I
« CLIMAT » FUNEBRE, EN ROUGE MAJEUR
I
Un océan vert, composé de milliards de feuilles de vignes, entourait la jolie ville de Beaune. L’on pouvait entendre frémir, sous le vent tiède, toutes ces vagues végétales, qui semblaient venir s’échouer, en vertes volutes, aux portes de la cité. Et sous les feuilles de cette mer de vignes, les ceps, chargés de lourdes grappes de raisins de chardonnay ou de pinot noir, annonçaient une vendange précoce, voire prometteuse – si le beau temps se maintenait jusqu’aux vendanges.
Dès le début du mois d’août, on vit aussi fleurir sur plusieurs vitrines de la ville de blanches affichettes sur lesquelles on pouvait lire : « Recherche personnel pour les vendanges. Nourri, logé. S’adresser à…. Téléphone…. »
C’est ainsi que débarquèrent dès le jeudi vingt-cinq août, en gare de Beaune, nombre de travailleurs saisonniers, venus de toute la France, et de l’Union européenne. Depuis quelques jours, devant la gare de Beaune, attendaient les véhicules des vignerons, venus chercher leur petit contingent de travailleurs saisonniers. Puis, en voiture ou camionnette, l’on quitta alors la ville, pour rejoindre les petits villages alentours. Dès le lendemain, certaines des personnes recrutées seraient chargés de couper le raisin, d’autres de travailler à la table de tri, d’autres encore de porter hottes, caisses et caissettes remplies de grappes.
Dès le vendredi, parmi les coteaux qui déclinaient toutes leurs nuances de vert, certains habitants de la ville pouvaient apercevoir dans le lointain de minuscules taches colorées. Elles avançaient en rangs serrés, telle une armée de combattants joyeux, pour récolter les fruits de la nature.
Dans les rues des villages, l’on entendait rouler les tonneaux, grincer les portes des caves et des cuveries, circuler les tracteurs. Sans cesse, la région semblait bruire telle une ruche, après une trop longue saison de silence. Bientôt, coulerait un nouveau miel, une manne sacrée : le jus de la vigne, rouge ou blanc, odorant et sucré, qui emplirait de son flot généreux les cuves en inox, en bois ou en ciment.
II
Vers dix-huit heures, la première journée de vendanges s’acheva. Sur la parcelle de vignes classée en premier cru et dénommée les Teurottes – un climat de Bourgogne fort célèbre - plus une seule grappe de pinot noir ne subsistait. L’armée de vendangeurs n’avait laissé derrière elle aucun survivant. Tout le personnel était rentré. Certains pour se reposer ou prendre une douche réparatrice, quand d’autres s’activaient encore à la cuverie, la journée de travail étant loin d’être achevée.
Au Domaine Ravignot, à vingt heures, quand la troupe des vendangeurs se mit à table, une chaise resta vide. Une jeune fille manquait à l’appel. Elle s’appelait Clara. Au début du repas, ses voisins de table, qui étaient les mêmes qu’au déjeuner, constatèrent son absence, sans s’inquiéter outre mesure. Mais une demi-heure plus tard, Corinne, une étudiante de Besançon, décida d’en avoir le cœur net.
- Je vais aller voir au dortoir si elle ne s’est pas endormie, lança-t-elle à la cantonade.
- Oh ! Attends, je vais y aller moi ! Clara est peut-être sous la douche ! ajouta Frédéric, un jeune homme blond à l’œil égrillard, déjà excité par deux verres d’aligoté.
Mais Corinne, plus rapide, s’élança à grands pas, après avoir foudroyé du regard le rustaud. Dans la chambrée des filles, personne. Dans les toilettes, elle appela à plusieurs reprises ; personne. Clara avait disparu. Pourtant, Corinne l’avait vue une heure plus tôt, riant de grand cœur avec d’autres amies.
Mais quand la jeune étudiante pénétra dans les douches, elle entendit couler un mince filet d’eau. Approchant à pas prudents, car le sol glissant et détrempé présentait un danger, elle crut soudain voir parmi la vapeur d’eau, un filet d’eau rouge clair se détachant sur le carrelage couleur crème. Elle fit deux pas de plus, frappa à la porte de la cabine. Puis essaya de l’ouvrir. Impossible !
- Tu es là, Clara ? Dis, tu es là ?
Dans cette atmosphère étouffante, dévorée par la crainte, Corinne sentit alors à ses pieds, se glisser un serpent visqueux. Les yeux baissés, elle n’eut que le temps de crier.
- Horreur !
Tout en voyant une rigole de sang rouge, épaisse, couler entre ses deux baskets blanches.
III
Elle courut à toutes jambes, après avoir failli tomber sur le carrelage glissant, prévenir le patron. Aussitôt alerté, Lucien Ravignot, le vigneron du domaine, courut vers les douches. Lui aussi constata le sang qui sortait de la cabine. Ne pouvant ouvrir la porte, il se suspendit des deux mains, après avoir sauté, sur le haut de celle-ci. Ce qu’il aperçut alors lui glaça les os. Clara gisait nue sur le sol, la gorge tranchée. Sa chevelure rousse, poissée de sang et d’eau recouvrait une partie du visage. Le vigneron se précipita sur le téléphone. Pendant ce temps, Corinne et l’ensemble des deux tablées de convives parlait à voix basse. Et dans cette lourde atmosphère, tendue à l’extrême, le patron du domaine retourna à sa place. Il refusa de prononcer le moindre mot, alors que tous les regards se tournaient vers lui.
Quand le Commissaire Létourneau arriva, un silence de plomb se fit dans la salle. Une partie de la sombre cuverie, transformée le temps des vendanges en salle à manger, accueillait une vingtaine de personnes, la plupart tête baissée, le nez dans leur assiette. Quelqu’un alluma les néons, qui dévoilèrent des visages hagards, aux yeux surpris par la forte lumière
Lucien Ravignot accueillit le policier de Beaune. Ce dernier s’était déplacé avec l’adjudant de service, suivi du médecin légiste de Dijon, après que le commissariat les eut appelés tour à tour à leur domicile. Létourneau habitait non loin du lieu du drame. On attendait, d’un instant à l’autre, le procureur.
- Bonsoir, Lucien. Bonsoir Mesdames et Messieurs. Désolé d’arriver en de si tragiques circonstances.
Le regard du Commissaire fit alors le tour de la salle, inspectant avec précision chaque visage. Certains n’osaient affronter l’œil exercé du Commissaire ; d’autres, un peu ivres, le fixaient d’un regard trouble. Corinne, retournée à sa place près de la chaise vide, sanglotait, tandis qu’une amie la tenait dans ses bras.
- D’après les premières constatations, il s’agit bien d’un meurtre, soyez en certain. Mais pour le bon déroulement de l’enquête, je ne vous en dirai pas plus ! Personne dans cette pièce ne doit quitter les lieux. Vous m’entendez bien ?
Toute l’assistance était pendue aux lèvres du Commissaire. La dernière phrase avait été lancée comme une menace.
- Monsieur Ravignot ? Pouvez-vous affirmer que personne, à part Corinne, n’a quitté la salle à manger ?
Le ton péremptoire annonçait de bien noires augures.
- Certain, Monsieur Létourneau, certain…
Mais troublé par la violence de la situation, et harassé par une dure journée, les idées du vigneron n’étaient plus très claires. Pourtant il n’avait pas bu. Un patron responsable se devait de montrer l’exemple autour de lui.
- … A part ma femme Louise, qui va et vient à la cuisine, et ma fille Christelle qui l’assiste, personne, non, personne !
Et d’un geste de la main, le vigneron enjoignit au commissaire de le suivre vers ladite cuisine un peu plus loin en contrebas, quand soudain…
- Pardon, Lucien ! Si je peux me permettre… Monsieur le Commissaire.
Une voix s’était élevée. Sourde et lente. Celle d’un homme plus très jeune, qui s’exprimait avec difficulté. C’était Armand, le beau-frère du vigneron, venant chaque année, en fidèle compagnon, offrir son aide pour les vendanges. En échange de quelques bonnes bouteilles.
- Oui, je vous écoute… !
Létourneau se tourna vers l’homme sur qui tous les regards étaient fixés.
- Tu te trompes, Lucien ! Pardon de te le dire comme ça, mais j’ai vu au cours du dîner ce jeune homme, là-bas, avec sa casquette rouge, qui avait quitté l’assemblée… Un peu avant le départ de Corinne.
Et de son index décharné, encore souillé par les tanins du raisin, l’homme désigna Benoît Malingeon, un jeune étudiant venu de Dijon. Surpris par la violence de l’accusation, il fallait voir comme Benoît avait sursauté quand le doigt accusateur s’était pointé sur lui ! Il se défendit avec conviction.
- Et vous affirmez, jeune homme, prononça le Commissaire, que vous vous êtes rendu aux toilettes puis fumer dehors, avant le plat principal ?
- Bien sûr, demandez donc à Corinne, puisque je l’ai entendue crier quand elle s’est rendue dans les douches des filles.
- Entendu crier ? Vous êtes sûr ? Qu’en pensez-vous Corinne ?
La jeune fille sanglotait, silencieuse.
- Et bien Corinne, on attend votre version des faits.
- Mais, je… Je ne t’ai pas vu, Benoît, lança-t-elle d’un air de reproche.
- Moi, je t’ai bien entendue crier en tout cas ! Et même que je t’ai vue courir ensuite pour rejoindre les autres. Tu es passée presque sous mon nez, Corinne !
- Menteur !
Le Commissaire interrompit la dispute, qui mettait l’assistance sur les nerfs. Cette discussion stérile risquait de perturber l’enquête, tandis que des murmures parcouraient les deux tables.
- Bien ! Il suffit maintenant ! Peut-être que traumatisée par l’ampleur du drame – je veux dire la mort de votre amie Clara – vous n’avez pas dirigé vos regards vers Benoît… Vous n’auriez pas, Corinne, le moindre souvenir ? Une odeur de cigarette par exemple ?
Létourneau se déplaça, jusqu’à saisir la main gauche de Benoît. Puis la renifla. Les doigts sentaient encore la nicotine.
- Tout doux, jeune homme, tout doux ! Et ôtez votre casquette, je vous prie ! réagit le Commissaire.
Benoît obtempéra.
- Et cette trace, là, sous votre menton ! Vous vous êtes fait griffer ?
- Non, non, je me suis cogné à un piquet, dans la vigne… On plaisantait, avec Clara…
Apparut alors le légiste, tel un fantôme, dans sa tenue blanche, les mains recouvertes de gants translucides. Un bonnet de coton posé de travers lui donnait l’air d’un clown triste. L’homme avança, fragile, dans sa blouse trop grande. On n’entendait pas une mouche voler, bien que l’atmosphère fût très lourde et que les insectes eussent voleté pendant tout le repas. Le vent avait tourné plein sud et le ciel noir chargé d’humidité, n’allait pas tarder à déverser sa colère.
- Qui possède un rasoir style coupe chou ? Vous savez, le rasoir de nos grands-pères ?
Le médecin légiste avait parlé. Silence dans la salle. Puis, gêné, Benoit Malingeon déclara.
- Moi j’en ai un. Pourquoi donc posez-vous cette question ?
- Jeune homme, votre compte est bon ! Commissaire Létourneau, emparez-vous de ce criminel, je vous prie !
IV
Létourneau n’avait guère l’habitude de se faire ainsi commander. Mais, par feinte ou dissimulation, il obtempéra après un court moment d’hésitation. Le Commissaire prononça donc avec solennité les formules d’usage, tandis que l’adjudant passait les menottes à Benoît Malingeon.
Une ambulance arriva quelques instants après. Le coupable fut amené par l’adjudant devant la voiture du juge d’instruction, qui était enfin arrivé.
- Benoît Malingeon, reconnaissez-vous ce rasoir ?
La voix du juge était menaçante. L’adjudant tenait devant lui, protégée dans un sac plastique transparent et numéroté au feutre noir, la pièce à conviction.
- Mais c’est pas moi, j’vous jure ! Oui, c’est bien mon rasoir, mais c’est pas moi, j’vous…
- Suffit, espèce d’égorgeur ! Vous vouliez abuser d’elle, avouez !
- Mais bien sûr que non ! On a juste fumé un pétard ensemble, c’est pas un crime. Et puis, Clara est partie prendre sa douche ! Moi, j’suis resté tout seul à fumer tranquille… Et puis j’ai vu passer Corinne. Ensuite, elle a crié.
- Et vous avez regagné la table, sans croiser personne ?
- Bien sûr ! Et j’ai regagné ma place, à table, avec les autres.
Létourneau suivait les débats sans rien dire. Si je jeune vendangeur mentait, c’était un formidable comédien. Le Commissaire eut pitié de le voir ainsi s’enfoncer. Et de tomber à pieds joints dans les pièges tendus par le procureur.
- Moi, je veux bien vous croire, Benoît ! Mais pourquoi avoir laissé traîner ce rasoir ? Cette pièce à conviction vous condamne d’office. Vos empreintes sont même dessus, d’après les relevés de l’adjudant. Vos empreintes, vous saisissez ?
- Je…je… C’est pas moi ! Laisser traîner l’arme du crime, il faut être complètement idiot !
- Vous avez paniqué, avouez ! Et après lui avoir tranché la gorge, vous avez oublié le rasoir, c’est simple ! conclut le procureur.
Le jeune homme continuait de nier, sous un flot de paroles.
- Ne vous enfoncez pas davantage, Monsieur Malingeon ! Commissaire, conduisez-moi ce jeune criminel en prison ! Ma conviction est faite.
Il était plus de vingt-trois heures. Le procureur semblait pressé de regagner son lit.
- Et prenez par écrit toute sa déposition, Monsieur Létourneau. Je la veux signée demain matin, en deux exemplaires, sur mon bureau. A demain, Commissaire…
V
Malgré ses dénégations, tandis que les vendanges continuaient sous le soleil, Benoît Malingeon resta croupir à l’ombre. Le Commissaire eut beau se creuser la tête pour trouver une autre piste afin d’innocenter le jeune homme, il fut impossible à Létourneau d’y parvenir.
