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13 février 2026 5 13 /02 /février /2026 11:58
De Trébeurden à Loguivy-Plougras, nouvelle

Petits trésors en Trégor

De Trébeurden à Loguivy-Plougras

Erwan Le Trec’h, journal d’un déconfiné in « Marche à l’Ouest »

Ouvrage collectif publié en 2021 par l’AEB (association des Écrivains de Bretagne) Chapitre 7.

La nuit passée au camping de Roz ar Mor a été bénéfique. Sommeil profond et récupérateur. Je me suis endormi hier soir avec le doux bruit de la mer, à cent mètres en contrebas. La marée était haute ; j’entendais rouler sur la plage de Pors Mabo ses petits galets, rolling stones ballotés par le flux et le reflux. De quoi bercer une dizaine d’heures un sexagénaire emporté par des senteurs d’iode. La chambre du petit bungalow en était imprégnée.

La patronne du camping, munie de son masque à fleurs qu’elle est fière d’avoir confectionné elle-même, me prépare un solide petit déjeuner que je prends en plein air à huit heures du matin, sur la terrasse qui domine la plage. Au loin, la baie de Lannion. Soleil frais mais ciel dégagé avec un petit vent d’Est. Hâte de me mettre en route et de remonter le GR 34 vers la vallée de Goas Lagorn entre Trébeurden et Lannion. Là, vit une famille d’éleveurs de chèvres et de vaches. Christophe et Amandine vendent leur production sur les marchés locaux et peut-être aurai-je la chance d’acheter du fromage de chèvre.

Une heure plus tard, j’arrive sur les lieux, de fort belle humeur, la vue rassasiée tout au long de ce chemin des douaniers d’où l’on aperçoit la commune de Trédrez-Locquémeau, et dans le lointain le département du Finistère, les plages de Guimaëc, Locquirec, Carantec – jusqu’à l’île de Batz.

Le couple est là, près d’un long et grand bâtiment moderne, accompagné de leurs deux petites filles. Leur papa a fini la traite et prépare les litières. Leur mère conduit le troupeau de soixante chèvres en contrebas, près d’un joli ruisseau qui va se perdre dans l’eau salée de la Manche. Fortes odeurs de foin coupé, de chèvrefeuille qui borde les chemins. Et c’est tout à mon aise que j’achète ensuite – après l’avoir goûté – le chèvre à la sarriette et celui au piment d’Espelette. Viatique pour la journée avec la demi-baguette prise au camping. Les deux petites rient très fort en me voyant faire le pitre et rouler des yeux devant elles. Je prends le temps de leur tirer discrètement le portrait en quelques coups de crayon. Puis, je prends des photos.

Christophe et ses animaux entretiennent la vallée qui borde la plage de Beg Leguer ; les seize vaches Pie Noire et leurs veaux pâturent au calme sous les frondaisons, sur des prairies surplombant la mer. De nombreux pacages, parcourus de rus, dessinent un idyllique paysage au milieu duquel trône une discrète et jolie chapelle sous la protection de Sant Ethurien, saint breton venu de Celtie. Les chèvres, elles, broutent à loisir et régulent la poussée anarchique des végétaux.

Je quitte cette dynamique famille de Trébeurden et poursuis mon chemin, le long du Léguer, fleuve granitique aux eaux couleurs de thé. En trente ans, ce modeste cours d’eau (long tout de même de 58 kilomètres) a connu pollutions, destructions par l’ammoniaque, nitrates, pesticides, la tempête d’octobre 1987 ; et la mort de presque tous ses poissons. Aujourd’hui, grâce aux efforts de tous, associations, élus, agriculteurs et pêcheurs, je peux longer ce fleuve labellisé rivière sauvage et arriver à Lannion après être passé par le petit port du Beg Hent. Mes mollets dansent sur les galets, frémissent de joie.

Insolite balade. Et ce soleil, intrépide ! J’aurai marché tout ce matin en remontant cette rivière, la plus sauvage de Bretagne. Et puis voici Lannion, son chemin de halage où l’eau salée échoue aux portes de la ville. C’est jeudi ; jour de marché. Je hâte un peu le pas, perdu dans mes pensées. Mon sac à dos pèse sur mes épaules, quand un quidam masqué m’aborde.

- Bonjour Monsieur. Vous ne portez pas de masque ? Vous savez que c’est vivement recommandé !

- Oui, bonjour. Mais le confinement n’a pour moi que trop duré. Et vous montrer mon visage n’a rien de répréhensible, vu que nous nous tenons à distance.

- Soit, Monsieur, mais les règles sanitaires sont les règles !

- Soit, Monsieur, mais les sanitaires m’attendent ! Un besoin urgent ! Et que la santé vous inonde !

Et je laisse là le bonhomme qui vacille d’un pied sur l’autre tel l’âne, ou l’âme de Buridan.

Je me dirige alors vers Plouaret, longeant toujours le Léguer, espérant y voir quelques saumons remonter son cours. Des insectes nombreux, diptères, coléoptères et autre gent ailée, s’agitent en courses nerveuses au-dessus de la surface argentée – parmi l’ombre et la lumière ; au détour d’un méandre, j’entends coasser une rainette, à l’abri d’un roseau. Chantonne l’eau qui file sur les pierres moussues. Les berges sont bien entretenues, cela fait plaisir.

Et voici Plouaret, qui apparaît au loin, après trois heures de marche rapide. Il est temps de poser sac à terre et de me sustenter. Ma gourde remplie ce matin au camping est à sec. Je la plonge, en toute confiance, dans la rivière ; son eau est claire. Puis dévore – après avoir longuement bu – le fromage et le pain – essayant de mâcher calmement, de ne pas écraser trop vite de mes mâchoires d’ogre, toutes ces molécules, cette noble matière. Et je pense à mon père, Yvon Le Trec’h, ce boulanger timide qui m’éleva avec douceur à la hauteur humaine. Anna, ma douce mère, emportée par un cancer alors que j’atteignais mes dix-sept ans. Rumination psychique, coup de blues. Je m’allonge et m’endors, la tête tournée vers un passé qui ne passe pas.

Un étrange signal me réveille. Le cœur haletant au moindre clapot de l’eau, mes yeux fixent la zone en mouvement. Le reste du monde n’existe plus, j’ai rarement été dans un état de concentration si intense, à l’écoute de mes sens.

Et d’un coup, une tête surgit de l’eau, me fixe du regard. Deux ou trois secondes passent et la tête disparait sous la surface, sans presque de bruit, sans presque de remous. D’un geste fluide, furtif. Une loutre. Elle ne m’a pas laissé le temps de me saisir de mon appareil photos. Instant magique qui me remet debout. « Le beau est ce qui donne à vivre l’innocence du monde », écrivait Guillevic. Ce poète bien né a raison.

Ô digne loutre, chien d’eau, ki dour en breton ! Je tiens ta tête en moi et te couvre d’amour ; tu es en moi comme une emprise. Grâce à toi, je vais poursuivre ma route. Faute de saumon à observer, tu vas être mon guide. J’ai entendu parler de « la convergence des loutres », une association culturelle qui siège à Loguivy-Plougras. En route, bonne troupe !

Et me voilà sur la départementale 11, après avoir traversé le gros bourg de Plouaret et rempli de nouveau ma gourde. Pouce tendu, en cette fin d’après-midi, je ne tarde pas à monter dans un étrange véhicule. Une bétaillère qui va justement à Loguivy-Plougras. C’est un marchand de bestiaux qui revient de l’abattoir de Lannion où il a livré une dizaine d’agneaux. Sort cruel qui me fend l’âme ; mais devant cet homme si sûr de lui et content, je garde le silence. On parle de ce confinement violent qui nous a mis tous à terre. Lui, coûte que coûte, est convaincu de son métier.

- Tu vois, c’est simple ! Ou je bosse, ou j’me tire une balle ! Tu vois une autre solution ?

Non, je ne vois pas, et reste silencieux. On approche du bourg.

- J’te dépose où, mon vieux ?

- J’vais vers le Quinquis, puis au Dresnay.

- Moi, j’vas sur Plougras, alors j’te laisse près d’l’église ça ira ?

- Trop aimable, et merci encore. Kenavo !

- Kenavo. Ma femme m’attend, j’suis à la bourre et tu sais ? Il y a deux sortes de personnes à ne pas faire chier dans la vie : Les Bretons, et surtout…les Bretonnes !

Et l’olibrius de partir dans un rire gras qui lui barre toute la face, ses petits yeux confits cachés dans la graisse de ses lourdes paupières. Je ne le juge pas, c’est un travailleur qui a fini sa journée. Il a bon cœur. Tout le monde ne prend pas un auto-stoppeur de nos jours.

La maison de « La convergence des loutres » est fermée. Dommage. Mais devant le bâtiment, ancienne école privée tenue par des religieuses, en bord de route, sur un terrain privé que les propriétaires ont délaissé, un jardin collectif, voire partagé, se tient là avec un grand panier d’osier tressé, qui invite à regarder tout autour. Plantes médicinales avec leurs petits panonceaux d’ardoise, sur lesquels on peut lire : bourrache, menthe poivrée, gunnera – plante verte imposante par sa taille. La boîte aux lettres, joliment peinte, signale aussi le siège d’une autre association « Si les sardines avaient des ailes. » Invitation au rêve, à l’insolite et à la poésie. Je photographie les lieux alentours, le nez empli de tous ces arômes végétaux réchauffés par le soleil du soir. Il faut faire savoir que des créateurs, des artistes existent, dans chaque village, chaque hameau, chaque bourg de ce merveilleux Trégor. Je me promets de diffuser bientôt ces images, quand je serai de retour à Saint-Malo.

