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17 janvier 2011 1 17 /01 /janvier /2011 16:56
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17 janvier 2011 1 17 /01 /janvier /2011 16:50
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15 janvier 2011 6 15 /01 /janvier /2011 12:48

Il fuyait les téléphones, cherchait la nuit, était incapable de mentir, et ne pleurait que d'un oeil. Dashiell Hammett fut l'un des plus grands auteurs américains : il écrivit 5 romans et 65 nouvelles en une quinzaine d'années, puis fit silence. De 1934 jusqu'à sa mort en 1961, il ne publia plus rien. L'alcool, la tuberculose et la Commission des Activités antiaméricaines eurent raison de lui. Le sénateur McCarthy, qui questionna durement Hammett, se suicida peu après par l'alcool.

Pendant un demi-siècle, les nouvelles de Dashiell Hammett furent éditées par bribes, retirées des bibliothèques, traduites à la hache, mixées dans des recueils fourre-tout - certaines étaient tout simplement introuvables. Voici qu'on rassemble «l'Intégrale des nouvelles», sous le titre «Coups de feu dans la nuit». C'est justice : on y découvre un écrivain qui se cherche, puis se met debout, à une époque où le genre policier est considéré comme un torche-cul. Dashiell Hammett a créé le polar, sans jamais se départir d'une qualité essentielle: la dignité.

Fils d'un escroc vaguement politicien devenu juge, Dashiell Hammett part de chez lui à 14 ans, en 1908, pour mener la vie habituelle de bohème, surchauffée de causticité au bourbon, d'initiation à l'existence par la rue. Après avoir été coursier, employé des chemins de fer, clerc à la Bourse, il est engagé par l'agence Pinkerton, dont les détectives ont traqué Jesse James, Butch Cassidy et le premier serial killer des Etats-Unis, ironiquement nommé Holmes. En 1921, Hammett participe à l'enquête sur le meurtre et le viol d'une mineure par Fatty Arbuckle, le comique le plus célèbre du moment. Il enchaîne avec la découverte d'un trafic d'or sur un paquebot et, pour finir, appréhende un homme qui a volé la Grande Roue de la foire de San Francisco (un exploit !). Il voit du sang, côtoie les crapules, est écoeuré par la corruption, cette rouille des âmes et des institutions. Il découvre que le bonheur est une illusion, et que le capitalisme américain est infâme. Quand Pinkerton est engagé pour briser des grèves, Hammett s'en va. Il se met à écrire.

Il publie des nouvelles dans «Black Mask », revue de quai de gare, où un style se forge, fait de violence, de simplicité, de vitesse. Hammett crée un héros, le Continental Op (le détective de l'agence Continental), qui n'a rien de commun avec les détectives chics et snobs qui l'ont précédé, type Hercule Poirot ou Miss Marple. Le Continental Op est petit, replet, et, surtout, c'est un prolo. Il observe, ne fait confiance qu'aux faits, ne livre rien de lui-même. Il n'a pas de loupe, de fume-cigarette, de parabellum, et ne rassemble pas ses personnages à la fin dans un salon pour leur dire : «Le coupable est parmi vous» -juste avant que la lumière ne s'éteigne. Hammett enterre le roman à l'anglaise et lance un nouveau détective, Sam Spade, qui sera magnifiquement incarné par Humphrey Bogart. Entre la publication de «la Moisson rouge» (1929) et celle de «l'Introuvable» (1934), il s'écoule cinq ans. Le succès est là. «Le Faucon maltais» sera adapté trois fois au cinéma, et, le 22 novembre 1930, Hammett rencontre à Hollywood la femme de sa vie, Lillian Hellman. Celle-ci est laide, vive, ambitieuse, agressive, mondaine, acerbe. Trente et un ans plus tard, assise sur le lit où Hammett agonise, elle lui demande : «Je ne t'ai jamais eu pour moi, n'est-ce pas ?» Il ne répond pas. C'est bien dans sa manière.