Jamais personne ne sut qu’un jeune chimpanzé, échappé de sa cage lors de la venue d’un petit cirque de passage, avait commis l’irréparable. Sauf son propriétaire. Fut-il un jour au courant du meurtre perpétré par son jeune animal, fit-il même le rapprochement ? En tout cas, le propriétaire ne s’en vanta jamais. Dès le lendemain, le petit cirque quitta la région.
La bête, la sombre bête, grisée par les grands espaces, qu’elle n’avait jamais connus, était arrivée le premier soir des vendanges sur le domaine Ravignot, après avoir erré longuement dans les bois.
Se cachant près des douches, après avoir bu au lavabo de la salle des douches des garçons, le chimpanzé n’avait pu résister à la vue d’un coupe-chou brillant qui dépassait d’une trousse de toilette. Le manche en argent luisait dans le soleil du soir. Puis, le jeune primate sentit de la fumée. L’odeur et la vue d’une cigarette encore fumante l’attirèrent. Curieux comme sont tous les singes, tout en gardant son rasoir à la main, il aspira quelques bouffées. Puis toussa, cracha, rejetant le mégot à terre.
Excitée, la bête entra alors dans la partie douches réservée aux filles, où Clara se rinçait rapidement. La jeune fille était en retard. Mais quand elle vit bondir l’animal au-dessus de sa tête, Clara hurla si fort que le chimpanzé, pris de panique, heurta violemment le plafond avec son crâne. Le singe tomba, puis s’agrippa sur une chevelure rousse. Le rasoir s’ouvrit, on ne sut comment. Complétement affolée devant les hurlements de la jeune fille, la bête alors frappa. Sa main gauche armée trancha avec violence la gorge de sa victime. Le rasoir tomba dans la douche.
Le hurlement alors cessa...
Un peu plus tard, de nouveau dans les bois, le jeune animal, inexpérimenté à la vie sauvage, s’endormit sur le sol, au pied d’un vieux châtaignier. En pleine nuit, dans son sommeil, le chimpanzé se fit attaquer par deux renards affamés et sans pitié... Ils le dévorèrent.
Le singe n’avait pas vu la mort venir.
Clara, la vendangeuse, SI !
FIN
Yann Venner, 16 rue de TROZOUL
22560 TREBEURDEN 0631069020. 58 ans, retraité
Texte pour le marque-page : « LES COCCINELLES DU DIABLE »
Sous-titre : « Climats funèbres en rouge majeur »
" 2010. En Bourgogne, un criminel rôde dans les vignes. Beaucoup de ces parcellesséculaires - appelées "Climats" en Bourgogne - portent un nom et sont ainsi référencées, délimitées, depuis le Moyen-Age. Dans cette mosaïque de plus de deux mille climats, le commissaire Létourneau va se mettre en chasse. L'enquête s'étend alors jusqu'en Bretagne et même en Asie, du côté de Shanghai. Cette intrigue criminelle sur fond de biodiversité s'appuie sur des données scientifiques précises, quoique d'anticipation. Un roman sur le monde du vin, éco-polar jubilatoire et savoureux, dans la même veine que "COCKTAIL CRUEL", paru en 2010 aux Editions Le Cormoran."
Editions AMALTHEE, Nantes
venneryann@orange.fr
essai
PROLOGUE
Corentin Baliveau, juché sur son tracteur-enjambeur, était au travail depuis huit heures du matin. Il avait pour tâche de traiter une dizaine de rangs de vignes contre le mildiou, un champignon microscopique qui empêchait le développement du raisin. La pluie tant attendue était enfin tombée, pendant une semaine entière, drue et tiède. En l'absence de vent, une humidité poisseuse recouvrait désormais les ceps de pinot noir, collait à la terre marneuse et s'était fixée sur les jeunes grappes.
Dès les premiers signes de la maladie, le feuillage avait rapidement jauni et flétri, des taches brunes étaient apparues. La pluie s'était arrêtée hier au soir. On annonçait un temps doux et couvert pour toute la semaine, mais sans ondées. L'opération de sulfatage à la bouillie bordelaise avait donc été décidée et une jolie couleur bleue commençait à recouvrir le feuillage.
La pente s'accentua. Un brouillard chaud recouvrait la campagne. Des gouttes de sueur inondaient le front de l'ouvrier et commençaient à lui tomber dans les yeux. Il souleva sa casquette pour s'éponger le front. Ses mains lâchèrent un instant le volant du tracteur quand un éternuement violent le surprit. La casquette s’envola.
Au même moment, le pied de Corentin glissa brutalement sur la pédale d'accélérateur. L'engin bondit dans la pente glissante de glaise. L'homme poussa un cri, mains agrippées au volant, corps arc-bouté et pied enfoncé sur le frein. Déséquilibré, le conducteur fut projeté à terre. Sa tête heurta une murette de pierres en contrebas. Le crâne éclata dans un affreux craquement tandis que le tracteur continuait sa course folle.
On retrouva Corentin Baliveau trois heures plus tard. La murette de pierres blanches était souillée de sang. Autour des lèvres du mort, s'étaient agglutinées plusieurs coccinelles, qui semblaient lui rendre un hommage funèbre.
Une partie du meurger avait été défoncée par le tracteur enjambeur, désormais couché sur le flanc. De l’huile visqueuse, mêlée de fuel, gouttait d’une flaque en contrebas. Celle-ci brillait sous un soleil timide et refléta soudain le visage du premier témoin. Un promeneur qui passait par là, attiré par la position incongrue du tracteur. Le touriste avait d’abord distingué une tache rouge fluo, couleur minium, qui se détachait au ras du sol parmi un paysage de vignes. La lumière fortement orangée lui avait sauté aux yeux.
Et, s’étant approché à grands pas, le touriste allemand dut constater les faits. Un homme, presque en chien de fusil, comme recroquevillé, baignait dans son sang, la tête en bouillie. Parmi le peu de cheveux gris, un morceau de cervelle apparaissait. Les mouches bourdonnaient, des coccinelles voletaient, l’air sentait le fuel. Le fort contraste des couleurs donnait une touche très réaliste à ce cruel tableau. Et cette œuvre, de nature et de culture mêlées, causa un tel choc au voyageur de passage, qu’il prit ses jambes à son cou pour rejoindre l’habitation la plus proche.
Midi sonna au clocher du village. Les douze coups s’égrenèrent parmi le vent doux de juin au moment où l’homme frappa à une porte.
- Egzcusez-moi, Mat’ame ! Je… trouver un Leiche, … Parton, un homme mort dans la cam pa gnieu… Moi, courir très fite !
La personne qui venait d’ouvrir et de recevoir ces informations en pleine face, eut pour premier réflexe de se rencogner contre le battant de la porte. Dans sa blouse grise à fleurs mauves, elle fixait le visiteur, comme hallucinée, incapable de refermer la bouche qu’elle avait grand ouvert. L’homme continuait de fixer du regard cette petite vieille aux cheveux assortis à la blouse. L’Allemand aussitôt jugea cette femme bien coquette ; « Une vraie petite Vranzaise », pensa-t-il… en allemand.
Célestine Castaing eut alors un haut le cœur, croyant voir à travers l’étranger un ancien soldat Boche. En une seconde, elle se retrouva en mille neuf cent quarante-deux, tandis que l’armée allemande occupait le pays ; non loin de la ligne de démarcation. Célestine, choquée, atteinte de confusion mentale, agrippa la porte de ses deux mains usées et, d’une poussée violente, referma le battant au nez de l’importun.
Lui, en short et en sueur, ses maigres cheveux blonds plaqués sur un crâne dégarni, continuait de trembler sur ses grosses jambes poilues. Un lourd sac à dos kaki lui faisait une bosse dans le dos. Des poils dorés sortaient de ses oreilles, lui donnant une bonne tête de nounours abruti.
Hans, puisqu’il se prénommait ainsi, crut bon de s’éloigner à reculons.
Une voiture, lancée à vive allure, le heurta au niveau des genoux. Projeté comme un ballon de baudruche, le touriste refoulé s’envola dans les airs. Crissement de pneus, hurlement de freins !
Un corps lourd retomba sur la chaussée. Quatre-vingt-dix kilos de chair broyée.
Le capot de la voiture était défoncé, le pare-brise en miettes tandis que le conducteur, à peine sorti du véhicule, braillait.
La personne qui venait d’ouvrir et de recevoir ces informations en pleine face eut pour premier réflexe de se rencogner contre le battant de la porte. Dans sa blouse grise à fleurs mauves, elle fixait le visiteur, comme hallucinée, incapable de refermer la bouche qu’elle avait grand ouvert. L’homme continuait de fixer du regard cette petite vieille aux cheveux assortis à la blouse. Le touriste jugea cette femme bien coquette. « Une vraie petite Vranzaise », pensa-t-il… en allemand.
Célestine Castaing eut alors un haut le cœur, croyant revoir dans cet étranger un soldat de la dernière guerre. En une seconde, elle se retrouva en mille neuf cent quarante-deux, tandis que l’armée allemande occupait le pays ; non loin de la ligne de démarcation. Célestine, choquée, atteinte de confusion mentale, agrippa la porte de ses deux mains usées et, d’une poussée violente, referma le battant au nez de l’importun.
Lui, en short et en sueur, ses maigres cheveux blonds plaqués sur un crâne dégarni, continuait de trembler sur ses grosses jambes poilues. Un lourd sac à dos kaki lui faisait une bosse dans le dos. Des poils dorés sortaient de ses oreilles, lui donnant une bonne tête de nounours abruti. Hans, puisqu’il se prénommait ainsi, crut bon de s’éloigner à reculons.
Mais une voiture, lancée à vive allure, le heurta au niveau des genoux. Projeté comme un ballon de baudruche, le touriste s’envola dans les airs. Crissement de pneus, hurlement de freins ! Un corps lourd retomba sur la chaussée. Quatre-vingt-dix kilos de chair broyée. Tué sur le coup, l’Allemand. Son sac à dos, ouvert, gisait lamentablement au milieu de la chaussée. Une revue touristique de la Bourgogne et aux pages ensanglantées bruissait dans le vent.
Le capot de la voiture était défoncé, le pare-brise en miettes tandis que le conducteur, à peine sorti du véhicule, braillait.
- Mais, c’est pas Dieu possible ! J’y suis pour rien moi !
D’autres portes s’ouvrirent, et des curieux s’approchèrent, avec prudence. Pour la deuxième fois, la vieille Célestine, affolée par un tel vacarme, ouvrit sa porte. Devant un tel spectacle de désolation, elle se prit la tête à deux mains. Pour elle c’était sûr, le pays était à nouveau en guerre. Alors, saisie d’un courage qui lui avait toujours manqué, elle avança d’un pas ferme vers le véhicule accidenté, buste en avant. Une dizaine de personnes, inquiètes, occupaient les trottoirs. Elles se rapprochaient en silence les unes des autres, mues à la fois par un sentiment de curiosité et de crainte. Certaines, surprises au milieu de leur déjeuner, portaient une serviette autour du cou. L’une d’elles, fourchette en main, continuait de mastiquer.
- Monsieur, je vous remercie ! Je ne vous connais pas, mais soyez le bienvenu. Si vous n’étiez pas intervenu à temps, je crois que ce soldat aurait bien été capable de me violer... Je vous dois la vie, Monsieur ! Suivez-moi donc ! On va téléphoner aux gendarmes !
-
Quand le conducteur imprudent entendit cette déclaration, il éprouva un malaise. Déjà choqué par le drame qu’il venait involontairement de provoquer, il sentit ses jambes flageoler. La petite vieille, boulotte, quasi édentée, usant de minauderies quasi indécentes, s’était retournée après l’avoir saisi par le bras, l’invitant à le suivre. Il n’y était pour rien, lui, si ce crétin en short était descendu du trottoir à reculons. Le corps gisait au milieu de la chaussée tandis que des objets brisés, échappés du sac à dos, roulaient en tous sens. Si un autre véhicule arrivait dans ce virage, le bonhomme risquait d’être écrasé une seconde fois. L’auteur de l’accident hésitait. Les badauds lui adressaient des regards noirs. « Quel culot ! » semblait-il entendre. « Venir déranger de braves retraités à l’heure du déjeuner ! » Plutôt gêné par la situation, mais en homme habitué à commander, il lança à la cantonade.
- Allez donc vous poster un peu plus loin dans le virage, et des deux côtés ! Agitez les bras si un véhicule approche et surtout que personne ne touche à rien !
Des hochements de tête lui répondirent. On semblait acquiescer, mais du bout des lèvres. Célestine Castaing tirait toujours son sauveur par le bras et tous deux disparurent à l’intérieur de la maison.
**********************************
Non loin du village de Jobigny La Ronce, à quelques lieues de Beaune, quand on quitte la Départementale Quatorze, se tenait l’Oratoire des Sœurs de la Charité. Grâce aux renseignements de mon ami Antoine de La Clairgerie, un ami bourguignon qui était viticulteur dans la région, nous trouvâmes rapidement l’emplacement. Ayant laissé notre véhicule au bord d’un chemin forestier non carrossable, ce fut au bout d’une minute de marche que nous découvrîmes, Margareth et moi, le lieu saint.
Modeste par sa taille, discrète par sa position dissimulée derrière une vaste haie de platanes dressés comme de bienveillantes sentinelles, la construction du quinzième siècle occupait cependant une position stratégique. L’entrée de l’oratoire, exposée plein sud, offrait au premier regard une porte de bois noir aux deux lourds vantaux. Avant que le visiteur ne descende deux marches usées et polies, il pouvait admirer au-dessus de sa tête une voûte, avancée en surplomb. Parmi de vieilles dentelles ou broderies de pierres jaunies, trois gros blocs de calcaire ouvragé, telles des dents cariées – en arceaux, et recourbées en crocs de boucher s’avançaient, menaçantes.
On se sentait alors comme happé par cette affreuse bouche ouverte, qui vous faisait frissonner alors que vous baissiez la tête pour pénétrer dans cet antre.