Pour l’heure, je reprends ma marche, direction Le Quinquis ; « un simple jardin » annonce une pancarte. J’ai mis ma casquette et mes lunettes de soleil. Quatre kilomètres plus loin, j’agite la petite cloche à l’entrée. La récompense est là. La bâtisse offre tout autour d’elle des ares entiers de fleurs, de plantes, d’arbres et d’arbustes irrigués par un minuscule ru. Des serres avec semis, plantes en pots, systèmes d’arrosage, annoncent que le travail accompli ici est fait par des professionnels. Avec de belles trouvailles pour faire grimper les haricots, une sorte de géode en forme de boule géante qui abrite des plants de tomates, d’herbes aromatiques. Une vieille caravane où poussent divers plants, des carrés de fraises bien paillées, tout un univers entouré d’arbres qu’un vent léger agite gaiement. Les travailleurs de la terre sont bien occupés et prennent cependant le temps de m’offrir un verre de thé à la menthe ; menthe nana du jardin, cela va de soi. Je leur achète une tisane valériane – passiflore, que j’utiliserai plus tard, en cas d’insomnie.

Mais en cet instant, mes yeux sont grand ouverts sur cette oasis, nichée malheureusement, au milieu de champs de maïs ; mais protégé par de longues bandes de plastique dont des particules anciennes volettent et polluent le chemin poussiéreux.

Je suis presque au but : voilà l’ancienne école du Dresnay transformée en gîte. Je visiterai le hameau demain. Pour l’heure, une bonne douche m’attend. Et un bon lit.

Quand je gravis, à l’arrière du bâtiment, les vingt et une marches métalliques de mon logis, je me récite ces vers :

Le soleil, aujourd’hui,

Je me le suis donné.

J’en ai mis plein mes poches

Et dans d’autres endroits

Où mes mains ne vont pas.

Je peux escalader

Ce qui me séparait.

Je peux montrer aux gens

Comment c’est, la lumière.

Guillevic, toujours Guillevic. Bonne nuit, les petits.

 

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3 février 2026 2 03 /02 /février /2026 11:08

Tordre la vérité lui faire cracher du sang

Celui de nos ancêtres ou celui des puissants.

Qui écrira la page, qui décrira le temps

Celui de la souffrance et de l’horreur des camps ?

Tordre la vérité, déchirer feuille à feuille

Le feuilleté d’histoires et la vie de chacun

Unis dans la misère, unis dans la colère

De n’être reconnus que pour de vils pantins,

Oubliés de l’Histoire, squelettes sans destin

Couchés et enterrés par tous leurs assassins.

Leur rendra-t-on hommage un jour à ces proscrits

Qui hurlent de souffrance et de tous ces non-dits ?

On aura beau écrire des romans des récits

Plonger dans la fiction ce réel augmenté

Ecrire en poésie essorer la syntaxe

Pour en produire un sens absurdabsolument

On aura beau transcrire la mémoire de leur souffle, ressusciter leur vie

Il restera toujours le deuil et la douleur

Survivre à leurs côtés pour unique demeure

Survivre malgré tout, pour unique labeur.

Au grand jamais ne plus avoir

à digérer notre passé,

Cette pesée de maux, écrasante à mourir ?

Impossible d’y croire il vaut mieux s’en nourrir

Pour bâtir l’avenir, pour bâtir l’avenir.

 

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3 février 2026 2 03 /02 /février /2026 11:06

 

De ma bouche en folie, en douces épithètes

Coule un bel alphabet, un bel alphabébête

Une signaléthique, en bulles, en phylactères

Forgées dans le silence et pleines de mystères.

En force centrifuge en force centripète

S’agglutinent les mots dont je suis l’interprète.

Des formules étranges, des mots sans queue ni tête

Sortent de mon palais jusqu’au bout de ma langue

Et ça jaillit soudain en volutes qui tanguent

Tout un vocabulaire qui ne manque pas d’air :

« Rastaplouque, fillozophe, carmélittérature !

Espèce de gouriace, suceuse de konphiture !

J’vas t’apprendre à violer les mots du dictionnaire

Pieborgne, sorbonnarde, bavarda-boutdenerfs ! »

Boutonneuse, bulbeuse, ta langue tubéreuse

Crache des invectives

Sans plus d’initiatives

Que de créer des phrases

Ivres jusqu’à l’emphase.

Et tout ce charabia, coulis d’absurdités

Algarabie débile, sabir désorienté

Rendent ma gorge muette, exsangue de pensées,

Trompette rendue muette jusqu’à l’inanité.

"Aboli bibelot d’inanité sonore"

Ton silence est sacré, Jéricho dort encore.

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28 janvier 2026 3 28 /01 /janvier /2026 12:04

« La liberté, force vive déployée » (thème du Printemps des poètes 2026)

 

À  Valère Novarina,  NA ! Vrai anon non varia

 

Slogan de boxe enrubanné

Pour une année de blablatage

Et de beaux mots à récurer, nettoyage

De la pensée.

« La liberté, force vive déployée »

Pour désenrhumer nos con-sciences,

Pour faire claquer dans nos foyers

Le drapeau d’alibiberté, le drapé d’alibi méfiance

Pour avoir jolie récompiance.

Être de ce monde ou d’ailleurs

Qu’importe à nous pauvres bêcheurs, pauvres sans grade professeurs

Sans aversion pour tous ces thèmes ;

Mais ces instants de poésie, que l’on brandit bien haut et fort

Pour faire chanter harpes et cors

Tout cela ne rime à la fin

Qu’à faire du printemps des poètes

Un tas de foin pour les bébêtes

Une logorrhée de pouèt’pouèt

A vous faire cracher vos languettes

Votre langue de pataouète

Juste bonn’ pour les cabinettes.

 

 

« La liberté, force vive déployée »

On s’y roule dedans.

 A pleines lèvres muettes

Ma langue tourniquette

Au printemps des poètes

Et l’hiver en dansant

Annonce le néant.

Tout frissonne et périt devant l’inanité

De ce faux carnaval où tout est con-sommé

Par de vils plumitifs

Qui s’arrogent le droit

D’écrire en bonne foi

Leur chant superlatif.

Mais loin de fréquenter les versificateurs

Les faiseurs de gros mots, les Malherbe-zenfleurs

Les gueux de la grammaire et des durs au labeur

Faut donner la parole à ces beaux travailleurs :

Benne heurtée beaux ripeurs

C’est vous forçats des rues

Généreux éboueurs

Qui cueillez la vertu du fond de nos poubelles

Qui faites le printemps le printemps des pouètes

En vidant jour et nuit nos viles escarcelles

Nos brouillons d’écritures sans os et sans arêtes.

L’hallaliliberté, forcivre dévoyée

L’alibibiberté, farce vive démembrée

La labibibiberté, farcivre et débouchée

La langue habile heurtée farce trop dépliée

La langue détraquée la langue destituée

Le Printemps des Poètes printemps des impotents

On y trempe sa luette on s’y trempe dedans

Dans ce printemps de glace où tout est tape à l’œil

Chacun dans son berceau chacun dans son cercueil.

 

« La liberté, force vive déployée »

Un slogan pour l’année pour un âne bâté,

L’habileuxbilerté, farce bien débridée

Force vive à mâcher

Pour la bien employer.

La liberté cul nu cavale dans les rues

La liberté cul nu

Pour les déculottés

       Cavale dans les rues

       A gorge déployée.

Hue, hue, hue, hue, hue, hue !

 

 

Farce ivre alambiquée pour de pauvres bilboquets.

 

 

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18 novembre 2025 2 18 /11 /novembre /2025 12:07

Petit précis de la Foulziboire

Ou guide de survie pour dictatueur

 

A : le dictatueur de l’Amerdique

B : son conseiller de l’ombre

Ils préparent une rencontre avec le peuple.

 

A : D’abortitude, rassembler la foule.

B : Sous n’importe quel pré-texte.

A : Leur dire à ces petites zoreilles décervelées, kon déklare la Guerre anti-moustache...

B : ou anti-pode à la Mizère !

A : Leur dire kunaugmentation va leur être akordéonnée pour donner suite au Grand Ruissellement.

B : Ou leur annoncer de facto majoribus que le vizir va meurir, déglingué qu’il est par la proconsulite.

A et B : Bref, leur vérimentir !

A : Bien choisir le lieu...

B : stade Bonapartomme !

A : ...leur offrir un ticket de boîtamangeboire. D’une valeur de 40 kroupirs environ selon l’inflatante galoption.

B : Ticket remis en longues files d’attente sous musique stridulente angloricaine et franchemouillarde !

A : Le ministre de la Kultur va recruter pour ce faire dix-douze discjoquettes et jockeys. Revêtus des pieds à la tête de chaussettes Dimdim de toutes les couleurs.

: Maintenant commencer par faire hurler des slogants de boxe à la foule. Du style : Vivat le Roa ! Vivat le Roa ! Longue vie à notre Roa ! Longue vie à notre chef ! 

A : Et enfin, quand le peupulo est bien rassasié, lui parler à cette foule ; sur un ton des plus sérieux.

B : Sur un ton de cathédrale vibraphonesque, après avoir fixé chacunchacune droit dans l’œil.

A : Mes chers Graphoutouilleurs et graphoutouilleuses de branlemiche, expectateurs & expectatrices de merdoison, militerres de brutamères, arrières-garde-barrières, rugueuses commères ès voyeuseries, vernisseurs de proutonium, alphabétiseurs de lexiques, mécanos de fluidocorps, jarnitelles et jarnitons, pourvoyeuses et poor voyeurs ...

B : voutousses ici présents !

A : Vous le savez toustoutes, le monde court à sa perpète !

