l'État français, qui interdisait celle faite aux alcools forts. Monsieur le Maire, avec sa belle face rubiconde, était un portrait vivant de la belle santé du pays.
An de grâce 2053
Vingt-trois ans ont passé. Seize hectares de vignes produisent désormais d’excellents crus. On vient de loin pour acquérir ces précieuses bouteilles et l'on parle même de classer ces parcelles au patrimoine mondial de l'Unesco. Les deux familles ont prospéré, les parents pris leur retraite, laissant place à leurs enfants, passionnés de vin : trois œnologues vignerons et deux commerciaux qui avaient leur diplôme de sommelier. Gérer une telle alliance – après la fusion des deux maisons Levington & Gailtoni sous le nom de « Le Vin Gai » - n’a pas été un chemin sans embûches. Les cinq enfants en ont fait la triste expérience.
Un retors, du nom de Ferdinand Lescousse, qui n'était pas natif de la région, a eu la bêtise, une nuit, d'aller trancher à la scie sauteuse électrique une vingtaine de pieds de cabernet franc, appelé aussi cabernet breton. Geste imbécile, voire criminel ! Les trois vignerons, les deux sommeliers, et leurs enfants, futurs vignerons sans doute, ont poussé des cris d'orfraie. Une enquête de police – deux gendarmes habitués à ne boire que leur « propre » mauvaise production familiale (eh oui, tout le monde s'était mis à faire son « propre » vin, n'est pas docteur ès grappe qui veut) – a été vite bâclée. On a mené l’enquête à la source : c’est à dire auprès des buveurs d'eau, des crapauds et grenouilles de bénitier, du côté de la Ligue Antialcoolique, rien ! Pas de piste... Pas la moindre odeur de soufre. Ni de SO².
Une étrange incertitude flottait désormais dans l’air. Incertitude propice à tous les récits d’histoires possibles. La presse ne savait plus sur quel pied de vigne danser. Fallait-il encenser les pouvoirs bénéfiques du vin : sur la santé, sur l’économie, sur la convivialité et le boire-ensemble ? Lutter contre le soi-disant fléau de l’alcool ? Défendre une profession qui polluait avec ses pesticides, insecticides, herbicides, fongicides, abominables poisons ? Fallait-il louer le retour à la terre et blablater des heures sur les chaînes d’infos en continu ? Plaire aux bobos, aux écolos, aux picolos et autres aristos de la bouteille – propriétaires de grands châteaux ?
Et à qui faire porter le chapeau ? Le fait de trancher des ceps allait-il déboucher sur une nouvelle Révolution Française ? Plutôt bretonne ici...
- Que nenni, dit un élu cornuniste, tendance éprouvette ! On ne va pas laisser faire !
- Chacun son verre à soi, dit un sériculteur séparatiste.
- Moi je propose un Grenelle de l’environnementsonge, éructa un autre, tendance Rouge Blanc Bière !
- Et moi un plan Orsec ! Plus d’alcool dans les églises, par le sang du Christ ! Plus de communion saoulennelle ! Une hostie je veux bien, mais à sec ! Un curé qui s’enfile un p’tit blanc pendant l’élévation, c’est montrer le mauvais exemple à notre jeunesse !
Et sur ces entrefesses, le ministre de l’Éducastration nationaliste proposa de se réunir autour de la table de multiplication. A quatorze heurts !
Ce qui promettait de houleux débats.
La presse locale a bien changé depuis le début de notre histoire, en 2030. Les quotidiens Ouest-France et Le Télégramme ont disparu, laissant la place à une édition unique mais bilingue : breton-français, intitulée « Verte Bretagne ». La version « papier » n’est pas en papier – je traduis, pour vous lecteur – mais en époxyvégétal, marque déposée depuis peu. Ce support de lecture a pour origine un composé de feuilles de vignes, de liège pulvérisé et de pétrole. Très écologique d’après le gouvernement fédéral. On ne dit plus comme autrefois :
- Passe-moi la feuille de chou ! J’veux voir les résultats du foute ! C’est mon gamin qu’a planté un but hier, oui vat’ !