La haute porte, ouvragée par d’habiles mains de sculpteurs aujourd’hui devenus poussières, présentait de multiples symboles aujourd’hui effacés. Cet obstacle noir vous invitait - sur son étrange seuil – à une curiosité toute naturelle. Que l’on soit croyant ou non, une force vous poussait, contre votre gré, sans même que vous ayez le temps de vous poser la moindre question, à pénétrer plus avant. Etaient-ce les deux têtes souriantes de lion sculptées, ou bien les larges ferrures horizontales si finement ciselées ? A moins que ne ce fut la couleur noire qui vous paraissait douce et réconfortante, soyeuse comme une peau d’animal ? Impossible de le dire…
On entrait, un point c’est tout.
Et c’est ainsi que l’austère bâtiment en pierre de Comblanchien vous avalait.
Tout d’abord, alors que clignotaient vos yeux, saisis par le contraste entre lumière et pénombre, tout votre corps vacillait. Un peu comme un effacement de vous-même, une absence.
Un vertige, léger, vous saisissait. Passé ce bref délai – vos yeux s’ouvraient soudainement. Et tout en avançant vers la lumière diffuse et bleutée des vitraux, votre personne entière devenait prisonnière d’un bien fruste décor. Les murs écaillés ne laissaient plus deviner leurs anciennes couleurs ; l’autel nu, froid comme un cadavre reposant dans l’ombre, présentait une surface de marbre lisse. Un vase de verre à l’eau verdie laissait deviner trois tiges oubliées, croupissantes. Des pétales desséchés, légers comme des plumes, desquels toute vie était absente, reposaient sur la pierre dans un décor privé de toute vie. Seuls, deux moucherons ballotés par l’air que vous veniez de déplacer en entrant, voletaient au hasard, sans aucune destinée possible.
On eût dit un lieu à l’abandon, avec un Christ en croix, qui versait les dernières larmes d’un monde disparu. Haute de deux mètres, la poutre verticale présentait un bois fendillé mais brillant. L’autre partie de la croix, d’un bois plus sombre, et sur laquelle les mains clouées du supplicié semblaient toujours saigner, ne représentait pas même un angle droit. Le corps ainsi martyrisé souffrait – gauchement - dans la demi-obscurité. Et si la couronne d’épines recevait une maigre lumière diffusée par le vitrail en surplomb, toute la face du martyr criait dans le silence, à votre encontre.
***
Le visiteur, saisi alors d’une lourde empathie, sentait presque se mouvoir sa propre colonne vertébrale. Tel un serpent d’os, contraint par trop de muscles, écrasé de tant de chairs. Le temps de la visite était à la mesure de l’exiguïté du lieu. Bien sûr, le visiteur pouvait s’octroyer un long moment de prière, à l’abri de tout témoin vivant, seul face à la croix, seul face à sa foi, pure et sincère. Et si d’autres profitaient de la solennité du lieu pour s’asseoir parmi trois courtes rangées de chaises dépareillées, c’était peut-être pour s’y reposer d’une trop longue étape. Mais la plupart des curieux qui avaient franchi le seuil ne restaient plus de cinq minutes, tant la tristesse de l’oratoire vous écrasait de désespoir. De ce lieu de prière, griffé de chagrin et de larmes, toute énergie s’était enfuie.
Alors, on retrouvait bien vite le dehors, l’air des champs, des vignes et des bois. Ravi de respirer de nouveau parmi la sainte, la puissante nature. Et elle entrait alors en vous par d’odorantes bouffées, après une longue inspiration qui vous gonflait de forces neuves. Toute une énergie bourdonnait alors à vos oreilles : chanson des ruisseaux, des arbres, écho des feuilles murmurantes. Eclairs de soleil traversant la ramure, zébrures d’oiseaux trouant l’azur.
Contraste saisissant entre une nature offerte, radieuse, explosive et l’intimité d’un lieu saint qui avait jeté sur nos deux personnes sa chape de plomb fondu.
Et dans ce panthéisme verdoyant aux mille variations colorées, parmi la fraîcheur printanière, Margareth et moi nous nous embrassâmes. Heureux de se retrouver en plein air. Puis, l’on s’assit tous deux dans l’herbe tendre, après avoir déplié une couverture de laine.
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L’Oratoire des Sœurs de la Charité avait connu pourtant ses heures de gloire et d’affluence. On y était venu pour prier le Christ, ses apôtres mais aussi ses saints locaux : Le Père Clément, frère convers détaché de l’abbaye de Cîteaux et Saint Vincent, patron des vignerons, humbles forçats de la terre.
J’appris à Margareth que la statuette de Saint Vincent avait été dérobée à plusieurs reprises. Sculptée dans un bois d’aulne au départ, elle fut maintes fois remplacée, puis protégée derrière une grille, enfin scellée. Rien n’y fit. Les voleurs n’avaient aucune âme. La niche qui abritait la statue était toujours là, tel un vestige inutile, dent creuse qui n’avait plus d’attrait. Le renfoncement concave abritait désormais une colonie d’araignées attendant le moindre insecte échappé d’un bouquet, la plus petite mouche téméraire étant venue y sceller son destin, devancer la mort.
Le saint patron de la vigne, à l’origine sans doute espagnole, ainsi que ses copies multiples devaient trôner quelque part en d’autres pays, sur le bureau d’un bourgeois, dans un cabaret près des docks ou bien chez un quelconque recéleur, passant pour un noble antiquaire.
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Margareth fut surprise d’apprendre que dans toute la Bourgogne, ce n’étaient pas moins de trois mille statuettes, effigies de plâtre, représentations peintes, modelées, tournées à la main qui avaient disparu. Le commerce de ce saint avait connu bien des avatars, bien des tribulations.
Saint Vincent protégeait la vigne des intempéries meurtrières pour les bourgeons, la fleur ou le raisin, Saint Vincent luttait contre les maladies, éloignait les charançons, le court noué, la pyrale. Il tuait sans barguigner les hannetons devenus adultes, localement appelés aussi cancoines, turcs, engraisse-poules, vers blancs, coteriaux et coterias, toutes ces larves nuisibles avant leur métamorphose. Saint Vincent éloignait des dangers aériens et souterrains, aidait les vers à mieux aérer la terre, tuait les cochenilles, les nuisibles, vous débarrassait du phylloxera, du mildiou, de la gale, de l’oïdium.
Le bon Saint Vincent se retrouvait, par la grâce de Dieu tailleur, ingénieur, laboureur, économe, régisseur, producteur, entrepreneur en management. Lui seul pouvait contribuer à commander dame nature. Selon le principe d’un philosophe anglais, on ne commandait à la Nature qu’en lui obéissant.
Le saint aux mille armes, aux mille et un talents menait des armées d’animaux souterrains pour venir en aide à des millions de ceps. Et ces centurions des ténèbres, ces vers que l’on croyait par leur vilaine forme mauvais voire suppôts de Satan, vous amélioraient le spectre racinaire de la vigne, la nature même de votre terrain, de votre climat ; ils creusaient et labouraient inlassablement des milliards de galeries souterraines. Sous trois étages invisibles, la faune épigée, endogée et acénique livrait un combat silencieux contre les bactéries, broyait et digérait le moindre déchet organique, réduisait en poussière de terre animalcules, débris végétaux, cadavres minuscules d’insectes, de larves, de cirons pour créer dans un merveilleux ballet nocturne ce miracle : un trésor né d’une alchimie contre les forces infernales et qui donnait à la vigne son substrat vital : un éternel regain, qui était l’âme du raisin.
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Margareth, ma compagne australienne, avait compris que Saint Vincent avait redonné aux bourgeons, fleurs et feuilles de la vigne un désir d’espérance que confirmait chaque printemps. Tant et si bien que les saisons déroulaient l’une après l’autre le doux tapis roulant de la vie.
Malheureusement, cette peinture agreste, ce tableau idyllique propre à vous faire croire à tous les dieux du terroir, ne montrait que la face d’un âge d’or qui n’existait que dans les rêves.
Le bon Saint Vincent, tout réel qu’il fût, ne pouvait pas toujours être au four et au moulin. Ce saint patron des vignerons doté de pouvoirs surnaturels avait aussi ses faiblesses, car tout sujet est faillible - à part Dieu, s’il existe…
Les pouvoirs supranaturels du religieux né à Saragosse vers l’an de grâce trois cent quatre ne franchissaient pas toujours les Pyrénées pour venir lutter contre tous les fléaux de la viticulture, ces noirs Sarrasins, ces Maures pesteux qui avaient envahi les terres de Bourgogne. Saint Vincent, machine de guerre antiparasitaire, n’en pouvait mais contre les attaques foliaires de l’oïdium, ces ennemis ravageurs venus du diable-vauvert !
On ne pouvait empêcher la pluie de tomber, des murs de pluies grasses qui tombaient sur la fragile fleur de la vigne. On ne pouvait pas toujours empêcher de nouveaux parasites qui faisaient leur nid sous le tendre feuillage, déposaient leurs œufs mortels, leurs larves cruelles – micro-bombes à retardement. Autant de grenades offensives qui fleurissaient en silence tandis que le brave vigneron dormait, abruti par de longues, éreintantes heures de labeur. Imaginez cet homme adulte, simple tâcheron ne possédant pas le moindre arpent de terre, cette femme ou leurs enfants, qui de l’aube au crépuscule maniaient le fessou, bouèchaient d’abord avec la mielle, taillaient la vigne et autres dures tâches. On avait beau appeler Saint Vincent, invoquer son doux nom, il n’était pas présent à cinq heures du matin, sur une ouvrée, pour y donner le premier coup, puis assurer le fossoyage, suivi de la tierce ou du binage. La pioche à deux dents pour le premier coup vous cassait le dos ; puis votre fessou en manche de châtaignier pour les autres bouèchages ne vous rapportait qu’une menue monnaie. Et Saint Vincent n’était toujours pas là au crépuscule, derrière votre dos, pour soulager vos maux, ni essuyer la sueur coulant de votre front.
Son ombre, peut-être…qui vous répétait à l’envi : « Bouèche, mon gars, bouèche, si tu ne veux pas crever de faim ! » Et quand le fessou se retrouvait dégarni d’acier, il fallait bien le payer six sols quand il se retrouvait usé par la pierraille, tous ces cailloux et ce sol dur. Retourner la terre, l’ameublir et l’assouplir, et cela trois fois l’an avec un outil de fortune vous épuisait le plus solide des hommes.
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A ces derniers mots, mon auditrice frissonna. Après avoir vérifié, par réflexe professionnel, que la bande tournait toujours, Margareth, d’un signe discret, et comme pour échapper aux distractions qui nous entouraient, m’encouragea à continuer ma narration.
Et quand la pluie vous avait épargné, parfois c’était le gel qui vous assassinait ! Gerçures, engelures, crevasses, toux, quintes et fièvres s’emparaient de tout votre corps. Sol gelé, vigne givrée, rameaux tués. Sève absente, pas le moindre souffle vital. Puits et rivières prisonniers de la glace. Et encore les brouillards, le dégel, la gadoue, suivies de terribles chaleurs… Il fallait être fort pour vivre et résister.
Saint Vincent répondait quelquefois absent. On l’implorait, conjurait le sort ; la grêle affreuse s’abattait soudain, crevant le raisin, lacérant le feuillage, brisant le moindre sarment. Alors, laissant échapper sa colère, l’ouvrier prenait la statue de bois du saint, la jetait dans la Vouge ou la Bouzaise, à moins qu’il ne retournât la face du saint patron contre le mur de l’église durant la procession de janvier.
- Où es-tu Saint Vincent, patron des vignerons ? Où donc es-tu passé, tandis que nous souffrons ?
Ce seul distique lâché dans la froidure hivernale ne trouvant pas d’écho, on s’en retournait tête basse au logis, trahi, floué par la vie. Une protection tant souhaitée, tant attendue n’était-elle qu’un leurre ? Etait-ce possible que sous le patronat du meilleur des saints protecteurs de la vigne, la défection de ce dernier soit envisageable ?
- O bon saint Vincent pourquoi m’as-tu abandonné ? O Saint patron de la vigne, par Bacchus dieu du vin, pourquoi délaisses-tu tes humbles serviteurs ?
Et jamais de réponse à la question posée. Plus jamais de repos ni de cesse. Jamais, jamais.
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J’appris alors à la jeune journaliste qui m’accompagnait, que quand la trahison vous blesse, que vous vous retrouvez totalement démuni face aux injustices de la nature, une solution paraît alors la bienvenue : un remède bien plus efficace qu’un cautère sur une jambe de bois. Un remède à vous faire danser les sabots, tourner la tête et vous distraire : un pot de bon vin de chardonnay aux arômes fleuris, voire une pleine pinte de vin mordant d’aligoté, à moins que ce ne soient quelques mesures de pinot beurot, ou de pinot franc rutilant. A la condition de les partager avec vos semblables, humbles travailleurs de la terre.
Par la grâce de cette manne versée dans les verres, toute injustice et malheurs passés semblent peu à peu s’effacer. Le vin réparateur va ravir les gosiers, réchauffer les ventres, allumer les yeux. Et quelques gorgées plus tard, courbatures oubliées, rides envolées, fusent les rires. Les corps se mettent à vibrer, rassérénés par le miracle de cette liqueur vermeille qui se propage dans vos veines. La modeste ivresse partagée vous apaise l’esprit et l’âme - peut-être même sous le regard de saint Vincent - avant de vous endormir sur la table, tête dans les bras, pour quelques heures.
Il est encore possible que cette scène idéale ne soit qu’un effet de l’imagination. Au cabaret des princes, les gueux n’y ont place, c’est certain. Une horrible piquette a pu vous être servie - boisson âcre, acide, amère. Les tâcherons qui produisent au bout de l’été par leurs incommensurables efforts le vin enchanteur n’ont que rarement le loisir d’y goûter. Peut-être y ont-ils trempé leurs lèvres, respiré les bien doux arômes, virtuels… Impénétrables sont les territoires de l’imaginaire, cette folle du logis qui vous saoule.
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Margarteth, émue par mon récit, et toute attentive à ces histoires du passé, hochait de temps en temps la tête. Captivée, semblant boire mes paroles qu’elle enregistrait sur son petit magnétophone portatif, elle m’incita à poursuivre.