En France, Hammett est publié dans les années 1930 dans la série « les Chefs-d'OEuvre du roman d'aventures », chez Gallimard. Gide aime. En mars 1949, Marcel Duhamel reprend « la Clé de verre », dans une nouvelle traduction. C'est une révélation. Dès lors, les éditions se succèdent. La « Série noire » publie les romans. Les nouvelles, elles, sont disséminées aux Editions Morgan, chez Presse-Pocket, chez Denoël (« le Dixième Indice »), chez un mystérieux SFD Editeur, (« Sam Spade »), en « Série noire » (« le Sac de Couffignal »), en « 10/18 » (« Histoires de détectives »). Mais pas question d'avoir une édition complète : Lillian Hellman, en veuve abusive, bloque tout et menace d'attaquer les transgresseurs. Devenue une dramaturge célèbre avec des pièces comme « la Vipère » et « le Tumulte », elle redoute qu'on s'aperçoive qu'elle a vampirisé Hammett jusqu'à le stériliser. Car, peu après leur rencontre, il n'a plus rien écrit. En revanche, elle est devenue prolixe. Conclusion : les pièces et les livres de Hellman sont, en partie, dus à la plume de Hammett. Elle préférerait mourir - en 1984 que de laisser cette vérité filtrer.

En attendant, quelques copains parisiens sortent, à leurs risques et périls, une édition pirate de « la Femme dans l'ombre » (Sir Francis Drake Editeur, explication du SFD précédent), en 1980. Peu à peu, les droits deviennent accessibles. Aux Etats-Unis, la Library of America (l'équivalent de «La Pléiade » en France) intègre les oeuvres complètes de Hammett à son catalogue en 1999.

Lillian Hellman-Dashiell Hammett : ils s'aimaient, ils se détestaient. Elle le délesta de son talent, mais lui donna les moyens de vivre. «Je ne sais pas pourquoi nous étions ensemble », écrira-t-elle, précisant : «Je ne lui ai jamais demandé. » Ils ont vécu ensemble, se sont séparés, se sont recollés, se sont de nouveau séparés -ni sans toi ni avec toi. Pendant la guerre, alors qu'il s'est engagé dans l'armée et qu'il est stationné aux Aléoutiennes, elle le soutient moralement. Au retour, quand les chasseurs de sorcières lui tombent dessus, elle est à ses côtés - par moments. Oui, Hammett a été compagnon de route des communistes ; oui, il est président du Civil Rights Congress de New York; oui, il fréquente Frederick Vanderbilt (le copain de Marilyn Monroe), journaliste du «Daily Worker» et «mouscoutaire» enragé. Le magazine «Hollywood Life» de mars 1951 qualifie Hammett de «conspirateur rouge» et de «subversif très dangereux».

Convoqué par McCarthy, il se mure dans le silence. Il est condamné à six mois de prison, corvée de chiottes tous les jours. Lillian Hellman refuse de payer sa caution. Il sort plus malade que jamais : ses poumons sont en dentelle, et ses codétenus se demandent pourquoi diable un homme préfère aller en taule plutôt que de livrer les noms de ses camarades du Parti, des salauds de «reds». La raison, pourtant, est simple : dignité, encore. Les livres de Hammett sont bannis, ses droits d'auteur saisis, il est quasiment à la rue. Lillian Hellman, elle, se bat contre la Commission des Activités antiaméricaines avec des avocats haut de gamme. Elle craint d'être arrêtée par le FBI, file en Europe, revient, apparaît devant la Commission en costume Balmain et... est blanchie.

A quel prix? Hammett, lui, commence un roman non policier intitulé «Tulip». Il ne le finira jamais. A peine a-t-il les yeux fermés que Lillian Hellman devient son exécutrice testamentaire, allant jusqu'à spolier Jo Hammett, la fille de l'écrivain (d'un premier mariage). Désormais, Hellman sera le pitbull des oeuvres de son homme. Elle écrit quatre tomes de Mémoires (dont «Scoundrel Time» et «Pentimento»), bourrés de mensonges, de contrevérités, de contes de fées. Elle réinvente la vérité, se dépeint en héroïne des temps modernes, va jusqu'à décrire par le menu une rencontre avec Hemingway, Hammett et Gustav Regler, le héros allemand de la guerre d'Espagne, au Stork Club en 1939. L'ennui, c'est que ni Hemingway ni Regler n'étaient à New York à cette époque.

