Mercredi 28 septembre 2011
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.Pour Conrad, « les mots ont toujours plus de pouvoir que le sens ». En ces temps où la communication est le maître mot, la citation de Conrad nous interpelle plus particulièrement.
Sous l’intitulé Des mots et merveilles, la 16e édition du Salon du Livre de Gaillac, traitera en thème filigrane le pouvoir des mots, point de départ de réflexions, de débats et d’échanges.
Par yarniche
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Mercredi 28 septembre 2011
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Mes 10 meilleurs polars 2011 (de janvier à mai inclus).
Par yarniche
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Mercredi 14 septembre 2011
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Yann Venner
S'ils contiennent une part de noirceur, les romans de Yann Venner ne sont pas totalement sombre. Car ce qui l'anime, c'est avant tout l'amour des mots, du langage, et un humour entre sourire et
caricature réussie. Mais il égratigne aussi ceux qui expriment leur haine de la différence, de la tolérance, de la démocratie, de l’Autre. Le militantisme citoyen de Yann Venner est modéré, pas
neutre. Ses héros et lui refusent tout sectarisme, sans résignation. Ses livres publiés aux éditions L'Ecir sont diffusés par De Borée.
« Black Trélouzic » (Horizona & Co, 2005)
Cette “trilogie bretonne” rassemble trois romans courts, ayant pour décor le paisible village côtier de Trélouzic. Les héros en sont Fanch Bugalez, marin-pêcheur anar épris de justice, et son
vieil ami Eugène, philosophe à sa manière. En 1990, 1996 et 2000, ils sont confrontés à des affaires criminelles.
Marcel. Patronne d’un bistrot local, Georgette est la première victime d’une série de meurtres. Les enquêteurs soupçonnent Fanch, qui était son amant. Lors du deuxième crime, l’assassin
laisse un indice accablant : un seau de pommes de terres. Le marginal Ernest fait un coupable idéal...
Une étoile est morte. Le cadavre d’Halima, une jeune Algérienne, est découvert par Fanch dans le port de Trélouzic. Ami de la victime, Aziz contacte Fanch avant de disparaître. Peu
après, des attentats sont revendiqués par l’Armée Révolutionnaire Celte, dirigée par un vieux marquis facho. Quant à la vie d’Halima, coupée de ses racines, elle mérite d’être racontée...
Le baiser de la mer. Le jour de la rentrée, le directeur de l’école disparaît soudainement. On pense à une noyade accidentelle lors d’une sortie en mer. C’est la version gendarmesque
adoptée par le sous-préfet véreux. Il faudrait plutôt s’intéresser à un ancien élève de l’enseignant...
« Aller simple pour Trélouzic » (L’Ecir, 2006)
Gwendoline Le Morvan est une jeune chanteuse canadienne aux origines indiennes et bretonnes. Préparant une tournée en France, «la mésange de Saskatoon» séjourne dans le Trégor, d’où viennent ses
aïeux. L’image de cette région a beaucoup inspiré son grand-père Ange, avec qui elle partage les mêmes goûts poétiques. Gwendoline s’installe à l’Hôtel du Goéland, où son lointain cousin
Albert est cuisinier, et amant de la patronne. Ce vicelard n’inspire pas confiance à la jeune femme. Elle n’est pas plus à l’aise avec la sœur d’Albert, Edith. Après quelques avatars, Gwendoline
rencontre bientôt Fanch Bugalez, ancien pêcheur qui organise des promenades en mer sur son bateau. Son meilleur ami reste Eugène, aussi philosophe que Fanch est anar...
« La disparue de Guingamp » (L’Ecir, 2007)
Tout irait bien dans dans la région de Trélouzic, si un malfaisant n’avait saboté la voiture de Fanch, et saccagé le jardin d'Eugène. Leur ami le commissaire Cesare Le Tellier est prêt à
enquêter, quand il est chargé d’une affaire plus grave. Apprentie coiffeuse, Rébecca Stereden est la fille de l’adjudant de gendarmerie du secteur. Nourrie de romans sentimentaux, la jeune blonde
sans cervelle se croit aimée d’un footballeur africain de Guingamp. Elle a fugué pour rejoindre son beau Victor. Mais tous deux sont agressé, et Rébecca est kidnappée. L’adjudant Félix Stereden
reçoit le scalp de sa fille, avec la demande d’une forte rançon. Le policier enquête, recueillant peu d'indices. De son côté, le criminel a des passions obsédantes très particulières... Une fort
agréable « comédie noire ».
© Claude Le Nocher
par Claude LE NOCHER publié dans : LIVRES communauté : Le monde du polar
Par yarniche
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Mercredi 14 septembre 2011
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Jean-Marie Lahaine
Yann Venner
Quand il était petit, ses maîtres à l’école lui disaient :
- Jean-Marie, redresse - toi ! Relève un peu la tête ! Décolle les yeux de ton cahier ! Redresse-toi à la fin !
Aujourd’hui, Jean-Marie se tient droit. Pas du tout comme moi qui suis tout de travers, tordu, bossu, ventru, mauvais citoyen. Incorrectement
mal...a...droite.
Jean-Marie Lahaine a eu de bons maîtres. De bons chiens de garde qui lui ont appris l’ordre et le respect de soi. Il se tient droit. Extrêmement
droit ! C’en est même impressionnant. Jean-Marie est un modèle pour la France, et pour tous les petits Français qui devraient se plier, sans restriction aucune, sans coup d’état
d’âme, devant cet homme qui force le respect. Son attitude est extrêmement droite, d’une rigueur insoupçonnable. Tous devraient se
replier devant ce héros hors du commun des immortels. Oui, Jean-Marie se tient tout à fait droit, principallemand droit, comme un I de souche française,
- et surtout pas comme un I grec, ce sale métèque paralytique, cet Y enculé de sa race ! Cet étranger diabolique et
sidaïque qui n’a rien à faire dans notre alphalaid, n’est-cepaaaa ! Ce bâtard de sa racetaquouère! Dehors ! Le Y ! Dehors le bougnoul et le Z aussi d’ailleurs, ce drôle de zèbre avec son délit de
sale gueule de bagnard ! Oui ! Dehors, cette zorrible consonne qui comme Zavatta, se moque des autres lettres en leur faisant un pied de neZ ! TueZ les tous ! Les Zintellectuels, les Zuns et les
Zautres, les Lelouch, les louches, les borgnes ! (Non pas les borgnes !) , les zaveugles, les zaricoverts, les Zenculés, les Mariés de mes deux, les Zinvestisseurs institutionnels, les Zinzins,
les zoulous, ces non-violents des banlieues, passionnés de rap ! À la trappe ! Au couvent, au carmel! Plus de mystère! Merde encore un Y ! PludeBountY ! Plus de Yoyos
!
Plus d’hYpocrites ! Ni de polYsémie ! A bas la Zambie ! Vive la Maréchalie ! Quant aux zakouskis, à la Zup! Plus de Zep, plus d’éducation
prionritaire ! Prions ! Comme les vaches folles qui croient encore en Dieu, elles, au moins. Communions solennellement mais sans Zèle et sans Zidane, cet esclave à la solde du Maghreb dégénéré,
comme le zéro. D’ailleurs, supprimons tous les zéros, les zinutiles, les Zigotos zigzagant entre la gauche et la droite, tirant à Hue et à Hérédia de tous leurs zygomatiques, n’est-ce
pas...!
