« Amant alterna camenae », les Muses aiment les chants de deux voix qui s’alternent.
L’abbé Laplanche, fort énervé par une nuit d’affreux cauchemars, quitta le presbytère aux premières lueurs. Son pas précipité se fit entendre dans toute la ruelle du vieux port. Un quidam dormant fenêtre ouverte – on était le 17 septembre – fut réveillé par un claquement hargneux de sabots.
- C’est’ i l’diab’ en personne qui vient nous réveiller à c’t’heure ?
Le martèlement sur les pavés s’estompa peu à peu, mais le mal était fait. Marcel regarda l’heure (sur le vieux réveil posé sur la table de nuit. « Cinq heures et quart ! Bordel de Dieu, ») puis sa Germaine - qui ronflotait à ses côtés.
- C’est ça ! Vade retro satanas ! Evit ar beure c’est déjà le bordel à matin ! T’entends Germaine ?
La douce femme, allongée près du polyglotte, dormait à fond.
L’homme réveillé, une fois draps et couvertures repoussés par deux jambes fort énervées, se mit à contempler le magnifique postérieur de son épouse, dont la chemise de nuit bleu pâle, relevée au-dessus des reins, ondulait au niveau du pli fessier. Et, de cette rose rotondité de chair, fendue à la perfection, émanait la plus innocente des images ; mais une image en relief. En chair vivante, respirante, attirante. Surtout pour Marcel - inopinément réveillé.
Son sexe bondit hors de son entrejambe. Membre dressé, gonflé, affolé, tintinnabulant et dodelinant de toute son envie d’approcher le lieu saint.
Il en avait été de même pour l’abbé Laplanche, torturé par sa nuit infernale. Lui-même, humble ouvrier au service de Dieu avait osé profaner le lieu saint d’un enfant de douze ans - ce puer duodecem annos natus. Vous me direz que ce péché horrible était un cauchemar, d’accord ; une virtualité en somme, mais si je vous disais que les draps de monsieur l’abbé gardaient les traces de cette forfaiture, l’homme alors en était quitte pour l’enfer, condamné éternellement à souffrir.
Était-ce là une coïncidence du destin ? Deux hommes après tout, plongés (c’est peut-être le cas de le dire) dans la banalité d’un mal tout relatif pour l’un, le brave et polyglotte Marcel ; quant à l’autre ? Faudrait-il en appeler à Hannah Arendt ?
Au demeurant, ni l’un ni l’autre des protagonistes de cette histoire ne connaît cette héroïque politologue, philosophe et journaliste… Elle défendait l'idée que le criminel de guerre nazi, n'était qu'un homme banal, un fonctionnaire ambitieux et zélé, incapable de distinguer le bien du mal et entièrement soumis à l'autorité. Le mal dans sa forme extrême et dans sa forme banale devient - pour Hannah Arendt - un refus de communiquer avec l'autre, de le reconnaître comme tel, comme si l'identification à la loi se substituait à l'identification au semblable.
Bref, comparaison n’est pas raison et s’il est difficile (de manière argumentative) de mettre en relation le nazisme et une histoire de cul, c’est que vous ne m’entraînerez pas sur ce terrain-là !
Revenons-en aux faits.
D’un côté, le pauvre Marcel qui attend une suite favorable aux petits bisous qu’il dépose avec son amour personnel sur l’autel de chair de sa bien-aimée, et de l’autre, l’abbé Laplanche, un rêveur, frustré par une vie vouée à l’abstinence et au renoncement : pas de péché de chair ! C’est compris ? Animus meminisse horret, à ce souvenir, mon âme frémit d’horreur.
Un abbé qui marche d’un pas fort énervé vers la demeure de la victime de cette nuit, afin de vérifier – de visu – « qu’il n’en est rien, non, rien de rien... C’est pas Dieu possible… Mais non… Le petit Renaud avec ses boucles blondes, sa jolie frimousse, ses mignonnes narines qui s’ouvrent pour respirer la parole de Dieu, ses lèvres charnues, entrouvertes - quand il chante à la chorale - sur la splendeur de ses quenottes… Non ! Et ses jambes, ah oui, ses jambes… Non » ! L’abbé vacille un moment ; semble défaillir, trébucher dans sa marche désordonnée.
Sa tête bouillonne, son corps va-t-il le trahir à nouveau ? Même sous une soutane, on n’en est pas de marbre.
Et Marcel donc qui commence à entendre de très légers gémissements. Germaine la dormeuse, en plein rêve, en appelle à tous les soi-disant saints de la terre.
- Oh oui, Jésus, Marie, Joseph, et toi aussi Saint Cupidon, je sens le désir qui m’assaille, je sens ta bouche ô mon Marcel, qui travaille à mon bon plaisir ! C’est un doux rêve que de jouir...
Et c’est un abbé Laplanche, à bout de souffle et d’émotions, in cauda venenum, qui ose frapper à la porte des parents de Renaud. Il est sept heures trente du matin. Renaud, ce corpus delicti, vient de se réveiller. Il a mal dormi, ou plutôt, a été perturbé par une impression de douleur et de plaisir mêlés.
- Semper latine loqui, parler toujours latin, afin de mieux embrouiller mon prochain, se dit le brave curé qui se sait protégé. Scio vitam esse brevem, je sais que la vie est courte, et larvatus prodeo, j’avance masqué !