Et si Monsieur le curé n’a pas le droit de faire la grimace en buvant devant ses ouailles le vin du bon Dieu, lui se permet, à la face de tous, tous les dimanches, de savourer une exquise liqueur, de préférence translucide, afin de ne pas tâcher son habit. Suave Montrachet, fringant Corton, Meursault enchanteur, Saint Aubin minéral. Tous ces vins blancs de chardonnay pour démontrer - preuve à l’appui - aux humbles croyants rassemblés le dimanche, une possible idée du bon Dieu. Toutes ces richesses liquides afin de prouver – par démonstration in situ, la puissance divine. Et les pécheurs du dimanche de baisser la tête, tentés par le diable. Pour une simple gorgée de ce nectar, combien auraient été capables en pensée de tuer l’officiant, de lui faire rendre gorge, d’étrangler le représentant du bon Dieu…
Sacrilège ! Par bonheur, Saint Vincent y pourvoyait.
Et Monsieur le Curé de lever vers le seigneur ses yeux clos, afin de mieux entrer en communication avec le divin. Instant sacré, un homme boit.
Communication directe aux arômes de tilleul, de silex ou de pamplemousse. Aux effluves de rose, de beurre frais, de sauge ou de citrons mûrs. Aux accents enchanteurs d’immémoriales saveurs sorties tout droit d’un calice en or pur.
Heureux soient les buveurs à qui ces bienfaits sont accordés, car le royaume céleste leur est ouvert en permanence. A toute heure du jour ou de la nuit.
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Je décidai de m’arrêter là, ne voulant pas que Margareth soit trop influencée par ma vision d’un passé, bien subjective.
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Ces quelques exemples cités ci-dessus pour montrer, à l’aune du rêve et de la raison, de la foi ou de la passion, de l’histoire et du territoire, qu’il faut avoir présent à l’esprit ce préambule à la fois historique et poétique, religieux et laïc, pour vous raconter que ce qui va suivre ne peut être lu pour folle menterie, pures billevesées ou racontars du diable.
Sous l’Antiquité, Les Grecs respectaient les vers de terre en tant qu’améliorateurs et garants de la fertilité du sol. Aristote (384-322 av J.C.) élève de Platon, avait surnommé les vers de terre les “intestins de la terre”.
Les Egyptiens étaient conscients de l’importance des vers. Animaux sacrés, bien que la richesse des substances fertilisantes charriées par le limon sur les berges du Nil ne fît pas défaut. Cléopâtre (69-30 av. J.C.) avait même édicté une loi interdisant d’exporter les vers de terre.
Les vers étaient considérés comme nuisibles au 18ème et 19ème siècle en Occident : ils étaient accusés (à tort, ils n’ont pas de dents !) de manger les racines des plantes. C’est de cette époque que date la mauvaise réputation des vers, heureusement non fondée. Aujourd’hui encore, les producteurs d’engrais chimiques semblent oublier que le ver de terre fait leur travail mieux qu’eux. L’humus se dégrade en même temps que les vers disparaissent. Les engrais chimiques les affaiblissent, les pesticides les tuent et rendent l’humus stérile.
On doit l’étude contemporaine du ver de terre à Charles Darwin (1809-1882), grand naturaliste passionné et fondateur de la théorie de l’évolution, qui a publié ses études dans un livre paru en 1881 (« Rôle des vers de terre dans la formation de la terre végétale »).
Aujourd’hui encore, les producteurs d’engrais chimiques semblent oublier que le ver de terre fait leur travail mieux qu’eux. L’humus se dégrade en même temps que les vers disparaissent. Les engrais chimiques les affaiblissent, les pesticides les tuent et rendent l’humus stérile.
Première biomasse du sol, les vers sont plus nombreux que les fourmis : La terre est bien vivante ! Il y a sous nos pieds d’innombrables quantités de créatures qui participent toutes à l’équilibre et à la biodiversité de notre environnement.
Les vers de terre, dont on compte, dans les climats tempérés une population de 250 000 à 5 millions d’individus par hectare : ils constituent la première biomasse du sol.
Cependant leur population diminue…victimes des tracteurs, des charrues, des pesticides, des herbicides et de la méconnaissance de leurs bienfaits pour notre environnement, leur nombre est passé, entre autre à cause de pratiques agricoles intensives et productivistes de 500 au m2 à moins de 50 en l’espace de quelques années.
Les taupes ne s’y trompent pas : on a retrouvé des vers mutilés dans le garde-manger de ces mammifères… Le ver de terre est rempli de protéines (70%), sels minéraux et autres substances vitales aux plantes et au sol (phosphore, calcium, zinc, magnésium). Ils constituent ainsi la première biomasse de protéine de la terre.
Les vers de terre se nourrissent de déchets organiques. En l'espace de 2 à 4 semaines, ils les transformeront en compost humide qui est la nourriture parfaite pour les plantes.
Certains agriculteurs font de grosses quantités de compost avec l'aide des vers de terre. Un agriculteur fait environ 15 mètres cubes de compost en 4 mois. Ainsi, il n'est plus obligé d'acheter de l'engrais qui coûte cher, puisque les vers de terre lui fournissent tout l'engrais dont il a besoin.
Le ver de terre est le seul individu que je connaisse qui déteste aller à la pêche…
Faites des vers sans en avoir l’air !
Levons nos verres au ver de terre !
Mémoire de la Terre, histoire de la vie…Mémoire vivante et histoire tellurique…
Imaginez que vous perdiez la mémoire… Vous n’avez plus alors aucune idée de la personne qui vous regarde dans le miroir. A l’état présent, votre passé a disparu, brusquement ! En perdant notre identité, même plus d’avenir, horreur !
Qui est donc soudain face à moi ?
Hors du temps, hors du lieu même, et hors de soi, comment se retrouver, se reconnaître ? Peut-être grâce à un témoin, un autre qui vous connait et qui fait donc partie un peu de vous. Oui, c’est cela : l’addition d’un autre et d’un moi ! Pour en faire un Je(u).
Un autre moi-même !
Un simple être vivant gonflé d’orgueil, la tête comme une montgolfière ! Croyant voler au-dessus des miasmes, alors que sans les « miasmes » comme il dit, il n’existerait, n’existera et ne serait même pas !
Il m’imagine alors au-dessus de l’espace, témoin voyeur qui se détache de la terre pour la regarder d’en haut ! De très haut !
Et il aperçoit alors, une mémoire d’avant la mémoire de l’homme, une mémoire géologique, minérale, vivante, en quelque sorte : pierre qui roule… Erosion, fractures, tremblements de terre, glissement de terrain, fonte des glaces, évolution, révolution, changement, souffle !
Un patrimoine culturel est alors en Je(u), en Toi, en moi, en l’autre… Pierre à pierre, étudions « La Terre » pour construire du sens, allons à la recherche non pas de l’origine, mais des lieux sur lesquels l’humanité s’est appuyée, a posé le pied, érodant, abrasant, détruisant et construisant. Une invention du paysage, paysage où l’on perd pied si on l’ignore.
La Terre nous porte et nous transporte. Faune et flore dansent ensemble, dans un ballet dont Nicolas Sténon XVII siècle a établi la chorégraphie avec le Comte de Limur, dans une folle uchronie…
La balade, et la ballade peuvent commencer.
Déclaration internationale des droits de la mémoire de la terre
De même qu’un vieil arbre garde la mémoire de sa croissance et de sa vie dans son tronc, la Terre conserve la mémoire du passé. Une mémoire inscrite dans les profondeurs et dans la surface, un affleurement, une mémoire qui affleure, qui fleurit ou refleurit. Une terre fertile qui nous chante un moi retrouvé !
Une chanson qui nous trotte dans la tête, un lambeau de mémoire…
Mémoire inscrite dans les roches, les fossiles et les paysages, une mémoire qui peut être lue, traduite et représentée dans toutes les langues et par nos cinq sens ! La musique des pierres, le souffle de la mer, la peinture d’une fleur – son odeur, son immédiateté venue du fond des âges ! Age de pierre… Patrimoine naturel, patrimoine culturel, qui suis-je au milieu de la nature, sur la Terre et dans l’air ?
Une mémoire d’avant la mémoire de l’homme, une mémoire géologique, minérale, vivante, en quelque sorte : pierre qui roule… Erosion, fractures, tremblements de terre, glissement de terrain, fonte des glaces, évolution, révolution, changement, souffle !
Un patrimoine culturel est alors en Je(u), en Toi, en moi, en l’autre… Pierre à pierre, étudions les ruines pour construire du sens, allons à la recherche non pas de l’origine, mais des lieux sur lesquels l’humanité s’est appuyée, a posé le pied, érodant, abrasant, détruisant et construisant. Une invention du paysage, paysage où l’on perd pied si on l’ignore.
En 1669 paraît, à la suite de nombreux voyages et observations en Italie, un ouvrage qui fera date dans le domaine de la géologie : "De solido intra solidum naturaliter contento dissertationis prodromus". Dans ce livre, le savant danois jette les bases de la cristallographie en montrant que les angles des faces des cristaux de quartz restent constants malgré leurs différences d'aspect et de taille. De plus, il suggère que les fossiles constituent les restes des organismes vivants ayant disparus, une idée totalement révolutionnaire pour l'époque.
Sténon fournit également une explication à la formation des montagnes par les mouvements de la croûte terrestre et démontre l'importance de l'érosion. Il met enfin en lumière le phénomène de sédimentation et donc la notion de strate. Par l'étude approfondie des couches sédimentaires et des fossiles, il prouve ainsi qu'il est possible de reconstituer l'histoire géologique d'une région, travail qu'il exécutera en Toscane, sa région d'adoption.
On peut dire que la géologie débuta avec Nicolas Sténon, un médecin danois, qui le premier en 1669 parla de strate en décrivant la superposition de couches de roches sédimentaires. Les fossiles qui caractérisent ces strates sont regardés comme des vestiges d'organismes disparus. Ils permettent de mettre en évidence une histoire de ces roches, basée sur le principe de superposition et sur le principe d'extinction et d'apparition des espèces.
La stratigraphie était née et n'a pas beaucoup changé dans ses fondements depuis cette époque. Le principe de base est qu'une strate inférieure est plus ancienne qu'une strate supérieure, c'est le principe de superposition qui permet de dater relativement les événements sédimentaires qui se succèdent.
Sténon décrivit aussi des « discordances » entre les strates, ce qui implique qu'il y ait eu basculement de ces strates avant qu'une nouvelle transgression ne vienne éroder puis superposer de nouvelles strates sur ces strates basculées.
Si Sténon reconnut que les strates pouvaient être déformées et qu'elles n'étaient plus à l'horizontale, il en conclue néanmoins qu'elles devaient l'avoir été lors de leur déposition. Le principe de déformation des roches à partir d'un état initial non déformé est donc reconnu dès le début. L'idée de plissement sera reconnue par le suisse Johan Scheuchzer (1684-1738) et énoncée plus tard par Horace Bénédict de Saussure (Genevois, second vainqueur du Mont-Blanc en 1787), et aussi par les suisses Conrad Escher et J.G. Ebels (1808). La notion d'un certain dynamisme à la surface de notre Terre était mise en place. La notion de système de chaînes de montagnes (système orogénique) alignés autour de la planète et qui se succèdent dans le temps (cycle orogénique) fut émise par Elie de Beaumont en 1829. Il définit ainsi 6 phases de déformation se succédant les unes aux autres dans les Pyrénées.
Par la suite, cette notion attira l'attention de nombreux chercheurs, chacun essayant d'expliquer ces phénomènes à sa manière. James Hall (écossais 1761-1832) produit le premier modèle analogique de ces déformations en simulant le plissement de strates par un empilement de pièces de tissu se plissant lorsqu'elles sont serrées entre deux planches de bois se rapprochant l'une de l'autre. De tels modèles analogiques sont toujours utilisés de nos jours.
Le climat varie à la surface de la planète, tant dans les températures, les taux de pluviométrie ou les variations saisonnières, ceci en fonction des latitudes, de l'altitude, des courants océaniques, de la distribution des masses continentales en encore de paramètres astronomiques.
Cette diversité de climat induit une multitude de paysages types - glaciaire, polaire, désertique, tropical humide, continental, karstique, etc., qui sont le résultat du façonnage de l'environnement par les manifestations du climat.
La morphologie du paysage est le témoin de l'évolution de ces climats dans le temps, par exemple les moraines fossiles ou les restes de palmiers à Lausanne.
L'étude des bassins sédimentaires anciens répartis à l'intérieur des continents, tel le bassin de Paris, permet d'établir une échelle stratigraphique des temps, en se basant sur les différentes faunes et flores caractérisant chaque empilement de strates.
Ainsi en France en 1849, Alcide d'Orbigny (1802-1857) définit par leurs faunes et de façon durable, vingt-sept étages du Jurassique et du Crétacé. Un travail similaire sera fait tout autour de la planète au cours du 19ème siècle; les bases d'une stratigraphie mondiale sont ainsi établies.
Ces bassins épi-continentaux, donnent de nombreux renseignements sur l'évolution des faunes et des flores aussi bien marines que terrestres. Effectivement, ces bassins peu profonds, sont souvent formés d'empilements de couches d'origine marine et d'origine continentale, dû aux phénomènes des variations eustatiques du niveau marin. Ces régions où les différentes faunes et flores se mélangent et se superposent sont donc des endroits clé pour comprendre l'histoire de la vie sur Terre. Ces différentes faunes et flores qui se suivent dans le temps amenèrent des paléontologues comme Cuvier à proposer une théorie articulée autour de catastrophes qui se seraient succédé sur Terre éliminant toute trace de vie, chaque catastrophe étant suivie d'une nouvelle création.
Remontons le temps
Un des changements, et très profond, de notre planète, est l'impact laissé par l'homme sur son environnement. Il est donc impossible de ne pas parler un peu de ce facteur perturbateur. De son berceau africain, l'homme ancien, Homo erectus, se répandit dans l'ancien monde il y a plus d'un million d'années en arrière.
L'homme moderne émergea vers –200.000 ans et pourrait être un descendant de Homo heidelbergensis qui vécut jusqu'à cette période. En fut-il de même de Homo neanderthalensis ? On ne pense, car le plus vieux représentant de celui-ci trouvé en Espagne, serait vieux de 300.000 ans, mais auraient évolué à partir d'un ancêtre vieux de 700.000 ans. Les évidences génétiques place l'émergence de l'homme moderne, Homo sapiens sapiens, en Afrique, entre 140.000 et 280.000 ans, il aurait atteint la Chine vers – 68.000 ans et l'Europe vers – 36.000 ans. Finalement la conquête des Amériques débuta il y a 10.000 ans.