Châtrons Zola, ce Rital parjure qui incendia la France de ses bourgeons macabres et qui défendit le complot juif, à coups de Zooms médiatiques, ce
sale Zorobabel qui abîma notre belle langue française, cette si noble et pure lingua franca, cette langue des comptoirs qui dit Merde et pas Zut; cette langue débarrassée de ses immondices
zoomorphes ! Oui, la France est droite, résolument adroite ; elle se faufile dans les isoloirs, s’insinue dans nos lits de peur et dans nos sillons ensanglantés par le massacre des Saints
Innocents, de St Raphaël à Cinzanno, de la règle du Père Benoît à la passion du Dom Josué, de St Tropez au trop de pèZe, du velours de l’estomac à la Grappe Fleurie de fleurs de lys ! Oui, Jeanne
D’Arc a sauvé la France ! Oui la Pucelle est en moi ! Oui, Oui! défoncez-moi! oui, moi, lecteurs de Oui-Oui, prenez moi toute, oui ! faites moi hurler de feu de joie, de feu de croix
de feu de Dieu! Bordel à cul et vive la France, mère éternelle et souveraine !
Toi la France des tranchées, tu as tranché, en donnant vingt pour cent, de ton sang, de tes voix impénétrables, à Jean-Marie, ce trépané de la
cafetière. France ! Tu es rance ! France, tu es entré en déshérence! France des errances, tu désespères de tes enfants parjures.
Je te honnis, vieille patrie, vieille poufiasse pourrissante, vieille radasse des fonds abyssaux et baptismaux, des bas fonds de culotte petit
bateau bleu, blanc, bleu. Rouge est la honte et la révolte, rouge est mon vote et ma raison, rouge est la vie! Je veux la paix pour tous mes frères et que je t’y reprenne, vieille pétasse à
offrir ton cul aux fachos, à te faire ramoner le fion par des ordures qui n’ont, qu’au fond, que la haine à offrir aux autres, que la mort pour orner leur front. Leur front national, hideux et
morbide, leurs idées létales et leurs chants de morts.
Un cauchemar est passé ; laissera-t-il des traces ?
Ceci est une autre Zistoire...
Par yarniche
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Mercredi 14 septembre 2011
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Toute honte bue
I
Il vient de prendre l’air à la fenêtre. La refermant, il ne le rendra plus.
Malade, tendu, presque asphyxié. Recroquevillé tel un escargot apathique dans sa coquille. Jonas a le blues. En termes plus prosaïques, la GDB. Une
solide, lourde, énorme et pesante gueule de bois, comme un fer à repasser au fond de l’estomac. Qui lui joue des tours. Pas celles de Manhattan, non. Un tour de vache, vache qui rumine avec
douleur, inexorablement. Un tour à effet de serre, de haut en bas. De bas en haut. Eructations, rots chargés de gaz, de méthane entre autres. Fuites intempestives, par les deux bouts.
L’explosion avait eu lieu en pleine nuit, alors qu’il dormait profondément.
La déflagration, subite, incontrôlable, avait laissé s’épandre dans les draps blancs une large coulée verte. Fuyante. Digne d’une toile de maître aux
pinceaux en colère. Fusion et confusion confondues. Dans un même élan.
Bref, la cata. Jonas en avait sursauté. De douleur bien sûr, mais aussi de surprise. Puis ce fut la remontée acide. Lente. Grimaces de douleur, yeux
pincés, paupières étrécies. Des larmes brouillaient sa vision cauchemardesque. Tandis que la fuite par le bas réchauffait ses maigres cuisses poissées de merde, Jonas se mit à dégueuler :
tripe et vinasse. D’abord en un seul jet, violent, continu. Puis, après l’effet de surprise, un deuxième rot, suivi d’une régurgitation en bonne et due forme : page deux. Etalée sur
plusieurs colonnes, draps souillés et menton baignant dans la soupe. Horreur ! Quoique toute relative, quand il s’agit d’un homme aussi expressif. Presque une forme d’art, une création
expresse. Expressément réussie !
Jonas, englué des deux bouts, a juste le temps de bondir du lit. Le mauvais choix. Son pyjama trempé du bas, le torse recouvert de chyle et de glaire,
l’homme affolé court à sa perte. L’étrange liquide visqueux est descendu le long de ses chevilles, devenues glissantes. Puis, c’est au tour de ses pieds. A peine posés au sol, gluants de chiasse,
ils dérapent sur la descente de lit en synthétique mauve. Glissade assurée. Chute conséquente. Envol réussi.
Jonas s’affale, tout son poids concentré sur son unique coccyx. Qui éclate. Comme une coque de noix. Esquilles d’os plantées dans le cul. Fesses
lacérées. Bouillie de merde mêlée. Rupture.
L’homme à terre hurle. Oublie son nom, sa patrie, sa maman. Jonas va crever. Dans un ultime effort, il se jette contre la fenêtre, arcbouté. Un ressort
n’aurait pas fait mieux. Les deux mains sur la poignée de métal, Jonas ouvre la croisée, puis se penche, au-dessus du vide. Cherche son souffle. Le dernier, croit-il. Mais il n’en est pas au bout
de ses peines. Une femme en bas le regarde. Elle vient de lever la tête, surprise. Un homme est là, penché, cachant le soleil naissant de son buste.
Elle se déchausse le cou pour mieux voir. On dirait qu’il va tomber. Non. Dans un bruit de cataracte, Jonas dégueule encore. Jets sonores, spasmes
électriques. D’un bond, la passante esquive. Réflexes affûtés. Elle est à jeun, elle. Une flaque aux reliefs indéterminés souille à peine les pieds de la dame. Dégoûtée, elle s’éloigne, épaules
contrariées, dans un silence de cathédrale. Puis elle croit entendre, mais elle est déjà loin, une fenêtre qui se referme.
Jonas souffre mille morts. N’en peut plus et ne peut s’asseoir. Ses jambes flageolent. Il va crever là. Non pas comme une merde qu’il est déjà, mais
comment dire… Tel un déchet, un encombrant. Pas mal, pour « un insignifiant, une loque », comme il se plaît à le dire. Dans son entourage. Pour se faire plaindre.
Doucement, la sueur descend sur ses tempes. Crâne luisant, rides accentuées, corps vibrant, Jonas se rencogne près du placard en Formica. Gluant,
humide, trempé de merde et suffocant, il désespère. « T’avais cas pas boire autant… », qu’elle lui répétait, la mère. Morte depuis un an, rayée des listes. D’ailleurs, ça lui a servi à
quoi, de l’engueuler comme ça, le Jonas ? L’y est pour rien, le fils, si son père lui a transmis le flambeau. Passé la torche ! Une sacrée torchée, oui ! Le patrimoine, ça se
respecte : la preuve. Tel père, tel fils. « On va pas faire mentir les proverbes, tout de même. Foi de Jonas ! »
En parlant de foie, c’est une sacrée réussite. Il a tout bon le Jonas. Reçu dix sur dix à ses examens : ulcère gastrique, ulcère duodénal, hernie
hiatale, gastrite, hyperacidité, surcharge pondérale mises à part ses cuisses fluettes, péritoine en folie, proche de la perforation. Les médecins se sont penchés sur son cas. Un mystère pour la
science. A côté des Mystères de Paris, d’Eugène Sue, une paille.