La malédiction Hellman est enfin levée. Avec «Coups de feu dans la nuit», on peut tout lire. Il y a des nouvelles médiocres, d'autres formidables. Il y a surtout le style Hammett, sec comme un sarment, précis, net, coupant. Il a inventé, en littérature, la persistance du noir.

 

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15 janvier 2011 6 15 /01 /janvier /2011 12:45

Toute honte bue

 

 

I

 

 

Il vient de prendre l’air à la fenêtre. La refermant, il ne le rendra plus.

 

Malade, tendu, presque asphyxié. Recroquevillé tel un escargot apathique dans sa coquille. Jonas a le blues. En termes plus prosaïques, la GDB. Une solide, lourde, énorme et pesante gueule de bois, comme un fer à repasser au fond de l’estomac. Qui lui joue des tours. Pas celles de Manhattan, non. Un tour de vache, vache qui rumine avec douleur, inexorablement. Un tour à effet de serre, de haut en bas. De bas en haut. Eructations, rots chargés de gaz, de méthane entre autres. Fuites intempestives, par les deux bouts.

 

L’explosion avait eu lieu en pleine nuit, alors qu’il dormait profondément.

La déflagration, subite, incontrôlable, avait laissé s’épandre dans les draps blancs une large coulée verte. Fuyante. Digne d’une toile de maître aux pinceaux en colère. Fusion et confusion confondues. Dans un même élan.

 

Bref, la cata. Jonas en avait sursauté. De douleur bien sûr, mais aussi de surprise. Puis ce fut la remontée acide. Lente. Grimaces de douleur, yeux pincés, paupières étrécies. Des larmes brouillaient sa vision cauchemardesque. Tandis que la fuite par le bas réchauffait ses maigres cuisses poissées de merde, Jonas se mit à dégueuler : tripe et vinasse. D’abord en un seul jet, violent, continu. Puis, après l’effet de surprise, un deuxième rot, suivi d’une régurgitation en bonne et due forme : page deux. Etalée sur plusieurs colonnes, draps souillés et menton baignant dans la soupe. Horreur ! Quoique toute relative, quand il s’agit d’un homme aussi expressif. Presque une forme d’art, une création expresse. Expressément réussie !

 

Jonas, englué des deux bouts, a juste le temps de bondir du lit. Le mauvais choix. Son pyjama trempé du bas, le torse recouvert de chyle et de glaire, l’homme affolé court à sa perte. L’étrange liquide visqueux est descendu le long de ses chevilles, devenues glissantes. Puis, c’est au tour de ses pieds. A peine posés au sol, gluants de chiasse, ils dérapent sur la descente de lit en synthétique mauve. Glissade assurée. Chute conséquente. Envol réussi.

Jonas s’affale, tout son poids concentré sur son unique coccyx. Qui éclate. Comme une coque de noix. Esquilles d’os plantées dans le cul. Fesses lacérées. Bouillie de merde mêlée. Rupture.

 

L’homme à terre hurle. Oublie son nom, sa patrie, sa maman. Jonas va crever. Dans un ultime effort, il se jette contre la fenêtre, arcbouté. Un ressort n’aurait pas fait mieux. Les deux mains sur la poignée de métal, Jonas ouvre la croisée, puis se penche, au-dessus du vide. Cherche son souffle. Le dernier, croit-il. Mais il n’en est pas au bout de ses peines. Une femme en bas le regarde. Elle vient de lever la tête, surprise. Un homme est là, penché, cachant le soleil naissant de son buste.

 

Elle se déchausse le cou pour mieux voir. On dirait qu’il va tomber. Non. Dans un bruit de cataracte, Jonas dégueule encore. Jets sonores, spasmes électriques. D’un bond, la passante esquive. Réflexes affûtés. Elle est à jeun, elle. Une flaque aux reliefs indéterminés souille à peine les pieds de la dame. Dégoûtée, elle s’éloigne, épaules contrariées, dans un silence de cathédrale. Puis elle croit entendre, mais elle est déjà loin, une fenêtre qui se referme.

 

Jonas souffre mille morts. N’en peut plus et ne peut s’asseoir. Ses jambes flageolent. Il va crever là. Non pas comme une merde qu’il est déjà, mais comment dire… Tel un déchet, un encombrant. Pas mal, pour « un insignifiant, une loque », comme il se plaît à le dire. Dans son entourage. Pour se faire plaindre.