B : Bientôtard, ça va péter ! Péter phort ! Zzzexploser ! Partout, partout par tout !

A : Rien ne vous sera épargné ! Ni l’écureuil, ni l’écu, ni l’euro, Rien !

B : La kakastrofe arrive, va nous sudmerger, comme si on perdait le Nord !

A : Mais MOA, le Sauveur Extrême, moi-même et moitossi, moi l’Egobénit choisi par Dyeu, je vais vous sauver ! Vous entendez bien !? Vous sauver ! »

B : Applaudixments nourris !

A : Parmi la foultitude, y’aura des janissaires déguisés en pompom gueurles qui lèvent leurs cuisse nue de majorette, en agitant leur bâton rose.

- L’heure est arrivée grave.

B : L’ennemi est à nos portes et ne va pas tarder à déboulonner nos gonds, nos rêves et notre épargne.

A : L’ennemi est ici, je vous le dis chers phrères et sœurs qui m’écoutez, il franchit nos frontières en camions rutilants, semant la zizanie sur nos aires de repos !

Là, à ce moment précis du discourt, un groupuscule de forcenés va entonner un slogan à faire répéter par la foule, en écho :

: A bas les pacifistes, ne nous laissons pas faire ! Repoussons l’ennemi et gardons nos frontières !

A : Une fois la foultitude calmée, reprendre :

  •  Bouézeux et bouseux, campagnardes jolies, vous toutes filles de ferme aux vastes poitrines ; et vous tous garçons jolis de la ruralité, sortez vos gourdins et vos triques, allez-y de la fourche et du motoculteur, dévastez ces strangés qui en veulent à vos vies !

B : Tuez-les tous ! Hachez-les tous, hachez, hachez ! Y’en a hachez ! On est cheu nous, pardiou, on est cheunous ! 

- Suivons donc ce précis, ce petit précis de la Foulziboire !

A : Nous obtiendrons un peuple soumis, obéissant et des plus travailleurs.

A et B : Viva la Respublik, viva l’Amerdique !

 

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29 septembre 2025 1 29 /09 /septembre /2025 20:02

Mes galops
ne sont pas de trop mes galops ne sont pas de trop

Dit le cheval à ses sabots
Entre ma queue et ma crinière
S’agite un champion sans manières

Un étalon dès la naissance
Armé de gloire et de puissance
Un destrier de haut lignage
Doué pour le saut doué pour la nage

J’ai traversé la terre entière
Les mystères de la matière
Echappé à toutes les guerres
Aux cavaliers de feu de fer

Maintenant usé par la vie
Ma litière est ma seule amie
Perspective peu cavalière
Cavaltitude prisonnière

Mes galops ne furent pas de trop
J’attends la mort au petit trot
Mourir mégalo disparaître
Impossible !
Je vais Renaître !

 ...Et un cheval

pour marquer la cadence !

Un étalon surgi du labyrinthe

Un cavalier  arrivé de Corinthe

aux éperons forgés  de toute urgence

Ces messagers  dans une écume blanche

pour annoncer de belles espérances

le goût des mots du sel Du sucre de l'enfance

Enfourcher l'alphabet  être désarçonné

Tomber de sa monture apprendre l'écriture

Et de l'alpharandole à l'omegalipette

construire son école

suivre sa propre quête

et de l’alpharandole à l’omegalipette

je traverse la vie de mon nez en trompette

Et un cheval

pour marquer la cadence Une monture surgie de mon enfance

Une monture surgie de mon enfance.

 

 

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25 juillet 2025 5 25 /07 /juillet /2025 19:59

 

 

 

PROLOGUE

 

  Sont arrivées, en mai 2030, dans le hameau de Kerlouzic, non loin de Lannion, deux familles. L'une venue d'Australie et l'autre d’Argentine. Leurs ancêtres avaient eu - par le hasard des voyages et mariages - des liens de parenté, façons cousins à la mode de Bretagne. Ces Australiens et Argentins se sont installés à Kerlouzic à la suite du réchauffement climatique, d’une part, et du drame de la Covid (Corona Virus disease 2019) d’autre part.

Il est vrai que les derniers étés bretons ont été particulièrement chauds, avoisinant trente-quatre degrés certains jours, mais ce n'est rien comparé aux quarante-quatre degrés de l'Australie et de l’Argentine. Il paraît même que les raisins ont complètement grillé dans tous les vignobles de l'hémisphère sud et que la production de vin sera bientôt un souvenir dans cette partie du monde. Et c'est avec l'intention de planter de la vigne à Kerlouzic que sont arrivées ces « étrangers ».

La petite famille Levington s'est installée dans l'ancienne maison de l'institutrice. Maison entourée de trois hectares en pente douce, dominant la Fraîchouze, rivière locale. Quant à celle d’Argentine, les Gailtoni, elle a acheté les terres et la maison en ruine de l'ancien guérisseur. Arrivées à Kerlouzic à une semaine d'intervalle, les familles ont fait connaissance chez le notaire de la ville voisine de Lannion. Les actes de vente étant signés, chacun commence à préparer les sols à sa manière. Les relations entre les deux propriétaires se font de plus en plus fréquentes ; les Levington et les Gailtoni s'échangent du matériel, en louent ensemble. Puis décident de planter presque les mêmes cépages. Cabernet sauvignon, cabernet franc, mourvèdre, pinot noirien, syrah et grenache pour de futurs vins rouges ; chenin, chardonnay, colombard, roussanne et sauvignon pour les blancs.

  Hommes, femmes et enfants (qui bénéficient de l'école à la maison) soignent le vignoble, chacun avec ses moyens physiques et intellectuels. En quelques années, les ceps prennent de la vigueur et l'on voit la campagne au printemps se couvrir de magnifiques feuilles de vigne. Les terres bien drainées, les chevaux travaillant entre les rangs, apportant leur belle énergie, les parcelles entretenues avec soi abritant flore et faune variées, tout cela contribue à l'essor du vignoble. Et si chaque famille élève différemment son vin dans une cave creusée dans le schiste ou le granit breton, on s'invite tour à tour à reconnaître à l'aveugle telle ou telle cuvée que l'on baptise de noms les plus joyeux ou poétiques : « Les Racines du Bien », « Hosannarschiste ! », Rouge Kuvée », « Blanc d'Ange », « Les p'tits Roberts », « Le Clos Pinant » qui vous fait quitter le caveau de dégustation sur une jambe, et pour conclure : « Hardi la Soif ! » à base de syrah et de mourvèdre. Tous ces vins mis en bouteille au domaine avec différents contenants, allant du jéroboam pour les assoiffés à la demi-bouteille pour les convalescents. On trinque volontiers à chaque fête, anniversaire, jour férié, jour ouvrable, nocturne, changement de lune, marée haute ou basse ; bref, on ne compte plus, tant on aime à se resservir.

Les revues spécialisées ont su convaincre de nombreux acheteurs qui sont venus de toute la Bretagne au début, puis de toute la France, puis d'Europe avant que l'Asie et autres continents fort éloignés ne s'emparent de cette manne liquide. Mais le nombre de flacons est devenu peu à peu contingenté, et les bouteilles numérotées ; équipées d'un système anti-fraude.

  Les Levington ainsi que les Gailtoni ont été tentés un moment de construire une piste d'atterrissage pour accueillir de petits bimoteurs, mais pour des raisons écologiques, on a renoncé bien vite à ce projet. La Nature devait être respectée et la pensée de Rudolf Steiner, les principes de la biodynamie, maintenus coûte que coûte. Pas de pollution, pas d'intrants dans les vins, pas de pesticides, rien de chimique, rien ! On utilisait nombre de plantes infusées, des préparations que l'on pulvérisait sur les pieds ou feuilles de vigne. Cela en toute saison selon la météo, ou la lune ; et l'on pouvait ainsi contourner, presque toujours, les rares maladies de la vigne. On évitait aussi d’augmenter la surface foliaire qui faisait monter le degré alcoolique. On effeuillait, et pratiquait aussi la vendange verte, le rognage, l’ébourgeonnage...selon les années.

  Le hameau de Kerlouzic, situé à une dizaine de kilomètres de La Manche, a été bientôt rebaptisé Kergwinic, c’est-à-dire le quartier du vin. Le mot gwin en breton désignant cette boisson à base de raisin fermenté. Kergwinic est entré dans les guides touristiques, Kergwinic s’est illustré dans bien des revues et cette réussite de deux familles « étrangères » a commencé à en agacer plus d'un. Le calme et l'anonymat de cet antique hameau perdu appartenait désormais au passé. Le Maire de la sous-préfecture de Lannion est passé à la télévision, verre en main, pour vanter la qualité de l'air et de la beauté des petites collines avoisinantes. La publicité pour le vin était désormais autorisée par l'État français, qui interdisait celle faite aux alcools forts. Monsieur le Maire, avec sa belle face rubiconde, était un portrait vivant de la belle santé du pays.

An de grâce 2053

 

  Vingt-trois ans ont passé. Seize hectares de vignes produisent désormais d’excellents crus. On vient de loin pour acquérir ces précieuses bouteilles et l'on parle même de classer ces parcelles au patrimoine mondial de l'Unesco. Les deux familles ont prospéré, les parents pris leur retraite, laissant place à leurs enfants, passionnés de vin : trois œnologues vignerons et deux commerciaux qui avaient leur diplôme de sommelier. Gérer une telle alliance – après la fusion des deux maisons Levington & Gailtoni sous le nom de « Le Vin Gai » - n’a pas été un chemin sans embûches. Les cinq enfants en ont fait la triste expérience.