- Le symptôme cardinal de l’ulcère d’estomac recouvre des douleurs de type brûlures ou crampes. Vous
avez mal quelque part, jeune homme ?
- Non, pourquoi vous me demandez ça ?
- Et bien, d’après votre radio du colon, du foie et de l’estomac, on distingue une triple conjonction
d’Uranus dans le carré de la…
- Vous êtes toubib ou astrologue ? Qu’il lui répond le Jonas, du tac au tac. J’vous en foutrai
moi, des radios ! J’ai jamais été malade, et c’est pas à 22 ans, que je vais commencer à passer des examens ! J’ai assez de mon diplôme de CAP.
- …. ?!
- Et c’est pas en faisant peur au populo, qu’on va croire en vous, en plus ! répondit le patient
impatient.
Atrabilaire énervé qu’il était le Jonas.
Comme deux ronds de flan, qu’il est resté le toubib des armées ! Scié ! Laminé ! Rétamé !
« Non, mais c’est pas vrai ! J’bois mes douze Ricard par jour, trois litres de vin blanc, et ça vient vous faire la morale ? Je
rêve ! J’men vas écrire à Hippocrate, moi ! J’vous en fais le serment ! »
Deux semaines plus tard, Jonas reposait au cimetière de Larengeville, petite commune de province.
Sa lettre resta sans réponse.
II
L’air était doux, sec et joyeux. Un vol de coccinelles tournoyait par bonds saccadés autour d’un bouquet de jonquilles. Les fleurs, sur la tombe de
granit poli, moucheté de taches roses et noires tel un pâté de tête, lançaient vers le soleil des éclats jaunes. Tendus vers le ciel bleu, les calices s’ouvraient. Seul le silence semblait
habiter les lieux. Mais bien en dessous, sous la pierre et la terre, fourmillaient des armées d’insectes et de corps en décomposition. Miracle de la vie, couches sédimentaires, le visible et
l’invisible s’y côtoyaient.
Jonas reposait sous diverses strates de glaise, terre humide et sable de rivière. On lui avait fait pour toujours son lit, sa litière où il resterait
étendu, bien calme.
Bien sûr, il aurait souhaité bouger, remuer quelques orteils – histoire de se dégourdir les jambes. Mais que voulez-vous ? Quand on est mort sans
même s’en être aperçu, il existe certains besoins naturels incompatibles avec l’état de morbidité.
Jonas n’avait ni chaud, ni froid. La soif, il ne connaissait plus. Faim, lui ? Jamais plus. Contre son gré, il était devenu un modèle de
stoïcisme, un calme parmi les calmes, parangon de vertu. Qui aurait pu dire cela de lui de son vivant ? Personne ! Qui aurait pu émettre le moindre avis il y a encore deux semaines sur
un soupçon ténu de guérison, une once de mieux, un comportement plus moral, voire une meilleure conduite ? Personne ! Plus personne n’était là pour dire du bien de Jonas, alcoolique
dépravé au cimetière des Lilas.
Si ! Le croque-mort. Et même le fossoyeur qui passait régulièrement le râteau sur les gravillons blancs de l’allée numéro neuf. Ces deux-là
auraient pu en faire des compliments sur la personne du Jonas.
- Un sacré caractère, certes oui ! Une langue bien pendue pour un imbibé de première !
clamait le thanatopracteur à qui voulait l’entendre. Mais ce gars-là, croyez-moi, c’était un client bien facile. Si baigné de l’intérieur que je n’eus pas à utiliser le moindre produit chimique
pour le conserver à l’état de cadavre tandis qu’il reposait encore à la morgue, sous le regard des badauds ébahis. De lui, émanait un doux parfum de gentiane, de fleurs alpestres et d’herbes
aromatiques les plus diverses. Un jeune cadavre si bien embaumé naturellement qu’il s’en exhalait des senteurs printanières ! Des odeurs légères ! Oui, un bien beau corps. Et ces
senteurs de vin blanc, de chardonnay bien mûr, de lis et de pomme verte ! Tout un verger, tout un vignoble ! Qui l’eût cru ? A le voir ainsi étendu dans mon atelier, mon
imagination, titillée par de tels arômes, se promenait déjà dans les rangs de vignes, humant les ceps, tâtant les feuillages, les grappes mûrissantes…
-
On y voyait poindre le soleil, puis monter au zénith avant de redescendre dans sa course régulière vers le couchant. Jamais nature plus belle ne
m’avait été offerte par un cadavre. Ah, messieurs… Qui l’eût vu ainsi, allongé dans son linceul de lin blanc, aurait eu aussitôt les larmes aux yeux. Ma femme, pour dire, qui ne porte guère en
estime les dépravés, les alcooliques, en un mot les déchets, et bien croyez-moi, ma femme en fut clouée sur place à la vue de cet allongé ! Oui, elle en fut éprise ! Une langueur passa
dans ses yeux mauves, son regard se perdait au-delà de ce corps. Qu’elle m’eût trompé avec lui, s’il eût été vivant… ? Non ! L’idée m’effleura bien, certes. Mais de là à… Non !
C’en était trop ! Alors, devant cette femme qui ouvertement me trompait – bras écartés et visage ruisselant de larmes pour son amant – je me mis dans une absurde colère. Trépignant de rage,
vexé, outré par un si déloyal comportement, je pris ma femme par la manche, lui claquait deux énormes baffes sur ses joues… Puis, le trou ! Plus rien !
La police arriva, prévenue par les voisins alertés par mes bruits et coups de fusil répétés. C’est aujourd’hui de ma prison que je m’adresse à
vous, ne m’en veuillez pas, non, je vous en prie, pitié ! J’expie, je regrette mais cet homme était trop… Comment dire, supérieur à moi, à tout ce que je représentais de négatif, de
mauvais...
- Ta gueule Baliveau, on t’a assez entendu ! La ferme !
Et puis ce fossoyeur, si tendre, si vieux, si amène. Coiffé d’une casquette en visière qui lui dissimulait le regard, le vieil Onésime arpentait d’un
pas lent les allées blanches de gravillon. Ses sabots de châtaignier claquaient sec, en martelant le sol de ses semelles de bois.
- Tout doux, tout beau, mon mignon ! Hein, Jonas ? T’es pas bien ici ? Six pieds
sous terre, dit l’expression populaire ! Oh, toi, t’es bien modeste ! un pauvre ciron perdu dans la galaxie des étoiles souterraines… On est bien peu de choses et le temps n’est plus ce
qu’il était ! Mais moi, je te dis que ta place est ici. Tu verras, un peu de patience ! Toi & moi, on va tranquillement installer une relation durable. Sauf si je cassais ma pipe,
évidemment ! Mais t’inquiète, pas de soucis, bon pied bon œil qu’il a l’Onésime ! Veuf, oui, âgé peut-être, mais le cœur est solide, le moral itou !