 

Doucement, la sueur descend sur ses tempes. Crâne luisant, rides accentuées, corps vibrant, Jonas se rencogne près du placard en Formica. Gluant, humide, trempé de merde et suffocant, il désespère. « T’avais cas pas boire autant… », qu’elle lui répétait, la mère. Morte depuis un an, rayée des listes. D’ailleurs, ça lui a servi à quoi, de l’engueuler comme ça, le Jonas ? L’y est pour rien, le fils, si son père lui a transmis le flambeau. Passé la torche ! Une sacrée torchée, oui ! Le patrimoine, ça se respecte : la preuve. Tel père, tel fils. « On va pas faire mentir les proverbes, tout de même. Foi de Jonas ! »

 

En parlant de foie, c’est une sacrée réussite. Il a tout bon le Jonas. Reçu dix sur dix à ses examens : ulcère gastrique, ulcère duodénal, hernie hiatale, gastrite, hyperacidité, surcharge pondérale mises à part ses cuisses fluettes, péritoine en folie, proche de la perforation. Les médecins se sont penchés sur son cas. Un mystère pour la science. A côté des Mystères de Paris, d’Eugène Sue, une paille.

 

Le symptôme cardinal de l’ulcère d’estomac recouvre des douleurs de type brûlures ou crampes. Vous avez mal quelque part, jeune homme ?

Non, pourquoi vous me demandez ça ?

Et bien, d’après votre radio du colon, du foie et de l’estomac, on distingue une triple conjonction d’Uranus dans le carré de la…

Vous êtes toubib ou astrologue ? Qu’il lui répond le Jonas, du tac au tac. J’vous en foutrai moi, des radios ! J’ai jamais été malade, et c’est pas à 22 ans, que je vais commencer à passer des examens ! J’ai assez de mon diplôme de CAP.

…. ?!

Et c’est pas en faisant peur au populo, qu’on va croire en vous, en plus ! répondit le patient impatient.

Atrabilaire énervé qu’il était le Jonas.

 

Comme deux ronds de flan, qu’il est resté le toubib des armées ! Scié ! Laminé ! Rétamé !

« Non, mais c’est pas vrai ! J’bois mes douze Ricard par jour, trois litres de vin blanc, et ça vient vous faire la morale ? Je rêve ! J’men vas écrire à Hippocrate, moi ! J’vous en fais le serment ! »

 

 

 

 

Deux semaines plus tard, Jonas reposait au cimetière de Larengeville, petite commune de province.

Sa lettre resta sans réponse.

 

 

 

 

 

 

 

                                                         II

 

L’air était doux, sec et joyeux. Un vol de coccinelles tournoyait par bonds saccadés autour d’un bouquet de jonquilles. Les fleurs, sur la tombe de granit poli, moucheté de taches roses et noires tel un pâté de tête, lançaient vers le soleil des éclats jaunes. Tendus vers le ciel bleu, les calices s’ouvraient. Seul le silence semblait habiter les lieux. Mais bien en dessous, sous la pierre et la terre, fourmillaient des armées d’insectes et de corps en décomposition. Miracle de la vie, couches sédimentaires, le visible et l’invisible s’y côtoyaient.

Jonas reposait sous diverses strates de glaise, terre humide et sable de rivière. On lui avait fait pour toujours son lit, sa litière où il resterait étendu, bien calme.

Bien sûr, il aurait souhaité bouger, remuer quelques orteils – histoire de se dégourdir les jambes. Mais que voulez-vous ? Quand on est mort sans même s’en être aperçu, il existe certains besoins naturels incompatibles avec l’état de morbidité.

Jonas n’avait ni chaud, ni froid. La soif, il ne connaissait plus. Faim, lui ? Jamais plus. Contre son gré, il était devenu un modèle de stoïcisme, un calme parmi les calmes, parangon de vertu. Qui aurait pu dire cela de lui de son vivant ? Personne ! Qui aurait pu émettre le moindre avis il y a encore deux semaines sur un soupçon ténu de guérison, une once de mieux, un comportement plus moral, voire une meilleure conduite ? Personne ! Plus personne n’était là pour dire du bien de Jonas, alcoolique dépravé au cimetière des Lilas.