Homo sapiens sapiens et H. neanderthalensis ont vécu ensemble en Europe jusqu'à l'extinction de celui-ci vers – 30.000 ans, certainement à cause de problème de compétition autour des habitats, sur un fond de glaciation en marche. Qu'en serait-il de nous si les glaciers venaient à envahir toute l'Europe ou l'Amérique du Nord ? Il semble pour l'instant que nous devions affronter plutôt un réchauffement, dont l'effet le plus désastreux serait la montée des eaux. Quelques dizaines de cm mettraient en péril la vie de millions d'habitants, et ceci sur toutes les côtes de tous les continents. Un péril commun amènera peut-être l'humanité à prendre conscience de son impact sur la planète…
Pendant le Tertiaire les espaces océanique téthysiens pas encore fermés au Crétacé supérieur vont disparaître pour laisser place à des chaînes de montagnes qui vont s'étendrent du Maroc à l'Asie du SE. Les plissements alpins vont ramener à la surface des roches de tous âges, certaines déjà affectées par d'autres phénomènes orogéniques, varisques ou cimmériens, ce qui permettra d'avoir accès à ces roches.
Ce plissement changea la face de la terre en créant des barrières faunistiques importantes, mais surtout il y eut une dégradation du climat qui se refroidit drastiquement à partir de l'Oligocène. Ceci est aussi dû à la séparation importante, alors, de l'Australie et de l'Antarctique, ce dernier continent venant se placer en position polaire. Une circulation circum antarctique d'eau froide s'installe et la glace peut commencer à s'y installer. Cependant les fluctuations du CO2 à cette époque jouent aussi un rôle prépondérant. Cette machine à refroidir le climat va lentement refroidir tous les océans de la planète, et, combiné à l'apparition des reliefs alpins en Europe et en Asie, va engendrer un cycle de glaciations de l'hémisphère nord aussi, à la fin du Tertiaire et surtout au Quaternaire.
A l'Oligocène, la chute de température moyenne en Amérique du nord côté Pacifique peut être estimé à 10°, et les écarts de température s'élargissent de 7 à 24°, un climat plus tempéré à saisons bien marquées s'installe donc sur la planète. Le niveau de la mer est aussi affecté par des variations eustatiques de très large ampleur, celle de l'Oligocène aurait pu atteindre plus de 100m de variation et doit être alors liée à une première glaciation.
A partir du Miocène, la détérioration du climat dans l'hémisphère nord va empêcher la migration de bien des mammifères à travers le détroit de Béring. La situation s'aggravera définitivement au Pléistocène, et seules des formes adaptées au froid continueront de transiter entre Amérique et Asie, y compris l'homme.
Les mammifères primitifs comme l'échidné et l'ornithorynque d'Australie, ainsi que les marsupiaux qui sont un peu plus évolués, ont une répartition fossile et actuelle sur la planète qui s'explique très bien par la tectonique des plaques. Ces groupes se sont développés en Amérique au Crétacé et de là ont entrepris une migration vers le Sud, jusqu'en Australie. Ils ont fait ce périple avant que l'Australie ne se sépare de l'Antarctique, et en passant le long d'isthme formé par des arcs volcaniques. Un seul marsupial a réussi à passer en Europe et n'a pas eu de descendant.
L'arrivée de mammifères placentaires plus évolué en Europe et en Amérique du Nord mit fin à la présence des marsupiaux dans ces régions, alors qu'ils survécurent à l'abri sur leurs radeaux sud-américain et australien suite à la dérive de ces continents durant le Tertiaire. Les deux groupes de marsupiaux purent ainsi engendrer leurs propres espèces sur ces deux continents. Ceux d'Amérique du sud durent affronter les prédateurs placentaires à la fin du Tertiaire et au Quaternaire, dû à des migrations à travers l'isthme de Panama. Grands nombres d'entre eux disparurent. Quant aux marsupiaux australiens ils purent rester en paix jusqu'à l'arrivée de l'homme il y a –30.000 ans.
Le Crétacé voit se poursuivre ce qui s'était amorcé au Jurassique, le bras océanique est-ouest Atlantique-Téthys s'élargit, le climat se réchauffe encore un peu, les océans crétacés sont très chauds et deviennent même anoxiques à un certain moment (Albien).
Cependant, quelques changements important aux limites de plaques, surtout autour du Gondwana, ont rapidement amené la fracturation de celui-ci. A la fin du Crétacé, l'Amérique du sud, l'Afrique, l'Inde sont individualisées, il reste un bloc Australie-Antarctique qui se séparera définitivement qu'au début du Tertiaire.
Coté Laurasie, l'Atlantique commencera à se propager lentement vers le nord, séparant la plaque ibérique de l'Europe, créant ainsi de nouvelles limite de plaque dans le domaine alpin, alors que le Vardar se referme totalement dans les régions balkanique, commençant ainsi les plissements alpins.
Côté Néotéthys, il y eu apparition de grand bassins d'arrière arc intra-océaniques, qui remplacèrent totalement la Néotéthys. Ainsi toutes les ophiolites des plissements Téthysiens entre Grèce et Extrème orient sont principalement d'âge Crétacé. Ces ophiolites obductèrent au Crétacé supérieur sur le pourtour du promontoire arabique (Oman, Iran, Syrie, Turquie), ainsi que sur la marge néotéthysienne de l'Inde.
La fin du Crétacé est marquée de nouveau par une extinction de masse, 85% des espèces disparurent, dans un scénario très proche de celui de la fin du Permien :
- activité volcanique importante au niveau des traps basaltiques du Deccan,
- chute d'un astéroïde important au niveau du Mexique.
L'effet combiné d'une détérioration climatique due à l'activité volcanique sur un million d'année, et celle de l'impact météoritique et les variations importantes du niveau marin dues à des refroidissements successifs ont eu raison de l'équilibre écologique affaibli.
Les dinosaures et les reptiles marins disparurent complétement, accompagnés par les ammonites et bélemnites. Les mammifères, les oiseaux, tortues, crocodiles lézards et serpents et les amphibiens survécurent, accompagnés par les plantes à graines qui étaient apparues pendant le Crétacé.
Avec la période Jurassique nous assistons à la fracturation de la Pangée, et à l'extension vers l'Ouest du domaine téthysien avec l'ouverture de la Téthys Alpine. En fait cette ouverture est plutôt liée à celle de l'Atlantique central, entre Afrique et Amérique du nord. L'ouverture se serait faite à partir de la région du Golfe du Mexique et de l'Atlantique, au Lias, puis vers l'Europe Alpine au Dogger.
La fracturation de la Pangée aura été difficile, car si la croûte de la chaîne alléghanienne encore épaisse se prête bien à la fracturation dans le domaine atlantique, la croûte de la cordillère varisque collapsée et déjà amincie des régions méditerranéennes va résister. Il s'en suivra l'ouverture d'une multitude de rifts affectant toute la future région alpine au sens large. Finalement, une ouverture océanique pris place le long de la future chaîne alpine, du Maroc aux Carpathes en passant par l'Italie et les Alpes occidentales. Cet océan alpin ne fut jamais très large et ne fut jamais vraiment relié directement à la Néotéthys. Au Jurassique, cette dernière commence à subducter sous le bord sud de l'Asie, créant une cordillère affectée localement par l'ouverture de bassins d'arrière arc comme, le Vardar, l'océan Izmir-Ankara le domaine sud-Caspien, et l'océan de Panjao en Afghanistan.
Ces back-arc néotéthysiens jurassiques donneront de nombreuses ophiolites lors de leur fermeture qui commence pour le Vardar déjà au Jurassique supérieur, compensant ainsi l'ouverture de l'Atlantique central. Avec cette ouverture Atlantique, un système d'océan est-ouest est mis en place, réchauffant certainement le climat ; le Jurassique comme le Crétacé furent des périodes très chaudes, accompagnées de climat à effet de serre prononcé, sans glaciation. Ceci permit l'expansion très importante des reptiles et plus particulièrement des dinosaures sur toute la Pangée. On assiste aussi à l'apparition des premiers oiseaux, accompagnés dans le ciel par des reptiles volant (Ptérosaures), alors que d'autres retournent vivre dans la mer (Ichtyosaures, Plésiosaures, Mésosaures), tout comme le feront certains mammifères au Tertiaire.
Le Trias va voir la disparition de la Paléotéthys au profit de la Néotéthys. Sur le bord de la Laurasie, de nombreux bassins d'arrière arc se sont ouverts pendant le Trias dû à l'accélération du roll-back de la Paléotéthys. Les blocs cimmériens vont refermer bons nombres d'entre eux avant de se coller à la Laurasie à la fin du Trias. Cette collision cimmérienne, bien souvent entre terranes, ne donnera pas de grands reliefs, excepté au nord de l'Iran, où de grande quantité de sédiments mollassique seront déposé au Trias supérieur et au Lias des deux côtés de l'orogène, maintenant disparut suite à l'ouverture de la mer Caspienne. Là aussi cette molasse est riche en charbon.
Les restes de la marge active paléotéthysienne permo-triasique et de l'orogène cimmérien se retrouvent en Grèce, en Turquie, en Iran, en Afghanistan, au Tibet, en Thaïlande et en Malaisie. Plus à l'Est, ils marquent aussi la collision entre les deux blocs chinois du nord et du sud, accompagnée de roches métamorphiques de très haute pression datées à 220 Ma.
Albert Wurm :
« Nous devons garder nos racines dans la Terre, et élever notre Cœur vers le Ciel. »
« Mais on ne saurait vivre d’amour sans la Terre », répond un ver de terre amoureux d’une étoile…
LES VERS DE TERRE
Ce sont d’insatiables et inépuisables tubes digestifs. Les vers de terre peuvent avaler jusqu’à 400 tonnes par hectare et par an ! En dix ans, ils sont capables de digérer l’intégralité de la couche arable d’un sol sur 25 centimètres de profondeur. Chez les populations de lombriciens, il existe une centaine d’espèces en France, qui ingèrent et malaxent sans relâche la litière végétale en décomposition à la surface du sol et la rejettent sous forme de boulettes fécales, aussi bien à la surface du sol sur lequel apparaissent ces « turricules » ou plus en profondeur dans leurs galeries. Ils brassent ainsi la matière organique et la matière minérale du sol. « Ils créent des complexes organo-minéraux sous forme de micro-agrégats, le meilleur du sol. C’est ce qui lui donne sa structure grumeleuse », explique le spécialiste de la faune du sol Daniel Cluzeau, du laboratoire écosystèmes, biodiversité, évolution, du CNRS et de l’université de Rennes I.
Le ver de terre, objet d’étude insolite, est, ces toutes dernières années, source d’un véritable intérêt scientifique. Il faut dire qu’à mesure qu’il disparaît des sols de France, on lui prête un rôle de plus en plus décisif dans leur bonne santé. Une prairie permanente non traitée abrite 150 à 300 individus au mètre carré, appartenant à une dizaine d’espèces différentes de lombriciens, soit une tonne à 2,5 tonnes de vers de terre par hectare. Dans un champ de céréales ou un vignoble, soumis de longue date à une pratique agricole très intensive, des reliquats de populations un à trois vers de terre au mètre carré, soit 50 kg à l’hectare ont pu être recensés.
Le sol ayant une grande capacité d’amortissement et le réseau de galeries pouvant perdurer une dizaine d’années après la disparition des vers, l’ampleur du dommage n’est perceptible qu’à retardement. Alors, le jour où les problèmes apparaissent, l’état de dégradation est très avancé.
C’est qu’en quelques années, l’aide des lombriciens est apparue décisive. Les plus petits (les épigés), de moins de 5 cm, vivent à la surface et œuvrent à la fragmentation du couvert végétal. Les moyens (les endogés) mesurent jusqu’à 20cm. Ils restent sous terre, se nourrissent de matière organique déjà dégradée et creusent un réseau de galeries horizontales petites et ramifiées. Et il y a les rois (les anéciques), les plus grands vers de terre, de 10 à 110 cm, inégalables mineurs de fond, qui forent des galeries verticales, jusqu’à trois mètres de profondeur, dans un incessant va et vient entre les couches profondes et la surface où ils viennent se nourrir la nuit pour échapper aux prédateurs qui raffolent de cet apport en protéines. Mais pire que les oiseaux, renards ou sangliers, la charrue est leur ennemi numéro un. D’aucuns aujourd’hui renoncent au travail mécanisé pour laisser œuvrer ces ingénieurs du sol. Car l’architecture de leurs galeries est un vrai don de la nature. Ce réseau de canalisations jusqu’à 500 m linéaires par mètre carré assure à la fois une respiration du sol et une bonne pénétration des eaux. La porosité accroît la capacité de rétention de l’eau qui ne ruisselle pas ni ne s’écoule trop vite en profondeur. La microflore a alors le temps d’épurer l’eau avant qu’elle ne gagne les nappes souterraines. Les racines des plantes sauvages ou cultivées se nourrissent des éléments minéraux préparés par les lombriciens et profitent des galeries pour pénétrer plus profondément dans le sol ; cela participe à l’approfondissement de la couche arable.
La disparition de ces précieux architectes n’est cependant pas inéluctable. En multipliant les pratiques positives –non retournement de la terre, couvert végétal, limitation des intrants, etc., Daniel Cluzeau a pu constater qu’au bout de quelques années, les populations résiduelles de quelques unités de vers de terre au mètre carré pouvaient passer à quelques dizaines au mètre carré.