Au début, quand je t’ai vu arriver avec mon collègue Alain, dans ton costume trois-pièces en bois de chêne, j’ai pas bien compris qui t’étais. Mais
renseignements pris, j’ai vu que t’étais pas l’mauvais ch’val ! Même si y’en a qui ont craché à voix basse sur ta dépouille. Des moins que rien ceux-là ! Ils verront quand ce sera
leur tour ! Chanterons moins haut ! Ferons pas les fiers quand i’ z’arriveront entre mes bras ! Tu sais Jonas, t’es pas pire que certains… Même mieux vois-tu, mais attends, ya mon
portab’ qui sonne. Je r’viens toutàleur. Pardon.
Depuis deux semaines à peine qu’il est dans sa tombe, Jonas se sent un peu seul, nonobstant le chant des oiseaux, et le vol des coccinelles qui
froissent de leurs élytres les fleurs offertes par l’entourage. Le vent aussi fait désormais partie des lieux. Quant aux bribes de conversations qu’il peut saisir au vol, elles sont bien maigres.
D’incompréhensibles syllabes, borborygmes, éructations & chuchotements divers. Personne n’est venu sur sa tombe parmi ses proches.
Par contre, les odeurs, oui les odeurs, Jonas les distingue ! Cela peut paraître bizarre, mais l’odorat d’un mort existe. Pas de preuve,
m’objecterez-vous. Qu’importe. Jonas est un nez supérieur. Une pointure en ce domaine, un esthète. La science n’explique pas tout ! Quand on est mort, c’est bien sûr pour… la vie…
Raisonnement idiot, mais comment dire ? L’homme allongé reçoit le murmure olfactif de la nature environnante. Par d’incroyables antennes. Par un sens inconnu des vivants & que je ne
saurais décrire. Comme un… Non ! Un chant qui creuserait depuis la surface un chemin. Une voie invisible, une invisible trace. Jonas aspire à reconnaître ces odeurs, nouvelles pour lui.
Première expérience. Plutôt mince mais bien là !
III
- Tu es toujours là ? Je blague, excuse-moi ! C’est moi, Onésime. Mais bon, tu le sais
déjà Jonas, avec ton nez si fin ! J’étais en ligne avec ma petite fille, Alicia. Douze ans déjà, et bien douée à l’école la gamine. M’en a appris de ces trucs ! Elle veut que je la ramène ce
soir à la maison. Je ne sais pas si tu es au courant, mais aujourd’hui, la Tunisie a été libérée de son dictateur. Un vieux bandit, qui avec sa femme & sa famille proche, s’en mettait plein
les poches depuis une vingtaine d’années. Ma petite fille sait tout ça ! Elle écoute les infos & me dit que je suis toujours en retard d’un train ! Je ne suis pas pressé,
moi !
J’aurais bien répondu quelque chose à Onésime, mais les morts n’ont plus la parole. Ils communiquent ainsi : seulement par la pensée de celui qui
nous parle.
Et Onésime entendit donc ce que j’avais à lui répondre.
- Brave grand-père, ta présence me fait chaud au corps, du bien au cœur surtout. Alicia a
raison ; il n’y a pas d’âge pour s’intéresser à la vie de ses semblables. Je sais qu’elle est jeune encore, mais sa réflexion est juste. A ton âge, on va moins vite, on se protège et l’on
aurait presque peur de tout. Ais pas toi ! Oh que non ! Onésime, écoute bien ta petite. Elle sera ta pensée en ricochets pour t’éclabousser. Te faire rebondir et surfer comme ils
disent, nos jeunes. Alicia est en empathie avec ses camarades d’école, qu’ils soient Tunisiens, Arabes, chiites, sionistes, népalais ou d’ailleurs. Quelle que soit leur confession, les amis
d’école d’Alicia ont les mêmes révoltes, les mêmes problèmes que les enfants de cet âge.
Onésime voulut m’interrompre, mais j’étais lancé.
- Un exemple, regarde. Eux ne s’en tiennent plus à la tenue vestimentaire comme ils ont pu le
faire il y a encore quelques années. Eux, ces jeunes, qui ne relèvent pas tous de la connerie la plus élémentaire, ont fait de leur individualité une force collective ; leur arme, c’est
l’uniforme. Pas l’uniforme que l’on porte, non, il faudrait avoir les idées rances s’il fallait les juger à leur seule apparence. Non, ils sont de la même appartenance : vouloir être beau,
du genre pour les filles « Sois belle et t’es Toi ! »
- Tu veux dire par là qu’ils attachent plus d’importance à leurs richesses intérieures ?
- Exact, Onésime. Regarde ton vieux prénom. On dirait une marque d’huile d’olive comme le bon père Ceci
ou Cela. Mais eux ne sont pas bêtes ! Ils font de ton prénom un tremplin pour demain : eau, nez, zyme, qui rime avec enzyme, tu me suis ?
- Non, pas du tout ! Et d’ailleurs, d’où tu tiens cela ?
- Mais si, écoute ! Alicia communique avec moi, maintenant que je suis mort. Car je lui parlais
souvent, avant. Elle brillait comme une rime éternelle, toujours neuve, immortelle. C’est pour cela que je l’écoute encore. Chut ! La voilà !
- En vrai ?
- Non, bien sûr ! Chut, écoute :
- « Onésime va contre le vent, pousse sa rime en balayant. Le fossoyeur c’est mon grand-père, qui
jamais, non, ne désespère. Par tous les temps, il creuse, il gratte, retourne la Terre si ingrate. La Terre et tous ces vers de terre qui charruent la vie ventre à terre. »
- Que c’est beau ! Mais Onésime, que devient-il ensuite ?
- « Onésime creuse de sa pelle tombe de terre, tombe de sable, car il veut offrir la plus belle
des demeures indispensables, pour tous les disparus ses frères, qui veulent cacher leur misère. La solitude du trépas ainsi leur sera moins pénible car Onésime et ses deux bras leur offre une
couche paisible. »
Le vieux pleure. Je peux l’entendre du fond de ma tombe. Il s’est assis sur la margelle de granit rose et poli qui fait office de décor ; comme si
Onésime discutait avec moi sur le seuil de ma porte. Et nous restons ainsi, silencieux dans cette musique hachée de larmes, de hoquets.
Par yarniche
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Mercredi 14 septembre 2011
3
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19:56
Sur ma table de chevet : Cocktail cruel de Yann Venner, paru chez « Le Cormoran », une petite maison d'édition locale. Eco-polar dont l'histoire se déroule entre la Bourgogne et la
Bretagne. L'auteur y distille une intrigue mêlant écologie, science viticole et enquête policière.
page de couverture © Le Cormoran
Étonnant mélange des genres, ce roman nous en apprend énormément sur la fabrication du (bon) vin et le désastre des algues vertes en baie de Saint Brieuc. Du côté de l'intrigue policière,
l'enquête menée par Luc Létourneau, commissaire de Beaune, semble parfois laissée de côté au profit de longues tirades sur les deux précédents thèmes. La vie des personnages y est tout de même
admirablement décrite, permettant de nous imprégner entièrement de leur personnalité. Trop peut-être, car entre le résumé et la présentation des protagonistes, on devine rapidement l'identité du
meurtrier laissant pour unique suspense l'espoir de s'être trompé.