  Un retors, du nom de Ferdinand Lescousse, qui n'était pas natif de la région, a eu la bêtise, une nuit, d'aller trancher à la scie sauteuse électrique une vingtaine de pieds de cabernet franc, appelé aussi cabernet breton. Geste imbécile, voire criminel ! Les trois vignerons, les deux sommeliers, et leurs enfants, futurs vignerons sans doute, ont poussé des cris d'orfraie. Une enquête de police – deux gendarmes habitués à ne boire que leur « propre » mauvaise production familiale (eh oui, tout le monde s'était mis à faire son « propre » vin, n'est pas docteur ès grappe qui veut) – a été vite bâclée. On a mené l’enquête à la source : c’est à dire auprès des buveurs d'eau, des crapauds et grenouilles de bénitier, du côté de la Ligue Antialcoolique, rien ! Pas de piste... Pas la moindre odeur de soufre. Ni de SO².

  Une étrange incertitude flottait désormais dans l’air. Incertitude propice à tous les récits d’histoires possibles. La presse ne savait plus sur quel pied de vigne danser. Fallait-il encenser les pouvoirs bénéfiques du vin : sur la santé, sur l’économie, sur la convivialité et le boire-ensemble ? Lutter contre le soi-disant fléau de l’alcool ? Défendre une profession qui polluait avec ses pesticides, insecticides, herbicides, fongicides, abominables poisons ? Fallait-il louer le retour à la terre et blablater des heures sur les chaînes d’infos en continu ? Plaire aux bobos, aux écolos, aux picolos et autres aristos de la bouteille – propriétaires de grands châteaux ?

Et à qui faire porter le chapeau ? Le fait de trancher des ceps allait-il déboucher sur une nouvelle Révolution Française ? Plutôt bretonne ici...

  •  Que nenni, dit un élu cornuniste, tendance éprouvette ! On ne va pas laisser faire !
  • Chacun son verre à soi, dit un sériculteur séparatiste.
  • Moi je propose un Grenelle de l’environnementsonge, éructa un autre, tendance Rouge Blanc Bière !
  • Et moi un plan Orsec ! Plus d’alcool dans les églises, par le sang du Christ ! Plus de communion saoulennelle ! Une hostie je veux bien, mais à sec ! Un curé qui s’enfile un p’tit blanc pendant l’élévation, c’est montrer le mauvais exemple à notre jeunesse !

Et sur ces entrefesses, le ministre de l’Éducastration nationaliste proposa de se réunir autour de la table de multiplication. A quatorze heurts !

Ce qui promettait de houleux débats.

  La presse locale a bien changé depuis le début de notre histoire, en 2030. Les quotidiens Ouest-France et Le Télégramme ont disparu, laissant la place à une édition unique mais bilingue : breton-français, intitulée « Verte Bretagne ». La version « papier » n’est pas en papier – je traduis, pour vous lecteur – mais en époxyvégétal, marque déposée depuis peu. Ce support de lecture a pour origine un composé de feuilles de vignes, de liège pulvérisé et de pétrole. Très écologique d’après le gouvernement fédéral. On ne dit plus comme autrefois :

  •  Passe-moi la feuille de chou ! J’veux voir les résultats du foute ! C’est mon gamin qu’a planté un but hier, oui vat’ !

Mais on déclare :

  • Aurais-tu l’obligeance de bien vouloir me céder « Verte Bretagne. » Je dois consulter la rubrique sportive afin de voir si mon chérubin montre une certaine disposition pour le poste d’avant-centre.

« Verte Bretagne » a un tirage de deux-cent mille exemplaires et inonde les cinq départements bretons. La population a presque doublé. Sept millions d’habitants, au dernier recensement 2052. Feuilleter ce quotidien de trente-deux pages est un plaisir que chacun s’accorde et « Verte Bretagne » sert ainsi de base à de nombreuses discussions, conduites bien souvent par certains piliers de comptoir, qui se targuent de commenter l’actualité.

  Mais à Kerlouzic, charmant hameau qui a bien grandi lui aussi, l’affaire est grave. Cette fois-ci, ce ne sont plus des ceps qui sont coupés, mais du raisin qui a été volé. Deux jours avant les vendanges d’abord, et puis le troisième jour des vendanges. Grappes de raisin blanc, grappes de raisin noir. La première fois, en début de nuit, vers vingt-trois heures, d’après les témoins et la seconde, aux alentours de trois heures du matin. Presque une tonne de raisin en tout ! Enquête de gendarmerie, articles dans le quotidien « Bretagne Verte », et reportages sur les chaînes de télévision « Breizh Storming » et « Vudicy. »

Retrouvons un moment nos piliers de comptoir :

  •  Moi, dit Serge, si j’aurai volé du raisin, ça se saurirait, pasque ma femme surveille tout de prêt à la maison, et comme j’ai pas de résidence secondaire ou un hangar pour distiller…
  • T’es pas fou ! Distiller ? Comme i’zont fait en 2030 ? Payés 85 euros l’hectolitre ? Distiller le nectar de ces deux nobles maisons !? Ouf que tu es, pour sûr !
  • Moi, du vin, qu’il soit blanc ou rouge, c’est du vin ! Point barre ! comme disait Raymond. J’ai pas besoin d’avoir le palais fin et du vocabulèvre à la con pour aller causer et délirer à propos d’une gorgée pendant des pages et des pages et je sais que y’a pas d’sot métier, mais les sommeliers, pour sûr, commencent à m’emmerder !
  • C’est pas faux, Serge ! Déblatérer sur le vin qu’a goût de ci, qu’a goût de ça, ça va bien deux minutes ! Moi, si j’avais été les voleurs, j’aurais fait un vin de garage avec de belles étiquettes ; et ces bouteilles, j’les aurais revendues à prix fort sur le « Coin Bon ! »
  • Vin de garage, vin de garage, comme tu y vas !

  Un qui n’y connaît rien en vin de garage, c’est le jeune Bordan Jardella. Son frère et lui, chômeurs professionnels ou chômeurs convaincus, étaient passé voler du raisin dans les vignes à deux reprises. Opérant dans l’obscurité, lampe frontale et petite remorque attelée à une très vieille Clio noire, les deux complices ont eu vite fait de saccager le vignoble des deux familles. Ferdinand Lescousse, le saccageur de ceps cité plus haut, et les deux Jardella appartiennent à une toute nouvelle organisation secrète, créée par eux-mêmes, il y a un mois : Le PADAC, c’est-à-dire le « pas d’alcool, on n’est pas d’accord ! » La dyslexie de Bordan Jardella, l’intellectruel de la bande, a mis « tout le monde d’accord, à lunnalimité ! Le PADAC c’est nous ! On est chez nous ! Et non aux étrangers venus des quatre coins du globe pour droguer et violer nos femmes et nos enfants ! »

  Ces trois olibrius radicalisés, barbichus et moustachus, tendance islamistigris, ont voulu détruire la récolte volée. Une fois la remorque bâchée mise à l’abri dans le garage des frères Jardella, ils se sont donnés rendez-vous pour le surlendemain soir. Le temps de voir passer l’orage. De se faire discrets, effacés, chacun restant chez lui dans son canapé, scotché devant les infos. Puis, l’orage passé, réunis au fond du garage, les trois compères ont ôté la bâche, dégoûtés par cette masse visqueuse qui semblait les narguer. C’était la première fois que ces crétins voyaient ce qui depuis des siècles ressemblait fortement à un début de macération carbonique.

 Le trio s’est retrouvé pieds nus pour ne pas saloper leurs belles santiag’s, debout dans la remorque, pantalons retroussés. Et de se mettre à écraser de rage les maudites grappes. Tout à leur tâche destructrice et leur foi en leur djihad anti-alcool, ils n’avaient pas même senti une légère odeur de fermentation. Tous trois, pieds en folie et tête en transe, poussaient des cris d’Indiens, beuglaient des insultes à l’égard des buveurs de vin, chantaient des insanités. Contents d’eux, en ronde, leurs six mains reliées, la petite troupe de frapadingues commençait à transpirer. Du fond de la remorque s’écoulait un jus rosâtre, qui peu à peu inonda en partie la cave. Une véritable bacchanale, une nuit de Walpurgis, dans un quartier populaire, qui finit par alerter les voisins.

  • Va y voir, Albert, a proclamé une ménagère dérangée devant son téléfilm. Ki kaka beugler comme ça, à c’t’heur’ ? Non mais des fois...

Et le brave Albert, soumis et à moitié endormi après trois grands verres de mauvais vin, s’est dirigé lentement et en chaussons vers l’origine de la nuisance, la source du mal, les Enfers...

Approchant à pas de loup et la peur au ventre, le brave mari a posé la main sur la poignée de la porte du garage, a ouvert discrètement pour distinguer dans le fond, une équipe d’abrutis en train de danser sur une remorque métallique. Albert ne voyait pas en détail toute la scène car la Clio noire à laquelle était attachée la remorque lui faisait face, à cinq six mètres de là. En revanche, il a senti ses chaussons s’imbiber d’une sombre flaque de jus collant en même temps qu’il reniflait une forte odeur de moût qui commençait à fermenter. Albert a refermé discrètement la porte et en bon citoyen a regagné ses pénates.

  • Y’en a des qui trafiquent du vin dans leur garage, Josette ! J’vas app’ler la police.
  • Mais t’as vu l’état de tes chaussons ? Tu traînes de la dégueulasserie dans tout l’salon !
  • Pour sûr ! Et c’est bien la raison que j’ai avec moi cette pièce à conviction ! Même deux !