Si ! Le croque-mort. Et même le fossoyeur qui passait régulièrement le râteau sur les gravillons blancs de l’allée numéro neuf. Ces deux-là auraient pu en faire des compliments sur la personne du Jonas.

 

 Un sacré caractère, certes oui ! Une langue bien pendue pour un imbibé de première ! clamait le thanatopracteur à qui voulait l’entendre. Mais ce gars-là, croyez-moi, c’était un client bien facile. Si baigné de l’intérieur que je n’eus pas à utiliser le moindre produit chimique pour le conserver à l’état de cadavre tandis qu’il reposait encore à la morgue, sous le regard des badauds ébahis. De lui, émanait un doux parfum de gentiane, de fleurs alpestres et d’herbes aromatiques les plus diverses. Un jeune cadavre si bien embaumé naturellement qu’il s’en exhalait des senteurs printanières ! Des odeurs légères ! Oui, un bien beau corps. Et ces senteurs de vin blanc, de chardonnay bien mûr, de lis et de pomme verte ! Tout un verger, tout un vignoble ! Qui l’eût cru ? A le voir ainsi étendu dans mon atelier, mon imagination, titillée par de tels arômes, se promenait déjà dans les rangs de vignes, humant les ceps, tâtant les feuillages, les grappes mûrissantes…

On y voyait poindre le soleil, puis monter au zénith avant de redescendre dans sa course régulière vers le couchant. Jamais nature plus belle ne m’avait été offerte par un cadavre. Ah, messieurs… Qui l’eût vu ainsi, allongé dans son linceul de lin blanc, aurait eu aussitôt les larmes aux yeux. Ma femme, pour dire, qui ne porte guère en estime les dépravés, les alcooliques, en un mot les déchets, et bien croyez-moi, ma femme en fut clouée sur place à la vue de cet allongé ! Oui, elle en fut éprise ! Une langueur passa dans ses yeux mauves, son regard se perdait au-delà de ce corps. Qu’elle m’eût trompé avec lui, s’il eût été vivant… ? Non ! L’idée m’effleura bien, certes. Mais de là à… Non ! C’en était trop ! Alors, devant cette femme qui ouvertement me trompait – bras écartés et visage ruisselant de larmes pour son amant – je me mis dans une absurde colère. Trépignant de rage, vexé, outré par un si déloyal comportement, je pris ma femme par la manche, lui claquait deux énormes baffes sur ses joues… Puis, le trou ! Plus rien !

La police arriva, prévenue par  les voisins alertés par mes bruits et coups de fusil répétés. C’est aujourd’hui de ma prison que je m’adresse à vous, ne m’en veuillez pas, non, je vous en prie, pitié ! J’expie, je regrette mais cet homme était trop… Comment dire, supérieur à moi, à tout ce que je représentais de négatif, de mauvais...

 Ta gueule Baliveau, on t’a assez entendu ! La ferme !

Et puis ce fossoyeur, si tendre, si vieux, si amène. Coiffé d’une casquette en visière qui lui dissimulait le regard, le vieil Onésime arpentait d’un pas lent les allées blanches de gravillon. Ses sabots de châtaignier claquaient sec, en martelant le sol de ses semelles de bois.

 Tout doux, tout beau, mon mignon ! Hein, Jonas ? T’es pas bien ici ? Six pieds sous terre dit l’expression populaire ! Oh, toi, t’es bien modeste ! un pauvre ciron perdu dans la galaxie des étoiles souterraines… on est bien peu de choses et le temps n’est plus ce qu’il était ! Mais moi, je te dis que ta place est ici. Tu verras, un peu de patience ! toi & moi, on va tranquillement installer une relation durable. Sauf si je cassais ma pipe, évidemment ! Mais t’inquiète, pas de soucis, bon pied bon œil qu’il a l’Onésime. Veuf, oui, âgé peut-être, plus tout jeune, mais le cœur est solide, et le moral itou !