Une ode à Bacchus
Néanmoins, quelques digressions écologiques nous instruisent sur le déroulement de plusieurs phénomènes biologiques et chimiques. Et surtout sur leur articulation planétaire. Nous apprenons de
façon ludique, que l'écologie bien que devant être « locale » à l'échelle des travaux humains doit aussi être pensée « générale » à l'échelle de la planète et qu'un geste malheureux ici peut
avoir de graves conséquences là-bas. Sans dévoiler les exemples de l'ouvrage, l'explication est claire et concise, nous permettant de recadrer nos réflexions écologiques selon une méthode précise
et infaillible : la systémique.
Plus éco que polar, Cocktail cruel est aussi une ode au divin breuvage viticole.
En effet, des racines au tonneau, Yann Venner nous donne quelques astuces indispensables à la fabrication d'un bon cru avec légèreté et force de vocabulaire. Novice en la matière, j'ai bien
apprécié ces descriptions. Elles appellent à un approfondissement personnel. Enfin, allier différents thèmes dans une même œuvre étant toujours un exercice difficile, ce livre trouvera plutôt ses
lecteurs chez les écologistes et les amateurs de bons vins. A déguster tout de même...
Critique du site & de la revue
Bretagne Durable
Par neogimo le 19/01/201
Par yarniche
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Publié dans : littérature, livres
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Mercredi 14 septembre 2011
3
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/2011
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Portrait de Driss Chraïbi
par Yann Venner
L'inspecteur ALI au miroir de l'Autre
Du "connais-toi toi-même" à l'intersubjectivité
Du JE(U) au NOUS
Le roman policier alter-natif
De l'écriture de la révolte à l'écriture jubilatoire
Tous ces titres pour annoncer une enquête, entre-eaux-les-lignes, troubl(é)es par le rire, le réel et l'imaginaire.
Nous allons étudier comment Driss Chraïbi se sert d'un narrateur, héros perspicace et facétieux, pour mieux dénouer nos certitudes, mettre à terre le crime et dénoncer les travers individuels ou
collectifs de nos sociétés respectives, occidentales ou dites orientales. Nous verrons aussi comment la double culture, la bilangue et les discours hétéroglosses perturbent, servent ou relancent
la diégèse, dans un joyeux carnaval où le sérieux fréquente le grotesque, où le rire déjoue les faux semblants, et où les jeux de miroir entraînent le lecteur dans une spirale théâtralisée,
grotesque et joyeuse.
Plusieurs titres nous serviront d'étais
- L'inspecteur Ali Denoël 1991
- Une place au soleil Denoël 1993
- L'inspecteur Ali à Trinity College Denoël 1996
- L'inspecteur Ali et la C.I.A. Denoël 1997
L'intrigue policière proposée par Chraïbi est à la fois une enquête sur l'autre et une rencontre de soi-même. Cousin de Columbo, mal fagoté, d'allure "plouc" ou bêtasse, cousin ou frère de
Renart, le héros libertaire et cruel du roman de Renart au XII siècle, l'inspecteur Ali est un grand échalas, maigre comme un matou oublié dans un grenier. Sorte de marginal, bien qu'inspecteur
de la Police Royale Marocaine, Ali navigue entre les langues et entre les cultures, à l'aise comme un poisson qui aurait des ailes et un flair instinctif. C'est une sorte de Poulpe, ou de Charlot
aussi, qui sait être tendre, romantique et surtout amoureux des fleurs, des femmes et de la vie. Le rire populaire d'Ali, raconteur d'histoires drôles, Ali prénom du gendre du Prophète, fils d'un
gardien de four public, est à la fois rabelaisien, san-antonionesque, et surtout fédérateur, appelant à la paix des coeurs et à l'abolition des nations, de leurs civilisations dévoyées et rongées
par l'Histoire et ses Dieux, ces maux absolus.
Chraïbi utilise le terme de polar marrant, voire déconnant, pour rompre - à une certaine époque - avec l'image d'une littérature maghrébine en train de s'essouffler dans une quête de
revendication identitaire, soit trop tournée vers elle-même, le solipsisme natif, soit adossée à l'Histoire ou au tragique permanent, ce qui peut finir par lasser. Il ne souhaite pas bien sûr, la
mort de ses collègues d'écriture, mais se veut le pourfendeur des vieilles idées qui sont le chancre de l'humanité.
"
Chraïbi est un rebelle qui rame à contre-courant et qui ne tient compte ni des honneurs surfaits, ni de l'establishment. Lui aussi bien sûr a parlé haut et fort à travers plusieurs romans, en
dénonçant le patriarcat, les excès d'une religion dévoyée, la misère des femmes et les abus de pouvoir, la terreur exercée au nom du Dieu argent. Lui aussi a su utiliser cette "violence du
texte", cette stratégie d'écriture qui fait voler en éclats les dogmes et l'hypocrisie, le racisme et l'intolérance, mais ce changement de cap - cap d'espérance et non plus de désespérance pour
la littérature dite maghrébine - apporte un vent de fraîcheur et de quasi naïveté. Un peu comme la naissance d'un nouvel enfant, un peu comme "une naissance à l'aube", titre d'un de ses
romans.
Il appartient aussi à l'écrivain né à El DJADIDA, La Neuve, de renouveler le genre romanesque, qu'il soit policier ou non. Dans l'esprit musulman, il me semble aussi de bon ton de réactiver le
passé au miroir du présent, de n'être pas soumis à Dieu comme un prisonnier du mektoub figé et stérile, mais de relire le texte sacré comme une renaissance, une découverte à chaque lecture.
La ruse va donc jouer une grande place dans les enquêtes menées par l'inspecteur Ali. Moteur de l'action et du suspens, miroir tendu à l'autre, mais miroir déformant, la ruse est le grain de
sable qui agace, elle est la figure du doute permanent qui voile et dévoile, la ruse va user et abuser le coupable et quelquefois même le lecteur.
Le jeu de miroir, les effets dialectiques du langage, vont créer un doute, mais un doute fécond.
" Un miroir était accroché au-dessus de l'évier. Sourcils froncés, mostache taillée en brosse à dents, bouche ouverte, qui était ce type qui le fixait comme un suspect dans un commissariat ?
Tous deux éclatèrent de rire."
Qui suis-je ? qui est l'autre ?
Le polar, la littérature policière offre un contact faste avec la réalité d'autres cultures. Le polar est l'un des rares et précieux moyens pour le sujet de sortir de son solipsisme natif, de
pénétrer dans ce qui est par définition impénétrable : la conscience d'autrui telle qu'elle reconstruite imaginativement dans les textes littéraires. Ce désir d'entrer dans la conscience de
l'autre, que la vie quotidienne nous refuse, la littérature nous le donne. J'ai accès à l'altérité et cet accès me permet de revenir sur moi-même dans de meilleures conditions.