Mais on déclare :
- Aurais-tu l’obligeance de bien vouloir me céder « Verte Bretagne. » Je dois consulter la rubrique sportive afin de voir si mon chérubin montre une certaine disposition pour le poste d’avant-centre.
« Verte Bretagne » a un tirage de deux-cent mille exemplaires et inonde les cinq départements bretons. La population a presque doublé. Sept millions d’habitants, au dernier recensement 2052. Feuilleter ce quotidien de trente-deux pages est un plaisir que chacun s’accorde et « Verte Bretagne » sert ainsi de base à de nombreuses discussions, conduites bien souvent par certains piliers de comptoir, qui se targuent de commenter l’actualité.
Mais à Kerlouzic, charmant hameau qui a bien grandi lui aussi, l’affaire est grave. Cette fois-ci, ce ne sont plus des ceps qui sont coupés, mais du raisin qui a été volé. Deux jours avant les vendanges d’abord, et puis le troisième jour des vendanges. Grappes de raisin blanc, grappes de raisin noir. La première fois, en début de nuit, vers vingt-trois heures, d’après les témoins et la seconde, aux alentours de trois heures du matin. Presque une tonne de raisin en tout ! Enquête de gendarmerie, articles dans le quotidien « Bretagne Verte », et reportages sur les chaînes de télévision « Breizh Storming » et « Vudicy. »
Retrouvons un moment nos piliers de comptoir :
- Moi, dit Serge, si j’aurai volé du raisin, ça se saurirait, pasque ma femme surveille tout de prêt à la maison, et comme j’ai pas de résidence secondaire ou un hangar pour distiller…
- T’es pas fou ! Distiller ? Comme i’zont fait en 2030 ? Payés 85 euros l’hectolitre ? Distiller le nectar de ces deux nobles maisons !? Ouf que tu es, pour sûr !
- Moi, du vin, qu’il soit blanc ou rouge, c’est du vin ! Point barre ! comme disait Raymond. J’ai pas besoin d’avoir le palais fin et du vocabulèvre à la con pour aller causer et délirer à propos d’une gorgée pendant des pages et des pages et je sais que y’a pas d’sot métier, mais les sommeliers, pour sûr, commencent à m’emmerder !
- C’est pas faux, Serge ! Déblatérer sur le vin qu’a goût de ci, qu’a goût de ça, ça va bien deux minutes ! Moi, si j’avais été les voleurs, j’aurais fait un vin de garage avec de belles étiquettes ; et ces bouteilles, j’les aurais revendues à prix fort sur le « Coin Bon ! »
- Vin de garage, vin de garage, comme tu y vas !
Un qui n’y connaît rien en vin de garage, c’est le jeune Bordan Jardella. Son frère et lui, chômeurs professionnels ou chômeurs convaincus, étaient passé voler du raisin dans les vignes à deux reprises. Opérant dans l’obscurité, lampe frontale et petite remorque attelée à une très vieille Clio noire, les deux complices ont eu vite fait de saccager le vignoble des deux familles. Ferdinand Lescousse, le saccageur de ceps cité plus haut, et les deux Jardella appartiennent à une toute nouvelle organisation secrète, créée par eux-mêmes, il y a un mois : Le PADAC, c’est-à-dire le « pas d’alcool, on n’est pas d’accord ! » La dyslexie de Bordan Jardella, l’intellectruel de la bande, a mis « tout le monde d’accord, à lunnalimité ! Le PADAC c’est nous ! On est chez nous ! Et non aux étrangers venus des quatre coins du globe pour droguer et violer nos femmes et nos enfants ! »
Ces trois olibrius radicalisés, barbichus et moustachus, tendance islamistigris, ont voulu détruire la récolte volée. Une fois la remorque bâchée mise à l’abri dans le garage des frères Jardella, ils se sont donnés rendez-vous pour le surlendemain soir. Le temps de voir passer l’orage. De se faire discrets, effacés, chacun restant chez lui dans son canapé, scotché devant les infos. Puis, l’orage passé, réunis au fond du garage, les trois compères ont ôté la bâche, dégoûtés par cette masse visqueuse qui semblait les narguer. C’était la première fois que ces crétins voyaient ce qui depuis des siècles ressemblait fortement à un début de macération carbonique.