Au regard des nouvelles fonctions environnementales du sol (stockage du carbone, préservation de la biodiversité, lutte contre l’érosion), le labour systématique présente plusieurs inconvénients. Lors du labour, il y a un retournement du sol, l’ensemble des résidus de la récolte précédente (telle la paille de blé ou les feuilles de betterave) est enfoui. La surface du sol, alors nu, se dégrade plus rapidement sous l’action de la pluie, favorisant le ruissellement générateur d’érosion. Il peut aussi se créer une « semelle de labour », c’est à dire un tassement du sol à 30 centimètres de profondeur (là où les roues du tracteur et la charrue prennent appui), limitant l’infiltration de l’eau et la pénétration des racines. Inversement, s’ils restent en surface, ces résidus de culture jouent un rôle protecteur contre l’action de la pluie. En outre, ils servent de gîte et de couvert à la faune du sol. Il est clair que l’enfouissement de cette nourriture se traduit par une baisse quantitative des organismes vivants dans le sol. De plus, l’action de retournement est préjudiciable aux vers de terre. Enfin, le labour accélère la décomposition et la minéralisation de la matière organique du sol. Le carbone stocké dans la biomasse est alors plus vite relâché dans l’atmosphère. Pourtant, plusieurs arguments ont longtemps plaidé en faveur du labour, notamment parce que celui ci améliore la structure du sol et favorise son aération. Même si l’on peut aujourd’hui obtenir des résultats comparables grâce à de nouveaux outils de travail du sol profond, sans retournement. Et, argument de poids, le retournement est un moyen mécanique de lutte contre les adventices (les mauvaises herbes). Le non labour s’accompagne d’un recours obligatoire aux herbicides, sauf à envisager d’autres moyens de lutte. L’avenir réside certainement dans le bon usage des périodes d’intercultures, c’est à dire dans les cultures intermédiaires (céréales, moutarde colza, radis, etc.) plantées après les récoltes d’été et qui ont uniquement vocation à produire de la biomasse (il n’y a pas production de grain, la culture étant détruite soit par le gel hivernal, soit par un herbicide). Enfin, il convient d’étudier les meilleures rotations de culture, certaines alternances étant naturellement favorables à la lutte contre les adventices. La suppression du labour n’est donc pas une fin en soi.
Abandonner le labour ?
À travers le labour systématique, les agriculteurs cherchent à la fois à se débarrasser des débris végétaux et à obtenir une fertilisation naturelle grâce à la consommation d’humus qui s’est transformé en sels minéraux. Mais en œuvrant ainsi, le sol surexploité finit par s’appauvrir. On peut estimer aujourd’hui que quelque 10 000 agriculteurs dont les exploitations représentent environ 10 % des terres cultivées ont décidé d’opter pour un abandon progressif du travail du sol. Il faut alors plusieurs années avant que le sol ne retrouve un bon niveau d’activité biologique grâce à l’adoption de pratiques positives (couvert végétal, rotation des cultures, etc.). Un agriculteur qui opte pour les techniques culturales simplifiées réalise 20 à 40 % d’économie en coût de mécanisation (notamment sur le poste carburant). Celui qui va plus loin et pratique le semis direct arrive, lui, à diviser par deux sa consommation de carburant. Et cela sans perte de productivité, si les techniques adoptées sont bien maîtrisées. Les partisans du non labour arrivent aussi à diminuer les apports d’engrais pour la fertilisation. Reste encore, il est vrai, à régler le problème du recours aux produits phytosanitaires pour le désherbage. Nous y travaillons. Des pays comme le Brésil, plus en avance que nous, en utilisent peu. Nous avons donc devant nous une grande marge de progrès. Cela devrait permettre d’envisager à terme une convergence d’approche avec l’agriculture biologique. Malheureusement, ces techniques sont discréditées en France et peu soutenues par les pouvoirs publics. Il n’est certes pas très étonnant que les industriels de l’agrochimie et du matériel agricole soient peu désireux que les agriculteurs reprennent de l’autonomie de gestion dans leurs champs. Pourtant, ces pratiques sont vertueuses d’un point de vue environnemental, aussi bien pour préserver la qualité des sols que pour limiter les rejets de gaz à effet de serre (grâce à une moindre consommation de carburant et à un meilleur stockage du carbone dans la matière organique). Elles ont aussi montré leur efficacité technique et économique. Elles devraient, de ce fait, pouvoir concerner au moins la moitié des terres cultivées.
Je pense sincèrement qu’en choisissant un système agricole, il faut tenir compte de la vie de nos sols. Les vers de terre en sont probablement les meilleurs ambassadeurs. En les connaissant mieux, peut-être arriverons-nous à leur redonner la place et les responsabilités qu’ils savent si bien prendre.
D’abord, il n’existe pas un ver de terre, mais de nombreuses espèces adaptées à des situations écologiques différentes. En les observant de plus près, vous remarquerez que leur taille, leur forme et leurs couleurs diffèrent. Mais toutes les espèces de vers de terre ont en commun la faculté de se nourrir principalement de déchets végétaux plus ou moins décomposés. Les vers de terre ne sont jamais des ravageurs et ne peuvent pas provoquer de dégâts aux cultures.
Les vers de terre que nous retrouvons dans nos champs appartiennent à trois groupes écologiques différents :
• Les épigés, de petite taille, vivent près de la surface du sol. Ils se nourrissent de matières organiques fraîches et représentent 5 % de la biomasse des vers• Les endogés, de taille moyenne, vivent dans les 20 premiers centimètres du sol. Ils se nourrissent de matière organique dispersée dans la partie minérale du sol et sont responsables des nombreuses galeries creusées horizontalement. Ils représentent de 20 à 40 % de la biomasse des vers de terre du sol.
• Les anéciques, les gros, cherchent leur nourriture à la surface du sol et la distribuent dans tout le profil du sol grâce aux galeries verticales qu’ils creusent. Ils représentent 40 à 60 % de la biomasse des vers de terre du sol.
Les impacts des vers de terre sur la fertilité du sol sont nombreux :
1. Leurs nombreuses galeries permettent une meilleure infiltration de l’eau. 2. Les tunnels qu’ils creusent favorisent une meilleure aération du sol. 3. Ils sont capables de briser la semelle de labour. 4. Ils diminuent les zones de compaction. 5. Ils gèrent efficacement les matières organiques fraîches 6. Ils stimulent la croissance des plantes. 7. Les analyses de sol en sont améliorées. 8. Le pH est stabilisé. 9. Leur activité encourage la prolifération des microbes. 10. Et la structure des sols est grandement améliorée.
Les vers de terre et le travail du sol
Les vers de terre réalisent un travail souterrain capable de supplanter celui de la charrue. Leur rôle est largement reconnu depuis longtemps. En 1882, Darwin disait : « La charrue est une des inventions les plus anciennes et les plus importantes de l’homme, mais longtemps avant qu’elle n’existe, le sol était de fait labouré régulièrement par les vers de terre et il ne cessera jamais de l’être encore. »
Les vers de terre colonisent tous les étages du sol. Un des rôles les plus visibles du ver de terre est l’amélioration de la structure du sol. Les vers de terre ingèrent et digèrent le sol. Cette activité permet de brasser le sol, de fournir un espace de vie favorable aux micro-organismes et de disperser la matière organique et les organismes vivants dans tout le profil du sol.
Combinés aux résidus laissés à la surface du sol, les turricules et les amas d’éléments organiques, véritables garde-manger, limitent l’érosion et le ruissellement en diversifiant la surface du sol.
Un laboureur infatigable : les vers de terre mangent tout le temps quand ils ne sont pas en arrêt de travail pour cause de froid… Les quantités ingérées de litière et de terre transitant annuellement à travers leur tube varient entre 100 et 400 kg par kilogramme de biomasse vivante. Cette variation dépend de l’espèce de vers en question.
Ce brassage intime des matières organiques et minérales contribue fortement à la création et au maintien de la structure grumeleuse du sol. Lors de la digestion, les vers de terre épigés fragmentent les résidus végétaux pour que les anéciques les enfouissent.
Un draineur sous-estimé : grâce à leurs nombreuses galeries qui parcourent le sol dans tous les sens, les vers de terre améliorent aussi la macroporosité du sol. Ceci se traduit par une meilleure infiltration de l’eau dans le sol, moins de ruissellement, et aussi une meilleure exploration du sol par les racines.
Un facilitateur de la fertilité du sol : les vers de terre n’augmentent pas les éléments nutritifs, mais les rendent plus assimilables. La façon de mesurer l’amélioration du sol grâce à l’action des vers de terre diffère d’une étude à l’autre. Toutefois, ces études sont unanimes sur le fait que les vers de terre améliorent le sol.
Chose certaine, les vers de terre augmentent l’activité microbienne, un élément essentiel de la fertilité du sol. Le tableau suivant présente la composition des turricules de vers de terre et de la terre arable à différentes profondeurs. Ces données sont le résultat d’une étude menée par Lunt et Jacobson, Minnich en 1972.
Un protecteur des cultures : parce qu’ils se nourrissent des résidus de cultures, les vers de terre en empêchent l’accumulation, réduisant ainsi la prolifération des ravageurs.
La population des vers de terre varie selon la région, bien sûr, mais aussi selon les pratiques agricoles adoptées. La population des vers de terre est affectée d’abord par l’abondance de nourriture et ensuite par le positionnement de celle-ci. Plus les résidus sont enfouis, moins ils sont disponibles pour les vers de terre.
La règle est donc très simple. De la nourriture et en surface, s’il vous plaît : les vers de terre viendront la chercher et seront dans un meilleur environnement pour les décomposer, un environnement aérobique, c’est-à-dire en présence d’oxygène. D’autant plus que l’humidité conservée en surface par la couverture de résidus favorise leur reproduction.
Avez-vous déjà entendu ce vieux proverbe paysan ? « Le soit disant appelé Dieu sait comment s’obtient la fertilité de la terre, et il en a confié le secret aux vers de terre. »
Nous sommes dans un monde où les nouveaux défis sont de faire autant, sinon plus, avec moins, souvent beaucoup moins, d’intrants. Les gaz à effet de serre nous amènent à réfléchir sur notre consommation énergétique. Le développement durable veut nous voir adopter des pratiques qui permettront d’accroître la biodiversité.
En choisissant des pratiques agricoles de conservation qui préservent et encouragent le développement des populations de vers de terre dans nos champs, nous mettons toutes les chances de notre côté pour améliorer le potentiel de production de nos sols. Ces pratiques agricoles de conservation comprennent tout système qui permet de garder une couverture de 30 % de résidus et plus à la surface du sol, et ce, après semis. Elles comprennent aussi et sûrement des rotations à plusieurs cultures qui permettent une alimentation variée pour nos amis les vers de terre.
La charrue est une des inventions les plus anciennes et les plus précieuses de l’homme, mais longtemps avant qu’elle existât, le sol était de fait labouré par les vers de terre et il ne cessera jamais de l’être encore. Il est permis de douter qu’il y ait beaucoup d’autres animaux qui aient joué dans l’histoire du globe un rôle aussi important que ces créatures d’une organisation si inférieure.
Glissez un tube, le tube digestif, à l’intérieur d’un autre fait d’anneaux successifs (de 80 à 450) dotés de muscles qui permettent contraction et extension et vous aurez une image, très simplifiée, de l’organisation d’un ver de terre. Ajoutez quelques soies, pas trop, car les lombrics sont des vers oligochètes, c’est à dire médiocrement pourvus de soies par opposition aux polychètes, qui en ont beaucoup, comme certains vers marins. Ces soies auxquelles sont attachés des muscles, permettent aux lombrics de s’accrocher à la surface sur laquelle ils rampent et de circuler dans les galeries.
Les vers de terre n’ont pas d’organes respiratoires distincts. Les échanges gazeux se font au niveau des téguments qui sont constamment maintenus humides. Le système circulatoire comprend un gros vaisseau dorsal contractile où le sang est propulsé vers l’avant. Cinq à sept paires de cœurs latéraux reprennent le sang et l’envoient vers l’arrière dans un vaisseau ventral. Le tube digestif est assez élaboré et comprend une bouche, un pharynx qui peut servir de ventouse pour tirer les aliments dans les galeries et de broyeur pour les triturer. Les aliments passent ensuite dans le jabot, reçoivent un apport de carbonate de calcium des glandes de Morren, passent dans le gésier qui continue le broyage et atteignent enfin l’intestin.
Chaque ver est à la fois mâle et femelle. L’accouplement est cependant nécessaire pour assurer la fécondation mutuelle, y compris dans le cas assez fréquent où les organes mâles sont absents ou non fonctionnels et où la reproduction s’opère par parthénogenèse. Les cocons contiennent un nombre d’œufs assez réduit, parfois un seul. Au niveau mondial environ 3 000 espèces, réparties dans 15 familles, ont été décrites. Les grandes glaciations du quaternaire ont provoqué l’extinction des vers de terre. On n’observe qu’une trentaine d’espèces dans le nord de l’Europe et environ une centaine au sud. Les régions tropicales sont beaucoup plus riches. Chez les différentes espèces la taille varie de quelques centimètres à plus d’un mètre. Une espèce d’Amérique du sud atteint même trois mètres de longueur.
En fonction de leur mode de vie les vers de terre se répartissent en trois grandes catégories : épigés, anéciques et endogés.
Les vers de terre épigés :
Ils vivent à la surface du sol, au niveau de la litière et dans les matières organiques en décomposition. On les trouvera également dans les excréments des grands herbivores ou dans le bois humide en cours de décomposition. Peu protégés ils subissent une forte prédation qu’ils compensent par une fertilité élevée 42 à 106 cocons par adulte et par an. Quand la nourriture est abondante et les conditions climatiques favorables, ils peuvent se multiplier très rapidement. Leurs cocons, qui résistent à la sécheresse, assurent la survie de l’espèce. Les vers de terre épigés jouent un rôle important dans le recyclage de la matière organique. On les utilise parfois de façon industrielle pour produire du « lombricompost » et pour traiter les ordures ménagères. Certaines espèces sont élevées pour servir d’appâts pour la pêche.
Les vers de terre endogés
Ils représentent 20 à 50 % de la biomasse des terres fertiles et vivent en permanence dans le sol où ils creusent des galeries horizontales. Ils ne sont pas pigmentés. Ils ont une fécondité moyenne 8 à 27 cocons par adulte et par an. Ils se nourrissent de terre plus ou moins riche en matière organique. En période de sécheresse ils tombent en léthargie et on les trouve enroulés sur eux-mêmes. Les vers endogés présentent des modes de vie assez différenciés. Certains sont filiformes et s’installent le long des racines, d’autres forment des pelotes dans les couches profondes du sol, à proximité des drains, et filtrent l’eau dont ils séparent les particules organiques. On en connaît aussi qui sont prédateurs d’autres vers de terre.