Il faut aussi remarquer que par le passé, dans la littérature dite maghrébine, la place du JE, de la première personne n'était quasiment jamais autorisée, comme s'il fallait toujours parler au
nom de la collectivité ou de la tribu. L'écriture ne permettait pas au sujet d'advenir, ni de se mettre en scène.
Lire P.138 Une place au soleil.
Le thème du doute, de la suspicion, le fait d'être suspect à soi-même, mettent le narrateur dans une position très inconfortable. Ici, pas de narrateur omniscient et sûr de lui, pas de vérité
toute faite. Chacun semble coupable de quelque chose, chaque personnage est plus ou moins douteux.
L'inspecteur Ali porte un regard lucide sur lui-même et cette lucidité s'appelle le soupçon. Il est en face de l'autre comme en un miroir, à la fois étranger à lui-même, de par sa double culture
peut-être, et solitaire parmi la foule. Orphelin, déterritorialisé, désoccidentalisé, désorientalisé, le fils du gardien d'un four public ne peut s'en sortir que par la farce et le rire. Sorte de
héros prométhéen, Ali semble initié, de par sa bilangue et sa double culture, de par sa force métissée.
Il a volé le feu aux dieux, il fait éclater les tabous et réveille les consciences endormies. Mais à l'inverse de Prométhée, sa démesure, son hubris, n'est pas tristement prométhéenne, car sa
démesure est joyeuse, iconoclaste, faite pour le rire plus que les larmes.
L'enquête policière oscille et bascule toujours entre hilarité et drame. Des histoires drôles, dignes des fois de l'almanach Vermot viennent illustrer un propos , apportent une bouffée d'air
frais dans le récit, non pas pour détendre l'atmosphère de façon inopinée, mais simplement pour caviarder un récit trop savant ou abscons, comme si Chraïbi n'avait pas peur de se moquer de
lui-même. Ce clin d'oeil au lecteur pour dire" je suis en train d'écrire, mais je n'ai pas la grosse tête, mon héros est populaire et doit le rester, pas de roman à thèse ici, pas de roman à
clefs" comme il est dit dans le paratexte de l'Inspecteur Ali.
Chraïbi sait où il va quand il écrit car il commence toujours par la fin, il connaît la fin de l'histoire avant nous, et son intrigue progresse inéluctablement vers cette fin, même si pour y
arriver il utilise tous les outils d'une écriture moderne ou postmoderne : digressions, ruptures de style (du savant au grotesque), ellipses narratives, dialogues à l'emporte-pièce, connivence
avec le lecteur, micro-récits dans le récit, extraits de presse, collages, définitions de mots croisés;;;etc...
Tout cet attirail littéraire, ces stratégies d'écriture pour parler bien, lui permettent de bricoler dans l'incurable, incurable synonyme du verbe vivre comme disait Cioran... mais il est mort
d'ailleurs, ajouterait le narrateur. Vivre donc, mais avec jubilation, sans assommer le lecteur avec " la souffrance d'écrire, de l'enjeu politique des nations," sans asséner haut et fort que le
Moi souffre, que c'est bientôt la fin de tout.
Chraïbi écrit donc ses histoires en remontant le temps, en prenant le temps à rebrousse-poil, et par la même occasion la grande Histoire, celle avec sa grande hache, comme disait Georges Pérec.
"Il est mort lui aussi d'ailleurs";
Aucune théorie littéraire, aucun dogme semble nous dire l'inspecteur Ali. "Prenez du bon temps, celui de me lire et si chacun est condamné à écouter, à lire une histoire, une enquête, pitié,
rions ensemble"!
Ali! faites nous rire et faites les taire, ces acteurs médiocres, ces barbus de pacotille, ces intégristes de toutes les religions, ces sorbonnards qui ne valent pas mieux qu'un âne.
Ali est comme l'âne, un portefaix de nos douleurs, un montreur d'ombre et de lumière, mais c'est un âne heureux, qui croit en l'Homme, et non un homme savant et malheureux qui croit connaître
l'âne parce qu'il est sur son dos et qu'il croit braire mieux que lui!
Tous ces propos ont besoin d'être étayés par des citations, des marocanismes, des exemples de diglossie, d'alternances codiques, et la place me manque...
A vous de lire et bonnes enquêtes !
Mardi soir, 29/11/2003
Driss Chraïbi, l'un des plus grands écrivains maghrébins de langue française, a conversé avec une vingtaine de personnes dans l'intimité d'une salle du bar Les Valseuses à
Brélévenez. Invité par l'association Al Manar, cet auteur rebelle de 77 ans a publié une vingtaine de romans et travaillé à France Culture pendant trente ans avec notamment Yann Paranthoen qu'il
a retrouvé mardi soir.
Personnage hors normes, attachant, engagé et surtout rebelle, Driss Chraïbi, patriarche de la littérature maghrébine d'expression française, a entamé mardi soir au bar les Valseuses à Brélévenez
une rencontre avec son lectorat qui se poursuivra samedi à la librairie Gwalarn.
Né en 1926 au Maroc, ce fils d'une famille aisée débarque à Paris en 1945 à la Libération pour suivre des études de chimie. C'est en 1954 que sort son premier roman intitulé Le passé simple.
Depuis, Driss Chraïbi a publié une vingtaine de romans dans des éditions françaises, traduits dans vingt-deux langues. Il y raconte notamment les origines de l'islamisation du Maghreb, la
conquête de l'Andalousie par les Berbères et les Arabes. Fervent défenseur de « l'ouverture de la culture à tous les peuples », cet intellectuel, aux oeuvres incisives, critique le déclin des
civilisations et cultive le mythe de la Terre nourricière : « Les civilisations avaient des idées belles à la naissance mais elles sont trahies par Dieu et la politique. Nous sommes dirigés par
des marionnettes. »
Ses deux dernières parutions sont autobiographiques. Il s'agit de Vu, lu, entendu et Le monde d'à côté. Son prochain ouvrage L'homme qui venait du passé sortira au printemps prochain aux
éditions Gallimard. Driss Chraïbi y explore « le côté intérieur de Ben Laden ».
Mardi, l'auteur, qui vit actuellement dans la Drôme, est longuement revenu sur ses trente années passées à France Culture pour laquelle il écrivait des dramatiques d'environ 75 minutes. Il a
retrouvé Yann Paranthoen, ingénieur du son mondialement connu, avec qui il a travaillé à la radio où il régnait « une ambiance familiale et conviviale. » Des souvenirs que les deux hommes ont
longuement partagés.
Driss Chraïbi a également rendu un émouvant hommage à Mohamed Choukri, écrivain marocain, décédé la semaine dernière à l'âge de 60 ans : « Frère d'esprit sinon de sang, Mohamed Choukri était le
véritable roi des pauvres ». Cet écrivain universellement connu a notamment publié Le pain nu.