Un peu plus tard, trois hommes ont été embarqués manu militari pour tapage nocturne, vol de raisins, et ivresse en réunion. Le trio de pieds mal nickelés était complètement bourré, ravagé par les vapeurs d’alcool. S’ils avaient étudié un peu, s’ils s’étaient a minima renseigné sur la culture du vin et la transformation du sucre en alcool, ils ne se seraient pas retrouvés, menottés et dans cet état, au Commissariat de police de Lannion. Eux qui criaient à tue-tête et jusqu’à plus soif devant les policiers médusés :

  • On est les PADAC, pas d’alcool chez nous et les bougnoules dehors ! On est les Padac ! On n’est pas d’accord ! On n’a rien bu, juré craché ! Padac, padac, padac !

Les familles Levington et Gailtoni ont été atterrés de savoir que de tels individus puissent exister. Elles qui pratiquaient une pédagogie douce et juste, qui allaient expliquer dans les écoles les effets bénéfiques et néfastes du jus de raisin fermenté ou non. Ces deux familles qui, de l’école primaire jusqu’au lycée, recevaient des classes de vendanges, proposaient des ateliers pédagogiques aux élèves. Ainsi qu’une éducation au goût et à la culture, basée sur des éléments scientifiques, des expériences en classe et in vivo sur les travaux de Pasteur, de Gay Lussac et bien d’autres. Chimie, géologie, histoire, géographie physique, science de la terre, étude des circuits commerciaux, tout se tenait en étudiant le monde gigantesque du vin. L’Université du Vin de Kergwinic s’était bâtie en quelques années une réputation sérieuse : œnologues, chercheurs, sommeliers y tenaient des conférences, y menaient des recherches poussées quant à l’avenir du vin. Les vignerons bretons étaient à l’avant-garde du bien boire, essaimaient leur savoir urbi et orbi, ad libitum.

« Science sans conscience n’est que ruine de l’âme », pouvait-on entendre dire Rabelais, réveillé dans sa tombe après avoir entendu parler de ces trois abrutis anti vin. Nos trois tordus n’avaient, eux, ni science ni conscience. Difficile de raisonner de tels intégristes ! Mais le vin des Bretons a été le plus fort. Plus fort que tout.

Là où dépérissait dans presque tout l’Hexagone la vigne, des milliards de ceps rendus malades en raison de la sécheresse et à cause nouveaux insectes plus retors que jamais, la Bretagne, elle, connaissait la gloire de ses nobles cépages, la Bretagne présentait dans tous les concours, salons et foires des millions de bouteilles de vin de très bon aloi et même, le dernier Président de la République en date se targuait de boire à chaque repas les meilleurs crus des deux familles Levington et Gailtoni. Même Paris reconnaissait enfin cette terre rebelle ! Même les jacobins les plus durs qui luttaient contre la langue bretonne au prétexte qu’elle désunifiait la France, même eux ont fini par admettre que « ces putains de Celtes avec leur charabia » avaient sauvé la vigne ! Sauver le Vin ! On tiquait quelquefois encore bien sûr devant des étiquettes rédigées en breton, mais l’essentiel subsistait : le vin, la vigne, la terre, cette trilogie bretonne servait désormais d’exemple au monde entier. Le réchauffement climatique avait du bon, la preuve : deux millions de flacons dormaient dans les caves de schiste et de granit douze mètres sous terre. Bien mieux que ces abris antiatomiques à la con que nombre de peureux avaient acheté pour y finir leur triste vie de rats égoïstes !

On pouvait voir venir et même boire et venir !

L’avenir jaillissait des goulots, les vins effervescents de même. Des armées pacifiques de vignerons sont montés sur la capitale et soudainement le peuple de Paris, comme par magie, s’est mis à boire le vin des Bretons. En deux années à peine, la natalité a fait un bond, les maladies les plus rares se sont estompées. La joie, elle, revenue dans les foyers.

  -  Grâce au vin ? Impossible ! a affirmé le Professeur Waterman de l’hôpital Crochin.

Cet éminent professeur ne buvait que de l’eau. Intégriste forcené contre tout alcool, il est mort d’un AVC foudroyant après avoir publié un article incendiaire contre la consommation de vin. Il n’avait que quarante-sept ans.

La France s’est mise à boire à nouveau des vins sains.

  -  Plus sains encore que les Saints bretons, ironisait-on dans le canton.

Et je dirai, même plus, a ajouté un frère Dupont, plus sains que sains, parce que sans aucun intrant ni sulfite ! S.A.I.N.S. articulait-il, verre en main.

  - Et voilà le travail, bénis soient les sains d’esprit et l’Esprit sain, a conclu un moine laïc, surpris en pleine libation dans sa propre cave. Même le clergé, régulier ou séculier s’était mis à travailler les moûts, à honorer le sang du Christ, qu’ils considéraient désormais comme le sang de la terre. La croisade du vin triomphait. Il ne restait plus qu’à ensemencer les déserts, les contrées lointaines. Prêcher la sainte parole et abreuver l’humanité non pas de discours et de paraboles mais du produit de la vigne – depuis Noé. La lambrusque, originelle et magique, véritable vecteur civilisationnel, avait relié les hommes, pour toujours. Dans la paix et le partage.

 

 

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14 mars 2025 5 14 /03 /mars /2025 16:29

Un vrai cauchemar

A l’aube. Dans le petit bois du hameau de Kerlouzic, près de Lannion.

 

  Un lièvre déboule dans la clairière. Bientôt suivi de deux autres qui semblent fuir un invisible ennemi. Du plus haut des arbres, dans l’enchevêtrement des branches, le chant des premiers oiseaux s’est tu. Au milieu du pont métallique qui enjambe la rivière, une vingtaine de crapauds se sont rassemblés – en petit cercle - comme tassés sur eux-mêmes. L’eau de la rivière, peu à peu, s’assombrit. Des yeux des batraciens aux paupières mi-closes, filtre une étrange lumière. Et de leurs corps, rassemblés en bataillon, semble pulser un unique cœur. Plus un bruit, dans la clairière environnante.

Ce calme inhabituel réveille d’un seul coup Bouloche.

  - Oh, Fripoune, tu dors ? T’entends … ? On n’entend plus rien…

- Comment veux-tu que j’entende, si on n’entend rien ! ronchonne la femme en farfouillant dans sa tignasse.

- Chut ! … Ecoute ! C’est bizarre… On dirait du silence…

- C’est toi qu’es bizarre… Va donc donner à manger au poêle ! J’ai froid aux pieds !

Bouloche se lève, épiant la moindre trace de vie à l’extérieur. Seules ses jointures craquent. Avec application, il recharge le poêle dont le fond ne contient plus que quelques braises. Un journal froissé en boule, une poignée de brindilles sèches, le souffle de l’homme suffisent à ranimer le foyer. Après avoir glissé deux petites bûches de chêne et, par-dessus, une plus grosse, on entend le crépitement du feu qui lance à présent sa joyeuse lumière.

Fripoune se lève alors, renifle bruyamment, enfile sa vieille robe de chambre en pilou et met l’eau à chauffer. Bouloche est sorti, intrigué. Quand il rentre, il a son visage des mauvais jours. Fripoune le regarde, de biais.

- Tu vas pas à la ville ce matin ?

- Non ! Le patron nous a donné not’ matinée. J’vais en profiter pour réparer le toit avant que les gelées arrivent. Bizarre, ce silence dehors…

- Ben moi, j’vais aller aux champignons après mon café. A Rospez, j’ai trouvé un nouveau client. Un restaurateur qui veut bien m’acheter les derniers cèpes de la saison.

Le couple, qui habite l’unique cabane en rondins du petit bois de Kerlouzic, prend son petit déjeuner ; quand la première explosion les surprend. Fripoune bondit sur son tabouret, renverse son bol. Bouloche saute en l’air - comme frappé par la foudre… Un épouvantable fracas, suivi d’une lumière aveuglante, leur transperce les tympans. Une deuxième explosion suit, encore plus violente. Sous leurs pieds, la terre tremble. La cabane vibre, ainsi que la table sur laquelle s’entrechoquent les couverts. Puis c’est de nouveau le silence. L’homme regarde sa femme - atterré. Fripoune veut parler, mais aucun son ne sort. Elle reste bouche ouverte - telle celle d’un poisson à l’agonie. À travers les carreaux crasseux de la fenêtre, un pâle soleil apparaît.

-          J’te disais bien qu’un silence pareil, c’était pas du normal… !

-         Si c’est ça que t’appelles du silence, moi j’veux bien être changée en chèvre… !

-         Tais-toi Fripoune ! Tu vas nous attirer la poisse !

 

La femme, pour se donner une contenance, ramasse ici un bol fêlé, là des croûtes de pain éparses sur le sol. Dégâts collatéraux. Un bon coup de serpillière et il n’y paraît plus. Bouloche, quant à lui, maugrée dans sa barbe de trois jours en terminant son petit-déjeuner.

  • Y’a pas à dire, quand les Amerloques et les communiss’ auront fini d’envoyer des soucoupes volantes dans l’espace…
  • Des fusées, pas des soucoupes, mon pauvre Bouloche !
  • Non mais des fois ! Tu vas pas me dire que tout leur bazar à s’envoyer en l’air, ça joue pas ; hein ? ça joue pas !
  • Si, bien sûr ! Mais y’a pas qu’ça !

La conversation est interrompue par un immense roulement de tonnerre. Mais pas un roulement habituel, venu du ciel. Non ! Des fracas sourds et précipités, tels de rauques feulements montés du ventre de la terre. Ce vacarme tambourine à coups de poings géants, fait vibrer toute la maison. Ses deux occupants n’en mènent pas large. Bouloche remarque, fesses serrées, que son épouse laisse courir sous elle un petit filet d’urine qui s’insinue entre les lattes disjointes du plancher. Fripoune, rouge de honte, a les yeux fixés sur ceux de son mari. On attend – dans l’effroi - la fin du monde, tandis que les roulements continuent leur travail de sape. Au dehors, une brume épaisse a recouvert l’espace. Une sale lumière filtre à travers l’unique carreau.