Les vers de terre anéciques
Ce sont eux que l’on trouve lorsqu’on retourne la terre du jardin. S’il n’y a pas de vers de terre dans votre jardin ce n’est pas bon signe…. Ils vivent dans des galeries verticales et viennent « faire leurs provisions » à la surface du sol tout en restant prudemment accrochés par la queue à l’entrée de leur terrier. Les feuilles et les débris organiques qu’ils peuvent entraîner dans leurs galeries sont ingurgités avec de la terre. Les excréments sont déposés à la surface du sol sous forme de tortillons appelés aussi turricules. Des trois groupes ce sont eux qui ont la fécondité la plus réduite 3 à 13 cocons par adulte et par an. En Europe tempérée les vers anéciques représentent 80 % de la masse totale des lombrics. En période estivale ils tombent en léthargie. Le plus grand vers anécique de la faune française dépasse 1 mètre de long.
Dans les régions tempérées, un hectare de prairie contient de 1 à 3 tonnes de vers de terre qui creusent de 4 000 à 5 000 km de galeries. Le volume de terre ingéré est considérable : 250 tonnes par an et par tonne de vers anéciques. La matière organique, par exemple les feuilles mortes, est triturée, décomposée, avec l’aide de la flore microbienne et recyclée en éléments minéraux assimilables par les plantes. Parfois les vers laissent les feuilles se décomposer partiellement dans les galeries, surtout quand elles sont dures, comme les feuilles de chênes verts. Les aiguilles des résineux sont tout à fait indigestes et les vers anéciques disparaissent de ces plantations. Parfois la décomposition nécessite plusieurs cycles, plusieurs passages dans le ver de terre qui ingère à nouveau ses excréments après qu’ils aient subi un certain temps de fermentation.
Dans les terres agricoles, les vers de terre participent avec les micro-organismes du sol à un recyclage qui porte sur une masse équivalente ou supérieure à celle qui est récoltée. Cette action déjà très importante, devient irremplaçable quand il s’agit de milieux inaccessibles à la charrue, comme les forêts, les maquis, les garrigues.
La présence des vers de terre maintient une structure du sol, dite grumeleuse, qui résulte du passage de la terre dans le tube digestif, des apports de différentes sécrétions et de l’action des bactéries et des champignons. Cette structure est favorable à la circulation de l’air et de l’eau, elle favorise la vie bactérienne et augmente la fertilité du sol. Par contre cette structure grumeleuse disparaît si les vers de terre sont éliminés par les traitements chimiques, les labours fréquents, ou si le sol est compacté par le passage répété d’engins lourds.
A partir d’une longueur de 5 000 km de galeries par hectare et en prenant un diamètre moyen de 3,2 mm le calcul montre qu’on obtient une surface de contact air sol de 50 000 m² c’est à dire 5 hectares. Autrement dit il faut se représenter que pour chaque mètre carré de sol, les parois des galeries des vers de terre représentent une surface cinq fois plus grande. Dans ce calcul on suppose que les parois des galeries sont régulières, lisses, ce qui n’est pas le cas, la surface de contact est donc encore plus importante.
Ces immenses réseaux de galeries procurent des voies d’infiltration dans le sol. De plus la structure grumeleuse du sol est favorable au stockage de l’eau. Un sol qui possède une population importante de vers de terre peut absorber des précipitations importantes, voire de très fortes pluies d’orage. La présence des vers de terre limite les risques de ruissellement en surface. Protéger les populations de vers de terre, restaurer les populations détruites ou affaiblies, constituent un moyen efficace de lutter contre l’érosion des sols et d’augmenter leur fertilité.
Par le travail constant qu’ils exercent, les vers de terre enfouissent dans les couches profondes du sol les éléments organiques prélevés en surface et remontent à la surface la terre des couches profondes ingérée en même temps que les matières organiques. Charles Darwin les appelait les « premiers laboureurs ». Titre amplement mérité au vu de leurs travaux.
Les vers de terre
sont les seuls animaux domestiques
qui n’ont aucun inconvénient
pour notre environnement !
Dans le jardin, ils aident entre autre à améliorer la qualité du sol et sa structure, parant ainsi aux dommages causés par les pluies acides et les inondations. A la maison, ils mangent nos déchets et produisent le meilleur engrais naturel pour tous les végétaux. Les plantes nourries au lombri-compost, c’est-à-dire le résultat de la digestion des vers et les restes de matières organiques décomposées, sont plus résistantes aux attaques de maladies et de parasites. Les vers sont également utilisés en élevage et pluri-élevage et dans l’alimentation des animaux, sans oublier leur récente mis à profit pour le traitement des eaux usées.
L’origine des vers de terre actuels remonte au mésozoïque, environ 200 millions d’années. Leurs ancêtres vivaient dans l’eau. Ils ont fait leur évolution principale au même moment que les plantes à fleurs, il y a environ 100 millions d’années et sont devenus habitants de la terre à partir de la formation du sol, par l’interaction de la végétation, du climat et des roches primitives. L’évolution des vers a continué avec l’évolution des plantes.


HYMNE AU VER DE TERRE in « mémoires d’encre… »
Le successeur de l’abeille à longues antennes est connu depuis hier. Le Lumbricus terristris a été élu «Animal de l’année 2011» par Pro Natura. Cette espèce de vers de terre, la plus commune de Suisse, se voit récompensée pour le rôle capital qu’elle joue sur la vitalité des terres. Les lombrics qui se résument à un tube digestif, produisent jusqu’à 100 tonnes d’humus par hectare et par année. Une masse d’engrais cruciale pour les sols.
Sous l’eau, c’est la truite de lac qui est sacrée «Poisson de l’année 2011», par la Fédération Suisse de pêche (FSP). Ce salmonidé, qui par ailleurs doit être friand de lombrics, remonte les rivières pour frayer. Mais les obstacles infranchissables qu’il rencontre le long des cours d’eaux mettent en péril l'espèce. «Nous avons choisi cette truite, car elle illustre parfaitement la problématique de la renaturalisation des rivières», précise Roland Seiler de la FSP.
Chez les oiseaux, le lauréat ne sera pas connu avant la fin du mois. «Mais il s’agira d’une espèce forestière, en raison de l’année internationale de la forêt», promet l’Aspo/Birdlife Suisse.
L’ONU couve, elle, un autre volatile en décrétant 2011 «Année de la chauve-souris». Elle veut ainsi attirer l’attention sur les 1100 espèces de chiroptères, dont la moitié sont menacées. Ces petits mammifères volants aident au maintien de l'équilibre des forêts de la planète.
Ce livre est dédié à Armand Robin
Né à Plouguernevel en 1912 dans une famille de cultivateurs bretons, enfant surdoué, Armand Robin fut poète, critique et traducteur en vingt-deux langues. Attiré par le communisme, mais déçu aussitôt, il dénonce le stalinisme et adhère à la Fédération anarchiste. Arrêté pour désordres sur la voir publique, Armand Robin, esprit libre, réfractaire, connut une mort suspecte en 1961 dans les mains de la police française.
L’intelligence a été donnée à l’homme pour lui permettre de dresser le constat de "l’éternelle imposture" sur laquelle repose la marche du monde ; une fois cette prise de conscience effectuée, la vie se révèle belle et joyeuse. Il s’agira alors de ne viser que son accomplissement, dégagé le plus possible des contraintes exercées par le Léviathan social.
"Je ne peux pas supporter l’idée qu’un homme puisse en dominer un autre, surtout pour une question d’argent." ; "Les nouilles ne nourissent pas aussi bien qu’on le prétend chez les mangeurs de canard." ; "Si vous essayez depersuader un chat ou un chien que Dieu existe, il ne vous écoute pas..." ; "Je suis un ennemi de l’autorité." Des centaines d’aphorismes et de citations de celui que René Fallet définissait comme "un poète qui descend dans la rue comme une émeute."
Dans les discours du catastrophisme scientifique, on perçoit distinctement une même délectation à nous détailler les contraintes implacables qui pèsent désormais sur notre survie. Les techniciens de l’administration des choses se bousculent pour annoncer triomphalement la mauvaise nouvelle, celle qui rend enfin oiseuse toute dispute sur le gouvernement des hommes. Le catastrophisme d’État n’est très ouvertement qu’une inlassable propagande pour la survie planifiée - c’est à dire pour une version plus autoritairement administrée de ce qui existe. Ses experts n’ont au fond, après tant de bilan chiffrés et de calculs d’échéance, qu’une seule chose à dire : c’est que l’immensité des enjeux (des "défis") et l’urgence des mesures à prendre frappent d’inanité l’idée qu’on pourrait ne serait-ce qu’alléger le poids des contraintes sociales, devenues si naturelles".
Confrontant la réflexion politique et écologique à des valeurs, et redonnant à la sensibilité et à l’humour une place qu’ils n’auraient pas dû perdre, ce livre ne propose pas de théorie toute faite pour assurer la survie de l’espèce. Mais, à travers ses chapitres brefs et pénétrants, qui sont autant d’analyses de la réalité concrète dans laquelle nous vivons, il nous invite à reprendre à notre compte et à poursuivre l’interrogation. Et nous suggère que, pour remettre sur ses pieds un monde qui marche sur la tête, c’est en chacun de nous que doit s’opérer le rétablissement.
La décroissance n’est pas la croissance négative. Il convient de parler d’« a-croissance », comme on parle d’athéisme. C’est l’abandon d’une foi ou d’une religion, celle de l’économie, progrès et développement. S’il est admis que la poursuite indéfinie de la croissance est incompatible avec une planète finie, les conséquences (consommer moins) sont loin d’être acceptées. Il est encore temps de changer de trajectoire et d’imaginer un système reposant sur une autre logique : une société de décroissance.
Après l’extermination de la mégafaune par nos ancêtres chasseurs-cueilleurs, la socialisation de la nature se caractérise, avec l’apparition de l’agriculture et d’une société de classes, par la concurrence pour le surplus de production. Une logique à l’œuvre notamment dans les grandes civilisations englouties : Sumer, Rome, Mayas, etc. Mais les sociétés industrielles modernes se distinguent par leur compétence sans précédent à dominer la nature, avec une capacité unique dans l’histoire : détruire les écosystèmes à l’échelle planétaire. Pourtant, l’idéologie dominante, fondée sur le culte de la croissance, persiste à nier que notre organisation sociale engendre ces comportements mortifères. Un renversement des valeurs et une modification de la relation des humains entre eux sont aujourd’hui indispensables à la survie des espèces.
Préface
LIEUX MYTHIQUES ET CRÉATION LITTÉRAIRE
Il est des lieux qui gagnent leur dimension mythique lorsque la littérature s’en saisit pour explorer leur mémoire, leur donner une personnalité et produire des discours qui les rendent éternellement présents, nous parlent toujours.
Des terres anciennes, des sites archéologiques, le désert de sable ou ses massifs sculptés, les rivages, les terroirs, ont nourri bien des récits de diverses factures, fictionnelle, historique, philosophique, autobiographique…Pour ne citer qu’un exemple parmi une multitude, on ne peut ignorer à quel point les déserts ont investi les imaginaires des romanciers ? Le désert, comme référent et métaphore, prétexte à la réflexion mystique de la quête du Sens. Autre territoire, les chants camusiens pour Tipasa célèbrent les « noces du soleil et de la mer », celles de l’homme et de la nature.
Cette poésie du bonheur se vit plus intensément encore lorsque l’on creuse, fouille, enquête sur ce formidable patrimoine terrestre qui affleure, sur cette Terra incognita qui nous porte tous, nous frêles humains, soumis à tous les vents.
Quelle relation s’établit alors entre un lieu géographique avec ce qui l’anime et la création littéraire ? Comment cette dernière, à travers des contextes socio-historiques et esthétiques et à partir d’une posture particulière, celle d’un écrivain avec sa propre mythologie, métamorphose la perception des lieux, leur donne du sens ou le renouvelle, l’inscrit dans un patrimoine culturel, personnel ou collectif, voire universel ?
Quelle cartographie vivante des lieux mythiques peut nous offrir la littérature d’ici et d’ailleurs?
Ce roman tente de répondre à toutes ces questions, et de les illustrer par un récit à la fois historique et esthétique. Par cet éternel attelage - tiré par les chevaux de l’écriture - du poétique et du politique, labourons la mémoire des temps & des lieux.
Ce livre se veut le berceau qui vous accueille, vous lectrice ou lecteur, pour vous faire grandir, tout en vous questionnant.
Puisse cette œuvre modeste être à la bonne hauteur : humaine, tout simplement !
Toute honte bue
I
Il vient de prendre l’air à la fenêtre. La refermant, il ne le rendra plus.
Malade, tendu, presque asphyxié. Recroquevillé tel un escargot apathique dans sa coquille. Jonas a le blues. En termes plus prosaïques, la GDB. Une solide, lourde, énorme et pesante gueule de bois, comme un fer à repasser au fond de l’estomac. Qui lui joue des tours. Pas celles de Manhattan, non. Un tour de vache, vache qui rumine avec douleur, inexorablement. Un tour à effet de serre, de haut en bas. De bas en haut. Eructations, rots chargés de gaz. Fuites intempestives, par les deux bouts.
L’explosion avait eu lieu en pleine nuit, alors qu’il dormait profondément.
La déflagration, subite, incontrôlable, avait laissé s’épandre dans les draps blancs une large coulée verte. Fuyante. Digne d’une toile de maître en colère. Fusion et confusion confondues. Dans un même élan.
Bref, la cata. Jonas en avait sursauté. De douleur bien sûr, mais aussi de surprise. Puis ce fut la remontée acide. Lente. Grimaces de douleur, yeux pincés, paupières étrécies. Des larmes brouillaient sa vision cauchemardesque. Tandis que la fuite par le bas réchauffait ses maigres cuisses poissées de merde, Jonas se mit à dégueuler : tripe et vinasse. D’abord en un seul jet, violent, continu. Puis, après l’effet de surprise, un deuxième rot, suivi d’une régurgitation en bonne et due forme : page deux. Etalée sur plusieurs colonnes, draps souillés et menton baignant dans la soupe. Horreur ! Quoique toute relative, quand il s’agit d’un homme aussi expressif. Presque une forme d’art, une création expresse. Expressément réussie !