Par yarniche
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Mercredi 14 septembre 2011
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19:15
I
« Tout ce qui ne chante pas, pour moi, c'est de la merde. Qui ne danse pas fait l'aveu tout bas de quelque disgrâce ». L'auteur de Voyage au bout de la nuit, publié en 1932 et vainqueur du
Prix Renaudot, a exposé l'absurdité du monde et sa folie dans cet ouvrage, et prôné l'unique mode de résistance envisageable selon lui : la lâcheté.
Que penser de cette manière de vivre, de cette posture d’écrivain ? Proposez et posez une problématique A, soit à la gloire de l’écrivain, B, soit en sa défaveur ou déchéance. A moins que
vous ne préfériez jouer les médiateurs C, ou proposer D, une problématique autre. Durée de l’épreuve : quatre heures.
Assis devant mon pupitre tagué dans l’immense amphi Descartes, je n’en menais pas large. Nous étions cinq-cents candidats pour seulement deux bourses. Voilà ce que l’on m’avait dit en résumé.
Voilà ce que j’avais du moins retenu.
Je me retrouvais coincé entre deux larges étudiants en tenue de jogging, l’un tatoué et venant sans doute du Neuf cube, à la façon dont il ne cessait de faire rouler les muscles de ses
biceps où je pouvais lire : « Neuf trois=Vincent», l’autre tout aussi Africain mais moins sombre de peau, aux dreadlocks teints en blond vénitien. Pas facile d’écrire large sur la copie
rose où je venais d’inscrire mon identité, au vu de l’exigüité de ma place.
Concentré malgré tout, je relus mon sujet, ayant opté d’emblée pour le A. Le piège me paraissait grossier. En choisissant B, C ou D le correcteur n’allait même pas prendre la peine de lire ces
copies contestataires, anti-céliniennes, pas assez ou trop mollassonnes. Un futur boursier devait de s’adonner à un engagement sincère en faveur de la littérature, car en cette période de crise –
janvier 2011 - pour ceux qui l’auraient oublié, je pensais comme Hemingway, suicidé en 1961 d’un coup de fusil sous la gorge : « Quand la société va mal, c’est la littérature qui
se retrouve en première ligne.
Ainsi ruminant, je jetai un rapide coup d’œil à mes concurrents. Ils avaient choisi B, tandis que devant moi, une blonde décolorée allait s’enliser dans le C. Les autres étaient trop loin de mon
regard, mais dans la masse, je calculais déjà que les choix pour A devaient représenter au mieux cent personnes, ce qui me laissait une chance sur cent. Mais en ôtant les faiblards de
l’orthographe, quoiqu’en khâgne il n’en subsistait presque plus, les timides et les bien élevés dans leur moule, les traqueux et les semi-dépressifs, il me paraissait clair que j’avais une chance
sur 30.
Donc soixante candidats à battre. Moins deux qui seraient reçus, dont moi ! J’avais la patate ! Bon, je ne vais pas vous saouler plus avant avec des chiffres ; pour un futur
Normalien en Lettres, pas question d’afficher une tendance économico-comptable… Passer pour un clown, non merci.
Au bout d’une heure de tergiversations, mon plan était écrit, clair. Une autre heure à rédiger l’introduction et la conclusion, la troisième heure à remplir l’entre-deux, et j’étais bon pour me
relire en toute tranquillité. Il était temps de se détendre un peu. Je voyais peiner les stylos sur les copies, transpirer les corps, remuer les cils, s’agiter les paupières, froncer les fronts.
Un bruit de gorge sortait de temps à autre, comme pour prendre le ciel à témoin, convoquer les oracles, ou influencer le futur correcteur.
Triste spectacle dont j’étais à la fois le témoin et l’acteur. Cheptel poussif qui visait l’excellence, les verts paradis ! Mes parents m’avaient prévenu : pas de bourse, pas de Normal
sup’ ! Message bien reçu… Donc, j’avais travaillé, normal. Quarante-deux heures par semaine penché dans les livres, au-dessus des gouffres noirs et gris de la littérature : moderne,
postmoderne, antique, grecque, Gracq, latine, américaine, africaine, indigéniste, comparée, étudier la sociolinguistique, indienne, de la Caraïbe, la grammaire, les langues vernaculaires, les
métalangages, les situationnistes, la littérature juive, arabe, de l’Andalousie heureuse, du Canada, là où il n’y a rien disait-on autrefois… Glossologie comprise et autres artefacts, j’étais mûr
pour polémiquer, argumenter, étayer, bâtir, déconstruire… Un chantier m’attendait, chantier dont j’étais le conducteur des travaux, l’entrepreneur, l’ingénieur, producteur et lecteur, décideur
ainsi que graphomane.
Armé de pied en cape, j’allais désormais – bête à concours – avec mon alphabet de voyelles et consonnes affronter, labourer, ensemencer l’univers ouvert des champs littéraires.
II
En entrant dans l’amphithéâtre des opérations, j’ai eu comme un flash. Putain, l’ambiance relou ! Du populo partout ! Bon ! « C’est pas toi qui va te laisser intimider, toi le
Roi du Salm, toi le faiseur de mots d’ailes ! » me dis-je en un cri rentré.
A côté de moi, un blondinet encore boutonneux avec la raie au milieu ! Je rêve ! Un gars pareil, je vais le transformer en cauchemar, le niquer à la pointe du stylo, d’un Z qui veut
dire… Non, j’déconne ! « Tout un chacun sa chance » m’a dit Mildiou, mon partenaire de scène. Mildiou le roi d’la balle, un basketteur hors pair qui vous met un panier méga en
roulant son tarpé ! Doigts dans l’nez le Mildiou !
Bon, le sujet est plutôt casse-pattes, mais nous donner en pâture du Céline, rien à cirer, je n’aime pas ce gros naze ! « Peu importe le sujet pourvu qu’on ait la niaque » !
disait Madame Le Guern, ma professeure de khâgne. Avec elle, j’ai progressé à donf ! Tout lu le Proust ! Un intrépide, le gars, qui vous fait du slam trop fort avec des tempos de
ouf ! Un dingo du Bic, un allumé du subjonctif en pleine tête ! La classe, ce gus ! J’adorrre !
Je prends le sujet C, genre médiation. Pour être ambassadeur un jour à l’Onu, je sais faire palabrer, ça oui ! Tourner en pleine ligne droite, tergiverser à boire, roucouler en avant, la
musique africaine, j’suis nez à nez avec ! Depuis les Père griots, Balzac a tout faux ! A tout faux l’Honoré, le tourangeau madré, Rastignac t’as la niaque, je vais tous les niquer,
avec mon Bananiac ! Voilà que je chante en plein examen du concours ! Mon voisin de droite me regarde bizarre ! Calmos, Vincent. Et ce petit blanchi sur ma gauche, qui gratte comme
un insecte sur sa copie rose. Moi, c’est une verte, encore heureux ! Rose, non mais t’as vu la honte.