Au début, quand je t’ai vu arriver avec mon collègue Alain, dans ton costume trois-pièces en bois de chêne, j’ai pas bien compris qui t’étais. Mais renseignements pris, j’ai bien vu que t’étais pas l’mauvais ch’val ! Même si y’en a qu’on craché à voix basse sur ta dépouille. Des moins que rien ceux-là ! Ils verront quand ils clamseront ! Chaterons moins haut ! Ferons pas les fiers quand i’ z’arriveront entre mes bras ! Tu sais Jonas, t’es pas pire que certains… Même mieux vois-tu, mais attends, ya mon portab’ qui sonne. Je r’viens toutàleur. Pardon.

 

Depuis deux semaines à peine qu’il est dans sa tombe, Jonas se sent un peu seul, nonobstant le chant des oiseaux, et le vol des coccinelles qui froissent de leurs élytres les fleurs offertes par l’entourage. Le vent aussi fait désormais partie des lieux. Quant aux bribes de conversations qu’il peut saisir au vol, elles sont bien maigres. D’incompréhensibles syllabes, borborygmes, éructations & chuchotements divers. Personne n’est venu sur sa tombe parmi ses proches.

 

Par contre, les odeurs, oui les odeurs, Jonas les distingue ! Cela peut paraître bizarre, mais l’odorat d’un mort existe. Pas de preuve, m’objecterez-vous. Qu’importe. Jonas est un nez supérieur. Une pointure en ce domaine, un esthète. La science n’explique pas tout ! Quand on est mort, c’est bien sûr pour… la vie… raisonnement idiot, mais comment dire ? L’homme allongé reçoit le murmure olfactif de la nature environnante. Par d’incroyables antennes. Par un sens inconnu des vivants & que je ne saurai décrire. Comme un… Non ! Un chant qui creuserait depuis la surface un chemin. Une voie invisible, une invisible trace. Jonas aspire à reconnaître ces odeurs, nouvelles pour lui. Première expérience. Plutôt mince mais bien là !

 

 

 

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7 juillet 2010 3 07 /07 /juillet /2010 10:22

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Interview de Yann Venner par Olivier Caillebaud en juin 2010 au sujet de "Cocktail cruel", roman de Yann Venner

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2 juillet 2010 5 02 /07 /juillet /2010 12:45

mer

 


Interview de Yann Venner par Olivier Caillebaud en juin 2010 au sujet de "Cocktail cruel", roman de Yann Venner

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9 mars 2010 2 09 /03 /mars /2010 12:31
Yann Venner

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9 mars 2010 2 09 /03 /mars /2010 12:27

                    Une pointure de trop

 

 

Ferdi Lance(1) était un policier de haut vol. Le meilleur de tous. Le meilleur, en tous cas, de la brigade des Abatscides - brigade chargée, comme on le sait, de la protection de l’aéroport international  Toul’house Blaniakbar.

Ferdi était payé pour enrayer tout acte terroriste, prévenir tout détournement d’avion, empêcher le trafic illicite d’armes stupéfiantes, pour prendre le Mal à la gorge, l’étrangler, et le terrasser. Véritable terrassier du crime, Ferdi Lance était aussi un pauvre ver de terre, petit lombric rampant amoureux des étoiles. En d’autres termes, il aimait les hôtesses de l’air, en consommait à foison, toujours preux chevalier servant et à la noble figure ; toujours prêt à défendre l’honneur de ces haquenées du ciel, voler à leur secours et prendre sous son aile ces belles étrangères égarées tels des albatros - une fois débarquées à terre.

Il vivait d’ailleurs depuis quelque temps avec une charmante Nastasia, hôtesse biélorusse de passage, pulpeuse blonde de vingt-six printemps. La dame en transit jouissait d’indéniables atouts ; mais le travail avant tout !

Toujours sur la brèche, plus souvent sur le tarmac que dans son hamac, Ferdi Lance courait sans cesse d’un terminal à l’autre, inspectait les soutes, reniflait le moindre bâton de shit (oeuvre de Chitan), et n’hésitait pas à faire main  basse sur tout colis suspect. Il était partout et nulle part à la fois. C’était, on vous l’a dit, un policier de haut vol.

Ses collègues les plus instruits le surnommaient Aker, génie à double tête personnifiant la terre dans sa matérialité et dont il assurait la cohésion. Représenté, à l’origine, comme une bande de terre ayant une tête humaine à chaque extrémité, Aker prit plus tard  l’aspect d’un double sphinx. Préposé à la garde des issues de l’au-delà, il était l’adversaire du défunt qui cherchait à y pénétrer. Par sa fonction, il protégeait dons Osiris.