Jonas, englué des deux bouts, a juste le temps de bondir du lit. Le mauvais choix. Son pyjama trempé du bas, le torse recouvert de chyle et de glaire, l’homme affolé court à sa perte. L’étrange liquide visqueux est descendu le long de ses chevilles, devenues glissantes. Puis, c’est au tour de ses pieds. A peine posés au sol, gluants de chiasse, ils dérapent sur la descente de lit en synthétique mauve. Glissade assurée. Chute conséquente. Envol réussi.
Jonas s’affale, tout son poids concentré sur son unique coccyx. Qui éclate. Comme une coque de noix. Esquilles d’os plantées dans le cul. Fesses lacérées. Bouillie de merde mêlée. Rupture.
L’homme à terre hurle. Oublie son nom, sa patrie, sa maman. Jonas va crever. Dans un ultime effort, il se jette contre la fenêtre, arcbouté. Un ressort n’aurait pas fait mieux. Les deux mains sur la poignée de métal, Jonas ouvre la croisée, puis se penche, au-dessus du vide. Cherche son souffle. Le dernier, croit-il. Mais il n’en est pas au bout de ses peines. Une femme en bas le regarde. Elle vient de lever la tête, surprise. Un homme est là, penché, cachant le soleil naissant de son buste.
Elle se déchausse le cou pour mieux voir. On dirait qu’il va tomber. Non. Dans un bruit de cataracte, Jonas dégueule encore. Jets sonores, spasmes électriques. D’un bond, la passante esquive. Réflexes affûtés. Elle est à jeun, elle. Une flaque aux reliefs indéterminés souille à peine les pieds de la dame. Dégoûtée, elle s’éloigne, épaules contrariées, dans un silence de cathédrale. Puis elle croit entendre, mais elle est déjà loin, une fenêtre qui se referme.
Jonas souffre mille morts. N’en peut plus et ne peut s’asseoir. Ses jambes flageolent. Il va crever là. Non pas comme une merde qu’il est déjà, mais comment dire… Tel un déchet, un encombrant. Pas mal, pour « un insignifiant, une loque », comme il se plaît à le dire. Dans son entourage. Pour se faire plaindre.
Doucement, la sueur descend sur ses tempes. Crâne luisant, rides accentuées, corps vibrant, Jonas se rencogne près du placard en Formica. Gluant, humide, trempé de merde et suffocant, il désespère. « T’avais cas pas boire autant… », qu’elle lui répétait, la mère. Morte depuis un an, rayée des listes. D’ailleurs, ça lui a servi à quoi, de l’engueuler comme ça, le Jonas ? L’y est pour rien, le fils, si son père lui a transmis le flambeau. Passé la torche ! Une sacrée torchée, oui ! Le patrimoine, ça se respecte : la preuve. Tel père, tel fils. « On va pas faire mentir les proverbes, tout de même. Foi de Jonas ! »
En parlant de foie, c’est une sacrée réussite. Il a tout bon le Jonas. Reçu dix sur dix à ses examens : ulcère gastrique, ulcère duodénal, hernie hiatale, gastrite, hyperacidité, surcharge pondérale mises à part ses cuisses fluettes, péritoine en folie, proche de la perforation. Les médecins se sont penchés sur son cas. Un mystère pour la science. A côté des Mystères de Paris, d’Eugène Sue, une paille.
- Le symptôme cardinal de l’ulcère d’estomac recouvre des douleurs de type brûlures ou crampes. Vous avez mal quelque part, jeune homme ?
- Non, pourquoi vous me demandez ça ?
- Et bien, d’après votre radio du colon, du foie et de l’estomac, on distingue une triple conjonction d’Uranus dans le carré de la…
- Vous êtes toubib ou astrologue ? Qu’il lui répond le Jonas, du tac au tac. J’vous en foutrai moi, des radios ! J’ai jamais été malade, et c’est pas à 22 ans, que je vais commencer à passer des examens ! J’ai assez de mon diplôme de CAP.
- …. ?!
- Et c’est pas en faisant peur au populo, qu’on va croire et voter pour vous, en plus ! répondit le patient impatient, atrabilaire et énervé qu’est Jonas.
Comme deux ronds de flan, qu’il est resté le toubib des armées ! Scié ! Laminé ! Rétamé !
« Non, mais c’est pas vrai ! J’bois mes douze Ricard par jour, trois litres de vin blanc, et ça vient vous faire la morale ? Non, mais je rêve ! J’men vas écrire à Hippocrate, moi ! J’vous en fais le serment ! »
Deux semaines plus tard, Jonas reposait au cimetière de Larengeville, petite commune de province.
Sa lettre resta sans réponse.
II
L’air était doux, sec et joyeux. Un vol de coccinelles tournoyait par bonds saccadés autour d’un bouquet de jonquilles. Les fleurs, sur la tombe de granit poli, moucheté d’éclats roses et noirs tel un pâté de tête, lançaient vers le soleil des éclats jaunes. Tendus vers le ciel bleu, les calices s’ouvraient. Seul le silence semblait habiter les lieux. Mais bien en dessous, sous la pierre et la terre, fourmillaient des armées d’insectes et de corps en décomposition. Miracle de la vie, couches sédimentaires, le visible et l’invisible s’y côtoyaient.
GAZA
(Lumière pour les oubliés )
Ernest Pépin/Amadou Lamine Sall/Yann Venner
I
Souvent dans mon enfance
Et encore aujourd'hui j'ai entendu dire
Que les poèmes ne servent à rien
Que les fusils sont plus forts que les mots
Mais c'est la guerre qu'il faut tuer
Les mots de la paix sont innocents et faibles
Ils ne portent pas des blessés dans les bras
Ils n'enterrent pas des cadavres
Ils ne vocifèrent pas aux frontières
Ils vont graines lentes aimées de l'étincelle
Tortues lourdes de la carapace du ciel
Oiseaux indispensables à l'amour
Chaque jour cheminant chaque nuit travaillant
Pour que meure la guerre des hommes contre les hommes
La terre n'est qu'un prétexte où s'enflamment leurs yeux
Les religions allument des bûchers
Et les mains qui s'éteignent de rencontrer la mort
N'ont jamais dit bonjour à l'ennemi des bonjours
Les mots de la paix semblent des mots de lâches
On les rencontre souvent dans les yeux des cadavres
Sous les toits effondrés par tout le poids du sang
Dans les drapeaux où s'enroulent les cercueils
Ils répètent c'est la guerre qu'il faut tuer
La guerre toute la guerre
La guerre de celui qui brandit ses raisons
La guerre de celui qui a honte de ses torts
La guerre qui brûle les poèmes sans défense
La guerre qui tord les mots
Qui écrase les fleurs
Qui coupe le cou du soleil
Et qui fait du jour une fumée sans nom
Les mots de la paix ont crié au secours
Ils suivent les fantômes des peuples massacrés
Ils dénoncent ils protestent
Ils signent des pétitions qui sont des boulets d'encre
Ils demandent pardon à la mère à la sœur
A l'épouse qui se noie dans ses cheveux de veuve
Au vieillard prostré dans un jardin d'horreurs
A l'enfant dont l'enfance joue avec des assassins
II
Je demande pitié pour les femmes ! Pour ces corps fracassés, brûlés, assassinés que l'on retrouve un soir ou un matin au carrefour de la haine.
Je demande pitié pour ces amours violentes qui attentent à la vie comme s'il s'agissait d'une truie qu'on abat.
Je demande pitié à ces hommes égarés qui confondent la femme et la propriété.
Je demande pitié pour tous ces désamours qui déchirent l'amour comme une feuille de papier.
Je demande pitié pour les femmes qui veulent leur liberté et que l'on emprisonne dans la mort.
Je demande pitié pour ces mères qui n'enfantent que la mort pour cause de désaccord.
Je demande pitié pour la vie, pour le droit à la vie, pour le respect de la vie.
Je demande pitié pour celles qui ont trébuché, qui ont menti ou qui tout simplement veulent changer de destin.
Je demande pitié pour ces sœurs auxquelles on ôte
la chance de vivre en sœur des hommes.
Je demande pitié pour les femmes qui ne sont pas des saintes
et qu'on jette au bûcher comme des sorcières infâmes.
Je demande pitié pour les femmes qui veulent dire adieu ou simplement au revoir et dont on tranche les liens à coups de couteau, de pierre ou de fusil.
Je demande pitié pour que les hommes dominent en eux l'instinct bestial
de la colère, l'instinct tueur, le réflexe meurtrier, la pulsion assassine.
Je demande pitié pour que les hommes et les femmes retrouvent dans ce pays l'honneur et le respect de se donner la main par-delà les douleurs,
les malentendus, les jalousies et les divorces.
Je demande pitié car en tuant une femme, coupable réelle ou imaginaire,
c'est la dignité de l'homme qu'on assassine.
Je demande pitié car une société se mesure à la façon dont elle traite les femmes.
Je demande pitié pour que cesse le désastre des orphelins,
des familles endeuillées, des parents éplorés, des cimetières
honteux d'accueillir des martyrs.
La pire des défaites pour une société c'est de se saborder en crimes passionnels, crapuleux, fous et désespérés.
Je demande pitié pour les femmes car je me souviens que toute femme
est la mère de la vie.
III
Ils disent et prédisent des avalanches d'épées sur la ville
ils disent et prédisent des charrettes de feu sur la ville
mais ce pays n'habite ni le ventre des volcans
ni la revanche des fous amputés à vif
pourtant à force de nudités à force de cris la grâce meurt un soir…
alors pour que l'orage ne révèle pas nos iguanes
avant que des termitières ne naissent des reptiles aux yeux de sang gelé
avant que la mer ne se refuse à la mer
que le jour ne s'illumine de bougies
avant que la nuit n'ait besoin de nageoires pour regagner l'aube
pour que toute houle soit effeuillée de toute marée opulente
que tout cyclone sommeille à hauteur des pagaies
et que les oiseaux restent dressés dans la liberté des vents
avant que les routes du ciel ne soient ensevelies
pour que la mosquée repose le poids de nos épaules
et que l'église soit le havre de l'offrande
je voudrais vous dire à vous ma jeunesse de soleil et de bras abondants
à vous autres que l'âge a servi dont les années ont mûri l'âme
à vous qui avez bu toute la mémoire des lanternes
et éclairé tous les boulevards de nos doutes
à vous dont la montagne a nourri les pas
et la montagne voit plus loin que le guide
à vous à qui l'arbre a prêté son ombre et l'ombre le tronc de l'arbre
vous à qui nous souhaitons les routes du jour clair
je voudrais vous dire hors des routes du mauvais sang
des nids dorés du pouvoir aux marées de passions
je voudrais vous dire au nom de mon pays tant aimé et de ses lettres d'or
au nom des archives pourpres et glorieuses
au nom des mémoires en fleurs de miel
vous dire au nom de notre commune espérance têtue
vous dire à vous qui avez foré tant d'horizons
permis tant de jours de mil tant de jours de riz
( mais les corbeaux arrivent dans la cuisson inachevée des étoiles
les maîtres du temple ont fêlé des rêves retardé des aurores
éteint le scintillement des roses raréfié le pain et le sel
déchiffré seuls d'intouchables signes
car c'est ainsi souvent la marche des gardiens quand Dieu dort
et qu'ils jouent à prendre Sa place)
vous dire à tous vous dire avant l'ultime sirène
que de l'est les lions s'apprêtent à gravir la montagne
que l'innombrable horde dans la vallée a dénombré chaque pierre
qui fait la montagne et que toute la horde rugit face à la montagne
vous dire avant que les crinières ne se hérissent que les colères ne fermentent
à vous tous qui avez fait le choix du cercle de feu
vous dire : surprenez-nous donc
surprenez-nous à rebours des cris de tant d'oiseaux affamés
à rebours de tant de radios qui ouvrent tant de coffres scellés
de tant de journaux qui vendent crachats et roses
de tant de juges sur les routes cabossées des insomnies
de tant de faux saints dans l'impureté de leur lumière
et tout le reste qui ne porte pas un seul linge blanc…
Rien n'est pourtant fini si on sait parler à la paille avant le feu…
Vous dire que l'histoire n'a pas séché son encre
reste seulement à savoir quelle page ajouter aux livres des vivants quelle page retrancher de l'oreiller des morts
quelle page espérer demain des chants des poètes
quand sur bien des tombes auront fleuri champs de piments
et que nos fils nous auront devancés dans la bouche des juges…
Mes respects et mes vœux à vous tous
ceux qui ont prié et ceux qui sont las de prier
ceux qui ont mangé et ceux qui rusent d'avoir mangé
pour ne pas déshabiller leur dignité
ceux qui lisent les écriteaux des banques
et qui remplissent leurs poches de billets imaginaires
ceux qui croient que la terre est ronde que leur chance arrive
ceux qui ont juré de ne plus voter ni pour des hyènes ni pour des gazelles
ceux qui ne peuvent plus dormir avec leur corps la nuit
avec leur conscience le jour
ceux qui se réveillent dans leur pays et qui se demandent
comment s'appelait-il donc ce pays
ceux qui prennent la vie comme elle vient
tel l'arbre qui attend sa saison pour fleurir
car le poète a dit que l'arbre donne ses fruits
ceux dont la bouche aiguise des couteaux
dont les yeux fouillent le satin des coffres
ceux qui rient et qui n'ont même plus de dents
ceux qui dansent et chantent même quand le temps est pourri
ceux qui ont choisi d'attendre tout de la vie
ceux qui ont choisi d'attendre tout de la mort
ceux qui n'attendent rien ni de l'un ni de l'autre
ceux qui sont pauvres mais dignes ceux qui sont riches mais provisoires
à vous tous femmes et hommes de ma prophétie
enfants de mon arc-en-ciel
puissions-nous tous ensemble porter ample le mot Poésie
main à main cœur à cœur pardon contre pardon
et le servir de la terre au ciel le front haut dans la lumière
humble lumière pour les oubliés
.