  •  Allume donc la radio, Fripoune, y vont nous dire c’qui s’passe dans les infos !

Elle s’exécute. Un grésillement désagréable agresse leurs oreilles.

  •  Même le son est brouillé, t’entends Bouloche ?
  • Pour sûr que j’entends ! Y’a quand même du louche…
  • Et des interférences.
  • Des quoi ?

Énorme rafale qui emporte une partie du toit de vieilles tôles.

Plus question de sortir quand l’ouragan de pluie s’abat sur la cabane. Il entre par l’ouverture du toit. Les deux malheureux se blottissent l’un contre l’autre, rencognés dans l’endroit qui leur paraît le plus sûr : le lit, sur lequel ils ont pu s’asseoir. Et se réchauffer auprès du poêle qui rougeoie.

  •  Après deux mois de sécheresse, voilà qu’on va être à la rue, mon pauv’ !
  • Que veux-tu ! C’est l’destin !
  • C’est plutôt l’réchauffement climatique !
  • Pt’êt’ ben, mais en tout cas, j’vas y mettre un seau !

Et Bouloche de se lever pour installer une dérisoire bassine en plastique d’à peine cinq litres, tandis qu’une pluie rageuse se complaît à balayer le sol de leur pauvre baraque. La seule touche de gaieté vient du poêle, qui toujours rougeoie.

Puis, tout cesse : pluie, vent, tempête. A nouveau cet écrasant silence ; sauf quelques gouttes - moqueuses - qui le ponctuent. Bouloche s'est rendormi, d'un lourd sommeil peuplé de cauchemars. Fripoune aussi.

 

                                                                       *

 

Deux enfants qui se promènent à vélo dans le petit bois de Kerlouzic, décident de faire une pause. Descendent de leurs bicyclettes, s’approchent de la cabane. Leur découverte les fait immédiatement courir dare-dare vers leurs engins. Comme s’ils venaient de voir le Diable en personne.

Ce qu’ils racontent à leurs parents, un peu plus tard les fait passer pour de fieffés menteurs.

  •  …T’aurais vu leur tête à ces deux zombies !
  • Des têtes de fous, les yeux qui leur sortaient de la tête ! Des, ... des joues brûlées, la langue pendante et des…
  • Oui, oui, même que Guillaume en a pissé dans son froc ! Tout leur corps comme cuit cramé, ratatiné, sauf leur visage, rouge vif !
  • Et oublie pas de dire, Lucas, que toute la cabane sentait mauvais, mais mauvais ; comme une odeur de soufre quand papa nettoie ses barriques pour le cidre.
  • Ma parole, mais d’où sortez-vous ces racontars ? disent les parents, totalement incrédules. Vous avez rencontré le Diable, ou quoi ?

 

Il fallut bien se rendre sur les lieux. Prévenir les autorités puisque les deux enfants n’en démordaient pas de leur histoire. Dépêchées sur place, les autorités judiciaires, procureur en tête, police, gendarmerie, pompiers, médecin légiste, techniciens en identification criminelle, police technique et scientifique, venus du Trégor et de Saint-Brieuc, débarquèrent sur les lieux du drame. Que s’était-il donc passé ? Mystère !

On invoqua un mini-tsunami, d’autres hypothèses suggérèrent un nuage radioactif, voire une tornade. Les corps des deux victimes partirent, mais pas à pied, vers l’Institut Médico-Légal.  A l’IML, la première dépouille fut scientifiquement découpée, tranchée, débitée dans les règles de l’art avec un matériel des plus sophistiqués : scie avec extracteur, pince costotome pour trancher dans le thorax, burin à crâne, et autres ustensiles à vous ouvrir l’appétit. Le travail fut confié au professeur Chicomard, ancien chirurgien, agrégé de médecine, qui, après avoir grimpé tous les étages d’une brillante carrière, était peu à peu descendu dans l’estime de ses confrères et du Conseil de l’Ordre : alcoolisme et sucrage de fraise, qui vont de pair, mais peu compatibles avec la chirurgence. Trop de tremblote et d’erreurs, trop de gestes et décisions non appropriés devant des patients étendus bien malgré eux face à l’illustre Chicomard. Bref ! Le légiste allait commencer, pour la deuxième fois, son petit manège de découpe. Le pèse-organe fonctionnait, la scie perforeuse allait entrer dans le crâne sans difficulté et tout allait se dérouler normalement, jusqu’au moment où la personne soi-disant morte depuis deux jours - l’autre étant bien dépecée, rangée, étiquetée dans son compartiment en inox – réveillée par ces bruits tout à fait inopportuns, poussa une clameur d’effroi.

  •  Qu’est-ce à dire ? Bordel de Dieu d’enfer, où suis-je ?

C’était bien sûr Bouloche qui criait comme un perdu. Un perdu revenu des Enfers. Nu comme un énorme ver, mais un ver desséché et noirci de fumée, Bouloche Lazare regardait son virtuel tortionnaire dans les yeux. Ce dernier, vacillant de frayeur et les mains agitées d'un tremblement encore plus fort qu'à l'accoutumée, laissa choir son scalpel avant de s'écrouler – terrassé par une crise cardiaque qui l'envoya ad patres. Chicomard n'était plus.

Bouloche se releva, complètement effrayé, s'appuyant des deux mains sur la civière en inox ; mais était-ce bien lui ? Lui, ou bien son fantôme, ectoplasme anonyme ? Quand l'assistante du professeur Chicomard arriva un peu plus tard, elle ne put que constater les dégâts : le légiste était entièrement nu, allongé sur la table en inox, un scalpel planté dans le ventre.

Tandis qu'au dehors, dans les rues de Saint-Brieuc, courait à perdre haleine l'âme en peine d'un fugitif tout habillé de blanc. On aurait pu le confondre avec un garçon boucher.

                                                                  

C'est alors que Fripoune, sa femme, d'un puissant coup de coude le réveille.

-  Mon pauvre Bouloche, vla t'i pas qu'on s'est rendormis ! Et que j'vas êtr' en retard aux champignons... !

Surpris, et la tête encore en plein délire, le fantôme revient sur terre. D'un coup d'un seul. D'un coup d'linceul.

  -  T'es encore vivante ? Mais ma parole, c'est pas Dieu possib', un vrai cauchemar !

 

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14 septembre 2024 6 14 /09 /septembre /2024 10:05

  « Amant alterna camenae », les Muses aiment les chants de deux voix qui s’alternent.

 

 

  L’abbé Laplanche, fort énervé par une nuit d’affreux cauchemars, quitta le presbytère aux premières lueurs. Son pas précipité se fit entendre dans toute la ruelle du vieux port. Un quidam dormant fenêtre ouverte – on était le 17 septembre – fut réveillé par un claquement hargneux de sabots.

 - C’est’ i l’diab’ en personne qui vient nous réveiller à c’t’heure ?

Le martèlement sur les pavés s’estompa peu à peu, mais le mal était fait. Marcel regarda l’heure (sur le vieux réveil posé sur la table de nuit. « Cinq heures et quart ! Bordel de Dieu, ») puis sa Germaine - qui ronflotait à ses côtés.

- C’est ça ! Vade retro satanas ! Evit ar beure c’est déjà le bordel à matin ! T’entends Germaine ?

La douce femme, allongée près du polyglotte, dormait à fond.

  L’homme réveillé, une fois draps et couvertures repoussés par deux jambes fort énervées, se mit à contempler le magnifique postérieur de son épouse, dont la chemise de nuit bleu pâle, relevée au-dessus des reins, ondulait au niveau du pli fessier. Et, de cette rose rotondité de chair, fendue à la perfection, émanait la plus innocente des images ; mais une image en relief. En chair vivante, respirante, attirante. Surtout pour Marcel - inopinément réveillé.

  Son sexe bondit hors de son entrejambe. Membre dressé, gonflé, affolé, tintinnabulant et dodelinant de toute son envie d’approcher le lieu saint.

 Il en avait été de même pour l’abbé Laplanche, torturé par sa nuit infernale. Lui-même, humble ouvrier au service de Dieu avait osé profaner le lieu saint d’un enfant de douze ans - ce puer duodecem annos natus. Vous me direz que ce péché horrible était un cauchemar, d’accord ; une virtualité en somme, mais si je vous disais que les draps de monsieur l’abbé gardaient les traces de cette forfaiture, l’homme alors en était quitte pour l’enfer, condamné éternellement à souffrir.

  Était-ce là une coïncidence du destin ? Deux hommes après tout, plongés (c’est peut-être le cas de le dire) dans la banalité d’un mal tout relatif pour l’un, le brave et polyglotte Marcel ; quant à l’autre ? Faudrait-il en appeler à Hannah Arendt ?

Au demeurant, ni l’un ni l’autre des protagonistes de cette histoire ne connaît cette héroïque politologue, philosophe et journaliste… Elle défendait l'idée que le criminel de guerre nazi, n'était qu'un homme banal, un fonctionnaire ambitieux et zélé, incapable de distinguer le bien du mal et entièrement soumis à l'autorité. Le mal dans sa forme extrême et dans sa forme banale devient - pour Hannah Arendt - un refus de communiquer avec l'autre, de le reconnaître comme tel, comme si l'identification à la loi se substituait à l'identification au semblable.

  Bref, comparaison n’est pas raison et s’il est difficile (de manière argumentative) de mettre en relation le nazisme et une histoire de cul, c’est que vous ne m’entraînerez pas sur ce terrain-là !

 

Revenons-en aux faits.