Le père de Renaud, yeux embués de sommeil, ouvre la porte – contrarié, mécontent ; mais, quand ce cul béniouioui voit le saint homme, c’est à bras chaleureux qu’il l’accueille en sa demeure.
- Oh ! Mon Père ! Vous ici, en cette aube naissante, vous me surprenez donc, et qu’est-ce qui vous hante ?
- Bonjour, cher paroissien. Albo lapillo diem notare, c’est une pierre blanche pour marquer le jour. Hosanna in excelsis Deo ! Et beati misericordes, heureux les miséricordieux ! Redeo ex urbe, je reviens de la ville et dignus est intrare, il est digne d’entrer dans votre maison afin de souhaiter une bonne fête à Renaud ! Nous sommes le 17 septembre, et ce jeune homme mérite de servir la messe dimanche prochain. Je compte sur vous pour le prévenir.
- Mais allez donc le lui dire vous-même, cher abbé. Mon fils est sûrement en train de préparer son cartable. Il est très matinal.
Renaud est perturbé. Il lui semble que son sommeil a été bousculé par une intrusion étrange. Il ne saurait l’affirmer mais, bizarrement, son jeune corps d’enfant semble émettre un début d’excitation, nouvelle pour lui. Comme un frôlement, puis un saisissement… Un trouble entre caresse et douleur. Puis des frottements, des râles, des poussées en mon… Mais non, que vais-je me raconter là. Et puis qu’entends-je à présent, au-delà de la porte de ma chambre ? Cette voix qui s’adresse à mon paternel ? Non ! ? Ce serait donc lui, mon visiteur nocturne !
Gêné, le jeune garçon ouvre la porte de sa chambre, pour en avoir le cœur net. Mais net, son cœur ne l’est pas du tout ! Encore une expression toute faite, se dit-il ; encore cette voix qui murmure à moi-même. Serais-je donc habité, tel un être double ? Comme « le Horla », cette longue nouvelle de Maupassant que je viens de lire hier soir ! Un truc à faire peur, une histoire de fou, vraiment super bien écrite parce qu’on y croit quand même, le temps de la lecture… Ça sert aussi à ça, la littérature… Et quel rapport avec mon rêve de cette nuit ?
Tandis que Germaine et Marcel s’en donnent à cœur vaillant, libérés de tout péché, et succombant avec amours, délices et orgues dans ce féminin pluriel au plus haut du septième ciel, le dialogue reprend - un peu plus loin dans la ville.
- Ah, te voilà Renaud ! Viens donc saluer une personne qui vient précisément te souhaiter ta fête…
- Bonjour papa, bonjour Monsieur l’abbé.
- Bonjour Renaud. Bien dormi ? Tu es un jeune homme matinal, et je t’en félicite.
- Oui, merci mon Père. Je vous ai entendu à travers la porte. Dimanche, dites-vous, je servirai la messe à vos côtés, c’est bien ça ?
- Exactement, mon garçon. J’en serai honoré, ainsi que tes parents, je présume.
- Eh bien c’est d’accord ! ajoute l’enfant dont le visage vient de s’empourprer. Mais pour l’instant, je dois terminer un résumé de lecture avant d’aller au collège.
- Quelle belle conscience ! Je te félicite mon garçon, affirme le père Laplanche tout en se frottant les mains. Une petite rougeur apparaît sur ses deux joues. Renaud a disparu. Le curé, après avoir grandement remercié le géniteur, s’en retourne au presbytère, fort guilleret, voire excité par quelques effluves odorants venus de la mer.
Voilà une affaire bien emmanchée, se dit l’homme d’Église. Il ne croit pas si bien dire. A moins que de nouveau, un doute l’assaille. Mais non, tout est clair, il fait beau. La nuit et ses ombres ont disparu, selon les lois de la nature et du tempus fugit se dit-il. Mais il a beau dire, la tentation est forte de toucher au corps de Renaud. Il se voit déjà caresser ses cheveux, prendre en bouche - utere dum liceat, tant qu’il est permis de s’en servir - son mignon...
Juste au moment où, traversant la rue sans aucune précaution, le vicieux rêveur voit débouler dans un bourdonnement qui s’amplifie une moto noire qui percute un corps en soutane pour l’envoyer directement en enfer.
Tué sur le coup, le chrétien. Et vous savez qui conduisait la moto ? Je vous le donne en mille - car les voies du Seigneur sont impénétrables : non pas le Deus ex machina, mais le jeune marquis Gabriel de Saintmichel qui venait de quitter, en toute hâte, son manoir de la rue du Dragon.
A ce moment précis, le petit Renaud, stylo en main, met un point final à son résumé de lecture du « Horla ».
Il aurait souhaité parler de la possibilité d'un monde où l'homme est dominé par la peur et par des puissances surnaturelles hors de son entendement. Mais à son âge, le jeune garçon n’étant pas à même de relater de tels poncifs, écrivit en finale :
« … Même pas peur ! »
L’avenir allait-il lui donner raison ?
Germaine et Marcel – épuisés après un merveilleux coït – se sont rendormis.
Bercés par les Muses qui aiment les doux chants de deux voix qui s’alternent.