Je veux faire un signe à Balto mais il est plongé dans sa prose de ouf, lui aussi. Encore plus fort que moi le Balto d’après Madame Le Guern, la prof bretonne qui nous a appris à nous en méfier
du Céline. Elle, son truc, c’est Louis Guilloux. Vu qu’elle est du 22, normal ! Pas chauvine, mais branchée Bretagne et bilinguisme. Me font rigoler moi qui parle quatre langues :
wolof, swahili, burkinabé et français moyen. J’vais tous les quiner avec ma médiation « Céline/style/Point d’exclamation, t’es pas un écrivain, moderne, juste un gars qui détruit la vie, un
aigri yo ! Aigri, yo ! Tous les quiner, à donf l’écriture, j’vais aligner huit pages et survoler en mage, la littérature noire, la meilleure du Neuf Trois, celle du cœur qui s’emballe,
t’as pas cent balles, eh, Ferdinand ? C’est moi Vincent, le vif-argent, content, content… »
III
Quand les correcteurs eurent fini de correcter, quelle ne fut pas leur surprise !
Parmi les meilleures copies,[ au dire du chef directorial préposé à la double note (si elle était supérieure à treize) – évitant ainsi les professeurs gauchisants tendance « j’mets la
moyenne à tous d’abord, et je surnote les idées révolutionnaires »,] ce fut celle d’un Arabe décidé des cités : un Tunisien, mon phrère !
Faire équilibre avec la double correction, la double note, permet aussi d’éviter les révolus, les rêves au lit sionistes ou stationnaires. Et d’éviter pour les vaincus d’avance, la double
peine : se retrouver collé à l’ENS d’emblée. Un Tunisien français avait choisi le sujet D, le plus délicat. Innover en refusant les trois pistes proposées de facto dans le sujet. Bravoure,
intrépidité ? Nenni ! Hicham Ben Abdellatif Larouane s’était posé en moufakir, penseur plutôt qu’en mouthakkaf, intellectuel.
Le jeune homme, usant du principe de précaution, avait glosé sur Céline, le jugeant digne du purgatoire (invention du XII siècle selon J. Le Goff afin de mieux asseoir l’hégémonie de l’Eglise de
par le monde), sans le vouer aux gémonies. Avait replacé l’écrivain dans la sphère privée en tant que pécheur qui ne serait devenu célèbre qu’à cause d’un lectorat dévoyé et avide d’effets
stylistiques faciles.
S’ensuivait une imparable démonstration étagée sur trois niveaux. Redéfinir le terme iconoclaste, construire une stratégie nouvelle du champ littéraire, et circonvenir de façon interro-négative
d’une lecture subjective, loin de toute généralité scientifique (la trahison des clercs) à propos du roman, thermomètre virtuel d’une maladie honteuse : nous. Céline, l’artiste dit
contestataire n’étant plus que le palimpseste vomitif d’une société gangrénée par l’universalisme occidental totalitaire.
Hicham s’appuyant sur les thèses d’Edouard Glissant, de Ricœur, sur l’impossibilité du récit, de Blanchot, de Debord, & d’Antoine Compagnon. Hicham, en ne se servant que de la sphère
francophone de surcroît, mettait ainsi à bas la pensée européenne qui à mots couverts, devenait charia. Son vocabulaire percutant frappait la cible mouvante des émotions perdues ; plutôt que
de faire croire à l’adage : « homo homini lupus » de Plaute, ce qui aurait plu aux céliniens, Hicham le rusé délicat avait circonscrit sa démonstration sans utiliser un langage
mondialisant, qui aurait tant plu aux vieux professeurs se croyant au goût du jour, dans ce voyage au bout de leur nuit.
Dix-huit sur vingt et dix-sept ! Imparable. Reçu premier.
Quant à moi le blondinet sournois, je ne fus que deuxième. Boursier oui, traître non !
Vincent obtint deux sur vingt et Balto trois – la honte, cywilydd, בושה, shame, عار, aibu, wstyd, 恥辱,vergüenza, wont, позор, la Chouma العار !!!
A suivre…
Par yarniche
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Publié dans : poèmes, romans
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Mercredi 14 septembre 2011
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LES COCCINELLES DU DIABLE
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ECO-POLAR
2010 : année internationale de la biodiversité, exposition universelle de Shanghai.
Cette fiction policière est une enquête au pays de la vigne et du vin. Le petit village de Jobigny La Ronce, ainsi que le
Domaine de La Clairgerie, ne se trouvent sur aucune carte. Disons qu’ils sont proches de Beaune, en Bourgogne. Tout au long d’une intrigue dans laquelle se côtoient science, écologie, drame et
fantaisie, l’auteur nous invite « à cheval sur le vin », à découvrir des paysages étranges, sur lesquels de drôles d’insectes font la loi.
Les « Coccinelles du Diable » - métaphore de la peur de l’Autre, du « péril jaune » - mais véritable fléau - déchaînent
les passions. Planète folle, crimes odieux, climats agités, le vin se troublerait-il… ? Logiquement, oui ! Mais la logique n’est-elle pas le dernier refuge des gens sans imagination… ? La Nature,
mal gérée par l’homme, est bien plus dangereuse qu’une arme à feu – devenue ringarde dans un polar en 2011. Et si le repas gastronomique des Français se retrouve inscrit au patrimoine immatériel
de l’humanité, n’oublions pas que le vin en représente l’esprit.
Yann Venner, dans ce sixième roman, parcourt les climats de Bourgogne, la Bretagne et l’Asie, avec science, conscience
et jubilation.
ISBN
15 euros
Par yarniche
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Mercredi 14 septembre 2011
3
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18:57
Paul Eluard
Extraits du « Dit de la force de l’amour », écrit en 1947 pour l’ouverture d’une émission de radio.
« Hommes, femmes (…) qui, perpétuellement, naissez à l’amour, avouez à haute voix ce que vous ressentez, criez « je t’aime » par-dessus toutes les
souffrances qui vous sont infligées, contre toute pudeur, contre toute contrainte, contre toute malédiction, contre le dédain des brutes, contre le blâme des moralistes.
Criez-le même contre un cœur qui ne s’ouvre pas, contre un regard qui s’égare, contre un sein qui se refuse. Vous ne le regretterez pas, car vous
n’avez d’autre occasion d’être sincère (…) Votre cri vous fera grand et il grandira les autres. Il vient de loin, il ira loin, il ne connaît pas de limites.
Parlez, les mots d’amour sont des caresses fécondantes. Les autres mots ne sont là que pour la commodité de la vie. Aimer, c’est l’unique raison de
vivre. Et la raison de la raison, la raison du bonheur. Vous obtiendrez toujours grand enchantement d’aimer, et même de la souffrance d’amour.
Les plus grands des poètes ont affronté diversement, avec courage et avec faiblesse, les difficultés de la vie, mais leurs chants d’amour relèvent
l’homme de son bourbier. »
Non pas le sommeil agité
Ni les balbutiements pâteux
Mais le rubis qui s’illumine
Sur la robe de la cuvé
Quand je tiens entre mes deux doigts
Le pied du verre à déguster
Humer le bouquet et trouver
Un poème pour la saison
Et puis dans l’accompagnement
Des saveurs à multipler
Animer la conversation
Qui va découvrir des domaines
Où l’on n’osait s’aventurer
Et où les vignes du savoir
Proposent de nouvelles grappes
Pour les oiseaux et les amants.
Michel Butor