 

On annonça « le vol 732 pour Le Caire. Embarquement immédiat. » La voix chaude et voilée de l’hôtesse invitait au désir... On eût dit un appel à l’extase, à une élévation certaine, à un voyage hors de soi. Bien mieux que la voix de l’imam du haut de son minaret. Les quelques islamistes, musulmans, coptes, chiites de tout poil, sans compter les athées et les chrétiens de toutes confessions, se hâtaient tranquillement, comme anesthésiés par la voix d’Anastasia, car c’était elle. Les cartes d’embarquement dûment enregistrées, on prit la navette pour se rendre à l’avion de la compagnie Egypterranée.

Ferdi Lance, habillé en civil, faisait partie de la centaine de passagers. Il avait repéré, véritable instinct de sa tête chercheuse, un candidat à l’arrestation virtuelle. L’homme, âgé de soixante-dix ans environ, lisait le quotidien El Watan. On le croyait voyager sous le nom d’Eloi Than, ressortissant belge né à Hanoï, le trois mars 1930, de mère khmère et de père inconnu, quoique certaines langues avançaient - bien qu’à reculons - qu’il était le fils d’André Malr... quand ce dernier était à Vientiane quelques années plus tôt, parti trafiquer le patrimoine religieux - véritable voie royale à l’époque, s’il en était...

L’homme était en fait un simple tailleur de pierre à la retraite, reconverti cependant en agent de change, travaillant secrètement pour le compte de la banque cairote  Schliemann and Grote.

Ce septuagénaire se rendait à l’anniversaire de son petit-fils, le gentil  Abdel Rhamane.

Ferdi Lance regardait les chaussures de l’homme. Discrètement. Mais pas assez cependant pour que le vieux ne remarque le manège du vrai faux policier démasqué. René Van Thaï, de son véritable nom, baissa alors le pantalon bouffant qui lui serrait la taille, discrètement. Afin de mieux dissimuler ses chaussures. Ferdi Lance, sortit alors de l’anonymat.

 

  -  Mains en l’air ! Plus un geste ! Et que personne ne bouge ! Police de l’aéroport ! hurla-t-il, le badge dans une main et l’arme dans l’autre - un pistolet Vico et Khaldun .35 mm à double obturation, capable de descendre un escalier de marbre.

Figé, l’homme fut appréhendé, prié de retirer ses chaussures, les mains au ciel.

 Ce fut un triple échec. Premio, les contorsions du suspect retirant ses baskets  Naïke el Jordan, firent tordre de rire les voyageurs descendus du bus. Deuxio, le soit disant terroriste ne portait que de simples chaussures de sport qui émettaient un vif éclair de lumière rouge quand on les frottait l’une contre l’autre. C’était, affirmait-il, pour les douze ans de son petit-fils ! Du 41 ! Comme lui. N’avait pu résister au  plaisir de les essayer. Rien n’y fit. On débarqua le malheureux, accusé d’être un séide à la solde de la mouvance islamiste qui en avait fait voir de toutes les couleurs au monde entier depuis un fameux 11-Septembre. On connaissait la musique ! Et son grand orchestre peu splendide. Plutôt du genre explosif, le chef d’orchestre et son armada de cymbales, percussions de coups bas, sirènes d’alarme et tout le bataclan. On s’y entendait, pour faire parler la poudre. Dialogue de soufre et de malentendants.

« Pas de fumée sans feu, dit-on depuis dans le quartier des affaires, à Manhattan. »

Le vol 732 en partance pour Le Caire fut retardé. Une heure plus tard, on embarqua de nouveau le personnage. Fausse alerte. Fausse piste pour Ferdi Lance.

Une heure plus tard - tertio - au-dessus de la Méditerranée, l’avion explosa en plein vol. Cent dix-huit morts. La bombe miniature dernier cri n’était pas dans les chaussures, mais sous le chèche du voyageur kamikaze. Il aurait suffi à Ferdi Lance de ne pas se focaliser sur les baskets dudit René Van Thaï ; mais que voulez-vous ! Une erreur humaine et voilà 118 humains expédiés dans les limbes, qui au Paradis, qui aux enfers, ou en train de purger leurs os dans la strate-os-sphère si bien nommée.