Le trio s’est retrouvé pieds nus pour ne pas saloper leurs belles santiag’s, debout dans la remorque, pantalons retroussés. Et de se mettre à écraser de rage les maudites grappes. Tout à leur tâche destructrice et leur foi en leur djihad anti-alcool, ils n’avaient pas même senti une légère odeur de fermentation. Tous trois, pieds en folie et tête en transe, poussaient des cris d’Indiens, beuglaient des insultes à l’égard des buveurs de vin, chantaient des insanités. Contents d’eux, en ronde, leurs six mains reliées, la petite troupe de frapadingues commençait à transpirer. Du fond de la remorque s’écoulait un jus rosâtre, qui peu à peu inonda en partie la cave. Une véritable bacchanale, une nuit de Walpurgis, dans un quartier populaire, qui finit par alerter les voisins.
- Va y voir, Albert, a proclamé une ménagère dérangée devant son téléfilm. Ki kaka beugler comme ça, à c’t’heur’ ? Non mais des fois...
Et le brave Albert, soumis et à moitié endormi après trois grands verres de mauvais vin, s’est dirigé lentement et en chaussons vers l’origine de la nuisance, la source du mal, les Enfers...
Approchant à pas de loup et la peur au ventre, le brave mari a posé la main sur la poignée de la porte du garage, a ouvert discrètement pour distinguer dans le fond, une équipe d’abrutis en train de danser sur une remorque métallique. Albert ne voyait pas en détail toute la scène car la Clio noire à laquelle était attachée la remorque lui faisait face, à cinq six mètres de là. En revanche, il a senti ses chaussons s’imbiber d’une sombre flaque de jus collant en même temps qu’il reniflait une forte odeur de moût qui commençait à fermenter. Albert a refermé discrètement la porte et en bon citoyen a regagné ses pénates.
- Y’en a des qui trafiquent du vin dans leur garage, Josette ! J’vas app’ler la police.
- Mais t’as vu l’état de tes chaussons ? Tu traînes de la dégueulasserie dans tout l’salon !
- Pour sûr ! Et c’est bien la raison que j’ai avec moi cette pièce à conviction ! Même deux !
Un peu plus tard, trois hommes ont été embarqués manu militari pour tapage nocturne, vol de raisins, et ivresse en réunion. Le trio de pieds mal nickelés était complètement bourré, ravagé par les vapeurs d’alcool. S’ils avaient étudié un peu, s’ils s’étaient a minima renseigné sur la culture du vin et la transformation du sucre en alcool, ils ne se seraient pas retrouvés, menottés et dans cet état, au Commissariat de police de Lannion. Eux qui criaient à tue-tête et jusqu’à plus soif devant les policiers médusés :
- On est les PADAC, pas d’alcool chez nous et les bougnoules dehors ! On est les Padac ! On n’est pas d’accord ! On n’a rien bu, juré craché ! Padac, padac, padac !
Les familles Levington et Gailtoni ont été atterrés de savoir que de tels individus puissent exister. Elles qui pratiquaient une pédagogie douce et juste, qui allaient expliquer dans les écoles les effets bénéfiques et néfastes du jus de raisin fermenté ou non. Ces deux familles qui, de l’école primaire jusqu’au lycée, recevaient des classes de vendanges, proposaient des ateliers pédagogiques aux élèves. Ainsi qu’une éducation au goût et à la culture, basée sur des éléments scientifiques, des expériences en classe et in vivo sur les travaux de Pasteur, de Gay Lussac et bien d’autres. Chimie, géologie, histoire, géographie physique, science de la terre, étude des circuits commerciaux, tout se tenait en étudiant le monde gigantesque du vin. L’Université du Vin de Kergwinic s’était bâtie en quelques années une réputation sérieuse : œnologues, chercheurs, sommeliers y tenaient des conférences, y menaient des recherches poussées quant à l’avenir du vin. Les vignerons bretons étaient à l’avant-garde du bien boire, essaimaient leur savoir urbi et orbi, ad libitum.