  D’un côté, le pauvre Marcel qui attend une suite favorable aux petits bisous qu’il dépose avec son amour personnel sur l’autel de chair de sa bien-aimée, et de l’autre, l’abbé Laplanche, un rêveur, frustré par une vie vouée à l’abstinence et au renoncement : pas de péché de chair ! C’est compris ? Animus meminisse horret, à ce souvenir, mon âme frémit d’horreur.

  Un abbé qui marche d’un pas fort énervé vers la demeure de la victime de cette nuit, afin de vérifier – de visu – « qu’il n’en est rien, non, rien de rien... C’est pas Dieu possible… Mais non… Le petit Renaud avec ses boucles blondes, sa jolie frimousse, ses mignonnes narines qui s’ouvrent pour respirer la parole de Dieu, ses lèvres charnues, entrouvertes - quand il chante à la chorale - sur la splendeur de ses quenottes… Non ! Et ses jambes, ah oui, ses jambes… Non » ! L’abbé vacille un moment ; semble défaillir, trébucher dans sa marche désordonnée.

  Sa tête bouillonne, son corps va-t-il le trahir à nouveau ? Même sous une soutane, on n’en est pas de marbre.

Et Marcel donc qui commence à entendre de très légers gémissements. Germaine la dormeuse, en plein rêve, en appelle à tous les soi-disant saints de la terre.

- Oh oui, Jésus, Marie, Joseph, et toi aussi Saint Cupidon, je sens le désir qui m’assaille, je sens ta bouche ô mon Marcel, qui travaille à mon bon plaisir ! C’est un doux rêve que de jouir...

Et c’est un abbé Laplanche, à bout de souffle et d’émotions, in cauda venenum, qui ose frapper à la porte des parents de Renaud. Il est sept heures trente du matin. Renaud, ce corpus delicti, vient de se réveiller. Il a mal dormi, ou plutôt, a été perturbé par une impression de douleur et de plaisir mêlés.

- Semper latine loqui, parler toujours latin, afin de mieux embrouiller mon prochain, se dit le brave curé qui se sait protégé. Scio vitam esse brevem, je sais que la vie est courte, et larvatus prodeo, j’avance masqué !

  Le père de Renaud, yeux embués de sommeil, ouvre la porte – contrarié, mécontent ; mais, quand ce cul béniouioui voit le saint homme, c’est à bras chaleureux qu’il l’accueille en sa demeure.

- Oh ! Mon Père ! Vous ici, en cette aube naissante, vous me surprenez donc, et qu’est-ce qui vous hante ?

-  Bonjour, cher paroissien. Albo lapillo diem notare, c’est une pierre blanche pour marquer le jour. Hosanna in excelsis Deo ! Et beati misericordes, heureux les miséricordieux ! Redeo ex urbe, je reviens de la ville et dignus est intrare, il est digne d’entrer dans votre maison afin de souhaiter une bonne fête à Renaud ! Nous sommes le 17 septembre, et ce jeune homme mérite de servir la messe dimanche prochain. Je compte sur vous pour le prévenir.

- Mais allez donc le lui dire vous-même, cher abbé. Mon fils est sûrement en train de préparer son cartable. Il est très matinal.

  Renaud est perturbé. Il lui semble que son sommeil a été bousculé par une intrusion étrange. Il ne saurait l’affirmer mais, bizarrement, son jeune corps d’enfant semble émettre un début d’excitation, nouvelle pour lui. Comme un frôlement, puis un saisissement… Un trouble entre caresse et douleur. Puis des frottements, des râles, des poussées en mon… Mais non, que vais-je me raconter là. Et puis qu’entends-je à présent, au-delà de la porte de ma chambre ? Cette voix qui s’adresse à mon paternel ? Non ! ? Ce serait donc lui, mon visiteur nocturne !

  Gêné, le jeune garçon ouvre la porte de sa chambre, pour en avoir le cœur net. Mais net, son cœur ne l’est pas du tout ! Encore une expression toute faite, se dit-il ; encore cette voix qui murmure à moi-même. Serais-je donc habité, tel un être double ? Comme « le Horla », cette longue nouvelle de Maupassant que je viens de lire hier soir ! Un truc à faire peur, une histoire de fou, vraiment super bien écrite parce qu’on y croit quand même, le temps de la lecture… Ça sert aussi à ça, la littérature… Et quel rapport avec mon rêve de cette nuit ?

  Tandis que Germaine et Marcel s’en donnent à cœur vaillant, libérés de tout péché, et succombant avec amours, délices et orgues dans ce féminin pluriel au plus haut du septième ciel, le dialogue reprend - un peu plus loin dans la ville.

- Ah, te voilà Renaud ! Viens donc saluer une personne qui vient précisément te souhaiter ta fête…

-  Bonjour papa, bonjour Monsieur l’abbé.

-  Bonjour Renaud. Bien dormi ? Tu es un jeune homme matinal, et je t’en félicite.

- Oui, merci mon Père. Je vous ai entendu à travers la porte. Dimanche, dites-vous, je servirai la messe à vos côtés, c’est bien ça ?

- Exactement, mon garçon. J’en serai honoré, ainsi que tes parents, je présume.

-  Eh bien c’est d’accord ! ajoute l’enfant dont le visage vient de s’empourprer. Mais pour l’instant, je dois terminer un résumé de lecture avant d’aller au collège.

- Quelle belle conscience ! Je te félicite mon garçon, affirme le père Laplanche tout en se frottant les mains. Une petite rougeur apparaît sur ses deux joues. Renaud a disparu. Le curé, après avoir grandement remercié le géniteur, s’en retourne au presbytère, fort guilleret, voire excité par quelques effluves odorants venus de la mer.

  Voilà une affaire bien emmanchée, se dit l’homme d’Église. Il ne croit pas si bien dire. A moins que de nouveau, un doute l’assaille. Mais non, tout est clair, il fait beau. La nuit et ses ombres ont disparu, selon les lois de la nature et du tempus fugit se dit-il. Mais il a beau dire, la tentation est forte de toucher au corps de Renaud. Il se voit déjà caresser ses cheveux, prendre en bouche - utere dum liceat, tant qu’il est permis de s’en servir - son mignon...

  Juste au moment où, traversant la rue sans aucune précaution, le vicieux rêveur voit débouler dans un bourdonnement qui s’amplifie une moto noire qui percute un corps en soutane pour l’envoyer directement en enfer.

  Tué sur le coup, le chrétien. Et vous savez qui conduisait la moto ? Je vous le donne en mille - car les voies du Seigneur sont impénétrables : non pas le Deus ex machina, mais le jeune marquis Gabriel de Saintmichel qui venait de quitter, en toute hâte, son manoir de la rue du Dragon.

A ce moment précis, le petit Renaud, stylo en main, met un point final à son résumé de lecture du « Horla ».

  Il aurait souhaité parler de la possibilité d'un monde où l'homme est dominé par la peur et par des puissances surnaturelles hors de son entendement. Mais à son âge, le jeune garçon n’étant pas à même de relater de tels poncifs, écrivit en finale :

« … Même pas peur ! »

  L’avenir allait-il lui donner raison ?

 

Germaine et Marcel – épuisés après un merveilleux coït – se sont rendormis.

Bercés par les Muses qui aiment les doux chants de deux voix qui s’alternent.

 

 

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3 juin 2024 1 03 /06 /juin /2024 12:09

Vent debout

Tournée vers le soleil levant, la petite route menant au port de Landéhouan n'en finissait pas de descendre. Mais en ce jour du quinze avril 1935, le soleil était encore loin d'être levé.

Bien avant l'aube, à l'heure où les premières ouvrières s'habillaient dans leur sombre réduit, à l'heure où le gardien de nuit allait bientôt ouvrir les portes de l’usine à sardines, on entendit claquer les sabots de bois du curé Laplanche. L'homme, suivi de son fidèle chien, s'empressait d'aller fermer les yeux d’un mort. Des fumées grisâtres sortaient, par bouffées, des hautes cheminées de l'usine à poissons. Dans moins d'une heure, l'entreprise engloutirait son flot d'ouvriers et d'ouvrières.

Ernest Le Gallic était mort. Jamais plus il n'assisterait au défilé silencieux de ces dizaines de femmes qui, têtes baissées et marchant d'un pas lourd encore ensommeillé, se dirigeaient vers leur ingrate tâche. De six heures à midi, puis relayées par une autre équipe, qui elle-même était remplacée à dix-huit heures, les ouvrières, mal rétribuées par leur patron Joseph Farchec, se rendaient au travail. Sur un immense tapis roulant, couvert de sardines et de glace pilée, voire quelquefois de maquereaux, on s'employait six heures durant à trancher des têtes, ouvrir des ventres luisants, lever et découper des filets. Puis, un peu plus loin, d'autres femmes aux bras chargés de poissons morts prenaient le relais, triaient, rangeaient, alignaient les sardines ou les maquereaux ainsi transformés, qui allaient se retrouver enfermés pour quelques temps dans de jolies boîtes de fer blanc.

Ernest Le Gallic était mort. On allait l'enfermer à son tour dans une boîte de bois blanc. Son corps serait alors au fil des mois la proie des vers, insectes, araignées et multiples dévoreurs qui se nourrissent en abondance de tels résidus. Le cycle de la vie souterraine allait son petit train.