Ferdi Lance n’était pas fait pour devenir inspecteur en chèche. Encore une fois, ce fut à la mouvance Al Khaïda qu’on fit porter le chapeau. Ce qui donna encore une fois la grosse tête à Ben Laden et ses sbires, qui en rirent jusqu’à plus soif.

De rage, Ferdi but seize bières ce soir-là, pour oublier son drame.

Nastasia repartit au pays, pour un vol qualifié de définitif, avec un pilote russe de l’Aeroflot.

Flûte ! dit Ferdi Lance, perdu dans son hamac.

 

A la nôtre ! et nazd’rovié ! dit Vladimir Routine en actionnant vigoureusement son manche à balai, sous le regard éthéré de son hôtesse adorée, tandis que l’avion montait, à l’assaut du ciel pur.

 

Le surnommé Aker, policier de haut vol, fut révoqué. Il avait été une pointure de trop, contre une forte tête. Le soir même, il se tira deux balles, une dans chaque pied. Histoire de tourner la page. L'ancien fer de lance de la police vécut désormais et jusque dans l'au-delà, avec cent dix-huit fantômes à ses trousses.

Pas de quoi prendre son pied.

 

                                             FIN

Ferdi en arabe signifie paria ou revolver.

 

Nouvelle parue dans la revue Algérie/Littérature Action numéro 73-74, mars 2004, pages 41 à 43. Editions MARSA, Paris

LIBRE DE DROITS

 

Yann Venner

venneryann@orange.fr

0631069020

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13 février 2010 6 13 /02 /février /2010 00:11

Sortie début mars 2010

COCKTAIL CRUEL

 

 

 

Entre Côtes d'Armor et Côtes de Beaune, le monde de la mer et celui du vin vont se rencontrer. Sous la forme d'une talentueuse actrice de cinéma, née en Bretagne. Elle va tomber sous le charme d'un propriétaire négociant en vins de Bourgogne. Il est de plus producteur de films.

Isabella et Antoine, entourés de deux sœurs appelées les vignoleuses, vont vivre un très bel amour, jusqu'au jour où le destin s'en mêle… Entre Beaune, Jobigny La Ronce, L’Île-Grande et Saint-Brieuc.

L'infernal ballet cinématographique, sous le signe de la science et du vin, va être animé par une double enquête entre Bretagne et Bourgogne. Deux commissaires de police auront alors à décrypter un film plutôt noir. Un roman qui rend hommage au monde de la nature, du vin et du cinéma.

 

                                                          

 

Yann VENNER, né à Saint-Brieuc en 1953, vit entre Bretagne et Bourgogne. Ses recherches l'ont amené à extraire la quintessence de la vie : « Tourné vers les autres, j'aime toutes les formes d'écritures, et les bons vins. »

Quatre romans déjà parus, des recueils de poèmes et des articles sur les littératures francophones, jalonnent son parcours. Après une tétralogie romanesque - drolatique et noire - sur la Bretagne, il nous livre ici un nouveau roman dans lequel suspense, humour, science et écologie se croisent.

 

Un éco-polar à déguster sans modération !

 

 

 

15 euros, Le Cormoran éditions, distribué par De Borée

 ISBN 9782916687094

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12 février 2010 5 12 /02 /février /2010 12:14
1 - Paris, fin mars : salon du livre, stand St Brieuc... à préciser
2-Beaune, (21200) 8 au 11 avril festival livres et films policiers
3-Châlon sur Saône Librairie La Mandragore, samedi 17 avril
4-Savigny Lès Beaune, Premier & Deux mai, château de Villamont
5 - Jeudi vendredi 13, 14 mai Château de Chamilly , Chamilly, (71)
6 - Beaune, marché samedi 15 mai, chez Moilard-Grivot
7 - Penmarch, vers Quimper en Bretagne, 23 au 25 mai, salon polar du Goéland Masqué.
8 - 25 & 26 septembre QUESSOY près St Brieuc 22000 Bretagne salon "Litt' et Nature"
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  • : poèmes publiés en recueils de l'auteur, ses romans noirs & cocasses, articles divers autour du polar, des littératures du Maghreb...
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