« Science sans conscience n’est que ruine de l’âme », pouvait-on entendre dire Rabelais, réveillé dans sa tombe après avoir entendu parler de ces trois abrutis anti vin. Nos trois tordus n’avaient, eux, ni science ni conscience. Difficile de raisonner de tels intégristes ! Mais le vin des Bretons a été le plus fort. Plus fort que tout.
Là où dépérissait dans presque tout l’Hexagone la vigne, des milliards de ceps rendus malades en raison de la sécheresse et à cause nouveaux insectes plus retors que jamais, la Bretagne, elle, connaissait la gloire de ses nobles cépages, la Bretagne présentait dans tous les concours, salons et foires des millions de bouteilles de vin de très bon aloi et même, le dernier Président de la République en date se targuait de boire à chaque repas les meilleurs crus des deux familles Levington et Gailtoni. Même Paris reconnaissait enfin cette terre rebelle ! Même les jacobins les plus durs qui luttaient contre la langue bretonne au prétexte qu’elle désunifiait la France, même eux ont fini par admettre que « ces putains de Celtes avec leur charabia » avaient sauvé la vigne ! Sauver le Vin ! On tiquait quelquefois encore bien sûr devant des étiquettes rédigées en breton, mais l’essentiel subsistait : le vin, la vigne, la terre, cette trilogie bretonne servait désormais d’exemple au monde entier. Le réchauffement climatique avait du bon, la preuve : deux millions de flacons dormaient dans les caves de schiste et de granit douze mètres sous terre. Bien mieux que ces abris antiatomiques à la con que nombre de peureux avaient acheté pour y finir leur triste vie de rats égoïstes !
On pouvait voir venir et même boire et venir !
L’avenir jaillissait des goulots, les vins effervescents de même. Des armées pacifiques de vignerons sont montés sur la capitale et soudainement le peuple de Paris, comme par magie, s’est mis à boire le vin des Bretons. En deux années à peine, la natalité a fait un bond, les maladies les plus rares se sont estompées. La joie, elle, revenue dans les foyers.
- Grâce au vin ? Impossible ! a affirmé le Professeur Waterman de l’hôpital Crochin.
Cet éminent professeur ne buvait que de l’eau. Intégriste forcené contre tout alcool, il est mort d’un AVC foudroyant après avoir publié un article incendiaire contre la consommation de vin. Il n’avait que quarante-sept ans.
La France s’est mise à boire à nouveau des vins sains.
- Plus sains encore que les Saints bretons, ironisait-on dans le canton.
Et je dirai, même plus, a ajouté un frère Dupont, plus sains que sains, parce que sans aucun intrant ni sulfite ! S.A.I.N.S. articulait-il, verre en main.
- Et voilà le travail, bénis soient les sains d’esprit et l’Esprit sain, a conclu un moine laïc, surpris en pleine libation dans sa propre cave. Même le clergé, régulier ou séculier s’était mis à travailler les moûts, à honorer le sang du Christ, qu’ils considéraient désormais comme le sang de la terre. La croisade du vin triomphait. Il ne restait plus qu’à ensemencer les déserts, les contrées lointaines. Prêcher la sainte parole et abreuver l’humanité non pas de discours et de paraboles mais du produit de la vigne – depuis Noé. La lambrusque, originelle et magique, véritable vecteur civilisationnel, avait relié les hommes, pour toujours. Dans la paix et le partage.
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