Le Père Laplanche accéléra le pas. Il ne tenait pas à rencontrer ces femmes de l'usine, qui pour la plupart rejetaient la foi du Bon Dieu sous prétexte que ce dernier, « Ce traître... » proféraient-elles, « ... qui laissait les patrons s'enrichir sur notre dos. » L'enfer était sur cette terre ; et pas question pour elles de croire au paradis. Venir au monde pour se retrouver volées, flouées, abusées et trompées par de cyniques hommes ne méritait pas que l'on perdît son temps à croire à toutes ces bondieuseries. Plutôt que de se tourner vers les Cieux, les travailleuses préféraient bien souvent rejoindre le bistrot, pour s’y retrouver entre femmes et repeindre le monde. Et là, au milieu des fumées de tabac, entre deux verres de café ou de lambig - cette méchante gnôle - on parlait de révolution, d'anarchie ou de grèves.

Non, les sardinières de Landéhouan n'étaient pas des femmes soumises. Elles comptaient bien le faire savoir en haut lieu et, vent debout, changer leur sort.

Avec de telles harpies, le Père Laplanche, tout curé qu'il fût, aurait très bien pu se retrouver châtré ! De colère et de douleur imaginées, il serra les cuisses un instant, les yeux tournés vers son innocent cabot ; avant d'accélérer le pas. Un dialogue récent lui revint en mémoire :

  • Ton chien, l'est encore moins bête que toi ! Lui au moins n'est pas venu sur terre pour y faire des sermons ! Pour sûr, s'il savait parler, c'est pas en latin de cuisine qu'il nous dirait de prier pour nos âmes ! Nos âmes, elles te disent « Kaoc’h ! » Et merde à Celui qui l'entendra !
  • Pauvres pécheresses, vous voulez donc rôtir en enfer ?
  • En enfer, on y est déjà avec ce Joseph Farchec qui s'y entend pour nous exploiter. Et toi, tu voudrais le défendre parce qu'il vient tous les dimanches à la messe ? La religion, c'est l'opium du peuple, ajouta une ouvrière. Ta religion, curé, c'est un bâton merdeux qui tape trop fort sur les malheureux !
  • Allez en paix mes filles, répondit le prêtre, incapable de trouver un argument décent devant ces femmes en révolte.

Quand il arriva au domicile de la veuve, il sut faire le dos rond, présentant un profil de martyr. Son chien Pildu attendait à la porte. Le curé l'avait recueilli, non par charité, mais plutôt pour se protéger de ces amazones de village, toujours prêtes à en découdre avec les ennemis du peuple. Mais Pildu, incapable de défendre vaillamment le curé, essayait juste de montrer les dents en un affreux rictus qui lui déformait la gueule et lui faisait fermer les yeux.

La veuve Le Gallic n'osa montrer son mécontentement. Bien sûr, Monsieur le curé était venu hier soir donner l'absolution au triste grabataire. Mais il n'était resté que cinq minutes, le temps de descendre deux verres de cidre. Plus un Pater Noster, quelques phrases balbutiées à la hâte, et voilà l'affaire conclue.

  • Mon Père, vous voilà enfin ! Mon homme a déliré toute la nuit, en appelant même aux anges et à Saint Pierre. Il n'en finissait pas de parler de ces pauvres ouvrières de l’usine, qu'il voyait de son lit tous les matins, depuis son accident !
  • Hélas, Héloïse, la vie est ainsi faite ! Résignons-nous ! dit-il en fermant les yeux du défunt. Dieu seul reconnaîtra les siens !
  • Et à nous aussi, quand l'heure sera venue, il ne nous restera que les prières ? Pardon mon Père, mais la vie est bien dure avec nous autres... Ne croyez-vous pas que...
  • Je crois au Père éternel, créateur du ciel et de la terre, je crois en la vierge Marie et au seigneur notre Dieu...
  • J'espère au moins que notre Dieu nous expliquera. Et nous rendra des comptes, s'empressa de répondre la veuve...
  • Malheureuse, c'est le chagrin qui vous bouleverse à ce point ! Accueillons notre frère Ernest Le Gallic dans la maison de Dieu !
  • Amen, répondit Héloïse. Je ne suis qu'une pauvre femme, pardon mon Père.

On alluma deux bougies. Un crucifix de bois fut placé entre les mains du mort, ainsi qu'un chapelet de buis. On récita les prières. Le curé et la veuve versèrent une pauvre larme. Le rituel à peine fini, le bruit des sabots des ouvrières se fit entendre dans la rue.

L'accident d'Ernest Le Gallic remontait à cinq ans. A « l'usine à poissons », comme il aimait à dire souvent, Ernest avait été un employé modèle. Dur au mal, travailleur par devoir et doué d'une incroyable docilité, il avait commencé en bas de l'échelle. A dix-huit ans, il transportait, à la brouette, de lourds et ruisselants paquets de sardines ou de maquereaux entre les bateaux amarrés à quai et l’usine à poissons. » Trois cents mètres à parcourir ; et ça grimpait dur sur les vieux pavés de granit disjoints. La roue en bois cerclée de fer dérapait bien souvent. Il fallait alors toute la force d'un corps jeune aux avant-bras costauds pour maintenir l'équilibre du chargement. Et surtout quand le vent soufflait. Si Ernest avait pu compter, ce furent plusieurs millions d'allers-retours que parcourut sa jeune carcasse. Puis, au bout de trois années, on lui octroya une place à l'intérieur de l'usine : apprenti mécanicien au service de la Chaîne. Une promotion inespérée pour lui : son oncle, tout proche de la retraite, avait décidé de le former. Ernest se montra curieux, habile, empressé ; ravi de tout bien faire. Il devint vite un mécanicien qualifié. Cette promotion interne lui donna des ailes et, sûr de son fait, Ernest décida d'épouser une jeune fille de la tribu des sardinières : Héloïse Lossouarn, de Douarnenez même.

Quelques années de bonheur relatif passèrent mais le couple n'eut pas d'enfant. Ernest se renferma, son caractère s'assombrit, malgré les diverses promotions qui le conduisirent au poste majeur de chef d'atelier. Le couple consulta différents spécialistes du monde médical, Héloïse prit divers remèdes concoctés par plusieurs guérisseuses et rebouteux ; le mari idem. Rien n'y fit. Ils vieillirent sans rancune l'un près de l'autre, mais la petite lumière de leurs yeux amoureux s'éteignit doucement.

Jusqu'au jour fatal de l'accident, où, curieusement, dans l'horreur de la chose, la violence de l'amour les souda définitivement l'un à l'autre.

Ce matin-là, vers quatre heures, Ernest démontait une machine à broyer les résidus de poissons ; déchets qui serviraient ensuite sur les bateaux de pêche comme appâts « pour la bouette. » Un jeune employé aidait à la tâche et tendait à son chef les outils nécessaires à la réparation. Cette machine donnait depuis quelque temps des signes de vieillissement et Ernest connaissait parfaitement les entrailles de « la bête ». Couché sous la machine à broyer, il tendait un bras à l'aveugle vers le jeune apprenti. Le courant électrique avait été coupé, par sécurité. Autour d'eux, le silence. L'usine n'avait pas encore ouvert ses portes. Une fois la pièce défectueuse changée – elle avait été remplacée par une autre bricolée à la va-vite - l'apprenti rétablit le courant, alors qu'Ernest était encore sous la machine. Une dernière vérification et ce fut le drame. La pièce rotative, lancée à vive allure, cassa ; fut éjectée sur la cuisse d'Ernest et lui déchiqueta la jambe gauche. Un flot de sang jaillit à travers le pantalon de travail en lambeaux, tandis qu'un hurlement atroce résonna dans toute l'usine. L'apprenti coupa à nouveau le courant et vint au secours de son chef. Puis ce furent l'ambulance, l'hôpital, et l'amputation forcée. Suivie d'un coma de deux semaines. Héloïse récupéra un mari amputé, atteint de plusieurs lésions au cerveau. Le directeur de l'usine – pour ne pas avoir à indemniser son employé - argua d'un accident du travail dû à une négligence d 'Ernest Le Gallic. On contesta la chose en haut lieu. Expertise et contre-expertise de la pièce défectueuse incriminée... Rien n'y fit. Le patron restait le patron et ses soutiens fort nombreux, car c'était lui le premier employeur de la commune. Lui, Monsieur Joseph Farchec ! Pensez donc : « Plus de cent-trente salaires versés chaque semaine que le Bon Dieu fait ! Une manne pour ces miséreux... Et qu'ils ne viennent pas se plaindre, en plus ! »

La messe était dite. Alea jacta est ! Et par calcul, le sieur Farchec était venu tout de même, un mois plus tard, au domicile de son employé afin, non pas de s'enquérir de sa santé, mais de lui soutirer des renseignements pour faire réparer la machine par un autre larbin – à moindre coût.

- Tu comprends, Ernest ! C'est que ça coûte un bras, ces machines-là ! Heureusement que les deux autres broyeuses fonctionnent à plein !

Le patron ressortit, déçu. Le pauvre Ernest n'avait plus toute sa tête et fixait son ex-employeur avec des yeux ronds, comme s'il le voyait pour la première fois. Pas un mot ne sortit des lèvres de l'homme, condamné à rester alité.

- « Pas étonnant qu'après l'enterrement d'Ernest Le Gallic, on retrouva, le lendemain, le corps sans vie de Joseph Farchec, amputé de ses génitoires. Pantalon baissé, la dépouille du bonhomme n'avait plus rien de glorieux. Même au plus haut des cieux ! » entendis-je proférer par une personne dont je tairai le nom.

Une enquête fut diligentée. Elle ne donna rien. La justice des femmes était passée par là...

Quand le curé Laplanche bénit le cercueil de Joseph Farchec, cercueil recouvert d'une indécente orgie de fleurs, toutes les personnes présentes au cimetière ce jour-là baissèrent la tête. Sauf une, qui fixait le curé dans les yeux, férocement.

C'est alors que cette femme vit, un peu plus bas, un filet d'urine mouiller et glisser avec discrétion le long du blanc habit sacerdotal.

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